Chapitre 5


Mai 2010

Tandis que tous les regards se braquaient sur Stark, la célébrité au centre des commérages du jour et de la convocation du Sénat, Amélia essayait de rester debout sans vaciller, imitant la posture droite et assurée de Coulson. Elle n'avait que peu dormi pendant la nuit, assaillie d'obscurs cauchemars où d'immenses géants des glaces côtoyaient des guerriers armés jusqu'aux dents dans des armures rutilantes. Elle avait cru assister à des combats titanesques où des épées se heurtaient, où de la magie jaillissait du bout des doigts bleutés, laissant un champ de bataille ensanglanté. Si elle avait pu se convaincre qu'il ne s'agissait que d'un très mauvais rêve digne d'un film de fantasy à gros budget, elle était toutefois bien trop fatiguée pour suivre correctement les discussions qui animaient les journalistes. Elle avait repéré quelques visages connus dans la foule, des grands noms qui s'affichaient régulièrement dans la presse et qui ne manquaient pas d'assister à une joute oratoire qui s'annonçait épique, sans doute avec l'envie de voir chuter le milliardaire qui leur faisait de l'ombre depuis des années. L'agent du Shield avait cependant hâte de terminer cette séance à laquelle elle aurait préféré être présente avec toute sa tête, bien réveillée, sans avoir le sentiment qu'elle s'écroulerait si elle venait à fermer les yeux. Son lit aurait été une destination bien plus satisfaisante qu'une salle bondée où crépitaient flashs et murmures surexcités.

À côté d'elle, son ancien Officier Superviseur avait une meilleure mine, quoiqu'un pli anxieux barrât son front. Coulson l'avait saluée avec un enthousiasme un peu forcé tout en lui demandant de lui accorder de son temps une fois la séance clôturée. Amélia avait rapidement fait le lien avec sa promesse de lui donner un petit travail à effectuer, ce qui l'avait requinquée quelques minutes avant le retour prédominant de son désir d'aller se recoucher. Elle avait eu toutefois droit à une surprise lorsque l'Agent lui avait présenté Pepper Potts comme s'il la connaissait suffisamment pour discuter avec elle à la manière de deux vieux amis, riant avec elle en toute franchise. La dévouée amie de Stark n'avait pas hésité à lui serrer la main et à l'interroger à voix basse sur son rôle d'agent du Shield, de la curiosité dans le regard, accompagnée d'une douce bienveillance qui avait allégé le cœur d'Amélia et lui avait rappelé que le monde n'était pas rempli que de gens aux ambitions démesurées. Elle en venait presque à éprouver de la compassion pour cette femme qui avait rejoint les premiers rangs afin de soutenir un employeur un peu trop égocentrique. Potts avait demandé à Coulson si le Shield était en mesure de fournir une aide quelconque à Stark pour le sortir de l'embrouille dans laquelle il était mêlé, sans succès. Ce genre d'affaire n'était pas du ressort de leur organisation et l'ingénieur allait devoir user de sa propre influence pour ne pas recevoir plus d'inimitiés qu'il n'en possédait déjà.

Dans l'assistance, tout le monde finit par se taire lorsque la séance débuta enfin pour laisser la parole aux principaux concernés. L'un des sénateurs, Stern, semblait particulièrement loquace, tout en donnant l'impression de ne pas apprécier l'homme qui était là devant lui. Amélia n'était pas toujours très attentive à la politique, elle recueillait les informations nécessaires pour comprendre ce qu'il se passait afin de ne pas se perdre au niveau du Shield, mais elle ne surveillait pas tous les changements qui s'effectuaient dans les hautes sphères, comptant sur ses collègues pour avoir des résumés plus ou moins exhaustifs. Cependant, elle n'avait jamais apprécié le comportement de Stern, il y avait des détails chez lui qui la dérangeaient, sans mettre le doigt dessus avec précision. Peut-être était-ce dû à sa manière de dévisager les femmes comme si elles n'étaient que des morceaux de viande, à cet air lubrique qui ne quittait jamais son visage et qu'Amélia aurait bien aimé lui faire ravaler s'il n'était pas aussi haut placé. Elle ne put par ailleurs retenir un sourire amusé lorsque Stark sortit une remarque bien sentie sur les sénateurs et les prostituées, touchant ouvertement Stern là où personne d'autre n'aurait eu l'audace de le faire.

Coulson murmura que le coup était bien envoyé, partageant ainsi le point de vue de son agent qui acquiesça d'un discret signe de tête. L'expression de Stern valait bien un réveil aussi tôt, il paraissait avoir avalé une couleuvre vivante tant son visage était tordu par des grimaces. Le sénateur tenta une porte de sortie en faisant dévier le sujet vers la raison principale de leur présence au Sénat, demandant à celui qu'il considérait comme un autre spécialiste des technologies d'intervenir. Amélia reconnut le visage familier de Justin Hammer, le PDG de Hammer Industries qui était bien souvent en opposition avec Stark, vendeur d'armes pour l'armée des États-Unis là où l'Iron Man était devenu bien plus discret. La jeune femme ne connaissait pas assez Hammer pour avoir un avis fondé sur lui mais elle ne manqua pas l'insécurité qui se dégageait de l'homme en costume gris, notant le sourire qui remontait à ses yeux mais qui paraissait quelque peu tremblant. Puis comme s'il avait repris les rênes de son propre corps, Hammer devint assuré et poursuivit la séance en essayant d'attendrir Stark avec l'évocation de son défunt père, Howard. L'Iron Man se contenta d'une expression peu impressionnée, sans un commentaire.

Sans le vouloir, Amélia décrocha de l'échange entre les différents protagonistes, son esprit un peu trop fatigué et lassé pour associer les mots à des idées concrètes, ayant plutôt l'impression d'assister à un spectacle de marionnette. Elle fut surprise, comme les autres, par la présence du général Rhodes, le meilleur ami de Stark, mais comprit bien vite qu'il avait été invité à témoigner dans le seul but de discréditer le milliardaire par le biais d'extraits de rapports hors contexte. Toutefois, grâce à une pirouette habituelle, l'Iron Man reprit le dessus sur tous ses détracteurs, en contrôlant les écrans présents dans la pièce et en prouvant à tous qu'il avait raison de garder le secret de son armure. Toutes les expérimentations présentées sur les vidéos n'étaient que des échecs qui risquaient bien plus de créer des ennuis que de les résoudre.

« J'ai réussi à privatiser la paix mondiale ! conclut Stark avant de quitter les lieux sous les flashs et les applaudissements. »

En passant près d'eux, le milliardaire accorda un clin d'œil à Coulson avant de disparaître dans la foule qui attendait avec impatience à l'extérieur du bâtiment, presque aussi nombreuse que lors de l'inauguration de la Stark Expo. Amélia reporta son attention sur les sénateurs qui discutaient entre eux sur un ton qui était à l'évidence bien peu calme, principalement Stern dont le visage empourpré par la colère aurait pu faire concurrence avec le rouge de l'armure de l'Iron Man. Ils avaient tous dû croire que la séance se terminerait par Tony Stark s'inclinant devant leur supériorité mais ils semblaient avoir omis la répartie de l'ingénieur et sa capacité à se sortir de situations compliquées d'un claquement de doigts. Non seulement Stark venait d'échapper à une condamnation mais il avait également réussi à humilier à la fois les sénateurs et son adversaire, Hammer, qui tentait désormais de se justifier par rapport à l'une des vidéos.

Avisant son ancien Officier Superviseur qui lui faisait signe de quitter les lieux avant de voir la situation s'envenimer entre les journalistes et les sénateurs, Amélia se glissa jusqu'au-dehors. Plusieurs autres journalistes se tenaient là aussi, leurs micros et appareils photos à l'affût de la moindre information, guettant les visages de tous les individus qui sortaient de la séance. La jeune femme évita l'un d'eux avec un sourire poli, cherchant du regard Coulson qui paraissait s'être fondu dans la foule de ces indésirables avec une habileté sans doute due à l'habitude. Elle l'aperçut à l'écart des journalistes, une expression amusée sur ses traits alors qu'elle le rejoignait en lançant un regard peu amène à ces vautours qui se regroupaient encore pour avoir un entretien avec l'un ou l'autre des sénateurs. Elle dut remettre en place une femme un peu trop enthousiaste qui réclamait des informations sur ce qui avait été dit pendant la séance puis parvint enfin à l'endroit où se tenait l'Agent. Les deux agents s'éloignèrent de l'attroupement pour retrouver un peu de calme, échappant ainsi aux oreilles indiscrètes et aux yeux baladeurs qui les suivaient sans aucune discrétion.

« Stark a gagné un peu de répit, commença Amélia. Je doute que Stern décide de refaire une convocation de ce genre dans les prochains jours.

— Les sénateurs reviendront à l'assaut dès que les journalistes auront trouvé un autre sujet d'actualité, répliqua Coulson. Mais je dois bien admettre qu'il s'en sort bien pour le moment, il a su frapper là où il fallait.

— Pensez-vous que son armure soit vraiment une bonne idée ? s'enquit la jeune femme en fronçant les sourcils. Je ne suis pas contre l'idée d'une protection, et je sais bien que Stark n'est pas un adversaire, mais n'est-ce pas un peu dangereux ? Si sa technologie tombe entre de mauvaises mains … »

Elle ne termina pas sa phrase car la suite était tout à fait évidente. Elle y avait réfléchi plusieurs fois, considérant que l'armure de l'Iron Man avait ses avantages sous la direction de Stark, mais cette réunion, malgré ses résultats peu concluants, rappelait que les ennemis du gouvernement ne devaient pas s'inspirer ou s'emparer d'une telle arme. Coulson lui indiqua que l'armure avait certes ses utilités mais qu'elle dépendait aussi de la personne qui se tenait à l'intérieur. Stark avait un point de vue sur le monde qui différait de celui des soldats, il envisageait les événements sous un autre aspect et ne s'amuserait pas à tuer sans remord. Déviant leur conversation vers un terrain plus personnel et moins polémique, son ancien Officier Superviseur lui demanda si elle se sentait bien.

« Je me remets d'Atlanta, ce qui n'est pas difficile puisque vous me gardez à l'écart de toute nouvelle mission. »

Une légère amertume teintée d'accusation enroba ses propos. Elle aurait voulu faire preuve d'un peu plus de tact pour éviter une discussion houleuse mais le manque d'action lui pesait et elle tenait à faire comprendre à son supérieur qu'elle était tout à fait apte à retourner sur le terrain sans s'écrouler. Il hocha la tête d'un air entendu avant de rétorquer qu'il avait agi dans son intérêt et qu'il ne regrettait pas de l'avoir maintenue éloignée de possibles attaques étant donné qu'il leur fallait se remettre de leur rencontre avec le méta-humain. Elle faillit répondre qu'il n'avait pas pris de congés alors que lui-aussi aurait pu être atteint ce jour-là mais elle parvint à retenir ses paroles, consciente qu'en rajouter une couche ne l'aiderait en rien. Elle prit une profonde inspiration pour effacer ses dernières traces d'animosité, se souvenant de toute la gentillesse qu'il avait toujours exprimée à son égard. En un sens, elle n'avait pas le droit de lui reprocher d'avoir essayé de la protéger, même si elle ressentait encore cette injustice d'avoir été mise de côté.

Amélia marmonna des excuses puis s'enquit de la raison pour laquelle il avait demandé à la voir, notant avec humour que ce n'était sûrement pas pour regarder Stark remporter une victoire supplémentaire sur le Sénat avec des courbettes. Phil lui assura qu'il n'aurait pas insisté pour la faire se déplacer si ce n'était que pour assister à la grande prestation de l'Iron Man. Il lui indiqua que le Shield avait besoin d'informations et qu'il avait pensé à elle pour infiltrer des locaux, lui tirant un coup d'œil intrigué. Son ancien Officier Superviseur lui apprit que le Shield avait quelques doutes sur Hammer Industries depuis plusieurs mois et, avec ce que Stark venait de révéler dans sa vidéo — celle qui montrait Hammer en train d'essayer de tester une technologie d'armement peu fiable — il était clair que l'entreprise cachait des projets qui n'étaient pas sans risques pour les populations. Amélia sut aussitôt ce que Coulson allait lui proposer, elle n'en serait pas à sa première mission d'infiltration au sein d'une société plus ou moins corrompue, elle avait débuté son boulot d'agent en enchaînant les fausses identités et en remportant ses informations haut la main.

« Vous voulez m'envoyer chez Hammer Industries pour mener l'enquête, annonça-t-elle. Le Shield n'a pas d'accès à son réseau ?

— Pour le moment, nous ne pouvons pas pirater ses données sans nous faire remarquer, et nous devons penser aux retombées si nous venions à être repérés. Tout ce qui demeure en surface nous est accessible, d'autant plus que ses pares-feux sont obsolètes, mais certains dossiers sont sûrement sur papier pour éviter des fuites.

— Alors vous avez pensé à moi.

— Vous souhaitiez retourner sur le terrain, n'est-ce pas ? Ce sera sans danger, il vous suffira de vous faire passer pour une journaliste, et l'ego de Hammer fera le reste du boulot, il cédera forcément à l'appel de la popularité. »

La jeune femme n'eut pas besoin de temps de réflexion, elle saisit à la hâte cette occasion de reprendre contact avec son organisation, plutôt fière de savoir que Phil avait assez confiance en elle pour lui confier une mission en solitaire malgré l'incident d'Atlanta. Il lui indiqua qu'il avait amené tous les papiers nécessaires à sa couverture, faisant ainsi comprendre à Amélia qu'il n'avait pas un seul instant imaginé un refus de sa part. Elle l'accompagna jusqu'à son véhicule d'où il tira plusieurs pochettes estampillées du logo du Shield — une habitude qui faisait rire la jeune femme puisque l'organisation devait être secrète mais imprimait son symbole un peu partout. Il les lui remit en lui conseillant de les lire au plus vite afin de démarrer sa mission sans perdre de temps. Selon lui, Hammer aurait peut-être un minimum de suspicions à son encontre à cause de la séance du Sénat qui avait entaché sa réputation et il lui faudrait donc endormir sa méfiance avant de le pousser à des révélations importantes, comptant cependant sur son habituel besoin d'être sur le devant de la scène.

Coulson la ramena chez elle sans trop s'attarder, ayant peu l'envie de faire face à la foule de journalistes qui ne manquerait pas de rejoindre le parking dès que les interviews seraient terminées. Malgré sa première réticence, Amélia parvint à le convaincre d'entrer boire un café, lui recommandant cependant de ne pas prêter attention au bazar qui régnait encore dans certaines pièces. Si elle avait vidé ses cartons et rangé au mieux ses affaires, il lui arrivait encore de changer la disposition des meubles jusqu'à obtenir l'agencement qui lui plaisait le plus – il s'agissait pour elle d'un moyen de s'occuper quand elle replongeait dans de mauvais souvenirs associés à la mort de son frère. Ils discutèrent un peu de la Stark Expo dont l'inauguration n'avait pas semblé si inoubliable à la jeune femme. Elle critiqua sans peine le choix des danseuses en petite tenue et l'abus de lumières, amusant au passage son ancien Officier Superviseur qui n'avait pas pris le temps d'y assister. Ils remirent sur la table le sujet de la convocation de l'Iron Man au Sénat, ayant tous les deux perçus cette tension qui émanait de l'assemblée à l'idée de laisser l'armure entre les mains d'un seul homme.

Le Shield n'était pas en mesure d'intervenir aussi tôt, il leur fallait observer de loin et interrompre la machinerie lorsque l'affaire deviendrait bien plus grave. Fury supposait qu'ils n'auraient rien à craindre, ils suivaient Stark depuis qu'ils savaient qu'il avait endossé un costume de super-héros et le directeur de l'organisation avait l'œil pour repérer les situations instables. Leur principale source d'incertitude provenait de Hammer, d'où l'utilité d'envoyer un agent chez lui. Phil rappela à Amélia qu'il resterait joignable si elle avait besoin d'une aide extérieure à un moment ou à un autre, lui montrant ainsi qu'il ne la laissait pas totalement en roue libre.

« Vous connaissez les règles pour ce genre de mission alors je ne vais pas accaparer votre temps. Dans deux jours, vous serez sous couverture chez Hammer Industries, avec suffisamment d'appui de notre part pour passer les premières lignes de sécurité. Vous êtes notée dans son carnet pour quatorze heures. »

Il lui adressa un sourire confiant avant de lui serrer la main en lui prodiguant des encouragements. Lorsqu'elle referma la porte derrière lui, Amélia sentit son cœur se gonfler de joie, enfin satisfaite d'avoir une bonne raison de sortir de chez elle. Elle nettoya les tasses puis s'occupa avec les différents dossiers, s'installant confortablement sur son canapé afin de se plonger dans ce qui allait être sa nouvelle identité pour les prochaines semaines. Elle ne changeait pas de nom, lui facilitant ainsi la tâche, mais son parcours était nettement éloigné de sa réalité. D'après le curriculum vitae qui avait été créé par le Shield, elle avait suivi une formation pour devenir journaliste et avait déjà rédigé de nombreux articles pour un magazine dont elle n'avait jamais entendu parler. Grâce à ses contacts, Coulson avait fait en sorte de lui prendre un rendez-vous avec Hammer sous couvert d'un entretien exclusif.

En tournant l'une des pages du dossier, elle s'aperçut que le Shield avait veillé à lui offrir tout le matériel nécessaire pour ne pas se retrouver démunie. Non seulement elle avait les fameux faux articles à montrer en cas de questions – et ils étaient assez crédibles pour sembler réels – mais il y avait également un numéro à composer qui renvoyait vers son ancien Officier Superviseur en cas de doutes. Amélia ignorait si le PDG de Hammer Industries serait suspicieux à son égard, elle n'avait pas encore d'a priori à son sujet et elle espérait qu'elle ne ferait pas de mauvaises découvertes. Elle avait au moins l'avantage de ne pas être en mission chez Stark car il n'aurait sûrement pas été trompé aussi vite, sans compter ses défenses informatiques qui étaient bien plus performantes que toutes celles du Shield ou des plus grands experts. Avec Hammer, elle supposait qu'elle n'aurait pas de mal à clore son travail assez rapidement.

*.*

Si la patience n'était pas un problème pour Amélia, elle commençait cependant à trouver le temps long, son regard rivé sur l'horloge murale qui égrenait les minutes avec lenteur. Son rendez-vous avec Hammer aurait dû avoir lieu plus de deux heures auparavant, lui donnant l'impression qu'il l'avait oubliée. Peut-être avait-il décidé de ne pas perdre de précieuses minutes avec une inconnue alors qu'il devait déjà gérer les retombées de la séance au Sénat. Hammer Industries avait pris un sacré coup en raison de la vidéo diffusée par Stark, salissant l'image déjà peu reluisante de l'entreprise, et il fallait désormais faire au mieux pour éviter une chute trop brutale. Avoir une journaliste dans les parages n'était sûrement pas la meilleure nouvelle pour Hammer mais l'agent du Shield aurait préféré un refus bien formulé qu'une attente qui durait.

Plongée dans son observation des aiguilles qui avançaient si peu, elle sursauta en entendant le claquement d'une porte et un pas rageur. Vêtu d'un costume sombre, Hammer lui faisait face, une expression irritée sur ses traits alors qu'il la détaillait de la tête aux pieds d'un regard presque dédaigneux. Aussitôt, Amélia entra dans son costume de journaliste, esquissant un sourire enthousiaste en se levant d'un bond de son siège, une main tendue en avant tandis qu'elle se présentait d'une voix enjouée. Hammer serra brièvement sa main, eut un sourire à peine visible puis l'invita à le suivre d'un ton qui laissait présager qu'il n'était pas heureux de la découvrir dans ses locaux. Elle haussa un sourcil mais n'ajouta aucun mot, profitant plutôt des quelques pas qui les séparaient du bureau afin de jeter un coup d'œil aux couloirs.

« Je vous ai déjà vue, remarqua Hammer tandis qu'ils s'installaient de part et d'autre du bureau. Vous étiez à la convocation de Stark, n'est-ce pas ?

— Je ne pouvais pas échapper à cet événement, confirma Amélia en considérant qu'un brin de vérité ne ferait de mal à personne. »

Elle n'avait pas les moyens de nier cette évidence alors que Hammer semblait bien sûr de lui et elle se reprocha de ne pas avoir pensé au fait qu'il avait pu être assez attentif aux gens présents ce jour-là. Sans doute Coulson avait-il cru que Hammer se moquait bien de tous les visages qui l'entouraient mais ce n'était visiblement pas le cas et elle se retrouvait dans une position périlleuse.

« Je vais être franche avec vous, Mr Hammer. J'ai parié avec mes collègues que je serais capable d'écrire un article sur vous bien plus intéressant que tout ce qui a déjà été publié sur Stark. Il me faudrait juste quelques jours en immersion dans votre travail pour prouver que vous avez aussi l'étoffe d'un professionnel.

— Mon entreprise est bien moins cotée que celle de Stark, sans compter les derniers rebondissements. Alors pourquoi ne pas aller mettre votre nez dans les affaires de quelqu'un d'autre ?

— Stark Industries a été à la une de plusieurs magazines, et cela bien avant la révélation sur l'armure d'Iron Man. Mon chef d'équipe réclame un peu de nouveauté, de quoi attiser la curiosité de nos lecteurs, et ce serait innovateur d'avoir un entretien exclusif avec vous. Vous devriez saisir cette occasion de redorer un peu le blason de votre entreprise. »

Elle ponctua sa phrase d'un nouveau sourire éclatant, espérant être assez crédible. Cependant, Hammer ne paraissait pas convaincu par ses propos, l'observant derrière ses lunettes avec un air distant. L'agent du Shield sentit venir la fin prématurée de sa mission, sans savoir ce qu'elle pourrait dire à Coulson pour justifier l'échec tout à fait flagrant de son premier retour en solo. Elle allait s'excuser auprès de Hammer pour l'avoir dérangé mais il reprit la parole soudainement, lui demandant ce qu'elle avait besoin de voir pour son article. Un certain soulagement étreignit la jeune femme qui expliqua qu'un tour de l'entreprise serait déjà un bon début, ajoutant qu'elle attendait des informations sur la création de Hammer Industries, accompagnant le tout d'un coup d'œil intéressé. Elle vit les traits de l'homme se détendre un peu tandis qu'il se réinstallait dans son siège, lui contant avec une certaine fierté qu'il avait posé les pierres de son entreprise. Elle constata qu'il y avait du fiel dans ses mots lorsqu'il insista sur le fait qu'il n'avait pas eu d'héritage familial à faire prospérer mais qu'il avait tout construit de ses propres mains – contrairement à Stark.

Scrupuleuse dans son rôle de journaliste en quête d'un bon potin, Amélia s'empressa de prendre en notes tout ce que Hammer lui dictait, mettant en marche aussi le dictaphone qu'elle possédait après en avoir reçu l'accord. Elle percevait à quel point l'homme était intarissable une fois lancé sur le sujet de ses industries, bien qu'elle n'eût aucune information susceptible d'être utilisée par le Shield afin d'anticiper un quelconque problème à venir. Elle avait cependant besoin d'instaurer une légère confiance entre elle et Hammer, alors elle rebondissait sur certains détails, posait des questions et faisait mine d'être intéressée par l'historique de l'entreprise. S'il fallait y aller petit à petit, elle le ferait, elle remarquait déjà du changement dans la posture de Hammer. Voyant l'heure tourner bien plus vite qu'elle ne l'aurait supposé de prime abord, Amélia proposa de reprendre leur entretien le lendemain afin de permettre à Hammer de poursuivre son travail.

« Si cela vous convient, je serai là à la même heure, déclara-t-elle. Ou un autre jour dans la semaine en fonction de vos prévisions.

— Venez le matin, ce sera l'occasion pour vous de passer plus de temps avec moi. »

En d'autres circonstances, Amélia aurait répliqué avec humour qu'elle appréciait cette possibilité d'être en charmante compagnie mais elle se contenta d'un nouveau sourire, acquiesçant en prenant note du nouvel horaire. Hammer la congédia poliment après une poignée de mains, lui indiquant la sortie sans la raccompagner, ce qui lui laissait ainsi une petite marge de mouvement pour se focaliser sur des points de repères dans les différents couloirs. Elle n'avait pas manqué les portes qui étaient fermées et qui recelaient sans doute les projets les plus intéressants de Hammer Industries. Elle ne prit pas le risque de s'y glisser, consciente qu'elle n'aurait aucune excuse si elle se faisait surprendre dans un endroit où elle n'était pas censée être. Elle finit par rejoindre l'extérieur en songeant qu'elle avait au moins réussi à esquisser un pas dans l'entreprise, ce qui n'avait pas été une évidence au début de la journée.

Rentrée chez elle, la jeune femme cocha une case sur son calendrier. Elle avait pris cette habitude lors de ses premiers temps comme apprentie agent du Shield, notant tout ce qui lui paraissait important. Elle se rappelait avoir entouré la date de son entrée à l'Académie et celle de la réception de la plaque qui lui garantissait son rang d'agent de niveau un. Si elle retournait aux semaines précédentes, elle pouvait voir la date à laquelle elle avait quitté l'hôpital, puis celle de la mission à Atlanta. Cette fois-ci, elle avait une petite réussite à fêter, elle qui croyait qu'elle n'aurait rien à recevoir de la part de Hammer. S'il n'était pas un individu si facile à décrypter, il avait au moins accepté de lui donner une petite chance qu'elle avait saisie au vol avec la certitude d'en apprendre plus dans les jours à venir. Tout du moins, elle l'espérait grandement, elle avait souvent eu du succès dans ses missions sous couverture, et elle refusait tout échec.

Trois jours passèrent ainsi en suivant la même routine. Amélia se présentait chez Hammer Industries à neuf heures du matin avec son calepin prêt à l'emploi et son dictaphone en attente de la moindre parole du PDG. Un badge d'identification lui avait été remis pour lui donner accès à des zones peu importantes où elle pouvait assister à la fabrication de certains prototypes qu'elle avait déjà vus dans les dossiers du Shield et qui n'étaient pas les plus utiles. Les matinées étaient chargées par les allées et venues de Hammer dans différents pôles de son entreprise, si bien que la jeune femme dut éviter de perdre sa cible du regard afin de ne pas errer indéfiniment entre les portes closes. Le deuxième jour, elle avait confondu un placard avec le local de pause du personnel et avait tourné en rond pendant de longues minutes avant de retrouver le bon chemin, pestant contre le manque d'indication tout en sachant que des panneaux directionnels risquaient fort de compromettre le secret de certaines salles.

Le programme devenait plus intéressant une fois l'heure de midi évincée. Amélia avait assisté en silence à des réunions entre Hammer et plusieurs acheteurs, restant dans l'ombre alors que l'homme menait les discussions devant un écran, sans la présence physique de ses interlocuteurs. La jeune femme avait ainsi appris que les remarques de Stark n'étaient pas restées sans conséquences sur l'industrie, et cela à un niveau qu'elle n'avait pas imaginé. Elle se doutait bien que les rapports de la vidéo montrant Hammer en train de tester une armure défaillante ne pourraient que jeter du discrédit sur l'entreprise, elle l'avait vu de ses propres yeux dès son arrivée, mais elle n'avait pas supposé qu'un grand nombre d'alliés finiraient par rompre des contrats en un clin d'œil. Elle en aurait presque éprouvé de la sympathie pour Hammer s'il n'était pas aussi égocentrique — en un sens, il ressemblait un peu à Stark et la comparaison la faisait sourire.

Elle devait cependant lutter contre une attirance qui perturbait ses plans. Hammer était sa mission, non pas un homme avec qui elle pouvait passer du bon temps. Elle lui trouvait un certain charme mais elle savait que si elle prenait le risque de se laisser aller à ses émotions, elle finirait par commettre une erreur, ce qui ne l'enchantait pas. Et bien sûr, le PDG des industries n'était d'aucun secours, elle avait croisé son regard intéressé à plusieurs reprises et avait dû se faire violence pour ne pas lui rendre ses sourires. Elle s'était promis de redonner le dossier si jamais la situation devenait bien trop intime et elle avait scellé ses envies en replongeant dans son travail.

Bien entendu, Coulson avait reçu un premier retour de la part de son agent. Elle n'avait rien de nouveau à lui partager sur les projets de Hammer Industries mais elle garantissait qu'elle lui fournirait d'autres informations dès que le PDG aurait baissé sa vigilance. Son ancien Officier Superviseur ne lui avait pas encore répondu, ce qui ne l'inquiétait qu'à moitié puisqu'elle savait qu'elle n'apportait pas de détails sur lesquels s'arrêter. Amélia était assez déterminée pour poursuivre ce petit rôle de journaliste sans ployer sous la lassitude d'un quotidien monotone, elle avait de l'expérience dans ce domaine, cependant elle ignorait combien de temps le Shield lui octroierait si jamais ses recherches se révélaient longues et infructueuses. Peut-être était-ce à elle de provoquer le destin mais elle avait décidé d'être irréprochable les premiers jours avant de passer à l'attaque en mettant sur la table des sujets sensibles.

Elle n'eut toutefois pas à attendre un événement susceptible d'éveiller sa curiosité. Au quatrième jour, tandis qu'elle franchissait les grandes portes de l'entreprise en saluant le gardien qui commençait à la connaître, elle aperçut Hammer en train de s'époumoner au téléphone contre l'un de ses investisseurs. L'homme plutôt calme qu'elle avait côtoyé les jours précédents faisait désormais les cent pas en vociférant contre la déloyauté de tous ces gens qui lui avaient autrefois promis leur soutien. Il raccrocha avec rage puis tourna son regard vers Amélia qui soutint sans ciller son expression colérique, peu impressionnée par la vision de cet individu en costume qui allait de déchéance en déchéance depuis la séance devant les sénateurs.

« Cross, dans mon bureau. »

Elle retint le commentaire acerbe qui fourmillait sur ses lèvres, obéissant à l'ordre rempli de dédain malgré sa puissante envie de tourner les talons. Le moment n'était pas venu de briser sa couverture ou de créer un scandale dans le bâtiment mais elle ressentait cet indicible besoin de rappeler à Hammer qu'elle n'était pas sa servante personnelle — elle eut d'ailleurs une pensée pour Pepper Potts qui devait gérer Stark et ses multiples caprices d'enfant gâté. Une fois la porte refermée, Amélia sentit peser sur elle les pupilles inquisitrices de Hammer alors qu'il lançait la discussion avec une accusation à peine dissimulée, restant debout non loin d'elle comme un prédateur guettant le moindre signe de faiblesse de la part de sa proie.

« Avec qui êtes-vous en contact ?

— Mon chef de rédaction, personne d'autre. J'espère que vous ne sous-entendez pas que vos problèmes sont de mon fait.

— Vous arrivez chez moi lundi et moins d'une semaine plus tard, mes investisseurs me tournent le dos sans explication.

— Les coïncidences existent, Mr Hammer. »

Elle savait que ses paroles devaient ressembler à de vagues tentatives de s'expliquer mais elle n'avait pas la possibilité de lui prouver son innocence. Une soudaine irritation l'anima, elle n'aimait pas être accusée à tort, encore moins par un individu qui avait sans doute des secrets à foison. Elle marmonna que si elle avait voulu lui nuire, elle l'aurait fait d'une autre manière, arguant qu'elle ne connaissait pas les coordonnées de tous ces gens qui rompaient leurs engagements. Elle avait l'impression d'être devenue un parasite en l'espace de quelques minutes pendant lesquelles des événements divers l'avaient placée en tête de liste des coupables, comme si sa simple présence allumait une alarme dans son sillage. Amélia haïssait ce sentiment de perdre le terrain qu'elle avait gagné les jours précédents, d'autant plus qu'elle avait montré un visage et un caractère avenants afin de ne pas être considérée comme une potentielle menace de la part de Hammer.

Elle ajouta que les investisseurs n'avaient pas besoin d'une journaliste pour savoir qu'il avait eu des ennuis à cause de Stark car l'information avait rapidement été partagée. Hammer parut agacé mais admit à contrecoeur qu'elle avait raison sur ce dernier point, sans pour autant s'excuser de l'accusation bien trop rapide qu'il avait faite à son encontre. Amélia souffla qu'elle n'était pas là pour jeter le discrédit sur Hammer Industries, ni pour lancer des conflits internes, argumentant ensuite sur le fait qu'elle n'était pas une experte en entreprises mais qu'elle n'essayait que de faire son boulot. Elle dut être assez convaincante, elle vit les derniers doutes de l'homme s'envoler alors qu'il hochait la tête. L'agent n'offrait là qu'une certaine sincérité, elle ne mentait pas en affirmant n'avoir eu aucun contact avec les investisseurs, bien qu'elle cachât que la seule personne à qui elle parlait n'était pas un rédacteur en chef – Hammer n'avait pas besoin de savoir qu'elle n'était pas une journaliste, elle saurait se tirer de tout cela sans jamais lui révéler la vérité.

Pour rattraper cette discussion, Amélia voulut détendre l'atmosphère, se surprenant à sourire.

« Je vous l'ai dit, je n'écris que sur vous. Je veux vous mettre à nu pour nos lecteurs. »

Le choix de ses mots n'aurait pas pu être moins judicieux mais elle ne s'en rendit compte qu'en notant l'expression amusée qui se peignit sur les traits de Hammer. Il s'approcha d'un pas supplémentaire, suffisamment pour qu'elle pût distinguer avec précision la teinte exacte de ses iris.

« Si vous tenez tant à me mettre à nu, comme vous le prétendez, vous vous y prenez mal. »

Amélia remarqua cette lueur dans ses yeux, une émotion qui faisait écho à ce qu'elle éprouvait, à ce désir qui lui tordait le ventre mais qui n'avait pas sa place à cet instant. Toutefois, elle en avait assez de se restreindre, elle franchit d'elle-même la distance qui les séparait, saisissant Hammer par sa cravate. Il esquissa un sourire avant de l'attraper par les hanches tandis qu'elle venait trouver ses lèvres avec précipitation. Ce baiser n'avait rien d'innocent, il était rempli de sous-entendus qu'elle espérait assez explicites. Elle ne l'embrassait pas dans le cadre de sa mission, elle cherchait juste à se défaire de ses propres incertitudes en cédant à ce brasier qui ne demandait qu'à éclore contre un corps aussi brûlant que le sien. Elle aurait le temps, bien plus tard, de réfléchir aux conséquences.