CHAPITRE 10 : Voyage sous haute tension.
« Allez, encore une fois !
- Mais c'est bon, je ne fais plus d'erreurs maintenant.
- Je ne veux rien savoir, tu le fais un point c'est tout !
- Ce que tu peux être chi-... énervant !
- Chez moi, on dirait que je suis perfectionniste ».
Cela faisait six heures en tout que nous étions sur la route du soleil, et oui, car Môssieur Sasuke n'avait qu'une confiance limitée en ces merveilles de technologie volantes que l'on appelait des avions. De ce fait, il était venu me chercher la veille pour couper le trajet en deux et ne pas arriver trop tard. Cela aurait été plus simple s'il m'avait laissée conduire aussi, mais il tenait trop à son bolide, c'était d'ailleurs assez risible de constater qu'il y était presque autant attaché qu'à un membre de sa famille.
Alors qu'il me faisait passer en revue tout ce qu'il m'avait appris sur son enfance, je ne me lassais pas de le taquiner un peu pour rendre le parcours un peu plus supportable : la chaleur du sud et les embouteillages ayant eu raison de ma patience je n'en pouvais plus !
« Comment me suis-je fait cette cicatrice ? demanda-t-il en me montrant son coude.
- En roller, quand tu avais... six ans ! Tu as tenté de suivre ton frère au skatepark et tu t'es rétamé comme une merde en glissant sur la rampe », je le regardais souriant fièrement, les yeux pétillants.
« Sakura ! gronda-t-il.
- Quoi c'est la vérité ! Vas-y suivante. »
Il soupira agacé par ma grossièreté, mais il savait aussi que j'avais besoin de me défouler pour parvenir à me contenir pendant les prochaines quarante-huit heures. S'il ne voulait pas que je dise de conneries devant ses parents, il valait mieux qu'il me laisse faire.
« Okay alors... Pourquoi ai-je parfois des difficultés à bouger mes doigts de la main gauche ?
- Parce que tu es une femmelette ! », il me fixa de ses yeux noirs, « regarde la route ! paniquai-je, quand on ne sait pas se battre, on ne répond pas à une provocation » lui expliquai-je plus calmement.
Alors oui celle-là, elle était drôle. Imaginez notre Mister Parfait, en plein âge ingrat de l'adolescence, se faisant insulter par un camarade jaloux. Poussé à bout, il ne trouva rien de mieux que de vouloir lui refaire le portrait, sauf que son adversaire pratiquait la boxe et lui... le violoncelle. Du coup, au lieu de rencontrer l'arrête du nez de l'imbécile, son poing se ficha violemment dans le mur ! Résultat : une main cassée, des mois de rééducation et un égo fortement mis à mal. Je me mis à rire en me représentant la scène.
« Hey ! J'étais jeune à l'époque.
- Et encore dans les jupes de ta mère, je sais.
- Si un jour je revois ce type, les choses se passeront différemment ! prévint-il en murmurant dans sa barbe.
- Rancunier ?
- Non, juste...
- Tu te rends compte que tu t'es inscrit dès la rentrée suivante dans un club de karaté ? j'arquai un sourcil, le mettant au défi de contester les faits.
- Très bien, tu as gagné ! Oui et oui, je ne supporte pas de me sentir...
- Faible ?
- Tu vas arrêter de terminer toutes mes phrases ? » se crispa-t-il.
Je fis mine de me coudre la bouche, mais je n'avais aucunement l'intention de cesser. Il poursuivit :
« Au moins tu sais maintenant que tu ne dois pas me chercher des noises ! ». Je levai les sourcils au ciel sidérée, tandis qu'il fronçait les siens, se laisserait-il influencer par ma personne ? Car honnêtement ce n'était pas son genre de s'exprimer ainsi.
Trois heures que nous avions repris la route depuis notre réveil, j'avais donc grand besoin d'un café pour me remettre les idées en place et oublier. Oui, oublier cette nuit. La bougresse m'avait tenu éveillé pendant une bonne partie de celle-ci.
La veille, nous nous étions arrêtés pour la nuit sur une aire, mais la demoiselle refusait de dormir dans la voiture : « Avoir le dos cassé et un torticolis, non merci ! » avait-t-elle protesté. Il nous a donc fallu trouver un motel disponible et peu éloigné de la bretelle d'autoroute. J'en fus importuné, non seulement son caprice me fit perdre du temps de sommeil, mais en plus le confort de la chambre laissa à désirer.
Vous avez bien compris ! Sur place le jeune homme à l'accueil nous apprit qu'il ne lui restait qu'une seule chambre équipée d'un lit double, que nous devions donc partager. Des monticules de poussière recouvraient les quelques meubles de la pièce, et le matelas grinçait affreusement. Parlons-en du lit ! Une rude bataille se déroula pour savoir qui de nous deux en aurait l'exclusivité, mais pas dans le sens où on l'entend habituellement, puisque chacun voulut céder sa place. Il était en effet impossible d'envisager pour moi de dormir à côte d'elle, pour une simple et bonne raison...
« Comment fait-on alors ? dis-je encore légèrement contrarié.
- Je te laisse le lit, déclara-t-elle comme si c'était évident, alors que cela allait contre mes principes et mon éducation d'homme du monde.
- Non vas-y, je vais me caler sur le fauteuil, il a l'air très... accueillant » argumentai-je sceptique en tâtant l'assise. Un nuage de particules suspectes s'envola et me fit tousser violemment. Sakura gloussa :
« Allez ne joue pas au gros dur, il n'y a personne à impressionner ici.
- Pour cela il faudrait que tu m'intéresses, et le souci vois-tu, c'est qu'il n'y a maintenant plus aucune once de mystère entre nous, tout a été dévoilé ou presque. La magie s'est envolée !
- Alors il y en a eu.
- De quoi ?
- De la magie !... Je te plaisais ! » annonça-t-elle triomphante j'eus envie de lui faire ravaler sa fierté, parce que merde, elle avait raison...en partie seulement, puisqu'elle me plaisait toujours, mais je me gardai bien de le lui faire savoir. Il fallut vite que je trouve quelque chose pour la faire redescendre de son nuage.
« Tu n'es pas désagréable à regarder, quoique je préfère les femmes un peu plus grandes et avec plus de courbes.
- Ah oui je vois, comme la blondasse de l'autre soir, belle réussite ! Moi au moins j'en ai dans le ciboulot et je ne fonds pas à la moindre faveur masculine » s'insurgea-t-elle me semblant vexée. Ma satisfaction était toutefois partielle mon but était atteint mais sa contre-attaque avait fait mouche.
« Pardon ! » lança-t-elle presque aussitôt avec une agressivité mal contenue. Je ne compris pas ce qui lui prenait, cette fille était épuisante. Heureusement je n'attendis pas longtemps pour obtenir une explicitation.
« Je ne voulais pas remuer le couteau dans la plaie !
- J'ai du mal à te croire.
- Écoute, on est tous les deux fatigués, je voulais juste te laisser le lit car c'est toi qui conduis et donc qui as le plus besoin de repos. Maintenant si tu ne veux pas accepter ma gentillesse, je ne me ferai pas prier.
- Tu veux juste arriver en vie en fait !
- Voilà tu as tout compris ! ».
Dans nos regards respectifs brillait un éclat de malice et cette seconde de complicité calma nos esprits échauffés, mais ranima une autre partie, par trop indiscrète, de ma personne.
« On a qu'à partager. », la proposition m'échappa alors que c'était ce que je voulais éviter depuis le début. Imbécile ! me fustigeai-je intérieurement.
« Dans les films ils se servent d'un traversin pour délimiter la zone de chacun.
- Sacrée référence ! rigola-t-elle.
- Je trouve que tu t'amuses un peu trop à mes dépens.
- En même temps, tu me tends la perche. Quelle idiote serais-je de ne pas en profiter, et puis t'es tu ennuyé une seule fois avec moi ? Hum ?
- Jamais ! Aucun moment de paix, de calme, qu'est-ce que ça me manque !
- Je vais te plaindre tiens ! répliqua-t-elle en me balançant un oreiller, dors maintenant, on se lève dans quelques heures, tes parents nous attendent pour midi. ».
Je me retins de l'assommer avec le coussin et m'installai sans délicatesse aucune sur le lit.
« Hey c'est mon côté !
- Tu te moques de moi ? Dors ». Ma compagne s'allongea à ma gauche, puis me tourna le dos dans une position prouvant sa frustration. « Boude si ça te chante mais éteins la lumière... s'il-te-plaît. ». Elle s'exécuta en grommelant c'était la féminité incarnée !
Tout ça pour vous dire que même si ses intentions étaient nobles, mes pensées furent loin de l'être. Comme si un édredon allait parvenir à étouffer mes pulsions sexuelles. Dans le noir ambiant, privé de la vue, mes autres sens prirent le relai. Sa respiration devint rapidement régulière et tranquille, signe de son endormissement quelque part ce constat ne me plut guère. Comment parvenait-elle à faire fi de ma présence ?
Son eau de parfum aux notes printanières, légèrement emprunt d'une odeur de transpiration, chatouilla mes narines et qui, loin de me répugner, ne fit que raviver mon désir. Ces effluves corporels étaient proches de ceux émanés par l'acte charnel, et en même temps ils semblaient n'appartenir qu'à elle. Mes mains me démangèrent voulant caresser la peau que je savais blanche et crémeuse, je ne pus que serrer fortement mes poings afin de réfréner cette envie soudaine. La température de mon corps monta d'un ou deux degrés et j'ôtai ma chemise avant de la salir plus qu'il n'était nécessaire.
Nous avions effectivement garder nos vêtements, malgré tout, ce n'était qu'un médiocre rempart face à la violence de mes instincts, ils m'aidèrent néanmoins à me contenir. Mon comportement fut irréprochable, je ne dormis que cinq heures, mais avec le travail j'étais habitué à un rythme encore plus soutenu. Je me suis levé avant elle et pris une douche très difficilement : je comptais bien faire venir un inspecteur du contrôle sanitaire pour fermer cet établissement hôtelier.
« On peut s'arrêter à la prochaine, il y a une cafétéria » avertis-je Sasuke, que je craignais de voir piquer du nez. Il semblait avoir mal dormi, alors que me concernant, je m'étais sentie bien et cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Avoir un homme à ses côtés pouvait être étrangement rassurant, mais là c'était encore autre chose, l'impression d'être... comme à la maison.
Il devait avoir raison, c'était sûrement dû au fait que nous nous connaissions bien à présent. En quelques jours, je lui avais révélé plus de choses sur ma vie qu'à mon meilleur ami ! Nous avions abattu beaucoup de barrières, dès lors, la présence de l'un était devenue pour l'autre naturelle, voire évidente. J'étais de plus en plus convaincue que nous garderions le contact après cette aventure pour le moins hors du commun. Oui, nous pourrions devenir de proches amis.
Les légers cliquetis du clignotant me sortirent de mes songes et je vis le véhicule s'engager vers l'entrée de l'aire de repos. Une fois garé, j'en sortis précipitamment pour me dégourdir les jambes.
« Je vais me prendre un café, tu viens ?
- Oui, je t'accompagne » lui répondis-je.
J'avais pris l'habitude d'observer les gens, qui comme nous, se restauraient dans ce lieu de passage, j'aimais y trouver un certain dépaysement. On y croisait des étrangers, des familles, des couples ou des solitaires, des gens de toutes sortes et de toutes extractions sociales. J'avais ainsi la sensation d'être très loin de chez moi, et de voir des personnes dont les différences étaient pourtant visibles, discuter, se mêler, car elles venaient toutes ici pour la même chose, était singulier. C'était tout moi ! Philosopher et trouver dans une scène quotidienne, bien plus de choses qu'il n'y en avait certainement en réalité, mais je m'en fichais, j'aimais ça !
« Je crois que tu as autant besoin que moi d'une dose de caféine ! déclara mon compagnon, me ramenant une nouvelle fois à la réalité.
- Je crois que tu n'as pas tort ! acquiesçai-je d'un sourire en le regardant glisser quelques pièces de monnaie dans la fente du distributeur.
- Expresso ?
- Oui, s'il-te-plaît.
- Pas trop angoissée ?
- Vont-ils me dévorer toute crue ? plaisantai-je.
- Pas littéralement mais... tu vas subir un interrogatoire en règle. Et mon père n'est pas un tendre, la plupart trouve que je lui ressemble.
- Si c'est le cas, je devrais pouvoir l'amadouer sans trop de difficultés non ?
- J'aimerais bien voir ça ! » dit-il en me tendant le gobelet bouillant.
Je faisais la maligne, mais je n'en menais pourtant pas large. Bien sûr que j'appréhendais cette rencontre, sa famille était très différente de la mienne sur quasiment tous les points, je craignais de faire à tout moment un faux pas, mais en même temps, la chaude présence de Sasuke à mes côtés me rassurait. Tant qu'il serait là, je devrais m'en sortir.
Sasuke fit une grimace de dégoût en trempant ses lèvres dans le café, c'est vrai que c'était un véritable jus de chaussette et qu'il était un grand amateur de ce breuvage quand il était de qualité. Il toussa subitement ayant avalé le liquide de travers tant il était chaud.
« Attends, tu vas t'en mettre partout » m'exclamai-je, l'invitant à prendre sur lui le temps de réparer les dégâts. Je me saisis de la première serviette que je trouvai sur le table haute et commençai à essuyer les commissures de ses lèvres.
Le temps suspendit son cours, lorsque je me rendis compte de la nature déplacée de mes gestes. De la pointe du tissu, j'étais en train de tracer les contours de sa bouche et en appréciai la fermeté, un tremblement agita bientôt ma main et des picotements incitèrent ma bouche à se poser sur celle de mon partenaire. Mon intention somme toute banale, avait pris une dimension érotique bien trop dérangeante, que je ne m'expliquais pas. Éviter à son prochain de s'ébouillanter, était en soit anodin, alors comment cet acte désintéressé avait pu éveiller en moi un tel désir ? Voulant reprendre contenance sans paraître suspecte aux yeux du jeune homme, j'entrepris d'éponger plutôt sa chemise.
System fatal error ! Voilà le message que m'indiqua mon cerveau en surchauffe. Je le savais pourtant que l'homme à qui j'avais affaire présentait des qualités physiques au-dessus de la moyenne, mais le savoir et le « cons-tater » étaient deux choses bien différentes.
Brusquement, Sasuke attrapa ma main comme si je l'avais brûlé et je relevai la tête pour rencontrer deux orbes noires où sourdait presque autant de stupéfaction que dans les miennes. Sauf que, ne me laissant pas le temps de m'en assurer, celle-ci fit place à du mécontentement.
« C'est bon je vais le faire » grognai-je, le timbre de ma voix trahissant mon trouble. J'arrachai presque des mains de Sakura la serviette et me dirigeai vers les toilettes. Faisant face au miroir, je réalisai l'état déplorable de ma tenue la chemise était bonne pour le pressing. Actionnant le robinet je m'aspergeai le visage d'eau fraîche.
La situation avait failli m'échapper. Je n'avais pu anticiper son geste et dès que ses doigts, aussi légers que des ailes de papillon mais plus brûlants qu'un brasier, s'étaient posés sur mon visage, tout mon corps s'était tendu vers elle, réclamant ses tendres caresses. J'ai été contraint d'y mettre fin brutalement pour éviter le pire.
L'attrait que j'éprouvais pour sa personne me laissait sans voix. Je n'avais que rarement désiré quelqu'un aussi intensément qu'elle. Il fallait que cela cesse ! Nous étions en mission, et cette attache bien qu'unique, devait être considérée comme n'importe quelle relation de travail. Une collègue, Sakura était une collègue avec laquelle je m'entendais particulièrement bien, comme avec... Shikamaru, voilà ! Je devais mettre fin à l'ambiguité créée par la situation.
Soudain j'eus un éclair de génie, depuis quand n'avais-je eu de rapports avec une femme ? Ces dernières semaines avaient été éreintantes et Sakura était apparue. Cela remontait à trop longtemps et expliquait parfaitement la raison de cette obsession. Il fallait que j'y remédie rapidement, et ce dès que nous serions rentrés. Avec cette perspective en tête, il serait plus aisé de surmonter cette frustration sexuelle, mais la tâche restait ardue, voire irréalisable.
Fier d'avoir trouvé une solution, bien que provisoire, je rejoignis mon fantasme ambulant qui devait s'inquiéter de ne pas me voir revenir. Je la trouvai en pleine discussion avec une femme d'âge mûr, la responsable de la cafétéria semblait-il. En m'approchant, je compris que le ton employé était peu amène et un crêpage de chignon était à craindre. Pressé de reprendre la route, je décidai d'intervenir, heureusement mon charme agissait toujours. L'incident fut clos en quelques minutes et j'eus même droit comme excuses à un café directement venu de leur percolateur personnel. Calmée, ma compagne accepta de retourner à la voiture et le reste du trajet se fit tranquillement, rythmé par les basses des musiques diffusées sur une populaire station FM.
Plus qu'une poignée de minutes et nous arriverions chez mes parents, des mois que je ne les avais vus, en d'autres circonstances j'en aurais été ravi, mais aujourd'hui c'était une autre histoire. Quel enfer nous attendait ?
