Afterwork

Prologue:

Drago Malfoy n'avait jamais aimé se mélanger au commun des mortels, merci bien. Mais ses supérieurs au ministère en avaient décidé autrement. Les « échanges du vendredi » comme tout le monde les appelaient, étaient une corvée dont il se serait bien passé.

Il avait survécu des années à Poudlard en tant que pire ennemi de l'élu Saint Potter et ses amis. Il était sorti d'une guerre où il avait choisi le mauvais camp avec peu de dommages. Il avait rebatti l'empire Malfoy et racheté une conduite à sa famille (à l'exception de son père, il n'avait rien pu faire et Lucius Malfoy pourrissait à Azkaban). Il avait aussi financé une bonne partie de l'effort de reconstruction post-guerre –un effort qu'il avait jugé fâcheux mais nécessaire compte tenu de son sentiment de culpabilité (tardif, mais bien présent). Il avait donc traversé nombre de crises et situations inconfortables sans y perdre de sa superbe.

Et pourtant, face à une obligation d'aller au pub tous les vendredis après le travail pour trinquer avec ses collègues, il se sentait démuni.

Il avait tenté des excuses, mais aucune n'avait vraiment été considérée valide. Il avait aussi tenté sans excuse, mais il s'était vu perdre de l'argent lors des attributions de budget. Il avait prétendu être un mauvais buveur, mais la soirée du nouvel an était encore assez fraîche dans la mémoire de ses collègues et ils connaissaient tous sa résistance. Il s'était montré asocial, mutique, rabat-joie, arrogant... rien n'y avait fait et sa présence était toujours exigée.

Il n'avait rien contre les événements protocolaires, associatifs, caritatifs, cérémonieux... Mais il y avait une certaine bassesse à se retrouver dans un pub au milieu de collègues qu'il appréciait seulement pendant les heures de bureau et quand ils pouvaient lui être utile. Et les Malfoy ne faisaient pas ce genre de rabais.

Il avait fini par se résigner, et avait mis au point une routine. Il arrivait toujours le dernier, cela réduisait généralement son temps de présence obligatoire. Il ne buvait que deux verres (il avait essayé de n'en prendre qu'un mais avait essuyé trop de protestations). Il parlait au chef du département (un certain Balsam Bucket qui avait un goût prononcé pour les robes jaunes canaris et les coupes de champagne hors de prix), et à son voisin de bureau de droite (Denver Nights, ex serdaigle, très doué avec les finances, beaucoup moins habile avec les femmes). Il évitait la sorcière du bureau de gauche aussi souvent que possible (Maggie Raywoods, une ex-poufsouffle sexagénaire toujours pleine d'attentions pour lui et qui tentait régulièrement de l'inviter à des randonnées le week-end –ce qui était au-dessus des forces de Drago et le terrifiait franchement). Il acceptait une ou deux conversations imprévues avec d'autres collègues, puis il payait une tournée au moment de partir en guise de cadeau de départ. Cela limitait généralement les réflexions désagréables sur sa non-disponibilité après les heures de travail, et, le fait qu'il payait autant de verres, assurait généralement un vote en sa faveur lors de l'attribution des budgets en semaine. Le plan n'était pas sans faille, mais c'était le seul possible.

La routine rendait le rituel tolérable, mais Drago espérait encore gagner un jour le droit d'échapper à de telles mondanités futiles. Il n'aimait pas assez le travail qu'il faisait au sein du ministère de la magie pour supporter de fréquenter autant de gens qu'il jugeait inférieurs à lui. Mais il préférait encore un travail peu passionnant au vide effrayant qui l'attendait au manoir Malfoy post-guerre.

Alors il encaissait.

C'était lors de l'un de ces maudits vendredis au pub que Drago avait revu Hermione Granger pour la première fois depuis la fin de la guerre. Il n'aurait su dire si c'était parce qu'il ne l'avait pas vue depuis cinq ans, ou si c'était parce qu'elle était entourée de collègues qui semblaient subjugués par chacun de ses mots, mais il ne put s'empêcher de l'observer longuement. Il mit son envie irrésistible de l'espionner sur le compte de la curiosité, mais surtout de son besoin de divertissement. Il s'ennuyait toujours les vendredis soirs au bar, alors voir Granger réapparaître après des années, c'était un bouleversement dans sa routine, et il était presque bienvenu. Il nota qu'elle semblait différente, mais il n'aurait su dire ce qui avait changé exactement. Il songea qu'il était étrange de la voir ici, hors de Poudlard. Il avait rarement croisé d'anciens camarades de la même année que lui, il avait plutôt tendance à éviter tout ce qui pouvait rappeler au monde le poison qu'il avait été enfant. Alors croiser Granger, c'était un peu de son enfance qui venait toquer à la porte, et il ne savait pas encore quoi faire de cette nouvelle donnée dans sa vie.

La sorcière brune avait fini par le remarquer, sans doute à force de l'observer avait-il attiré son attention. Il avait lu de la surprise dans ses grands yeux noisettes, mais il n'y avait pas trouvé l'hostilité à laquelle il s'était attendue. Non, au lieu des éclairs qu'elle lui avait réservé toute leur scolarité, elle lui offrit un hochement de tête presque cordial. S'il n'avait pas eu des années d'entraînement à la dignité Malfoy, il se serait sans doute décroché la mâchoire sous la surprise. Il répondit finalement d'un hochement de tête, et elle détourna le regard, retournant à sa conversation.

C'était un non-événement, réalisa Drago plus tard, mais il y pensa une ou deux fois les jours qui suivirent.


Les vendredis suivants, Drago ne put s'empêcher de fouiller le pub à la recherche de Granger. Sans succès. Il avait donc mis leur rencontre sur le compte d'un hasard ponctuel. Il s'était vite résigné à continuer d'endurer les vendredis soirs au pub sans distraction. Et il était passé à autre chose rapidement, entraîné dans un tourbillon d'ennuis.

Mais Granger refit apparition un mois plus tard. Il n'avait même pas pensé à la chercher ce soir-là, il s'était juste trouvé à croiser son regard. Sa voisine de bureau, Maggie Raywoods, avait essayé une fois de plus de l'inviter à une randonnée et il avait refusé poliment en levant les yeux au ciel. Et alors qu'il focalisait son attention sur le pub, il avait vu Granger. Elle lui avait offert un hochement de tête poli avant de retourner à sa conversation. Drago était resté figé quelques secondes de plus, perturbé par l'interaction.

Dès lors, il ne put s'empêcher de lui jeter des coups d'œil curieux mais elle semblait en grande discussion avec ses collègues. Drago n'aimait pas du tout l'idée d'être curieux de quoi que ce soit quand Granger était concernée, mais il se demandait, bien malgré lui, qui elle était devenue. Longtemps portée aux nues par leurs professeurs, encensée par ses pairs et enviée de beaucoup... Et puis, elle était presque aussi célèbre que Saint Potter désormais, elle était la jeune sorcière qui avait sauvé le monde aux côtés du grand héros...

-Hey ! Mais c'est Hermione Granger ! S'écria soudain Denver Nights, son voisin de bureau de droite.

Drago ferma brièvement les yeux alors que tous ses collègues se tournaient dans la direction de Granger. Elle sembla les avoir entendus car Drago la vit tourner la tête vers eux avec surprise.

-Subtil, Nights, grinça Drago à mi-voix.

Il sentit la honte monter d'un cran lorsque la moitié de ses collègues se mirent à faire de grands signes à Granger pour la saluer. Elle rit nerveusement, visiblement un peu déstabilisée, puis les salua à son tour. Drago baissa la tête et se pinça le nez, contrarié mais persuadé qu'au moins il y avait peu de chance que les choses empirent après une telle humiliation. C'était sans compter sur sa voisine de bureau de gauche, Maggie Raywoods et ses bons sentiments.

-Tu ne salues pas ton ancienne camarade de Poudlard, Malfoy ? S'enquit-elle. Je croyais pourtant que vous étiez à Poudlard la même année ?

Drago la fusilla du regard avant de tourner la tête vers Granger qui arborait un léger sourire.

-Ne vous en faîtes pas pour ça, parla enfin la jeune sorcière brune. Malfoy n'était pas mon plus grand fan à l'époque...

Il écarquilla les yeux et sentit la colère monter. Si elle osait l'humilier en parlant d'allégeance mal placée, il ne répondrait plus de rien. Toute bonne volonté s'envolerait à la minute où elle ouvrirait les hostilités, se promit-il. Il voulait bien être silencieux et accepter la défaite, mais si elle cherchait à lui nuire, il avait de vieux mécanismes de méchanceté à son égard bien en place et prêts à faire feu...

-... Je pense qu'il n'a jamais digéré que je finisse ma scolarité avec de meilleures notes que lui, termina Granger avec un air moqueur. Je lui ai volé sa première place, voyez-vous.

Il ouvrit légèrement la bouche sous la surprise alors que ses collègues riaient. Drago finit par secouer la tête dans un sourire agacé. Elle avait choisi un terrain beaucoup plus neutre, mais l'attaque à son ego était bien présente. Mesquine et brillante, à la hauteur du mythe Granger, nota-t-il mentalement.

-Place que j'aurais sans doute obtenu haut la main si les professeurs n'avaient pas eu des préjugés envers les serpentards, rétorqua-t-il finalement en buvant une gorgée de whisky-pur-feu pour se donner contenance.

-Il est vrai que les serpentards souffrent beaucoup quand il s'agit de préjugés, répliqua-t-elle instantanément, un faux air désolé bien en place.

Il fronça les sourcils, peu dupé par le sourire impeccable qu'elle affichait. La critique était réelle mais bien dissimulée et il entendit ses collègues s'extasier sur la compassion de Granger. Il afficha un air blasé et méprisant et ne répondit pas. Il avait désormais appris quand s'arrêter lorsqu'il était dans le camp des perdants. Et puis, il devait bien admettre qu'elle avait mené la conversation brillamment. Aux yeux de tous, ils venaient d'échanger des politesses. Lui seul savait ce qu'elle avait vraiment dit. Ses collègues se lancèrent dans un questionnement avide de la jeune sorcière qui ne prêta plus attention au lord blond.

Le chef de département, Balsam Bucket, mit fin à la torture quelques minutes plus tard :

-Vous avez tous salué Miss Granger, elle est ici ce soir avec ses collègues, laissons-la continuer sa soirée en paix.

Drago sentit le soulagement le gagner alors que les gens autour de lui multipliaient les politesses et excuses envers Granger. Le malaise passa.

Quelques instants plus tard, Drago offrit la tournée traditionnelle et s'éclipsa dans la plus grande discrétion peu après. Il avait eu plus que sa dose de sociabilité et il n'avait jamais été si soulagée de s'échapper d'un vendredi soir au pub.

Il partit sans se retourner.

Alors il manqua le regard amusé de Granger.


NA: J'essaierai de mettre à jour une fois par semaine, si ça vous plait :)