Ce texte a été écrit pour la 169ème Nuit du FoF autour du thème «absence ». Le FoF est un forum ouvert à tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Pétunia

Ce n'était pas juste. Non, pas juste du tout. Comme d'habitude, songea-t-elle, amère. Sa vie entière n'était qu'une succession d'injustices.

« Allons, ne fais pas la tête, avait dit sa mère. Ce n'est que pour la journée.

Que pour la journée ? » avait-elle répété d'un ton acide, scandalisée.

Comme si ce n'était déjà pas assez ! Oh, bien sûr, rien n'était jamais assez pour le petit trésor.

« Tu peux venir avec nous, si tu veux », avait suggéré Lily timidement, et leur mère s'était empressée de l'approuver, comme d'habitude.

Pétunia n'avait pas daigné répondre. Plus le temps passait, plus les manières faussement angéliques de sa sœur lui sortaient par les yeux. Lily n'avait pas plus envie que Tunie les accompagne qu'elle-même ne le souhaitait, c'était tellement évident ; mais leurs parents n'y voyaient que du feu. Comme d'habitude.

« Pourquoi je ne pourrais pas aller me promener de mon côté, et on se retrouverait quelque part pour le thé ? avait-elle tenté sans grand espoir.

– C'est hors de question ! avait tranché son père. Je ne laisserai pas ma fille de quatorze ans se balader toute seule dans les rues de Londres ! Tu ne te rends pas compte, Tunie. »

Ça, non, elle ne se rendait pas compte. Les seules fois où elle avait eu un aperçu de la capitale, c'était quand il avait fallu accompagner Lily pour acheter ses fournitures scolaires, puis la mettre dans le train pour sa fameuse école. L'année dernière seulement : désormais, Pétunia refusait de se joindre à l'expédition. Elle ne voulait rien avoir à faire avec les anormaux de l'espèce de sa sœur.

« C'est dommage, avait observé le petit ange. On s'amuse bien, sur le Chemin de Traverse. »

Et leur mère d'approuver, encore et toujours. Pétunia avait été tentée de répliquer qu'elle s'amuserait beaucoup mieux loin de cette bande de monstres, mais elle ne pouvait s'y risquer en présence de leurs parents. Ils prenaient constamment le parti de Lily ; quoi qu'elle dise, quoi qu'elle fasse, elle incarnait à leurs yeux la perfection. Elle était si extraordinaire, comprenez-vous ?

Maintenant qu'ils étaient tous partis, Pétunia errait à travers la maison silencieuse en ruminant sa rancœur. Au fond, Lily était aussi répugnante que ce sinistre petit Rogue avec lequel elle avait noué amitié ; la seule raison pour laquelle leurs parents étaient incapables de s'en rendre compte, c'est qu'elle était jolie. Jolie comme un cœur et magique comme une fée, disait parfois leur père, ce qui faisait bouillir Pétunia d'une rage qu'elle avait du mal à étouffer. D'elle, personne ne disait jamais qu'elle était jolie. Ni douce, ni brillante, ni adorable, ni rien du tout. Elle avait l'habitude : depuis sa naissance, Lily avait toujours été la préférée. Elle réussissait mieux à l'école, elle avait plus d'amis. Et comme si ça ne suffisait pas, voilà qu'elle avait aussi des pouvoirs magiques.

« Sorcière ! siffla Pétunia en balançant un coup de pied rageur dans la porte de la chambre de sa sœur qui s'ouvrit sous le choc. On devrait la brûler ! »

C'était ce qu'on faisait, autrefois, elle s'était fait un plaisir d'en informer le petit trésor. Bien entendu, Lily avait ouvert de grands yeux horrifiés et était allée pleurnicher auprès de leur mère ; bien entendu, celle-ci avait reproché à Tunie de faire peur à sa petite sœur, et bien entendu leur père l'avait punie.

« Sale hypocrite ! grogna Pétunia, la colère battant à ses tempes. Moucharde ! Elle ne pleurait même pas pour de vrai, je suis sûre ! »

Elle s'avança dans la chambre. Au premier abord, elle paraissait très semblable à la sienne, avec son papier peint à fleurs et le petit lit à la couverture en patchwork offerte par leur grand-mère. Mais à bien y regarder… Certaines des affiches punaisées sur les murs à côté des posters des Beatles étaient franchement bizarres : Pétunia avait l'impression que les personnages qui les peuplaient bougeaient quand on les regardait du coin de l'œil. Sur le bureau traînait un exemplaire du Livre des sorts et enchantements, niveau 1, dont Lily n'aurait pas besoin cette année. Pétunia était sûre que sa sœur l'avait laissé là exprès au lieu de le ranger sur l'étagère avec ses autres livres, pour bien rappeler à tout le monde ce qu'elle était, tellement cela la rendait fière. Elle tendit une main hésitante mais se ravisa avant d'avoir touché la couverture : non, elle valait mieux que ça. Si le monde magique ne voulait pas d'elle, elle ne s'abaisserait pas à en fouiller les miettes en cachette.

Un morceau de parchemin dépassait du livre ; en voyant le blason qui surmontait l'en-tête, Pétunia devina qu'il s'agissait de la lettre que Lily avait reçue un peu plus tôt cet été pour lui confirmer qu'elle avait encore sa place dans cette école de cinglés. Son estomac se tordit tandis que le rouge lui montait aux joues.

« Poudlard étant une école de sorcellerie, il ne nous est malheureusement pas possible d'y accueillir des membres de la communauté non-magique. »

Le souvenir de la réponse du directeur à son propre courrier était encore cuisant. Le petit ange avait pris un air faussement compatissant en apprenant que Pétunia avait vu sa demande d'intégration rejetée.

« Les Moldus ne sont pas admis à Poudlard, il ne pouvait pas te dire autre chose. Mais c'est gentil de sa part de t'avoir répondu. Tu sais, le professeur Dumbledore est quelqu'un de très important… »

Moldus : le mot sonnait comme une insulte, et faisait monter une grimace aux lèvres de Pétunia.

« Je suis peut-être une Moldue, marmonna-t-elle en serrant les poings devant le bureau inondé de soleil, mais toi, tu es un monstre. Un sale petit monstre hypocrite, égoïste et menteur. »

Lily pouvait bien faire des sourires à tout le monde, sa sœur savait ce qu'elle pensait vraiment : qu'elle valait mieux que les autres. Leurs parents s'émerveillaient de ses capacités prétendues – car le petit trésor ne faisait jamais usage de ses pouvoirs, non, c'était interdit par la loi des sorciers, oh, comme c'était pratique pour cacher toutes les horreurs qu'elle pouvait bien commettre ! – mais ils ne semblaient pas réaliser que, dans sa vision des choses, elle se considérait infiniment supérieure à eux. Ce pouilleux malpoli de Rogue, lui, ne cachait pas le mépris que lui inspiraient les Moldus, et c'était le meilleur ami de Lily, comme par hasard…

Pétunia se détourna vivement du bureau et son regard tomba sur l'affiche qui surmontait le lit de sa sœur. Plus grande que les autres et réalisée à la main, elle représentait un lion stylisé dressé sur ses pattes arrière, jaune sur fond écarlate. L'emblème de Gryffondor, sa maison à Poudlard, avait fièrement expliqué Lily. Le résultat s'avérait aussi laid que débordant de vanité. Les familles issues de la classe laborieuse telles que les Evans ne possédaient pas de blason ; d'ailleurs, elles n'avaient pas les moyens d'envoyer leurs enfants dans des écoles privées et ne réglaient certainement pas leurs achats en pièces d'argent et d'or. Mais Lily ne faisait pas vraiment partie de ce monde-là, n'est-ce pas ? Lily, elle, vivait dans un château et dormait dans un lit à baldaquin ; pour Halloween, Noël et la fin d'année scolaire, elle festoyait à des banquets somptueux ; elle prenait part à une compétition ridicule entre les maisons dont les scores étaient comptabilisés en pierres précieuses, s'il vous plaît ! Et quand elle serait grande, elle s'engagerait dans l'une des prestigieuses carrières qu'offrait le monde magique, tandis que Pétunia pourrait déjà s'estimer heureuse si elle parvenait à quitter ce trou miteux de Carbone-les-Mines.

La colère flamba tout-à-coup en elle. Elle se rua sur l'affiche et l'arracha du mur.

« Va te faire voir ! cracha-t-elle en déchirant le papier à grands gestes rageurs avant de le jeter au sol pour le piétiner. Toi et tes fichus pouvoirs, et tes grimoires, et ta baguette, et Poudlard, et Gryffondor, et DumbledoreAllez tous vous faire voir ! »

Elle avait hurlé les derniers mots. Ensuite, elle s'immobilisa, bras ballants, le visage baigné de larmes, hoquetant sous les sanglots. Elle baissa les yeux sur le petit tas que formaient les lambeaux de papier rouge et or à ses pieds. Sa famille ne rentrerait pas avant plusieurs heures, elle avait amplement le temps de les faire disparaître. Bien sûr, Lily remarquerait la disparition de sa précieuse affiche ; bien sûr, elle s'en plaindrait à leurs parents ; bien sûr, Pétunia serait aussitôt suspectée et punie. Comme d'habitude.

« Tu devrais apprendre à rester à ta place, lui avait sifflé Rogue un jour qu'il avait entendu les deux sœurs se disputer. Les Moldus ne peuvent pas se mesurer aux sorciers. »

Et pour ce qui était du fayotage, personne ne pouvait se mesurer à la petite Lily chérie. Celle-là, elle aurait toujours tout, et Tunie, même pas les miettes. Non, vraiment, ce n'était pas juste.