- C'est tout ce que je sais, tout ce qui a été dit.
La voix de Stiles n'était pas le moins du monde assurée et pourtant, il était atrocement sincère. Pas qu'il le veuille, loin de là – il n'avait tout simplement pas le choix. N'était-il pas compris dans le « contrat » qu'il devait donner à Théo les informations qu'il désirait ? Théo lui-même ne lui avait-il pas dit qu'il devait tout lui dire et ne rien lui cacher, sous peine de représailles ? Si on lui demandait son avis, Stiles ne trouvait pas le contenu de la réunion fort utile, mais soit. Il ne faisait rien de plus que s'exécuter, obéir. Il ne savait plus faire que ça, de toute façon. Comble de la honte, il lui avait fait son compte-rendu les yeux baissés, incapable de le regarder. Il avait peur de ce qu'il pouvait trouver dans son regard, de la tension qui pouvait tordre son visage ou au contraire, de la satisfaction malsaine qu'il pourrait déceler dans ses traits qu'il haïssait tant. Théo faisait partie de ces gens dont la tête collait parfaitement à la mentalité et son sadisme ne faisait que confirmer ce fait des plus établis.
Et il espéra que son compte-rendu lui irait. Oh oui, il l'espéra sincèrement. Autrement, Stiles ne voyait pas ce qu'il pourrait faire de plus. Aucune idée ne lui venait à l'esprit. A côté de cela, il avait peur. Peur de subir encore alors qu'il lui avait obéi au doigt et à l'œil et qu'il avait tout donné pour retenir le plus d'informations possible. Il ne demandait rien, aucune récompense, si ce n'est un peu de paix, de tranquillité, de… D'intimité. Depuis que Théo avait élu domicile chez lui dans le plus grand secret, Stiles n'en avait plus aucune. Elle s'en était allée en même temps que sa dignité.
Deux doigts passés sous son menton l'obligèrent à relever la tête vers son persécuteur – Stiles ne trouvait pas de meilleur mot pour le définir. Théo n'était pas juste son agresseur. Il était dans la répétition, le harcèlement : il utilisait tout ce qu'il avait sous la main pour le détruire et écraser les quelques morceaux qui restaient de lui. Stiles imaginait un chat, avec une souris agonisante. Le félin, tantôt joueur, tantôt tortionnaire, jouait avec le cadavre encore chaud de sa victime. Théo s'amusait avec sa carcasse encore fonctionnelle, au détriment de sa tête qui, elle, avait abandonné le combat. Et ses yeux assombris par la désillusion rencontrèrent ceux, vifs, de Théo… Qui ne disait rien. Stiles essaya comme il le pouvait de réfréner son angoisse croissante. Ne pas savoir ce qui allait probablement lui arriver d'ici les prochaines secondes le rendait d'ores et déjà malade. Car il le savait : qu'importe si son travail de taupe avait satisfait ou non la chimère, celle-ci ne resterait pas sans rien faire. Si cela faisait à peine quelques jours que Théo était entré de force dans sa vie, Stiles s'était comme… très vite habitué à sa manière de faire, dans le sens où il connaissait les occurrences de ses agressions. Pour autant, chaque traitement que lui réservait le blond le marquait toujours avec une puissance folle. Si aucun ne laissait de cicatrices visibles, Stiles savait qu'elles étaient là, sous sa peau, dans ses veines, gravées dans son ADN. Elles zébraient son esprit de part en part au point de le mettre dans une configuration de survie. C'était elle qui mettait actuellement ses convictions de côté au profit d'une obéissance pouvant être considérée à bien des égards comme salvatrice, puisqu'elle pouvait permettre de limiter les maltraitances potentielles tout en l'entraînant plus profondément encore dans ce cercle vicieux duquel il ne savait pas comment sortir.
Mais limiter ses souffrances, c'était tout ce que Stiles voulait. Il en était arrivé à un stade où sa fierté, réduite à néant, n'avait plus aucun impact. Un rien avait la capacité de détruire sa comédie devant les autres, de briser l'immunité provisoire dont bénéficiait son père grâce à sa coopération.
- Je t'ai tout dit, souffla-t-il en sentant ses yeux s'humidifier, sa gorge se serrer.
Ça aussi, ça le minait. Stiles n'avait plus beaucoup de contrôle sur ses émotions et ce qui ne lui arrivait autrefois que rarement devenait monnaie courante à cause de la récurrence des mauvais traitements dont il était victime ces derniers temps. S'il n'était même plus capable de faire semblant devant Théo… Comment pourrait-il continuer d'assurer face à la meute ? Il partait du principe que sa résistance les concernant tiendrait le choc jusqu'à ce qu'il les trahisse plus en profondeur. Le cas de Théo était différent : il savait tout de lui. Tout de son état. Tout de ce qu'il ressentait. Parce qu'il s'y intéressait – pour de mauvaises raisons. Mais les faits étaient là : sa connaissance de la psyché de l'humain renforçait son pouvoir sur lui.
Pourquoi un membre de la meute ne s'était-il pas penché sur son cas comme Théo l'avait fait ? Peut-être que l'intervention d'un seul d'entre eux aurait pu faire cesser toute cette mascarade… Le sauver, mettre Noah à l'abri. Mais lui, Stiles, pourquoi ne le regardait-on pas en tant que tel ? Pourquoi ne cherchait-on pas à savoir s'il allait véritablement bien ? L'hyperactif ferma les yeux. Si Théo comptait lui faire quelque chose tout de suite, il ne voulait pas le voir. Il le sentirait… Ce serait amplement suffisant pour continuer de le briser en petits morceaux, pas besoin de laisser ses prunelles s'attarder sur ses mains, son visage, son regard.
Et le simple fait qu'il se sente aussi mal et ait fermé les yeux arrangeait Théo, pour qui ce compte-rendu, aussi court soit-il, voulait dire beaucoup. La meute de Beacon Hills savait pour la présence à Beacon Hills du groupe que lui, Théo Raeken, était obligé de servir… Pour être honnête, la chimère ne savait pas s'il devait considérer cela comme une bonne ou une mauvaise nouvelle.
A vrai dire, l'information le troubla autant qu'il l'inquiéta et cela se vit. Alors oui, Théo fut heureux que Stiles ait trop peur de lui pour garder les yeux ouverts à cet instant. Cette terreur… Elle lui était malgré tout bénéfique – l'humain ne pouvait pas se douter de sa situation à lui, de sa propre préoccupation à ce sujet.
Alors il fallait que Théo continue d'entretenir cette terreur. D'une main, il poussa doucement Stiles jusqu'à ce que le dos de celui-ci se retrouve collé contre le mur. Son regard de prédateur passa sur son visage, son cou, ses clavicules, son torse. Son autre main attrapa sa hanche avant de laisser ses doigts se glisser sous sa chemise, puis son t-shirt. Stiles, dans sa tétanie, n'amorça pas le moindre mouvement pour le stopper – il gardait les bras le long du corps, paralysés. Mais il trembla et son cœur battait si fort qu'il s'agissait de la seule chose que Théo entendait.
Stiles était si fragile. Il était si simple de le briser… N'avait-il pas fait de lui sa marionnette avec une facilité alarmante ? Et pourtant, Théo ne pouvait que respecter l'hyperactif, pour la simple et bonne raison qu'il reconnaissait tout autant ses qualités que ses valeurs. C'était un humain doté d'une force incroyable… Qu'il avait pourtant brisée avec une capacité extrême. L'amour envers son père, telle était la faiblesse mortelle de Stiles.
La même faiblesse qui le poussait lui, Théo Raeken, à se comporter en monstre. Impossible de parler de force le concernant : il ne faisait rien d'autre qu'obéir. Infligeait à Stiles ce qu'il avait en quelque sorte subi, avec moins de courage toutefois. Car Théo n'avait jamais été torturé de la sorte. Des coups, il en avait pris, des attouchements légers, il en avait subi… Mais il avait capitulé assez vite pour se préserver. Ses bourreaux étant des brutes et non de réels manipulateurs, il savait que la violence serait davantage physique et sans attente mais que sitôt la loyauté acquise, ils le laissaient agir à sa manière.
En attendant des résultats.
Alors oui, Théo admira malgré lui la force brisée de Stiles, qui lui permettait de continuer de tenir malgré tout.
Mais la manière dont il tremblait, la façon dont il s'était tétanisé, dont son odeur lui hurlait l'horreur… Le paralysa à son tour, alors qu'il s'apprêtait de continuer à le torturer. Le pire à ses yeux ? Les larmes qui coulèrent instantanément sur les joues de Stiles dans un silence terrifiant, parce que l'humain ne s'autorisait pas le moindre bruit. Ça, c'était quelque chose qu'il arrivait à faire… Par nécessité, comme s'il s'agissait pour lui d'un mécanisme de survie. Pourtant, il était prêt à tomber, à s'effondrer sur le sol… Et ça se voyait.
Alors Théo se retrouva incapable d'appliquer ses froides résolutions. Parce qu'au fond, il n'en avait pas envie, parce que… Parce qu'il ne voulait pas vraiment lui faire tant de mal. C'était une nécessité, à ses yeux : celle qui lui garantissait l'intégrité de Liam. Au départ, Stiles ne devait être rien de plus qu'un dommage collatéral… Un sacrifice incomplet, dont les blessures guériraient avec le temps.
Mais au final, l'hyperactif n'était-il pas suffisamment brisé ? Théo n'avait-il pas déjà ce qu'il lui fallait, à savoir son obéissance la plus complète ? N'avait-il pas la santé mentale de l'humain entre ses mains ?
Stiles serait-il seulement capable de se reconstruire et de reprendre le cours de sa vie après tout ça ?
Parce qu'il était là, à portée de mains, pleurant silencieusement, offert, complètement démuni en tous points… Et la réflexion que se fit Théo le cloua définitivement sur place. Stiles, dans cet état, pouvait être la cible de n'importe qui. Qu'importe ce qu'on tenterait de lui faire, il ne chercherait pas à résister tant il était cassé, tant… Théo l'avait détruit. En si peu de jours, en si peu de choses. Il s'était comme infiltré dans son esprit, avait brisé ses défenses mentales une à une en faisant exactement ce qu'il fallait pour réduire sa volonté à néant. Que croyait Stiles ? Que pensait-il qu'il allait lui faire ? Qu'était-il prêt à subir tout en se sachant déjà cassé et humilié en permanence, alors que ni son corps ni sa tête ne lui appartenaient plus vraiment ? Stiles essaierait-il seulement de prononcer le mot « non » s'il tentait de… Théo se recula brusquement. Non. Non, jamais. Non. Non. Et pourtant, il y avait déjà pensé parce qu'il croyait cela nécessaire… Quelles limites n'avait-il pas encore dépassées ? Que ne lui avait-il pas fait ? La chimère fit un pas de plus en arrière. Le regard écarquillé par l'horreur qui le prenait aux tripes et le cœur battant à tout rompre, il eut soudainement besoin de sortir, de prendre l'air. De quitter pour quelques minutes, quelques heures, cette maison dans laquelle il avait commis nombre d'infâmies.
Cette maison dans laquelle il avait brisé une vie.
Alors il le fit. Il fuit sans demander son reste, la nausée le prenant si fortement qu'il préféra ne pas tarder.
C'est seulement quelques minutes après son départ que Stiles s'autorisa à souffler. A glisser contre le mur jusqu'à tomber assis sur le sol, la moquette de sa chambre. A se recroqueviller sur lui-même et à continuer de pleurer sans faire un bruit.
Il tremblait comme une feuille, incapable d'arriver à savoir s'il devait s'estimer heureux qu'il ne lui soit rien arrivé cette fois-ci ou s'il devait craindre le pire pour la suite.
