Sebas grandit bien, de poupon sonore et vorace à un bambin turbulent qui veut courir partout en dépit de ne pas savoir utiliser correctement ses jambes pour l'instant, débordant de l'énergie et de la vitalité qu'il a dérobées à sa mère.

Car Jeyne ne se remet pas de la naissance de son fils, jamais. Son teint est devenu blême, ses cheveux ne repoussent plus éclatants et ce n'est qu'en touffes maladives qu'elle décide de cacher sous des écharpes richement teintes, et elle ne parvient plus à marcher qu'avec tant d'efforts pour une telle fatigue que c'est bien plus simple et miséricordieux de la porter ou de la laisser au lit.

Jon regarde son épouse et la culpabilité lui ronge les entrailles. Son père était davantage préoccupé de son instruction politique et militaire, mais ne l'a pas moins informé des devoirs et des responsabilités qui lui incomberaient une fois qu'il aurait pris femme. Elle viendra à toi afin que tu l'honores, que tu la guides, que tu la protèges. Garde constamment cela en mémoire, et n'y manque jamais, peu importe l'occasion.

Ce que Jeyne s'est infligée… ce que Jon lui a permis de s'infliger… était-ce correct ? Était-ce honorable, de contraindre sa femme à sacrifier son corps, à se ruiner la santé, tout ça pour lui donner un successeur ? Même si la lignée de Jon venait à s'éteindre, il y a toujours le fils de son frère Ronnel, le petit Elbert, qui promet bien, et après lui ser Denys, aussi honorable et courtois qu'il sied à un vrai chevalier et rejeton Andal.

Mais Jon a été faible, a succombé au désir de transmettre le Val et les Eyrié à un enfant de son corps, au rêve de pouvoir former et guider un enfant de son corps pour en faire un lord avisé ou une lady vertueuse, a cédé face aux supplications de Jeyne. Car elle le voulait aussi, cet enfant de leurs corps, elle le voulait tant.

Elle le voulait trop, quand Jon y pense. Ce n'était pas tant l'amour qui la motivait, ça ressemblait bien plutôt à – le mot est amer sur sa langue, mais impossible de changer sa nature, c'était de l'obsession plus qu'autre chose, un appétit noirâtre qui dévorerait tout sur son passage à moins d'être assouvi, une convoitise démesurée dont le seul souvenir de l'avoir aperçue dans les yeux de son épouse le pousse à se réveiller la nuit couvert de sueurs et le souffle court.

Son mestre marmotte une suggestion d'hystérie, lorsque Jon tente d'aborder discrètement le sujet – proclame que l'utérus d'une femme est une bête qui souffre de rester stérile, capable de jeter le corps dans des dangers extrêmes et d'occasionner diverses maladies, à moins que l'homme et la femme réunis dans le désir ne fassent naître un fruit et le cueillent comme sur un arbre.

Jon n'est pas convaincu par l'argument. Ça paraît trop… trop réducteur. Ça ne couvre pas toutes les facettes de la chose. Il y avait un désir d'enfant pour lui-même dans l'obsession de Jeyne, il y avait le désespoir de ne pas engendrer un héritier pour son suzerain mari également, mais… il y avait autre chose. Presque fanatique – oui, c'est sans doute le terme convenant le mieux, le type de fanatisme qui a poussé Pauvres Compagnons et Fils du Guerrier – des hordes dénudées aux armes pitoyables – à s'opposer à des dragons, en dépit de l'échec garanti, sans parler de la mort brûlante.

Quoi que ça puisse être, Jon en a peur, et il se demande s'il aurait mieux fait de fuir le lit de sa femme.

Mais quand il la voit roucouler des berceuses à Sebas, quand elle l'invite à raconter les haut faits des Arryn l'ayant précédé au garçonnet qu'elle perche délicatement sur ses genoux, quand ils s'efforcent tous deux de trouver un sens aux babillements de l'enfant, Jon oublie cette sombre et obscure terreur, parce que celle-ci n'a pas de place à trouver devant le radieux sourire de leur petit.

Septons et autres gens de la Foi répètent que le vice ne saurait engendrer la vertu, mais de l'obsession inquiétante de Jeyne est né Sebas, et Jon peut vivre avec cela.


Sebas Arryn vient à peine de célébrer son cinquième anniversaire lorsqu'il perd sa mère.

Contre toutes attentes, Lady Arryn est parvenue à retomber enceinte, malgré sa santé ruinée, malgré les visites conjugales raréfiées de son mari. Le mestre fait la moue et grimace, annonçant d'un air sinistre que mieux vaut ne pas trop se réjouir, la grossesse a de fortes chances de ne pas toucher à son terme. Il ne se trompe pas.

Un froid matin vient à peine de poindre lorsque des cris remplissent les Eyrié : à six mois de grossesse, Jeyne Royce entre en travail – trop tôt – ce qui remplit son lit de sang – trop de sang – et lui prélève des forces – trop de forces.

En début d'après-midi, les sœurs du Silence ont été prévenues de venir à la forteresse afin de préparer la dépouille de Lady Arryn ainsi que celle de son enfant mort-né, venu trop tôt au monde pour vivre et néanmoins assez tard pour que son mari et son fils constatent qu'une fille, une petite sœur aurait dû être ajoutée à leur vie.

C'est le soir seulement que Jon peut enfin voir son fils, la nourrice de Sebas expliquant la situation à l'enfant tandis que le père s'occupe des inévitables arrangements funéraires. La femme n'a pas laissé le garçon pénétrer dans la chambre du drame, et Jon lui en est lâchement reconnaissant : la vision de Jeyne avachie sur sa couche écarlate ne manquera pas de hanter ses nuits futures, et il est un homme fait. Un enfant ne devrait pas voir ça, surtout pas quand sa propre mère est réduite à cela.

Une fois le corps habillé pour son dernier repos, peut-être. Mais pas avant.

L'enfant s'est réfugié sous le lit et refuse d'en sortir malgré les cajoleries de la servante, et cela depuis plusieurs heures. La pauvre femme est si visiblement éreintée par son échec qu'elle reçoit la permission de descendre à la cuisine pour une tasse d'hydromel chaud avec un sourire absent avant de s'empresser de quitter la pièce, laissant le Sire des Eyrié seul avec sa progéniture.

Dans un soupir, Jon s'assoit sur le tapis.

« Sebas ? Au sujet de ta mère... »

Les mots lui échappent. Comment aborder la chose ? Avec l'enfant adoré de la morte, qui plus est ? Miséricordieusement, une voix fluette s'extirpe de sous le lit.

« Elle était malade. Les gens meurent parfois quand ils tombent malade, c'est maman qui me l'a dit. »

Oh, Jeyne. D'aucuns considéreraient cruel de dépouiller un enfant de son innocence à un si jeune age, mais l'épouse de Jon s'est montrée plus avisée sur la question : il n'y avait aucun doute sur le fait que sa santé ruinée ne lui permettrait guère de vivre assez longtemps pour voir son fils devenir un homme. Autant préparer le petit autant que possible.

Elle n'est même pas encore dans la tombe et déjà Jon la regrette. Il n'éprouvait pas pour elle le type d'amour que chantent les ménestrels, le type de passion que Florian vouait à sa Jonquille, mais elle a gagné son estime et sa gratitude au cours de leur vie ensemble. Et désormais, elle est partie.

« Oui » reconnaît-il, « ça arrive. »

Un reniflement mouillé lui répond.

« J'ai fait ça ? La femme de chambre de maman, elle a dit que c'était ma naissance qui lui a fait du mal. C'est à cause de moi et du bébé ? »

Jon plaque la tête contre le tapis, plongeant désespérément le regard dans la pénombre en dessous du lit. Son fils est une petite boule ébouriffée, ses yeux brillant d'un éclat humide.

« Tu ne dois pas penser ça. Ta mère t'adore, tu ne crois pas que ça la rendra triste de t'entendre dire ce genre de choses ? »

« Elle est morte » riposte durement le garçon, « comment tu veux qu'elle pleure ? »

Et tout d'un coup, le visage juvénile se tord et se déforme, et Sebas se met à hurler comme un chien blessé à mort. Il pleure si fort qu'il n'essaie pas de se débattre alors que Jon le retire délicatement de son refuge, le prenant dans ses bras et le laissant couvrir son pourpoint de larmes et de morve.

Demain, le lord suzerain du Val et son héritier verront ensevelir la Dame des Eyrié. Pour ce soir, un père et son fils pleurent la femme qui les a laissés un veuf et à moitié un orphelin.