Après le bruit et l'agitation de Port-Lannis, retrouver le silence des Eyrié est une bénédiction dont Jon apprécie jusqu'à la dernière goutte. Son soulagement crève les yeux au point que Rowena ne peut s'empêcher de remarquer :

« C'est à croire que mettre un pied hors du Val vous tuera, messire. Vous désisterez-vous de tout futur engagement politique par cette excuse, je me le demande ? »

Elle dit ça sur le ton du reproche, mais ses yeux étincellent de manière taquine si bien qu'il ne la reprend pas. Elle lui a manqué aussi, son épouse qui est plus une amie qu'autre chose.

Mais si tout est paisible dans le Val, ce n'est pas le cas dans le reste des Sept Couronnes. Surtout pas après le tournoi de Port-Lannis.

Après la démonstration de la richesse et de l'influence de lord Tywin, sa grâce a décidé de s'investir davantage et plus directement dans les affaires du royaume. De fait, lorsque le fief de Sombreval cesse de payer ses taxes, le roi songe que ce serait une excellente idée d'aller raisonner lui-même lord Denys Sombrelyn, accompagné seulement d'une modeste escorte.

À la décharge d'Aerys, il existe un monde de différence entre un refus de payer ses taxes et l'enlèvement de la personne royale, un que peu imagineraient franchir et encore moins oseraient. Apparemment, lord Sombrelyn compte parmi ces très rares braves ou déments. L'opinion des communs est que son épouse myrienne aurait lourdement pesé dans cette décision – tout le monde sait que les ressortissants d'Essos n'ont pas toute leur tête, vraisemblablement la faute du soleil et de la nourriture locale.

En attendant, le roi endure plusieurs mois l'hospitalité contrainte du Fort Jaune pendant lesquels lord Tywin ne semble guère pressé de le délivrer, bien qu'il se donne l'air d'un loyal vassal en assiégeant Sombreval. D'accord, lord Sombrelyn a menacé de couper la gorge de sa grâce en cas d'assaut direct contre ses terres, mais ser Barristan Selmy est le seul à réaliser qu'escamoter l'otage couperait court au blocage de la situation et cela lui prend six mois. Jon refuse de croire qu'un homme aussi intelligent que le Sire de Castral Roc n'a pas envisagé ce stratagème après deux jours, surtout une fois soulevée la probabilité d'un siège – toujours une entreprise fatigante et coûteuse dont tout le monde se lasse vite, assaillants autant qu'assaillis.

Une fois la solution évidente, Sombrelyn s'effondre presque immédiatement, aussi ferme dans ses convictions qu'une construction de sable sec prise dans la bourrasque. Son repentir des plus douteux ne sauve aucunement sa maison, consciencieusement exterminée en guise d'exemple pour toute autre lignée nourrissant des velléités rebelles. Ne réchappe du massacre que le jeune Dontos Hollard eu égard à son jeune âge, et encore ne possède-t-il plus qu'un nom vide de titres et d'honneurs. À ce prix-là, survivre apparaît plus comme un mauvais tour que de la compassion.

Suite à l'épreuve, Aerys décide de se calfeutrer dans le Donjon Rouge, visiblement secoué par ce rappel brutal de sa condition d'être humain que l'Étranger prendra tôt ou tard. Ce rappel le pousse également à sérieusement envisager les noces de son fils ; tout prometteur qu'il soit, Rhaegar n'en demeure pas moins privé d'expérience pratique et devrait commencer à endosser les responsabilités et devoirs d'un homme fait. Qui plus est, un mariage signifierait plus d'héritiers – pour une lignée aussi réduite que la famille royale, ce serait une bénédiction d'engendrer davantage d'enfants.

Comme rien moins qu'une femme de souche valyrienne ne conviendra aux critères rigoureux de sa grâce, lord Steffon Barathéon est envoyé sans cérémonie visiter les cités libres. Le Sire d'Accalmie en informe Robert dans la lettre après celle l'informant qu'il était devenu un frère aîné pour la seconde fois – ce à quoi l'adolescent répond avec un identique manque d'enthousiasme.

« Le mariage du prince, qu'en ai-je à faire ? » renifle-t-il. « Ce n'est pas le mien. »

« C'est le mariage de ton cousin au second degré » lui rappelle Jon. « Ne devrais-tu pas te préoccuper des nouvelles concernant ta famille ? »

« Comment pourrait-il être de ma famille alors que je ne lui ai jamais adressé la parole ? » assène Robert, non sans bon sens. « C'est comme Renly, suis-je réellement sensé m'extasier sur un mouchard qui bave et se chie dessus ? Qu'il apprenne à marcher droit d'abord ! »

Ned est présent pour cet échange et celui-ci ne lui plaît pas beaucoup, vu comment il fronce les sourcils. Mais l'indifférence de son ami envers les liens du sang ne saurait plaire à un jouvenceau si attaché à sa propre parentèle, et souffrant de leur absence plus que d'ordinaire.

Le garçon rumine depuis que l'auteur de ses jours a décidé d'unir son fils aîné à la première-née de lord Hoster Tully, un choix nuptial qui tombe sous le sens : le suzerain du Conflans n'accepterait pas de donner sa précieuse Catelyn à un simple lord, et le Nord bénéficierait de liens plus amicaux avec son voisin. Néanmoins, Brandon Stark s'est empressé de se plaindre par écrit à son cadet que nul n'était besoin d'aller se marier si loin de chez soi, et qui voudrait d'un poisson froid dans son lit de toute façon ?

Ce ne sont pas des paroles galantes, et surtout pas des paroles à adresser à la fiancée qui devrait quitter tout ce qu'elle connaît afin de gérer un fief inconnu et de porter les enfants d'un homme à qui elle devra obéir sans restrictions. Ned a confessé que Robert lui faisait penser à son frère, mais Jon avait espéré que c'était pour ses qualités et non pour ses défauts. Espoir déçu, semble-t-il.

Mais alors que l'an 277 s'achève, Jon ne pense guère à tancer le plus vieux de ses pupilles sur ses traits de caractère peu ragoûtants. Lorsque lord Barathéon annonce son retour imminent à Accalmie, il demande à ce que son premier-né soit présent à la forteresse pour l'accueillir, afin de démontrer à ses parents combien il a profité de son éducation dans le Val, et forcément Jon accède à cette exigence en donnant congé à Robert de retourner dans les Terres de l'Orage, avec juste assez de temps pour arriver avant la Fière-à-Vent.

Robert arrive juste à temps pour regarder le navire sur lequel ont embarqué lord et lady Barathéon sombrer dans la baie des Naufrageurs. Malgré les recherches désespérées des vassaux, seul un bouffon est repêché et la tempête lui a dissous la cervelle dans des remous d'eau salée.

Quinze ans, c'est bien jeune pour devenir lord. Jon lui-même avait dépassé trente ans lorsqu'il lui a fallu succéder à son propre père, et il ne s'était pas du tout senti prêt, pas si le prix à payer pour gagner le titre de Défenseur du Val et des Eyrié était de perdre Jasper Arryn. Il avait beau savoir que ce serait inévitable, que l'auteur de ses jours était vieux, la perte ne l'a pas moins frappé avec toute la cruauté, la brutalité d'une avalanche soudaine.

Et la mort de Jasper Arryn était naturelle. Elle n'était pas un caprice de la nature comme l'est la noyade de Steffon Barathéon. Mais au fond, qu'est-ce que cela change ? Mort, c'est mort. Qu'on soit puissant ou pauvre, riche ou misérable, blanc ou noir, c'est toujours une absence dans la trame du monde. Un vide là où vous aviez tenu à quelqu'un.

Robert revient aux Eyrié après les funérailles. Jon s'efforce de lui remémorer doucement ses engagements envers les Terres de l'Orage, seulement pour que le jouvenceau lui oppose brutalement cette réponse :

« Je veux oublier qu'ils sont morts juste devant Accalmie. Après, je retournerais. »

Jon n'insiste plus. Il laisse son pupille faire son deuil, mais il remarque que Sebas colle nettement plus à Robert, ces derniers temps.

Mais s'il y a bien une chose que son fils ne tournera jamais en dérision, c'est la disparition d'une mère.