Parmi les trois garçons de haute naissance élevés par Jon Arryn, les opinions concernant l'hiver sont partagées. Pour Ned, il s'agit d'un élément inéluctable de la vie, aussi impossible à combattre que le coucher du soleil, si omniprésent que même l'été est défini par son absence et par le fait qu'il finira pour laisser l'hiver revenir.
Pour Sebas, l'hiver est l'obligation de descendre aux Portes de la Lune et l'augmentation des razzias effectuées par les clans des montagnes incapables de subsister par eux-mêmes dans les rudes conditions de leur habitat. Dans les deux cas, il y a inconfort et exil de la maison, une épreuve à endurer tout en priant pour qu'elle passe au plus vite.
Pour Robert, l'hiver est la saison qui voit tous les visages se chiffonner d'anxiété, les opportunités de s'amuser réduire comme peau de chagrin, bref tout ce qui le met en joie noyé sous la neige et la perspective de ne pas voir se lever un nouveau lendemain. C'est un calvaire qui n'en finit pas.
De fait, lorsque le dégel commence, ils ne manquent pas de se réjouir. Ainsi que le reste de la maisonnée du suzerain du Val. Et le Val tout entier. Et le reste des Sept Couronnes. À bien y réfléchir, c'est fou ce que l'hiver peut être impopulaire parmi les hommes.
Afin de célébrer en fanfare l'arrivée tant convoitée du printemps, lord Walter Whent décide de célébrer un tournoi en son fief d'Harrenhal. Il doit bien inviter tous les haut seigneurs de Westeros à la fête, leurs vassaux et bannerets plus ou moins fieffés et riches avec, et les trois quarts des chevaliers errants de la contrée – une extravagance à vous laisser pantois d'épouvante et d'admiration mêlées.
Ceci dit, ce n'est pas comme si Harrenhal n'avait pas assez d'espace pour se permettre de loger tant d'invités, parce que les Sept savent qu'il s'agit pratiquement d'une petit île. Une qui a ruiné les Conflans rien que pour être construite, et une qui a nécessité l'intervention des dragons pour être jetée à genoux.
« Il paraît que les salles ont été construites pour des géants » babille Sebas tout excité, « et que la grande salle est si large qu'elle a besoin de cent cheminées ! »
Ned n'est pas ébahi par ces proportions, se contentant d'arborer une grimace méprisante.
« C'est du gaspillage, tout cela. La folie de Harren le Noir – quel besoin avait-il d'une forteresse aussi grande ? Tout ce qu'il cherchait à faire, c'était appauvrir ses vassaux pour qu'ils ne puissent plus se rebeller contre lui pendant cinq générations ! »
Sebas ne peut s'empêcher de juger le point de vue intéressant, quoique lourdement coloré par le tempérament Nordien naturellement avaricieux de son ami – qui vit au-dessus du Neck contracte vite l'habitude d'entasser les ressources plutôt que de les dépenser en grandes rénovations, alors l'horreur du second fils de Winterfell pour le prix de construction de la forteresse aux trois quarts ruinée tombe sous le sens.
Le dégoût du jouvenceau aux yeux gris ne fait que croître alors qu'il entend que les récompenses pour les vainqueurs des démonstrations martiales reviendront au triple de celles offertes par lord Tywin lors du tournoi de Port-Lannis, qui n'a eu lieu que quatre ans auparavant et pourtant semble à une vie de distance.
Pour sa part, Robert ne cache pas son enthousiasme. Que ce soit pour la perspective de brandir son marteau contre une profusion d'adversaires, la promesse de vin et de nourriture coulant à flots ou le rêve charmant d'éblouir la fille vierge de lord Whent, dont l'anniversaire doit être célébré pendant les dix jours du tournoi.
« Ne dirais-tu pas que si je gagne contre tous ces preux, j'aurais bien mérité un baiser de la demoiselle ? » lance-t-il, et à en juger par le ton de sa voix, baiser cache nettement plus qu'un chaste contact des lèvres sur la main ou la joue.
L'euphémisme n'arrange pas l'humeur de Ned.
« Pas devant ma sœur, Robert. »
Parce qu'exceptionnellement, le seigneur de Winterfell va quitter ses terres afin de voyager au Sud avec ses enfants. Selon Ned, il ne s'agit pas seulement de voir comment leur loup déplacé a grandi depuis la dernière fois que sa fratrie l'a vue, c'est également l'opportunité pour Brandon et pour Lyanna Stark de rencontrer leurs fiancés, les personnes avec lesquelles ils devront passer le restant de leurs vies.
Robert se montre immédiatement contrit devant son faux pas, et en son for intérieur, Sebas songe que cela laisse mal augurer pour la jeune louve de Winterfell – si son promis l'aime tant qu'il oublie complètement qu'elle existe pour s'en aller courir après une autre.
Ned se laisse mollifier. Il ne peut jamais résister à Robert, tout comme Robert ne peut jamais lui résister, et l'héritier des Eyrié s'est demandé à plus d'une reprise s'il ne vaudrait pas mieux les marier l'un à l'autre. Au moins ont-ils la garantie de bien s'entendre, et la pauvre Lyanna Stark aura tout loisir de chercher un mari qui ne la trompera pas – ou du moins donnera assez bien le change pour ne pas la couvrir de honte et de ridicule.
Après cette querelle en particulier, Sebas ne peut s'empêcher de se poser des questions sur son propre mariage. Il sait que tôt ou tard, cela deviendra inévitable : il est l'héritier du Val, le seul descendant de la branche aînée directe de lord Jasper Arryn, et en tant que tel se doit de produire un successeur.
Mais pour que successeur il y ait, une mère est incontournable. Et où donc trouver celle-ci ?
La réponse logique serait dans le Val, c'est l'endroit que Sebas devra gouverner et rien de tel qu'un mariage pour s'assurer la coopération d'une maison qui aura ensuite un intérêt fervent à ne pas vous voir ruiné ou déshonoré. Cependant, le garçon blond a cette suspicion insistante que ce n'est pas ce que son père a en tête.
Lord Jon Arryn s'est marié dans le Val, deux fois, tout comme lord Jasper Arryn s'est marié dans le Val. Tout le monde sait que la consanguinité finit par affaiblir le sang, alors il ne serait pas si improbable que Sebas trouve une épouse venant d'une autre province du royaume. C'est très à la mode, ces derniers temps, avec lord Stark demandant la fille aînée de lord Tully pour son héritier et donnant sa fille à l'héritier d'Accalmie et des Terres de l'Orage, ainsi que le prince Rhaegar en personne qui a épousé une Dornienne après avoir songé à faire venir une fiancée d'Essos.
Peut-être que son père compte se servir du tournoi pour se mettre en quête de potentielles belle-filles ? Sebas se demande à quoi ressemble la fille de lord Whent, si ça se trouve, il s'agira d'elle. Elle doit être belle, et douce aussi, autrement son père ne se donnerait pas la peine d'organiser un tournoi aussi extravagant pour son anniversaire. Ou bien les Whent ont des critères très différents sur le sujet de la beauté et de la douceur, à force de vivre dans une ruine hantée de forteresse.
Si lord Arryn envisage de lui trouver une fiancée dans la portée du vieux Walder Frey, par contre, Sebas se jettera par la Porte de la Lune. Une fille sans menton, qui a grandi avec l'exemple d'un vieux dégoûtant, qui sait quelles perversions elle voudra lui infliger quand il sera au lit avec elle ?
À ce prix-là, autant laisser le nom Arryn disparaître avec Sebas.
