Bonjour à tous !
Comme promis, et près d'un mois après, je vous laisse découvrir le nouveau chapitre.
Pour certains le titre sera suffisamment évocateur pour comprendre de quoi il sera question, mais pour les autres, je vous laisse la surprise.
Merci énormément aux personnes ayant pris la peine de laisser un commentaire, ou même de simplement lire le précédent chapitre ; Honnêtement, je craignais qu'après tout ce temps, l'intérêt pour cette histoire ait pu disparaître (et par la même occasion me pousse à l'abandonner).
Pour ceux qui pourraient également se poser la question, les scènes d'action vont très bientôt revenir et devraient d'ailleurs couvrir plusieurs chapitres ; Il me faudra simplement faire quelques petites lectures au préalable, et puis je tenais absolument à planter le décor autour avant de me lancer dans cette aventure.
Guest/Aussidagility : Merci pour vos commentaires !
Sur ce, bonne lecture !
Le griffonnement d'une plume était le seul son que l'on pouvait clairement entendre. Ça, mais aussi le tic-tac d'une pendule disposée sur la cheminée et le cliquetis de la bouteille de verre dans laquelle le propriétaire de la-dite plume trempait le bout pour la recouvrir d'encre venant s'étaler sur sa feuille de papier. Au loin, Harry pouvait également entendre le bruit de conversation depuis la rue longeant le bâtiment dans lequel il se trouvait, ainsi que les sabots des chevaux frappant la route pavée et les roues en bois des voitures qui s'aventuraient dans les innombrables rues de Paris.
Les cloches des églises alentours avaient depuis quelques minutes déjà sonné midi, et n'ayant rien mangé depuis le matin, Harry trouva l'attente plutôt longue à mesure qu'il sentait poindre les gargouillis de son estomac. Pour autant, rien ne le ferait changer d'avis sur la manière dont devait se dérouler la conversation qu'il tenait avec son compagnon, et si celui-ci ne prenait pas la peine de l'entretenir, lui-même préférait attendre qu'il ait terminé sa besogne avant de l'interrompre dans ses affaires.
Ses yeux eux s'attardaient de temps à autre sur la décoration de la pièce, faite comme dans de nombreux hôtels parisiens de moulures en bois recouvertes de feuilles d'or, de frises allégoriques sur les murs et plafonds alors qu'un faux décor antique avait été conçu en colonnes de marbre surmontées d'abeilles gravées dans la matière. Les quelques tableaux accrochées rappelaient tous des scènes de vies ordinaires du siècle passé, du moins si l'on se trouvait à la Cour, peintes avec une certaine adresse et suffisamment de talent pour sembler véritables. L'auteur de ces œuvres lui échappaient, mais Harry pourrait mettre une pièce sur Fragonard, à moins qu'il ne s'agisse de François Boucher ; L'art n'avait jamais été son fort, mais il savait apprécier à sa juste valeur une œuvre quand il en avait une sous les yeux.
Malheureusement pour lui, celle se trouvant juste derrière le bureau de son interlocuteur ne lui était pas étrangère, et un rougissement menaçait d'apparaître chaque fois qu'il posait les yeux sur elle, par peur peut-être d'être pris sur le fait de l'autre homme. Comment pourrait-il en être autrement lorsque vous aviez sous les yeux Mademoiselle O'Murphy dans une pose si suggestive? Merlin, comment Talleyrand avait-il pu faire pour posséder ce tableau?
- Une merveille, n'est-ce pas? Lui dit-il d'ailleurs en souriant d'un air sournois.
- Je… Pardon? Bredouilla Harry en se sentant immédiatement stupide.
- La O'Murphy, poursuivit Talleyrand en semblant s'amuser de la gêne de son vis-à-vis. Un tableau d'une grande beauté, et qui à l'époque déjà avait beaucoup fait parler de lui.
- On ne peut qu'apprécier le travail de Boucher, approuva t-il. Ses tableaux sont des chefs-d'œuvre du style rococo…
- Je ne parlais du tableau en lui-même mais de ce qu'il évoque…, le corrigea le ministre. Que vous inspire t-il, mon jeune prince?
Troublé, Harry se permit un nouveau coup d'œil sur l'objet en question, et malgré les secondes s'égrainant, il devait admettre que si l'auteur avait laissé un message caché dans son œuvre… il n'en comprenait pas le sens.
- Pas grand-chose, avoua t-il en reportant son attention sur le ministre. Du moins si la chose a un tout autre sens que celui auquel on pourrait être tenté de penser au premier abord…
- Et quel est-il? s'enquit Talleyrand.
Harry eut alors la curieuse impression que le ministre se jouait de lui, impression qui se renforça quand l'homme persistait à conserver ce même rictus sur le visage.
- Le même que vous probablement, dit-il simplement.
Talleyrand se mit alors à rire sèchement, l'amusement perceptible dans sa voix alors qu'il posait sa plume dans son encrier.
- Je vois, répondit-il en gloussant. Les hommes les plus cultivés pourraient rester des heures à contempler ce tableau et à lui trouver tous les sens possibles, même à débattre sur la nature humaine, le sens de la vie… Alors qu'il n'y a rien d'autre sous nos yeux que de l'érotisme pur, primaire, comme sorti du fin fond des endroits les plus pittoresques de la capitale, une femme nue, s'offrant à nos yeux tandis qu'elle se languit dans un sofa, feignant l'indifférence sous les regards des curieux admirant ses belles courbes… Le feu roi Louis XV avait beaucoup de torts, et celui de coucher avec les pucelles sorties du caniveau de Paris en est un, mais il avait beaucoup de talent pour choisir de belles femmes, bien que la O'Murphy n'avait pas quinze ans si je ne m'abuse lorsqu'elle est passée entre les doigts experts de cet homme.
- Pourquoi cette décoration? s'enquit Harry alors qu'il imaginait mal le ministre des relations extérieurs inviter les grands dignitaires dans son bureau.
Talleyrand garda le silence quelques secondes, la main suspendue dans les airs alors qu'il s'apprêtait à reprendre sa plume pour terminer la rédaction d'un quelconque rapport ou d'une missive.
- Parce que la beauté féminine ne doit nullement être cachée, dit-il après un certain temps. Les esprits les plus obtus s'offusqueraient d'une telle œuvre qui ne serait que le résultat des amours adultérins d'un dépravé, mais moi je n'y vois que la perfection incarnée dans le corps d'une demoiselle en mal d'argent et qui pour satisfaire ses besoins serait prête à offrir ce qu'elle a de plus précieux au monde : Sa pureté. Cette femme est comme une pierre précieuse sortie de la roche, encore brute et ne demandant qu'à être taillée par d'habiles mains avant de compléter la plus belle des parures. Qui diable pourrait ne point voir en elle toute la passion, la volupté et le désir couchés sur une toile au point de ne pas vouloir la faire admirer à tous?
«Ma mère» pensa Harry en imaginant la réaction de Marie-Louise s'il osait un jour revenir à Lamballe avec dans ses bagages une toile similaire à accrocher dans l'un de leurs salons.
- Mais vous devez connaître ces choses là à présent Gabriel, reprit Talleyrand. L'on dit que votre femme est tout à fait plaisante à regarder. Je ne doute point que vous avez eu depuis l'occasion d'apprécier les plaisirs de la chair en sa compagnie.
Le ministre sourit à cette remarque alors qu'Harry rougissait autant de désarroi que de colère ; Lui et Daphné prenaient encore leur temps avant d'aller plus loin, s'arrêtant pour le moment au stade des caresses et des baisers, mais s'il ne s'agissait pas d'un personnage aussi important du paysage politique du pays, pour sûr qu'il aurait adressé quelques remarques cinglantes à son encontre pour son audace.
- Ne me regardez pas comme ça, dit-il d'ailleurs en reportant son attention sur sa feuille. Je n'ai pas besoin d'espion pour savoir ce qu'il se passe à Lamballe, notre… ami commun… est une source intarissable d'informations.
Harry fronça aussitôt ses sourcils à cette remarque, contrarié de savoir que ce fameux ami commun, n'étant nul autre que le roi, se permettait une correspondance avec lui en lui donnant quelques pistes quant à sa vie privée ; Une discussion à ce sujet risquait très probablement de venir tôt ou tard.
De nouveau le silence se fit, rompu de temps à autre par un griffonnement plus sonore que les autres de la part de Talleyrand tandis qu'Harry, distrait par les bruits extérieurs, observait à la dérobée l'homme avec qui il allait devoir travailler en sous-main. Quelle surprise avait-il eu lorsqu'il avait découvert que ce fameux espion n'était autre que l'un des ministres de l'empereur ! Jamais il n'y aurait pensé, et encore moins à cet homme boiteux aux cheveux grisonnants et qui passait pour l'un des plus proches conseillers de Napoléon, en plus d'être un brillant diplomate. On disait d'ailleurs de lui qu'il avait su s'attirer les faveurs de la monarchie autrichienne, ce qui n'était pas facile compte tenu du contexte actuel. Mais après réflexion, Harry s'était dit qu'aucun autre homme n'aurait pu jouer sur deux tableaux aussi bien que celui-là, et être capable d'avoir entre ses mains l'amitié de l'empereur et l'estime du roi ne pouvait que démontrer le talent incomparable de Talleyrand ; Tout en jouant les éminences grises pour le premier, il pouvait ainsi rapporter au second toutes les informations qu'il désirait, la moindre petite réflexion sur une directive de Bonaparte et ses tentatives pour s'arroger les bonnes grâces des cours étrangères sur la scène diplomatique… En un mot, ce plan était brillant.
Mais tout à ses réflexions, Harry s'était à plusieurs reprises demandé ce qu'il venait faire dans cette opération : Son poids sur la scène politique était nul, faible sur le plan militaire et il n'avait rien d'autre à poser sur la balance que la fortune familiale et la grandeur de son nom de famille. Rien qui lui permettait en tout cas d'avoir une quelconque influence. Et pourtant, c'est lui que le roi avait choisi, et ce sans savoir jusqu'où cette machination pouvait bien tous les mener et si ce plan pouvait à terme leur permettre de parvenir à ses fins. Peut-être n'était-ce qu'une lubie de Louis XVIII d'avoir un agent de renom associé à un plan le liant à un si auguste personnage…
Avez-vous soif? Lui demanda t-il soudainement en faisant apparaître de nul part une bouteille de vin.
Au hochement de tête d'Harry, Talleyrand fit apparaître deux coupes en argent dans lesquelles il versa rapidement le contenu de la bouteille qu'il tenait.
- Certains affirment que ma cave est probablement la meilleure de toute la capitale, et en tout modestie, je ne pourrais les contredire de penser une telle chose, dit-il un sourire aux lèvres. Les anciennes pratiques voulaient que l'on fasse honneur à nos invités en leur présentant des mets à la hauteur de leur noblesse, et ce n'est pas tous les jours qu'un prince de l'ancienne Cour me fait les honneurs de sa présence dans mon bureau.
- Tout le plaisir est pour moi, lui assura Harry. J'avais entendu beaucoup de choses à votre sujet, et il me tardait d'enfin faire votre connaissance pour avoir la preuve vivante que celles-ci n'étaient pas que des racontars.
- Oh, souffla le ministre. Et que peut-on bien dire sur mon compte?
- Rien que vous ne sachiez déjà, répondit-il avec aplomb. Il paraît que votre réseau est suffisamment vaste et influent pour être informé de tout ce qui se raconte jusque dans nos colonies.
Le ministre ricana de bon cœur à ces mots mais ne le contredit pas.
- C'est vrai, dit-il au bout d'un certain temps. Il est toujours bon de savoir ce que peuvent dire de nous nos plus farouches ennemis, mais je ne suis pas insensible non plus à tout ce qui peut bien se raconter dans l'empire. Ne pas rester ignorant des choses serait-il blâmable d'après vous?
- Disons que la prudence est mère de sûreté, lança Harry sous les hochements de tête approbateurs du ministre.
Et pour être prudent, Talleyrand devait sans doute l'être suffisamment pour avoir réussi à survivre jusqu'à aujourd'hui et avoir gardé sa tête sur ses épaules depuis dix-sept ans qu'il était investi en politique.
- Et pour en arriver là où je suis, la prudence n'aura été qu'une qualité que j'ai à ma guise employé, certifia t-il. Je suppose que votre mère et de manière générale votre famille vous ont initié aux rouages de la politique ; Vous comprendrez bien vite que dans ce monde, la prudence si elle n'est pas additionnée à d'autres vertus ne peut vous mener bien loin si vous n'y ajoutez pas une dose d'ambition, de persévérance, d'inflexibilité et même de flatterie auprès des personnes influentes.
- Et vous rangeriez-vous dans cette dernière catégorie Monsieur le ministre? Lui demanda avec amusement le jeune face à lui.
Celui-ci se contenta d'un énième sourire plein de mystère, mais Harry pouvait aisément deviner la réponse à sa question. Personne d'autre à Paris, du moins si l'on omettait le corps militaire et la famille de l'empereur, n'avait autant d'ascendant sur lui que l'homme décoré de la grand-croix de la légion d'honneur devant lui.
- Vous plaisez-vous dans la capitale? Lui demanda alors le ministre en le sortant de ses pensées.
- J'ai déjà eu l'occasion à maintes reprises d'en admirer les charmes, mais jamais encore n'ai-je eu l'opportunité de la découvrir durant une mission, argua t-il tandis que Talleyrand reportait son attention sur le papier devant lui. Je crois que le mérite vous revient de m'avoir amené ici…
Talleyrand esquissa l'ombre d'un sourire, sa plume continuant de virevolter sur le papier, alors que dehors, le soleil d'août continuait à frapper avec plus de vigueur sur les vitres du bureau dans lequel ils se trouvaient tous les deux. Tout juste diplômé, et avec les félicitations du corps professoral pour avoir été major de sa promotion, Harry avait eu pour première tâche officielle en qualité de membre du régiment de hussards d'assurer pour quelques semaines la sécurité de Paris en compagnie d'une dizaine d'autres membres dont Nicolas et Jules, une tâche d'ordinaire déléguée à la gendarmerie en fonction dans la ville, ou à quelques régiments de cavalerie comme les cuirassiers, mais la version officieuse voulait que l'empereur, aimant les parades militaires, détache une portion de nouveaux diplômés de chaque régiment pour venir parader aux tuileries quand bon lui chantait; Il était cependant curieux qu'en attendant ce fameux défilé, seul le 4e régiment de hussard soit chargé d'une mission de protection, et de surcroît du ministère des affaires extérieures… Certainement qu'un certain boiteux y était pour quelque chose.
- Un cadeau de l'empereur pour mes bons et loyaux services, confirma t-il. Il n'aura fallu qu'un peu de temps et de persuasion pour lui assurer qu'un petit escadron d'hussards pouvait aussi bien assurer ma sécurité que des cuirassiers. Et même si cela ne durera que quelques jours, je suis certain que nous pourrons mettre à profit le court laps de temps qui nous réunit.
Sur ces mots, il reposa une seconde fois sa plume dans l'encrier non sans avoir signé de son nom le courrier qu'il venait de terminer. Puis tranquillement, il plia soigneusement la feuille, l'enferma dans une autre et scella le tout en versant la cire d'une bougie sur elle avant d'y apposer son sceau. Il fouilla ensuite sa chaussure orthopédique et en ressortit quelques temps plus tard sa baguette magique dont il se servit pour faire disparaître sa lettre d'un seul geste.
- Une précaution fort nécessaire, l'informa t-il en rangeant sa baguette. Vous n'imaginez pas le nombre de curieux qui pourraient… comment dire… espérer trouver dans mes affaires des papiers compromettants pour me perdre aux yeux de l'empereur. Malheureusement pour eux je ne garde pour leurs yeux indiscrets que des notes de frais sans grande importance. Mais revenons-en à nos moutons…
Le ministre sembla vouloir se lever, et Harry s'empressa aussitôt d'en faire de même pour l'aider à se mettre sur ses deux jambes, mais celui-ci l'arrêta d'un geste de la main et de la tête avant de se saisir de sa canne. L'effort dut lui peser bien plus qu'il ne voulait le laisser paraître car un gémissement très bref parvint à s'échapper de ses lèvres avant qu'il ne commence à se déplacer dans la pièce de son pas lourd et maladroit.
- Je ne vous cacherai pas que nos affaires sont pour le moins compliquées en ce moment, dit-il alors qu'il se dirigeait vers une fenêtre donnant sur la cour de l'hôtel, et quand je parle d'affaires, je ne parle pas seulement de notre petit arrangement avec vous savez qui. Les tensions avec les autres pays sont particulièrement élevées, et il faut être particulièrement aveugle ou bête pour ne pas se rendre compte de ce qu'elles pourraient impliquer dans un proche avenir. Du moins si l'on fait partie prenante du gouvernement, et en dehors du fait de déplacer ses troupes vers la frontière, l'empereur fait de son mieux pour dissimuler au peuple ce qui se prépare.
- Une guerre? Supposa à juste titre Harry.
- Évidemment, lui confirma Talleyrand. Son altesse n'attend qu'un faux pas de nos ennemis pour leur déclarer la guerre et prendre à témoin le peuple par le biais de la presse. J'ai tenté de le persuader de renoncer à la campagne à venir, mais aussi au blocus continental imposé à l'Angleterre dans tous les ports européens sur lesquels nous avons une quelconque domination, mais il voit d'un très mauvais œil le rapprochement entre celle-ci et la Russie, et il reste persuadé qu'au moindre signal, Prusse et Autriche s'allieront avec elles pour nous combattre.
- Mais nous avons réussi à les vaincre par le passé, pourquoi ne pourrions pas le faire à nouveau? Argua t-il.
- L'empereur est un fin stratège, et son état-major est composé de très brillants officiers sachant parfaitement mener leurs hommes, mais avez-vous déjà assisté à une réunion entre tous ces messieurs?
- Non, avoua Harry.
- Ce n'est qu'un rassemblement d'hommes se divisant en deux camps : Ceux qui voient en lui le nouvel Alexandre, Hannibal, ou même César, le tout puissant vainqueur sur qui rien ne peut avoir d'ascendant et qu'ils seraient prêts à suivre jusqu'au bout du monde, et ceux qui, carriéristes qu'ils sont, imbus de leurs prérogatives et avides de toujours plus de pouvoir et de prestige, remettent continuellement en cause ses décisions et contestent ses choix. La même chose se déroule durant les conseils des ministres, mais nous n'avons pas le poids de l'armée pour faire infléchir les décisions de sa majesté…
- Vous voulez dire que des généraux seraient prêts à fomenter une insurrection à tout moment pour renverser l'empereur? s'enquit-il d'un air intrigué.
- Grand Dieu non ! Lui assura l'autre. L'armée est bien trop fidèle à l'empereur pour se détourner de lui, et ses victoires, sa réputation vont au-delà des seules frontières de l'empire. Mais il n'en est pas de même pour son état major, et je suis persuadé qu'il suffirait d'un revers militaire, d'une défaite cuisante sur le champ de bataille pour que certains commencent à ouvertement remettre en cause ce pourquoi ils se battent.
- Tout cela est bien beau, mais pas plus que vous, je ne pourrais avoir accès aux réunions de l'empereur avec ses subalternes, argua Harry. Sa tente est probablement l'endroit le mieux gardé sur un terrain de campagne, et si ses principaux maréchaux, généraux et princes étrangers s'y trouvent également, écouter aux portes reviendrait à partir à l'aventure avec pour seule finalité la mort au bout du chemin.
- Qui vous dit que votre mission se résumerait à écouter aux portes? Lui demanda moqueusement Talleyrand.
Celui-ci se retourna pour lui faire face, l'air absolument enthousiaste par la discussion se déroulant entre eux.
- Il faudrait être fou pour envisager une solution aussi simple, et même avec l'aide de la magie, vous pouvez être sûr que l'empereur a déjà songé à cela et a disposé tout autour de sa tente diverses protections runiques et magiques. Vous ne pourriez pas faire plus d'un pas dans cette partie du dispositif qu'une dizaine de sorciers seraient déjà sur vous prêts à vous éliminer. Non, vous devez agir de manière beaucoup plus subtile, sans vous faire prendre évidemment. Votre supérieur vous tient en grande estime, je me trompe?
- Si vous parlez du lieutenant-colonel Pajol, nous avons de bonnes relations oui, lui certifia Harry. Mais je doute qu'il soit coopératif quant à l'idée de me donner les informations que lui-même pourrait avoir de ses propres supérieurs…
- Bien sûr, mais je ne vous demande pas des aveux complets, lui rappela Talleyrand. Une information, aussi petite soit-elle, comme un simple déplacement de troupes, un village occupé, l'emplacement d'un campement… Tout ce qui pourrait intéresser nos ennemis et faire pencher le déroulement d'une bataille en leur faveur est à prendre. Observez la disposition des troupes, la géographie des lieux, les chemins mal défendus...
Harry l'écoutait dire, sans véritablement se sentir impliqué dans un plan qui, même après plusieurs mois, continuait à lui laisser un goût amer en bouche et l'impression de trahir ce pourquoi il s'était tant investi depuis toutes ces années. Se servir de Pajol comme informateur indirect est probablement ce qui le révulsait le plus, mais ayant donné sa parole au roi, il ne pouvait plus faire machine arrière. Et puis, s'il agissait subtilement comme le lui recommandait Talleyrand, il ne risquait rien, n'est-ce pas?
Comme si il savait ce que ressentait à l'instant son interlocuteur, le ministre s'arrêta dans sa diatribe, posant un regard lourd et pénétrant sur lui alors qu'Harry regardait ailleurs, distrait.
- Lorsque je vous énumérai tout à l'heure les qualités qui peuvent vous permettre d'atteindre les sommets du pouvoir, j'ai omis de vous parler d'une autre qui, à vrai dire, m'est peu coutumière : La fidélité. Chacun s'accordera à donner sa définition de ce mot selon ses propres principes et ce qu'il en entend, cherchant toujours au passage à se l'approprier pour se glorifier aux yeux des autres ; Il y ceux qui sont fidèles par amour envers leur famille, leur femme, leur patrie, leur maître… Il y a ceux qui sont fidèles par devoir, et vous pourriez reprendre tous les exemples précédents que cela fonctionnerait tout autant, et puis il y a ceux pour qui la fidélité est un principe inné en tout circonstance et qui ne dérogeraient en aucune façon à cette règle. Je n'entre dans aucune de ces catégories, et mon passé est suffisamment éloquent pour le prouver, mais j'ai le sens du devoir, et je sais être fidèle quand il le faut, mais aussi agir en conséquence quand je sens le vent tourner.
- Vous voulez dire que la retour à la monarchie est inévitable? s'enquit Harry d'une voix troublée.
- Si comme je l'imagine l'Europe se liguait contre nous à nouveau, combien cela ferait-il de coalitions combattues depuis l'avènement de la république? Lui demanda t-il distraitement. Quatre mon jeune ami. Aussi longtemps que cet empire restera, jamais la France ne sera tranquille, et je prédis encore de nombreuses années de conflit à venir tant que l'empereur restera sur son trône et le roi en exil à l'étranger. La stabilité du continent ne trouvera son salut que dans le retour à la monarchie en France et tant que les autres États européens n'accepteront les principes qui ont fait de ce pays une république puis un empire.
- Et dans combien de temps pensez-vous que cela pourrait arriver? Vous semblez si sûr de tout, ne put-il s'empêcher de lui faire remarquer d'un ton dubitatif.
Le ministre l'observa quelques secondes d'un air calculateur, comme s'il estimait si le prince face à lui méritait ou non une réponse, avant de finalement soupirer et de se diriger vers son siège de son pas maladroit.
- Quelques années certainement, répondit-il d'une voix rauque. Cela dépendra comme je vous l'ai dit de la fidélité de nos troupes envers l'empereur, mais surtout de leur fiabilité ; Une armée affaiblie et c'est tout l'empire qui se trouve en danger face aux armées coalisées. Les États voisins devenus par la force des choses nos alliés comme la confédération du Rhin, la Hollande, l'Italie et Naples ne sont que des obstacles à l'avancée de nos ennemis, mais que nos armées subissent des défaites, et vous verrez ces mêmes royaumes et duchés se retourner contre nous en un instant. Voyez comme la fidélité n'est qu'un vain mot dans l'esprit de beaucoup de gens, et en particulier chez les têtes couronnées. Alors mon prince, ne vous arrêtez pas à vos premières impressions quant à qui votre loyauté doit être destinée. C'est un sentiment noble que de donner de sa personne à une cause ou à une personne en particulier, mais à suivre la même ligne de conduite jusqu'au bout vous empêche de saisir les opportunités qui pourraient se trouver sur votre chemin, des opportunités que vous ne pourrez saisir qu'une seule fois dans votre vie et que jamais plus vous ne rencontrerez si vous les ignorez volontairement. Réfléchissez-y, comme votre mère avant vous.
- Que voulez-vous dire? Le questionna Harry, l'air perplexe à présent.
- Voyons, il suffit de regarder le parcours de Madame votre mère pour se rendre compte qu'elle-même dresse des limites aux fidélités qu'elle porte, l'informa Talleyrand. Princesse de Savoie, intime de la reine et familière de la Cour à Versailles, hostile aux idées progressistes de la révolution et immigrée comme bien d'autres nobles avec elle, elle revient quelques années plus tard s'excuser platement auprès des autorités formées, approuvant les mêmes principes qu'elle abhorrait autrefois et demandant la restitution de ses droits qu'elle obtient non sans quelques pots-de-vin.
- Comment save…
- Comment je le sais? l'interrompit-il. Mais… C'est moi qui ai joué le rôle d'intermédiaire entre l'empereur et votre mère à l'époque où il n'était encore que premier consul. Un peu d'argent, un diplomate convaincant et avec la complicité de l'impératrice, et son cas était réglée ; Vous n'imaginez pas l'investissement total de Madame Bonaparte dès lors qu'une personne de l'ancienne Cour sollicite son aide. Le plus drôle, c'est que malgré tout cela, Madame votre mère continue à entretenir de bonnes relations avec la monarchie en exil, et à vous inciter à accepter le marché du roi, je n'ai aucun doute qu'elle espère vous voir atteindre de plus hautes fonctions que celles que vous pourriez atteindre si l'empereur restait accroché à son trône pour longtemps.
Harry ne sut comment réagir devant cette vérité. Car pour une vérité, c'en était véritablement une, et lui-même le savait au fond de lui. Le fait que sa mère puisse jouer un double jeu aurait dû le choquer, mais peut-être était-ce les conversations tenues depuis des mois avec le monarque ou son implication dans leurs plans visant à défaire Napoléon de son trône, mais il ne se sentait même pas choqué de l'apprendre de la bouche même du ministre. Son intuition, ou peut-être même sa conviction, lui soufflait depuis des mois cette vérité, mais il n'avait pas voulu l'admettre tant que quelqu'un ne la lui collait pas en pleine figure. Talleyrand avait raison, et même l'individu le plus honnête en ce bas monde pouvait être tenté par l'appât du gain, qu'il soit monétaire ou autre. Mais pourrait-il franchir le pas?
Au même moment, quelques coups se firent entendre sur la porte, et un instant plus tard, le même valet ayant conduit Harry jusqu'au ministre refit son apparition, l'air solennel :
- Monsieur le ministre, votre rendez-vous est là et prête à vous rencontrer. Dois-je faire attendre Madame Grand?
- Grand Dieu, est-ce déjà l'heure? s'étonna le ministre en se tournant vers la pendule. Effectivement… Eh bien, dites-lui que je suis prêt à la voir, j'en termine avec Monsieur et je serai tout à elle.
Le valet s'inclina profondément avant de disparaître, refermant derrière lui la porte dans un claquement sourd. Harry, qui se questionnait sur cette dame, n'eut cependant le temps d'en apprendre davantage, car déjà le ministre se relevait, et se saisissant de sa canne, il enjoignit d'un geste le jeune prince à faire de même.
- La ponctualité a toujours été une règle d'or que je me suis fixée, et jamais je ne me suis dérobé à ce principe, dit-il avec un sourire entendu. Qui sait ce que nous pourrions rater si nous n'avions ne serait-ce qu'une minute de retard pour un tête-à-tête avec quelqu'un? Je ne préfère pas prendre ce risque…
- Surtout si ce quelqu'un est une charmante dame, ricana Harry en entrant dans son jeu. Les racontars se diffusent si vite de bouche en bouche dans les salons quand ces dames sont contrariées par l'impolitesse d'un homme, alors que dirait-on s'il s'agissait du ministre des affaires extérieures lui-même?
- Bien des choses, mais il se dit déjà tant de choses sur moi dans les salons mondains que cela ne ferait que s'ajouter au reste. Saviez-vous que, pour expliquer ma si grande emprise sur l'esprit de l'empereur, certains font circuler le bruit que je serais un sorcier?
Tous les deux rirent de bon cœur à cette remarque, puis le ministre tandis la main à Harry qui s'empressa de la saisir et de la serrer.
N'oubliez pas ce que je vous ai dit durant notre conversation mon garçon, dit-il plus sérieusement. J'ose espérer que nous aurons d'autres occasions de nous reparler. Cette affaire est si excitante que j'espère qu'elle durera longtemps!
- Je doute que le principal acteur de cette affaire partage votre excitation et votre patience, lui rappela Harry. Mais je serai ravi de vous revoir en d'autres circonstances : Votre conversation est… Pour le moins divertissante, j'en conviens.
Le ministre lui adressa un dernier sourire auquel il répondit également, puis les deux se séparèrent, le second se dirigeant déjà vers la sortie d'un pas pressé.
- Oh Monsieur, un instant s'il vous plaît.
Se retournant, Harry vit le ministre se diriger vers lui, un papier à la main qu'il lui tendit sans plus de cérémonie.
- Concernant notre problème commun, si vous avez la moindre information à ce sujet, n'hésitez pas à écrire à cette personne; Elle se chargera elle-même de transmettre vos doléances aux individus concernés.
Harry eut tout juste le temps de vouloir ouvrir le petit mot que d'un geste de la tête, Talleyrand lui intima l'ordre de le faire ailleurs, à l'abri du regard indiscret de son employé. Hochant la tête et s'inclinant devant lui, il sortit promptement du bureau et traversa rapidement les différents couloirs de l'hôtel en direction de la sortie. En chemin, il croisa une dame élégamment habillée et qui devait probablement être cette madame Grand avec qui le ministre devait s'entretenir, mais il ne s'attarda pas davantage et finit par atteindre la cour d'entrée où l'attendaient ses deux camarades.
- Tu en as mis du temps mon ami, s'impatienta Nicolas alors qu'il remontait immédiatement sur son cheval. Pour de simples félicitations, le ministre semblait vouloir accaparer tout ton temps libre, tu n'as même pas eu le temps de manger !
- Monsieur de Talleyrand est un homme fort bavard et curieux, lui expliqua tranquillement Harry alors qu'il caressait son propre destrier. Il voulait absolument tout savoir de ma famille, n'ayant pas eu l'occasion de la revoir depuis longtemps.
- En tout cas, j'espère qu'il ne t'a pas donné de nouvelles directives quant à nos prérogatives pour la journée, je me contenterai bien d'une simple balade de routine pour surveiller le quartier, reprit-il en se faisant craquer la nuque.
- Fainéant, maugréa Juliette. Tiens Gabriel, je t'ai gardé ton déjeuner dans l'éventualité où tu n'aurais pas eu l'occasion de manger durant cette entrevue. Le goinfre qui nous sert de compagnon ne cessait de lorgner dessus pendant ton absence...
- Merci, dit-il en se saisissant du sachet tandis que Nicolas s'insurgeait à côté d'eux. Je n'aurais qu'à le manger pendant que nous serons à cheval, notre pause est presque terminée.
- Et Boulanger ne manquera pas de t'en faire le reproche dès l'instant où nous quitterons le périmètre de cet hôtel, lui assura t-elle en lui indiquant d'un mouvement de tête la direction de l'entrée où se trouvaient d'autres membres de leur régiment. Mais depuis quand se soucie t-on de ce qu'il peut bien penser de nous?
- Bien parlé, approuva Nicolas alors que les deux autres montaient à leur tour à cheval. Tu aurais dû l'entendre tout à l'heure pendant que tu étais absent : Il ne se remettait pas du fait que tu puisses avoir des entretiens privés avec le ministre ! Si la jalousie avait figure humaine, pour sûr qu'elle s'appellerait Auguste Boulanger !
- Alors elle ne serait sûrement pas belle à voir, approuva Harry sous les rires des deux autres. Allons mes amis, ne les faisons pas attendre.
Et tandis qu'il trottait tranquillement tout en savourant sa miche de pain, Harry en oublia quelques instants le petit mot de Talleyrand, ses recommandations sur les événements à venir, et à dire vrai, toute leur conversation. Rien d'autre que le plaisir de profiter de la présence de ses deux meilleurs amis n'avait d'importance.
Mais pour combien de temps encore?
A/N : Chapitre terminé ! Donc voilà, le diable boiteux n'est autre que ce cher Talleyrand. Ce surnom lui a été attribué bien après l'époque où se déroulait ce chapitre, mais pour le comprendre encore aurait-il fallu expliquer ses multiples reniements et trahisons (et on peut aller jusqu'à la monarchie de Juillet et Louis-Philippe Ier).
Egalement, et avant qu'on ne puisse me le reprocher, Talleyrand ne trahit officiellement Napoléon que quelques années après suite à une profonde déception en incitant le tsar et l'empereur d'Autriche à se rapprocher contre Bonaparte, mais il commençait déjà auparavant à leur transmettre des informations bien avant. Pour d'autres raisons d'ailleurs, Napoléon parait-il dira de lui qu'il n'est "que de la merde dans un bas de soie". Charmant... xD.
Le prochain chapitre arrivera assez vite je pense, j'ai déjà en tête toute la tournure de celui-ci et une partie des dialogues possibles, alors restez aux aguets, et puis nous attaquerons ce que beaucoup attendent : De l'action.
Sur ce, à la prochaine !
