Bonjour à tous,
Comme promis, nouveau chapitre.
Merci pour les derniers commentaires, j'y répondrai "as soon as possible".
Un point assez important sur lequel j'aimerai revenir concernant cette histoire : J'ai établi une "liste" de chapitres à écrire avant d'arriver à la fin et normalement... l'épilogue devrait être le chapitre 94 (sachant que le 84 est en cours d'écriture et que nous en sommes à la publication du 79). Je précise toutefois que c'est une hypothèse car en écrivant cette liste j'ai un léger problème de chronologie, un passage entre deux chapitres de plusieurs semaines qui me dérange et que j'aimerai combler d'au moins un chapitre supplémentaire... On verra si l'inspiration me vient.
Si je parviens à écrire suffisamment vite ces chapitres, je pourrais éventuellement en publier deux par semaine pour accélérer la fin ;)
Sur ce, bonne lecture !
Il est des moments dans la vie de quelqu'un dont on se souvient pour le restant de nos jours, des moments clés ayant forgé notre caractère, notre manière de voir et d'analyser les choses, d'agir et d'interpréter les situations en se basant sur un vécu personnel et dont nous serions les seuls à en comprendre la nature et sa logique opérante.
Ces petits moments, de notre tendre enfance à un âge si avancé qu'on le dit vénérable, ont cette spécificité de ne pas donner l'impression au premier abord d'être important pour soi-même, comme une scène comme une autre dans une très longue histoire sur laquelle on ne s'attarderait pas en premier lieu mais qui, après réflexion et une introspection sur soi-même, nous paraîtrait au bout du compte essentiel à la personne que l'on serait plus tard. Des rencontres que l'on ferait tout jeune, des lieux que l'on visiterait seul ou en compagnie d'un autre, des actes que l'on commettrait pour une raison ou pour une autre, tout finit par nous rester en mémoire, et le cerveau, tel un livre sur lequel on continuerait inlassablement à écrire l'histoire de notre vie, garderait pour l'éternité en mémoire ces petits riens insignifiants qui nous construisent.
Harry, debout dans l'unique pièce de la maison des Fleury, avait la curieuse impression que cette scène lui resterait à jamais dans la tête.
Face à lui se trouvait la mère de Nicolas, un torchon entre les mains alors qu'elle s'essuyait continuellement ses yeux bordés de larmes refusant de sa tarir. Le fichu qu'elle portait en temps normal sur sa tête avait depuis longtemps glissé sur ses épaules, et ses mèches grisonnantes coulaient sur son visage de la même façon que ses larmes sans qu'elle ne s'en plaignait. Tout juste avait-elle encore conscience de la présence autour de sa table du général Pajol, fraichement promu à ce grade par ses faits d'armes lors de la dernière campagne, de la sienne ainsi que de celle de Daphné ; Cette dernière n'était là que symboliquement, en l'absence de Juliette encore trop marquée par la mort de leur camarade, pour apporter un soutien moral en ces temps troublés où la mélancolie guettait tout un chacun, mais Harry la remerciait d'être là avant tout pour lui.
Ses cinq autres enfants, debout dans un coin de la pièce, demeuraient silencieux et immobiles, comme pétrifiés par la nouvelle… ou alors indifférents à celles-ci. Leurs visages étaient en grande partie masqués par l'obscurité ambiante de la salle, les plus petits cachés derrière les longues jupes des sœurs aînées dans une pâle tentative de se faire oublier, les plus vieilles regardant par instant la toilette luxueuse de Daphné avec une envie presque malsaine compte tenu des circonstances.
- Fichu canaille, marmonnait entre deux sanglots la mère Fleury en se prenant le visage entre les mains. J'lui avô bien dit de pas se mêler d'ces choses là, une vraie tête eud' bourrique…
Face à elle, à côté de l'unique bougie disposée sur la table, trônait fièrement le shako de Nicolas rutilant de clarté grâce aux flammes de la cheminée au dessus de laquelle bouillonnait encore une grosse marmite. L'unique relique de son fils aîné, la seule chose que s'était permis de récupérer Harry sur le cadavre de son meilleur ami, demeurait désormais la preuve de la bravoure manifeste d'un garçon aujourd'hui disparu sur lequel, malgré ce qu'elle avait pu en dire, ne tarissait pas d'éloges la femme éplorée qu'il se sentait bien incapable de consoler. Son mari aurait très bien pu le faire lui, mais à peine avait-il appris la nouvelle par Pajol que Monsieur Fleury était sorti de la pièce, claquant bruyamment la porte derrière lui et disparaissant sans doute quelque part dans la propriété modeste de leur famille pour cacher aux yeux de tous son propre chagrin.
La guerre, avec son lot de malheurs et de désastres en tout genre, s'était officiellement arrêtée depuis quelques semaines, et la paix signée à Tilsit quatre jours plus tôt sonnait pour Harry comme une délivrance après ces si longs mois loin de la France, de sa famille et de ceux qu'il aimait et avait laissé derrière. Mais cette paix avait eu un coût terrible selon lui, et depuis Friedland, il avait bien du mal à se remettre de la perte d'un être aussi cher que l'était Nicolas. La Prusse pouvait bien avoir perdu des pans entiers de son territoire au profit de nouveaux États princiers fondés par l'Empereur ou à ceux de ses alliés, La Russie avait beau être devenue leur alliée contre l'Angleterre, lui considérait la mort de son meilleur ami comme l'unique conséquence de cette guerre infâme, et il espérait que la formule affirmant que seul le temps pouvait apaiser les peines de cœur était véridique pour lui comme pour ceux qui souffraient de l'absence de son camarade Fleury.
- Ma bonne dame Fleury, croyez bien que l'armée veillera personnellement à votre bien être et que la pension de votre fils vous sera attribuée aussitôt que possible, lui promit dans un geste d'apaisement Pajol d'une voix douce. Nicolas était un bon élément, et l'empereur a été touché d'apprendre sa mort…
- Par Dieu, C'est qu'une mort comme une aut' pour lui ! Éructa t-elle furieusement en fusillant du regard le général. C'est qu'un chiffre, y'en a combien d'aut' mère comme moi qui reverront jamais not' fils, hein ?! Combien d'femmes qui reverront pas leur mari parce qu'un âne a cru bon d'aller jusqu'en Prusse asticoter les russes !? Morguienne ! Si j'avô su tantôt qu'il finirait ent' quatre planches, j'l'aurô tiré de là par l'oreil' !
Harry aurait préféré lui aussi que son ami finisse ainsi, mais la bataille avait à peine fini qu'il avait fallu se résoudre à creuser des fosses communes et y enterrer pelle-mêle tous les cadavres, le sien inclus. Nicolas reposait depuis un mois maintenant parmi ceux qu'il avait vaillamment combattu, unis désormais dans la mort comme des frères qui entreprendraient un long voyage côte à côte vers l'au delà. Aussi se garda t-il d'en informer sa pauvre mère pour ne pas l'accabler davantage.
- Nicolas connaissait les risques de son métier, reprit Pajol de cette même voix calme. Il les a accepté de bon gré et avec toute la conviction dont il était capable. Son unique rêve était de servir fidèlement l'Empereur, de s'illustrer sur les champs de bataille et d'œuvrer à sa gloire pour qu'elle ne ternisse jamais. Respectez sa volonté et ne le blâmez pas pour avoir assuré la survie de l'empire en dépit de la sienne. Honorez sa mémoire comme nous le ferons longtemps après sa mort. Ne croyez pas que je vous dis cela sans conviction, en ayant des arrière-pensées, en ne croyant pas un mot de tout ceci et en ne faisant que vous réciter un long discours que je pourrais tout aussi bien dire à une autre famille. En règle général, je ne viens même pas présenter mes condoléances à titre personnel aux familles des hommes que je commande, nous nous contentons d'un simple billet leur étant adressé accompagné de la pension qui leur est offerte. Nicolas me manquera, je l'ai vu grandir et devenir un jeune homme brillant, un peu turbulent il est vrai mais promis à un grand avenir.
La mère Fleury avait légèrement gloussé en entendant les facéties de son Nicolas, et Harry se doutait qu'elle devait probablement penser aux innombrables billets envoyés par l'académie sur les bêtises de son fils aîné. Lui-même sentit un sourire s'étendre sur son visage en y songeant également, aux soirées où son meilleur ami les entraînait dans des escapades nocturnes jusqu'aux cuisines où ils savouraient avec délice les restes du repas de la journée. Ô comme cela lui manquait…
- Encore une fois, n'hésitez pas un seul instant à m'écrire la moindre lettre, insista Pajol en avançant son bras pour se saisir doucement de la main de la pauvre femme devant lui.
- ça l'fera pas rev'nir…, marmonna madame Fleury tandis que les sanglots lui revenaient. C'maudit filou ! Ah ça, y m'fera même pleurer dans la mort ! Heureus'mint que c'étô le seul à êt' un sorcier dans l'famil, j'mourrô d'angoisse si il avô un frèr' qui finirô aussi dans vot' maudite école !
Harry s'était toujours étonné de cette spécificité chez Nicolas, et lui-même n'avait jamais eu de réponse quant au fait qu'il était effectivement l'unique sorcier dans sa famille. Mais cela lui était parfaitement égal, et il s'amusait même à imaginer que sa propre mère ait pu faire des infidélités à son père au moins une fois dans sa vie afin d'expliquer ce cas unique dans leur famille ; Une hypothèse en soit parfaitement surréaliste qu'encore une fois il se garda bien de divulguer à voix haute.
- Ma bonne mère Fleury, l'appela t-il en s'approchant d'elle lentement, songez en ces tristes instants que vous avez perdu un fils, mais qu'un autre vous aime de la même façon et gardera pour toujours l'affection d'un fils envers une mère comme Nicolas l'éprouvait pour vous. Qu'il me sera pénible de penser à nos folles journées en ce lieu sans entendre l'écho des rires de votre garçon, le soin que vous apportiez à votre charmante maison lorsque Nicolas vous avertissait de ma venue, ces délicieux repas que vous prépariez à notre intention sans faire attention à la dépense…
Harry se saisit alors de ses mains déjà ridées par l'effort d'une vie de labeur et de difficultés qu'il embrassa affectueusement.
- Je vous jure sur la Bible que je ne vous laisserai jamais dans le dénuement, ce serait faire affront à la mémoire du plus courageux des hommes que j'ai pu connaître dans ma courte vie, déclara t-il fermement sans jamais la quitter des yeux. Je vous en conjure, écrivez-moi pour la moindre broutille pouvant vous arriver à vous ou à un membre de votre famille, la moindre contrariété, même pour garantir une situation à vos enfants… Je ferai tout ce qu'il est possible de faire pour vous satisfaire.
- Mon bon Monsieur, Ah comme vous êtes bon ! S'exclama Madame Fleury en se saisissant de son visage.
La femme se pencha alors vers lui et vint poser sa tête contre son épaule tandis qu'elle repartait dans un énième sanglot. Maladroitement, Harry lui caressait le dos en lui assurant que tout irait bien et qu'il y veillerait personnellement, qu'il lui renouvellerait encore l'affection qu'il éprouvait pour elle comme pour sa famille et qu'il espérait avoir de ses nouvelles prochainement.
- Nous n'abuserons pas davantage de votre temps Madame, lança au bout d'un certain temps Pajol en se levant. Le deuil est une affaire privée qui ne concerne que les principaux concernés, mais à l'image de mon élève, sachez que je suis toujours disponible pour la moindre de vos doléances.
La mère de Nicolas se contenta hocher lentement sa tête alors qu'elle essuyait l'humidité omniprésente autour de ses yeux non sans tenir encore Harry. Celui-ci eut bien du mal à se dégager de sa poigne, mais avec précaution et dans un souci d'éviter d'avoir l'air pressé, il demeura dans cette position encore quelques instants. Il nota brièvement que Madame Fleury sentait bon l'odeur du potager, cette si particulière senteur que seuls les gens travaillant la terre à la sueur de leur front répandaient autour d'eux et pour qui il éprouvait un immense respect, et qui, couplée aux mains calleuses et abîmées de la pauvre femme, apportait une touche d'authenticité au caractère si humble mais fier de cette famille.
Se relevant finalement lorsqu'elle l'eut lâché, il présenta son bras à Daphné pour que celle-ci se relève à son tour de sa chaise et l'aida à enfiler sa cape avant de fouiller machinalement dans sa poche et de laisser quelques pièces sur la table.
- Pour l'enterrement de Nicolas, dit-il en levant une main pour l'empêcher de l'interrompre. Même symboliquement, il aura besoin d'un cercueil et d'une tombe, et je me refuse à l'idée qu'il n'obtienne rien d'autre de la part de votre paroisse qu'un carré de terre dans lequel on enterrerait son shako. Je pense pourvoir à l'ensemble des frais par ce geste. Adieu ma bonne mère Fleury.
Et sans lui laisser le temps de s'opposer à son geste, il s'éloigna en direction de la sortie que Pajol avait déjà emprunté quelques secondes plus tôt. Au dehors le ciel était dégagé, sans le moindre nuage et une chaleur écrasante s'était abattue sur ces terres reculées de Dordogne. La maison de Nicolas était au milieu d'une clairière assez large et délimitée par une épaisse forêt de châtaigniers aussi verte et chatoyante que l'émeraude. Les champs dont s'occupait la famille s'étendaient par delà celle-ci, et il fallait une bonne vingtaine de minutes à pied pour s'y rendre quand le temps était au beau fixe. La grange située de l'autre côté de la cour était entrouverte, et Harry se doutait que le père de son meilleur ami devait peut-être s'y trouver. Quelques poules picoraient tranquillement dans la terre sur laquelle ils marchaient, et plus loin, un enclos comportant quelques porcs bien dodus remuaient la boue dans laquelle ils se prélassaient de temps à autre. Une ferme typique en soit, une vie loin d'être facile, loin d'être paisible, mais qui avait un charme singulier pour qui n'avait jamais eu à souffrir de la faim, du labeur et des ampoules sur les mains… Quelqu'un comme lui.
- Je m'attendais à pire, argua Pajol en reprenant la parole lorsque tous les trois furent sortis. Certaines familles prennent beaucoup moins bien l'annonce du décès d'un de leurs proches, et il m'est déjà arrivé d'avoir à batailler contre certaines. D'autres ne me laissaient même pas le loisir d'entrer et me claquaient la porte au nez.
- Madame Fleury n'est pas comme cela, affirma Harry en songeant à la femme qu'il laissait derrière lui.
- Je ne vous savais pas aussi proche de cette famille, constata son supérieur en le regardant avec un intérêt manifeste. étiez-vous à ce point proche de ces gens?
- Il m'est arrivé de rester ici quelques jours lors des vacances en effet, certifia t-il. Madame Fleury se donnait alors énormément de mal pour rendre présentable sa demeure au point de me proposer le lit conjugal la première fois où je suis venu ici tandis qu'elle dormirait dans la grange avec son mari. Mais j'ai refusé, et j'ai d'ailleurs découvert à ce moment que le foin était relativement confortable.
- Les bivouacs n'ont donc été qu'une formalité pour vous je suppose, déclara l'autre tandis qu'ils s'engageaient dans la petite allée les menant à la sortie du domaine.
- En effet, lui confirma son élève d'un hochement de tête.
- Vous serez par conséquent ravi d'apprendre qu'il vous faudra peut-être vous y réhabituer sous peu, reprit Pajol.
La main de Daphné sembla soudainement resserrer son emprise sur son bras à cette annonce, et lui-même marqua un temps d'arrêt alors qu'il observait curieusement le visage de son supérieur hiérarchique, mais celui-ci gardait un sérieux à tout épreuve dont il était si coutumier du fait.
- Gardez cela à l'esprit Gabriel, se contenta t-il de répondre de manière énigmatique. Nous ne sommes jamais à l'abri d'un nouveau conflit. Il faut se tenir prêt en toute circonstance. Le conseil que j'ai donné à Madame Fleury vaut également pour vous soit dit en passant ; Dans l'éventualité d'un problème quelconque, vous avez si je ne m'abuse les moyens de me les communiquer rapidement.
Et sur ces sages paroles, Pajol tourna sur lui-même et transplana.
- Que voulait-il dire par là? S'enquit d'un ton curieux Daphné.
- Je pense qu'il faisait allusion à un cadeau qu'il m'a remis il y a de cela un certain temps maintenant, lui expliqua brièvement son époux en se remémorant le coupe-papier donné par son supérieur à la fin de sa scolarité.
L'objet traînait probablement dans ses affaires à Lamballe, mais il l'avait toujours gardé sur lui lors de la dernière campagne, par précaution. À présent que la guerre était finie, il n'en voyait pour le moment pas d'utilité, mais les propos de Pajol lui donnaient à réfléchir désormais. Savait-il quelque chose sur une énième campagne à venir, ou doutait-il simplement de la paix signée entre la France et la Russie? Qui sait.
- Rentrons maintenant, proposa t-il après quelques instants de silence. Mère doit nous attendre.
- Pas tout de suite mon époux, lui répondit Daphné tandis qu'un petit sourire s'étirait sur ses lèvres fines. J'ai d'autres plans pour nous aujourd'hui.
- Oh? Souffla Harry en arquant un sourcil. Et qu'avez-vous donc prévu de si mystérieux, femme?
Son épouse se contenta de continuer à lui sourire alors qu'elle l'entraînait toujours plus loin du sentier qui devait les mener à la maison des Fleury. Harry avait d'ailleurs l'impression que sa tristesse se réduisait à mesure qu'il s'en éloignait, ou peut-être était-ce simplement cette attitude si désinvolte de Daphné qui chassait de son esprit ses idées noires.
Leur relation avait encore changé en l'espace de quelques mois, et la distance les séparant, la proximité avec la mort ou la maturité gagnée avec le temps rendait leur relation plus fusionnelle, plus sérieuse à bien des égards, plus adulte aussi. Aucun des deux n'avait quitté l'autre plus de cinq minutes, dans tous ses déplacements, dans tous ce qu'ils entreprenaient ensemble ou séparément, et les attentions redoublant depuis leurs retrouvailles, arrivait finalement ce qui devait arriver depuis longtemps… L'acte charnel avait enfin été consommé.
Peut-être était-ce d'ailleurs pour cette raison qu'il ne s'était jamais senti aussi proche de sa jeune épouse, ou peut-être était-ce simplement parce qu'il ne l'avait jamais trouvé aussi belle à mesure qu'elle devenait véritablement femme, mais ces dernières semaines en sa compagnie avaient suffi à éclairer d'un jour nouveau l'état d'abattement qui l'avait gagné au lendemain du décès de Nicolas.
Il espérait maintenant que Juliette puisse elle aussi s'en dépêtrer.
- Nous avons besoin de transplaner, lui indiqua Daphné en s'arrêtant au beau milieu de la route.
- Je ne sais pas où tu souhaites m'emmener Daphné, lui rappela Harry d'un air désolé. Il sera difficile de t'y conduire.
- Oh mais je n'ai jamais dit que ce serait à toi de m'y conduire, contra t-elle malicieusement. Je vais te servir de guide pour l'occasion Gabriel.
Harry la regarda curieusement, mais seul un rictus répondit aux questions qu'il se posait. Daphné lui saisit le bras, et soudainement il eut l'impression d'être aspiré dans un tourbillon et que ses pieds quittaient la terre ferme. Les effets du transplanage se firent immédiatement sentir, et sa vision était troublée par des nuances innombrables de couleurs vives tout autour de lui. Puis tout aussi rapidement que cela était arrivé, il sentit de nouveau le sol dur sous ses pas.
Tous deux se trouvaient dans une petite ruelle à la mine désolée et composée presque exclusivement de vieilles caisses en bois noircies par la crasse. De hauts bâtiments encadraient l'endroit, et au bout de celle-ci, ils pouvaient voir un autre chemin beaucoup plus animé sur lequel circulait quelques chariots et voitures un peu plus luxueuses. Un bruit les fit tous deux sursauter, et tournant leurs regards dans sa direction, ils virent un gros chat se sauver à toute vitesse, sans doute effrayé par leur arrivée impromptue.
- Où sommes-nous? L'interrogea Harry en inspectant l'endroit.
- Joinville, lui indiqua son épouse en plissant les pans de sa robe légèrement froissée par le voyage.
- Joinville? Répéta t-il avec étonnement. Et d'abord, depuis quand sais-tu transplaner?
- Depuis que cela est enseigné en cinquième année à Beauxbâtons, lui répondit Daphné en lui adressant un clin d'œil. Je suis pleine de surprise Gabriel.
- Pour sûr, je ne l'aurais jamais crû !
Lorsqu'ils sortirent de la ruelle pour se retrouver sur l'autre route, Harry remarqua que celle-ci longeait une petite rivière sympathique dont le débit coulait tranquillement en se cognant contre les berges. De chaque côté de hautes maisons aux toits triangulaires obscurcissaient par endroit la zone, et une foule relativement peu nombreuse s'affairait sur les bords de la rivière à nettoyer le linge, récupérer des chargements ou à pêcher les quelques poissons qui auraient pu avoir le malheur de passer dans leurs filets. Un pont de pierre qu'ils empruntèrent passait par dessus l'eau qui venait s'écraser contre lui en un vacarme assourdissant, mais Daphné l'entraînait toujours plus loin, l'air ravi d'être là et en sa compagnie. Cette vision lui arrachait un sourire, lui qui avait eu si peu l'occasion de le faire auparavant.
Son épouse le conduisit alors près de multiples canots disposés là et prêts à être utilisés, et sans se soucier de ce qu'on pourrait en penser, elle s'aventura dans l'un d'eux, s'assit sur la banquette et invita d'un geste son mari à en faire de même avec celle qui lui faisait face.
- Avons-nous seulement le droit d'être là? L'interrogea Harry en prenant à son tour place.
- Ce canot est déjà réservé, et nous pouvons en profiter pour tout le reste de la journée, lui assura t-elle avant de lui désigner les deux rames à l'intérieur. Maintenant ramez donc mon cher époux, nous ne sommes pas encore là où je le souhaite.
- à vos ordres madame, dit-il en se saisissant des deux objets. Que de surprise, ma foi ! Que me réserves-tu donc, friponne?
- Tu verras, dit-elle tandis que leur embarcation commençait lentement à se faire emporter par le cours d'eau.
- Qu-y-a-t'il donc de si étonnant à joinville pour que tu nous ais conduit ici? La pressa t-il tout en ramant.
- Selon les derniers potins du tout Paris, outre les cures thermales très en vogue, la grande mode bourgeoise est aujourd'hui de venir séjourner à la campagne et loin des grandes villes, et Joinville n'est qu'une des nombreuses destinations prisées de la haute aristocratie, dit-elle tranquillement. J'avais simplement envie de voir ce qu'il en était, et nous pourrions par la suite en essayer d'autres avant de nous arrêter sur un choix définitif.
- D'autres? Tu as donc l'intention de me traîner à travers toute la France selon ton bon vouloir? Dit-il d'un air intrigué.
- Et plus encore Gabriel, assura t-elle en hochant sa tête. Il faut rattraper tous ces mois loin de l'autre, ces sorties manquées, ces anniversaires oubliés, ces soirées séparées…
- D'accord, dit-il en ricanant.
Bientôt ils dépassèrent la sortie de la ville pour se retrouver dans des endroits plus sauvages, moins peuplés et là où le vacarme des villes ne pouvait les atteindre. Les bruits de la nature éveillée leur parvinrent aux oreilles à la place, mêlés au doux chant des oiseaux et au vent qui soufflait dans les cheveux relâchés de sa partenaire qui paraissait encore plus belle qu'à l'ordinaire ainsi. Les yeux fermés, elle profitait de sa caresse en s'appuyant sur le rebord du canaux tout en laissant de temps à autre son autre main glisser sur l'eau fraîche de la rivière. Harry aurait pu la contempler des heures agir ainsi, profiter d'un spectacle somme toute différent de ce qu'il avait pu voir depuis presque un an et oublier l'espace d'un instant la douleur qu'il sentait encore ancrée en lui.
- C'est ici, dit-elle après un certain temps alors qu'elle désignait du doigt un arbre, seul au beau milieu d'une zone complètement dépourvue de toute autre végétation et situé juste au bord de l'eau.
Harry n'eut pas besoin de l'entendre lui ordonner d'accoster qu'il s'y dirigea, et après s'être assuré de la stabilité de leur embarcation, il l'aida à en sortir et à aller s'installer dans l'herbe juste en dessous du feuillage du chêne qu'elle avait choisi pour leur lieu de rendez-vous.
- On l'appelle «l'arbre aux mille baisers», expliqua t-elle en s'y approchant pour observer son écorce. Je n'ai pas besoin de te dire pourquoi… Il paraît cependant que ceux qui en échange un sous sa ramure en se promettant une fidélité éternelle se verront exaucés. Viens voir.
Obtempérant, Harry se posta à côté d'elle pour mieux voir lui aussi, et sur l'écorce du vieil arbre se trouvaient d'innombrables inscriptions tracés sans nul doute à la lame par des dizaines et des dizaines de personnes au fil des années, des promesses d'amour, de passion, ou simplement des dates à côté des prénoms des amoureux transits ayant tout comme eux passé une journée sous ce feuillage.
Daphné fouilla quelques secondes dans la poche de sa cape avant d'en sortir une petite étoffe à peine plus grande qu'un gant qu'elle agrandit cependant d'un coup de baguette magique pour en faire une nappe convenable. Un panier de repas suivit bientôt, contenant quelques couverts, des plats soigneusement protégés et une bouteille de champagne qu'elle déboucha aussitôt pour remplir leurs verres.
- Tu t'es donnée beaucoup de mal Daphné, lui dit-il en souriant légèrement, touché par son geste. Je me sens bête de ne pas en avoir fait autant pour toi.
- Je ne demande rien d'autre qu'être avec toi, dit-elle en souriant également, sa main trouvant rapidement son chemin dans la sienne qu'elle serrait affectueusement.
Harry s'adossa contre l'arbre, et moins d'une seconde après son épouse avait déjà trouvé une place confortable contre sa poitrine dans laquelle elle se lovait. Ses bras encadrèrent bientôt la silhouette fine de Daphné, et pendant de longues minutes, tous deux restèrent silencieux à regarder la même rivière s'écouler paisiblement devant eux dans un calme olympien.
Et dire qu'un mois auparavant, c'était une rivière de sang qu'il avait sous les yeux.
- C'est drôle, je n'arrive pas à me faire encore à cette situation, dit-il lentement en sentant sa bonne humeur commencer à disparaître. Cette… tranquillité, cette quiétude… La peur de me réveiller chaque jour en imaginant qu'au soir je ne pourrais plus être de ce monde parce qu'un boulet m'aura arraché les deux jambes ou qu'un coup d'épée m'aura éventré… Aujourd'hui je dors dans des draps de soie quand pendant des mois j'ai dû me contenter de fétus de paille ici ou là, je mange à ma faim alors que les rations de l'armée tardaient à venir pendant de longues périodes, je peux me laver n'importe quand alors qu'on en arrivait à souhaiter pouvoir trouver un puits dans lequel la population n'aurait pas jeté un cadavre pour rendre son eau impropre. Les situations sont tellement distinctes à présent que j'en viens à me demander si tout ceci ne serait qu'un rêve dont je ne souhaite pas me réveiller.
Daphné demeurait immobile contre lui, sa tête posée paresseusement contre son épaule alors qu'elle continuait à entrelacer ses doigts contre les siens. Mais pour autant il la sentait légèrement se raidir au fur et à mesure qu'il discourait sur son ressenti. Lui sentait qu'il avait besoin d'extérioriser cela, et Daphné était la personne la plus à même à l'écouter sans jamais le juger.
- Je suis tellement heureux de vous avoir tous retrouvé, toi, Mère, maman, Marie-Rose, Remus… Et je m'étonne encore des choses qui ont pu vous arriver ces derniers temps sans avoir pu y participer. Je me reprocherai encore longtemps de ne pas avoir été là pour sauver mon parrain ou le soutenir dans ce deuil dans lequel il était plongé jusqu'au cou. J'ai l'impression d'avoir manqué tellement de choses qu'un monde nous séparerait presque désormais. Il me faut réapprendre à vous connaître d'une certaine façon, même si je ne sais pas combien de temps il me faudra pour y parvenir.
- Le temps qu'il faut, répondit Daphné d'une voix douce. Nous mêmes nous ne pouvons qu'imaginer ce que tu as pu ressentir là-bas, loin de nous tous, et des horreurs auxquelles tu as pu assister. Nous pouvons les imaginer oui, les comprendre, peut-être pas, les ressentir certainement pas. Mais nous pouvons te soutenir dans cette épreuve, et quoi qu'il arrive, je serai là pour toi.
Touché, Harry lui baisa tendrement le haut du crâne, s'attardant longuement dans les longues mèches blondes de sa femme en humant le délicieux parfum de fleurs de rose qu'elle répandait sur elle quotidiennement.
- Je ne sais combien de temps tu avais prévu pour cette sortie en couple, mais nous devrions entamer dès maintenant ce repas, autrement nous risquerions de rentrer tard chez nous et je connais deux petites friponnes qui ne manqueraient aucunement l'occasion de nous embarrasser, lui conseilla t-il en songeant aux questions impertinentes et extravagantes que risquaient de leur poser Astoria et Rosie.
Daphné poussa un léger gémissement plaintif lorsqu'il l'obligea à s'écarter légèrement de lui pour avoir accès aux contenus des plats disposés devant eux, mais sa déception parut disparaître rapidement lorsqu'il lui présenta avec sa fourchette un morceau de tourte, son entrée favorite.
Au dessus d'eux, le soleil semblait briller davantage, comme amusée de leur frasque amoureuse.
A/N : Chapitre terminé. Lorsque je l'ai écrit j'en avais été assez satisfait, mais en le relisant avant publication, il y a peut-être quelques petites choses à retoucher, en particulier la partie sur les Fleury.
Pour la manière de parler de la mère Fleury, je me suis inspiré... de ma grand-mère. Le patois tend à progressivement disparaître et c'est l'une des rares personnes que je connaisse qui parle encore de cette manière avec un accent très prononcé de surcroit.
Pourquoi Joinville? En lisant "au bonheur des dames" de Zola tout simplement. Alors oui l'époque n'est pas la même, j'ai même environ cinquante ans d'avance sur l'attrait de la société parisienne pour les sorties en plein air à Joinville mais j'avais envie d'inclure une petite sortie en amoureux entre Harry et Daphné tout en faisant un petit clin d'œil à ce très beau roman.
Je me suis d'ailleurs toujours posé la question de savoir s'il fallait être au moins une fois passé à un endroit pour pouvoir y transplaner ou si le transplanage ne connait aucune restriction. Si c'est le cas, alors les sorciers auraient pu depuis longtemps découvrir des zones inexplorées (Amériques, îles du pacifique/océan indien...). Nous n'aurons qu'à dire que quelqu'un a montré une fois à Daphné cette petite bourgade ou alors qu'elle y est passée une fois dans sa vie.
Le prochain chapitre arrivera samedi prochain, comme promis (et à moins d'un oubli de ma part... Ce qui pourrait être tout à fait possible).
à bientôt !
