Chapitre 2 - Vox mortuorum


Novembre 1995 - Ilvermorny

Du bout de sa plume, Audrey noircissait son parchemin d'arabesques, écoutant d'une oreille distraite le récit que ses amis lui rapportaient sur la soirée d'Halloween. Malgré l'entrain de Leah et Amir, elle ne parvenait pas à se concentrer sur leur conversation, l'esprit ailleurs, perdue dans ce cimetière où son père avait été enterré quelques jours plus tôt sous les regards de sa famille, de ses amis et de ses collègues du MACUSA. Elle peinait à croire qu'une semaine seulement s'était écoulée depuis qu'elle avait appris la triste nouvelle, embourbée dans des sentiments nouveaux auxquels elle n'avait pas été préparée, le cœur plus lourd qu'à l'époque où elle n'était qu'une orpheline errant entre les murs d'une demeure bien trop grande pour ses yeux d'enfant. Sa mère lui avait conseillé d'attendre avant de revenir à Ilvermorny, ses professeurs eux-mêmes lui avaient accordé un délai pour remonter la pente, mais elle avait refusé. Ce n'était pas un manque d'émotions de sa part, juste un besoin de retrouver un endroit connu pour ne pas avoir l'impression de devenir folle.

« Tu aurais dû voir la tête d'Amir, un vrai trouillard, railla Leah.

— Tu as eu aussi peur que moi, se justifia l'adolescent en lui lançant un regard noir. Rappelle-moi qui a hurlé en courant dans les couloirs ?

— Oh, ce n'était que ma façon de te soutenir pour éviter une humiliation publique, rien de plus. »

Un léger sourire étira les lèvres d'Audrey face aux chamailleries de ses amis. Elle était heureuse de voir que le monde autour d'elle n'avait pas changé, que les gens qu'elle connaissait étaient toujours fidèles à eux-mêmes et débordaient d'une joie qui lui faisait défaut et qu'elle aurait voulu absorber jusqu'à s'en rendre ivre. La mélancolie qui la suivait sans cesse lorsqu'elle vivait à l'orphelinat avait refait surface à l'instant où les funérailles s'étaient terminées, ranimant de mauvais souvenirs qu'elle espérait enfouir au plus profond de ses pensées. Elle n'avait pas réussi à se défaire de la sensation glacée qui s'était emparée d'elle, ni de ce pressentiment qui l'étreignait à chaque respiration. En son âme et conscience, elle était certaine que quelque chose s'était produit ce jour-là, un événement dont elle ne pouvait parler à personne puisqu'elle ignorait elle-même de quelle façon le décrire. Ce dont elle était sûre, c'est qu'il ne s'agissait pas d'une illusion sortie de ses pensées chagrinées ou des contes dont elle s'était gavée pendant les quelques jours qui avaient séparé le décès de son père de son inhumation.

Audrey ne se rendit compte du silence qui s'était installé qu'au moment où elle releva les yeux de son parchemin. Ses amis l'observaient avec une compassion qui lui serra le cœur. Elle les aimait tous les deux, elle avait tant partagé avec eux, mais elle avait redouté cet instant où ils la verraient comme une petite poupée fragile et attristée. Elle replia l'œuvre artistique qui remplaçait son devoir de métamorphose et prétexta avoir oublié un livre à la bibliothèque, leur assurant ensuite qu'elle saurait se débrouiller seule pour revenir en un morceau complet, s'essayant à l'humour alors qu'elle ne ressentait qu'une intense envie de prendre ses jambes à son cou pour ne plus affronter leurs regards. Amir s'apprêtait à lui faire une remarque mais Leah hocha la tête négativement pour le retenir, lui lançant en même temps un regard insistant afin de le faire taire. Audrey promit de ne commettre aucune imprudence, d'autant plus qu'elle ne craignait rien dans les couloirs du château. Ils étaient à Ilvermorny, non pas dans un lieu hanté par les fantômes vengeurs de gens partis trop tôt et trop brutalement. Elle perçut la déception dans les yeux de son meilleur ami mais elle ne fit rien pour refermer cette fissure qui venait de s'ouvrir entre eux, choisissant la fuite plutôt que l'affrontement direct dans une conversation futile.

À cette époque de l'année où le froid avait tendance à se glisser entre les pierres malgré les sortilèges, les couloirs étaient peu bondés. Les élèves préféraient profiter de la chaleur des salles communes ou des bibliothèques, tout en regrettant de ne pas pouvoir s'étendre dans le parc du château qui bénéficiait d'une grande surface où il était agréable de travailler dès que les beaux jours revenaient. Audrey n'avait jamais compris pour quelle raison exacte les professeurs n'avaient pas ensorcelé l'extérieur afin de protéger tout le monde des intempéries, estimant que ce serait pourtant un bon avantage d'avoir toujours un endroit aéré où s'amuser ou se détendre pendant les périodes les plus fraîches et les plus noires. Amir pensait qu'un tel sortilège prendrait sans doute trop d'énergie à son propriétaire puisqu'il fallait le faire tenir sur du long terme mais l'adolescente estimait qu'avec des ressources comme celles d'Ilvermorny, plusieurs sorciers pourraient les lancer à tour de rôle ou créer un système de recharge qui ne se fournirait que dans des potions ou des objets enchantés.

Plongée dans ses réflexions, elle se laissa porter par ses pas. La grande bibliothèque du premier étage était sûrement remplie à cette heure-là alors Audrey s'aventura jusqu'à la plus petite du château, située dans les sous-sols entre deux salles de classe qui servaient peu en hiver. La pièce n'était éclairée que par quelques bougies à la lumière faiblarde, protégées par des sorts contre l'humidité qui couvrait les murs et les plafonds. Un élève de septième année de Puckwoodgenie, Jonathan Tucker, était en charge des lieux, s'occupant bénévolement de tenir la salle ouverte et en bon état, et il l'accueillit avec un sourire enthousiaste en la reconnaissant.

« Une envie d'évasion ? s'enquit-il tandis qu'il allumait les bougies d'une table plongée dans l'ombre.

— Je suis si prévisible ?

— Tu es surtout la seule personne du château à venir te terrer dans les sous-sols alors que les étages bénéficient de cheminées.

— Et toi alors, riposta Audrey, tu te considères comme du mobilier ? »

Un gloussement franchit les lèvres de Jonathan avant de se muer en un rire qui résonna dans le calme des lieux, donnant un peu de vie à la salle morose. Il ne l'importuna pas longtemps, cependant, lui permettant de s'installer entre deux rayonnages où elle serait à l'abri des regards si d'autres élèves se trouvaient assez téméraires pour passer du temps dans la bibliothèque la plus froide du château. Elle le remercia avec chaleur avant de prendre un livre sur une étagère, plus pour la forme que par réel besoin. Elle n'était pas d'humeur à lire, et encore moins à travailler, mais elle fit un effort pour se concentrer. L'ouvrage entre ses mains ressemblait à un journal intime qui contait des récits liés à Ilvermorny et elle se détendit un peu, sa curiosité piquée par les représentations des quatre maisons et le dessin du parc qui avait été réalisé par une main d'artiste. Audrey connaissait sur le bout des doigts la légende d'Isolt Sayre mais, pour la première fois, elle avait devant les yeux une version non édulcorée, écrite de la part de la fondatrice de l'école.

Happée par les souvenirs animés d'Isolt, l'adolescente perdit la notion du temps, s'imprégnant de ce récit qui semblait bien plus fabuleux que tout ce qu'elle avait pu voir à Ilvermorny. Lorsque Jonathan vint lui indiquer qu'il serait l'heure pour elle de retourner auprès de ses camarades de maison avant le couvre-feu, elle fut surprise d'avoir oublié qu'elle se trouvait dans la bibliothèque. Elle emprunta l'ouvrage, sa curiosité nettement piquée par ce qu'elle avait découvert, avide d'en lire plus et de se replonger dans les histoires qui l'avaient émerveillée. Elle souhaita une bonne soirée au bibliothécaire avec un sourire amical. Les ténèbres des sous-sols se refermèrent sur elle dès qu'elle quitta les lieux mais un lumos lui permit de reprendre sa route. Elle ne craignait pas de faire une mauvaise rencontre dans les couloirs du château, elle n'avait jusqu'à présent croisé que le chemin de quelques fantômes qui n'étaient pas assez cruels pour effrayer les élèves. La plupart d'entre eux ne faisaient que passer sans leur accorder d'intérêt tandis que les autres dispensaient un peu de leur savoir avec la sagesse de ceux ayant vu s'écouler des siècles.

Un courant d'air l'effleura, glissant près de ses épaules. Audrey crut distinguer une légère lueur brumeuse à ses côtés mais, lorsqu'elle tourna la tête pour en voir plus, il n'y avait rien. D'ordinaire, les fantômes qui erraient à Ilvermorny étaient perceptibles, ombres blanches éthérées qui allaient et venaient avec lassitude, sans chercher à se dissimuler aux regards. La jeune Graves en conclut qu'il ne s'agissait que d'un souffle de vent, comme souvent en automne ou en hiver, mais le phénomène se reproduisit une seconde fois. L'éclat de peur qui naquit dans son ventre lui fit perdre le contrôle sur son sortilège et la lumière au bout de sa baguette faiblit avant de s'éteindre. Elle se morigéna pour son comportement, annonçant à voix haute qu'elle n'était pas terrorisée par le temps automnal, entendant ses paroles se répercuter sur les murs avant de s'essouffler dans un silence macabre. Elle tenta un nouveau lumos mais n'obtint qu'une étincelle crépitante qui ne dura qu'une infime poignée de secondes, lui laissant apercevoir une tapisserie familière qui représentait la naissance d'un oiseau-tonnerre. Elle avait au moins eu la chance de s'arrêter près de l'un des passages secrets qui menaient dans le grand hall d'où elle pourrait facilement repartir vers le dortoir de sa maison.

Tandis qu'elle serrait le livre contre elle et sa baguette entre ses doigts tremblants, un rire étouffé lui parvint. Elle interpella Jonathan en supposant qu'il avait dû la suivre pour lui faire une mauvaise farce et ainsi lui permettre de rattraper son absence lors de la soirée d'Halloween mais personne ne lui répondit. Audrey raccourcit la distance qui la séparait de la tapisserie, tâtonnant les murs avec précipitation jusqu'à effleurer la surface tissée qu'elle recherchait. Elle écarta le lourd ouvrage et se glissa derrière, le bruit de ses pas démultiplié par sa solitude. Là où se trouvaient en temps normal les grandes torches qui éclairaient le passage, il n'y avait plus que des supports vides et poussiéreux, comme si personne n'avait mis les pieds dans cet endroit. L'adolescente était pourtant certaine d'avoir aperçu un couloir bien entretenu lors de sa dernière visite et elle se demanda un court instant si elle n'était pas en train de rêver. Peut-être s'était-elle endormie à la bibliothèque, plongée dans les récits d'Isolt, et prête à affronter une aventure ?

Un autre rire se fit entendre, à quelques centimètres d'elle. Sa baguette levée dans une position défensive, Audrey bougea avec des gestes lents. Elle réussit enfin son lumos qui illumina un chemin peu habituel, révélant des portraits dont elle n'avait pas connaissance. L'un d'eux lui semblait pourtant familier, et elle ouvrit avec précipitation le livre qu'elle tenait encore, éclairant les pages avec le faisceau de sa baguette qu'elle avait coincée entre ses dents. L'illustre personnage dans le cadre en bois était Salazar Serpentard, l'un des fondateurs de l'école de sorcellerie Poudlard, en Écosse. Son air revêche était fidèle à sa représentation sur papier, de même que son regard qui invitait peu à la conversation. L'adolescente découvrit avec fascination que les voisins de Serpentard étaient ses collègues, les renommés Gryffondor, Poufsouffle et Serdaigle. Audrey ignorait qui avait disposé leurs portraits à Ilvermorny, surprise d'en retrouver des traces dans une école qui était connue pour ne posséder aucune représentation des quatre fondateurs de Poudlard.

« Quel malotru trouble mon sommeil ? s'agaça Serpentard en dardant sur elle un coup d'œil peu amène.

— Pardonnez-moi, bredouilla l'adolescente en éloignant sa baguette du portrait. Je ne savais pas …

— Encore la même excuse, l'interrompit Gryffondor. Si vous êtes en quête de l'héritage de Salazar, vous voilà en retard, jeune fille.

— L'héritage ? »

Alors que l'incompréhension la gagnait, elle vit Serdaigle accuser les deux sorciers d'être trop vifs et irréfléchis, leur faisant remarquer qu'il serait temps pour eux de ne pas se considérer comme les uniques figures importantes de l'école. La jeune Graves se demanda si partir à l'exploration du passage sans prêter attention aux tableaux serait impoli ou non. Salazar paraissait de mauvaise humeur et marmonnait un monologue où il était question de baguette et d'usurpateurs, arguant que de son vivant, il n'aurait jamais permis à ses descendants de prendre des libertés comme celles d'Isolt.

« Un moldu, éructa-t-il sur un ton où suintait tout son dégoût. Souiller le sang le plus pur de Grande Bretagne !

— Vous savez, c'est devenu courant, tenta Audrey avec irritation. Si les sorciers ne se reproduisaient qu'entre eux, il n'y en aurait plus beaucoup. Se mélanger entre grandes familles, c'était bien à votre époque, mais plus maintenant.

— Comment osez-vous ? Aucun sorcier digne de ce nom ne devrait accepter de se mêler à une engeance aussi basse que …

— Auriez-vous préféré notre perte, mon ami ? l'interrogea Poufsouffle.

— Notre magie se serait éteinte, confirma Serdaigle. Mais trêves de bavardages, nous vous écoutons, jeune fille.

— Je n'ai rien à dire, répliqua la jeune Graves en se sentant mal à l'aise. Je viens de me perdre et … »

Elle ne termina pas sa phrase, coupée dans son élan par un nouveau rire qui résonna dans le passage. Les quatre portraits affichèrent des mines désemparées, murmurant chacun quelque chose en produisant un quatuor discordant. Les fondateurs de Poudlard disparurent de leurs cadres l'un après l'autre, Gryffondor en premier malgré son légendaire courage et Poufsouffle la dernière, rendant à Audrey une solitude qui ne lui plaisait plus tellement. Elle se maudit d'avoir voulu quitter ses amis alors qu'ils ne cherchaient qu'à la soutenir à leur manière et elle se promit de s'excuser auprès d'eux dès qu'elle aurait retrouvé le chemin jusqu'à sa salle commune. Faisant fi de la peur omniprésente, elle remonta le couloir en s'aidant de sa baguette, poursuivie par le rire qui gagnait de l'ampleur.

Audrey, Audrey ! Viens jouer avec nous !

Ses doigts se crispèrent sur le bois mais elle ne ralentit pas son allure, calquant son pas sur les battements précipités de son cœur. Elle aurait donné n'importe quoi pour effacer cette voix qui la suivait comme son ombre et qui murmurait au creux de son oreille. Elle avait eu tort de croire qu'elle ne ferait pas de rechute, tort de penser que les interventions de Walter et Virginia avaient suffi à l'arracher à cette maudite malédiction qui lui collait à la peau. Si ses parents adoptifs avaient su faire taire les voix qui menaçaient son équilibre mental lorsqu'elle était enfant, la mort de son père avait réduit leurs efforts à néant, brisant des chaînes invisibles dans son esprit. Elle était terrifiée à l'idée de revivre les nuits de cauchemar de son enfance, d'être à nouveau la proie de gens invisibles qui lui parlaient, soit pour la supplier de les aider, soit pour lui promettre d'incendier ce monde afin d'obtenir vengeance. Elle aurait dû en discuter avec sa mère avant de retourner à Ilvermorny mais elle avait pensé que ce serait passager, un simple écho qui disparaîtrait dès qu'elle retrouverait la chaleur familière de son dortoir. À la place, la situation ne faisait qu'empirer de jour en jour, lui laissant l'amer sentiment de sombrer.

Audrey, tu nous as tant manqué !

D'un ton étranglé tant sa gorge était serrée par la terreur, elle rétorqua que ce n'était en rien réciproque, qu'elle ne voulait qu'un peu de calme pour terminer sa scolarité et qu'elle pouvait très bien se passer d'elles. Mais les voix la suivaient à chaque pas, elles devenaient plus nombreuses à mesure qu'Audrey arpentait le passage secret pour en trouver enfin la sortie et ressentir la familiarité de couloirs où elle n'aurait rien à craindre. Tandis que les rires lui collaient à la peau, la faisant frémir et la rendant nauséeuse, la jeune Graves essayait de ne pas perdre pied, se répétant qu'elle était à Ilvermorny, l'école de sorcellerie la plus sûre d'Amérique. Jamais encore elle n'avait eu si peur au sein du château, elle avait le sentiment que les pierres ne tarderaient pas à plonger sur elle pour l'engloutir dans un abîme dont elle ne ressortirait pas vivante.

À feu et à sang ! Danse, danse avec nous, petite Audrey ! Prends ta baguette et enflamme ce monde !

Autour d'elle, les voix ne cessaient leur ballet, allant et venant dans des sifflements de mauvais augure qui menaçaient de la faire sombrer si elle lâchait prise. Audrey était terrifiée, bien plus que par le passé, bien plus que lorsqu'elle n'était qu'une enfant qui entendait des sons et voyait des silhouettes que nul autre ne pouvait percevoir. Elle avait su s'en défaire grâce à l'amour que lui portaient Walter et Virginia, elle avait cru que ces fantômes – ou tout autre nom qui les décrivait – ne reviendraient jamais dans sa vie mais elle était en train de supporter toutes leurs imprécations sans agir, clouée sur place.

Ilvermorny nous appartient ! souffla l'une des voix à son oreille. Nous dominons ce lieu depuis des siècles, nous n'avons pas perdu de notre pouvoir.

« Cet endroit n'est plus le vôtre, déclara Audrey en repoussant l'effroi qui glaçait son cœur et ses entrailles. »

Elle avait dévoré les livres sur l'école de magie bien avant d'y être admise, piochant dans les ouvrages que possédaient ses parents adoptifs et que Walter tenait de ses propres parents. Cathy Graves avait amassé une collection importante sur Ilvermorny, sur les secrets du château, sur les sources d'énergie qui circulaient à l'intérieur à toutes les époques, et Percival avait ajouté ses connaissances à l'ensemble, léguant une bibliothèque bien fournie à leurs descendants. Cependant, Audrey ne se souvenait pas d'avoir lu des indications sur la présence de fantômes vengeurs entre les murs de l'école. Elle savait qu'il y avait des esprits comme partout ailleurs mais pas de ceux qui prévoyaient de faire autant de mal à des innocents.

Pauvre, pauvre petite Audrey. Que crois-tu pouvoir faire contre des morts ? Les vivants ont peur, peur de nous, et toi, tu n'es qu'une petite chose fragile. Ilvermorny est à nous. À nous. À nous. À nous !

À tâtons, ses doigts trouvèrent l'accès à la sortie du passage, donnant sur l'un des multiples escaliers du château et la coupant de cette emprise glacée qui la rendait malade. Prise de migraine, elle dut s'asseoir sur les marches, son corps tremblant de cette rencontre invisible qui l'effrayait bien plus qu'elle ne l'admettait vraiment. Il lui fallut de longues minutes pour retrouver une respiration régulière, et plus encore pour pouvoir se remettre debout sans craindre de s'évanouir au premier mouvement malgré la peur qui l'étreignait encore. Tandis qu'elle traversait les couloirs pour rejoindre son dortoir et retrouver la présence réconfortante de ses amis, Audrey ne parvenait pas à s'empêcher de jeter de fréquents coups d'œil en arrière, vérifiant qu'elle était bien seule. À la lisière de son esprit, les voix étaient toujours là, à la manière d'un murmure continu qui, s'il ne la rendait pas folle, commençait à jouer avec ses nerfs. Avec l'âge, elle aurait dû s'en défaire plus facilement, d'autant plus qu'elle maîtrisait désormais ses pouvoirs et vivait sa dernière année avant l'obtention de son diplôme, de quoi lui certifier qu'elle était censée avoir évolué depuis son entrée à Ilvermorny. Cependant, les voix semblaient bien se moquer de ses capacités et poursuivaient leur mélopée avec une constance désarmante.

Une fois parvenue à destination, Audrey fut bien heureuse de reconnaître la chaleur de sa salle commune, détaillant les visages familiers plongés dans le travail ou dans des parties de jeux. Elle repéra son meilleur ami assis à une table, penché sur un parchemin bien entamé, un pli soucieux barrant son front. Elle n'était plus très loin de lui lorsqu'il releva les yeux, la remarquant enfin, et bondit de sa chaise pour venir à se rencontre sans se soucier de certains regards curieux qui les dévisageaient.

« Audrey ? Où étais-tu ? s'affola Amir en la secouant avec douceur.

— À … à la bibliothèque, souffla-t-elle alors qu'elle tentait de maîtriser les tremblements de sa voix. Je me suis perdue dans les couloirs.

— Perdue ? Mais tu connais le chemin ! Leah a cru que tu … Enfin, elle avait peur que tu aies pris une mauvaise décision. »

Comprenant où son ami voulait en venir par ses paroles détournées, Audrey sentit la nausée l'envahir. Elle donnait une bien piètre image d'elle-même si ceux qui la côtoyaient depuis presque sept ans pensaient qu'elle était capable de se faire du mal consciemment. Elle rassura son meilleur ami avec maladresse, guettant de possibles oreilles indiscrètes avant de lui conter son étrange mésaventure dans les sous-sols du château lorsqu'ils prirent place à l'écart des autres membres de leur maison. Amir fronça les sourcils à l'évocation des fondateurs de Poudlard, lui demandant si elle ne s'était pas trompée sur l'identité des portraits. Être remise en question de cette manière agaça l'adolescente qui rétorqua avec véhémence qu'elle savait ce qu'elle racontait et qu'elle n'aurait jamais inventé de noms aussi prestigieux pour la simple envie de se faire remarquer, tirant à son meilleur ami des excuses précipitées. Elle lui parla ensuite des longs courants d'air et des voix qu'elle avait perçues, notant la terreur soudaine dans le regard de son ami.

Dans le monde des sorciers, entendre des voix inconnues et invisibles n'était pas bien vu, peu importait l'âge de la personne touchée. Si parler avec des fantômes n'était pas si anormal, voire presque anodin dans un château comme celui d'Ilvermorny qui abritait de nombreuses âmes de défunts, cela devenait un peu plus suspicieux à partir du moment où il n'y avait aucune silhouette, juste une voix désincarnée qui entrait dans l'esprit. Walter et Virginia s'étaient efforcés de l'en débarrasser pour la prémunir des rumeurs à son sujet et lui permettre d'avoir une existence des plus banales, conscients que ce don – qui aurait pu passer pour une malédiction tant il l'entravait – n'était pas un cadeau du ciel. Son père, en sa qualité d'Auror, avait assisté à assez de problèmes entre sorciers pour savoir que tout lien avec le monde des morts entraînait inévitablement des questions et de la peur.

Bien que terrifiée à l'idée de perdre ses amis, Audrey s'en était ouverte à eux au cours de leur quatrième année d'études. Elle leur avait appris qu'elle percevait des voix invisibles lorsqu'elle n'était encore qu'une enfant membre de l'orphelinat mais qu'elle avait pu être libérée de leur emprise grâce à ses parents. Leah et Amir n'avaient pas fui, contrairement à ce qu'elle avait cru en premier lieu, et ils lui avaient témoigné leur soutien tout en étant rassurés par la fin de ses mésaventures avec ces êtres désincarnés qui semblaient trouver un malin plaisir à la troubler jour et nuit.

« Je pensais que c'était terminé, lui souffla Amir.

— Tu n'es pas le seul, avoua-t-elle avec amertume tout en serrant contre elle le livre qu'elle avait emprunté à la bibliothèque et qui paraissait peser une tonne depuis sa course éperdue dans le passage secret.

— Ne le prends pas mal mais tu devrais peut-être aller à l'infirmerie. Je sais que tu détestes cet endroit et …

— Et toi, tu n'es pas assez discret, le coupa Leah en surgissant près d'eux. Tu ne vois pas qu'elle est terrifiée ? Une bonne nuit de sommeil avant un interrogatoire à l'infirmerie me paraît plus judicieux. »

La jeune Graves acquiesça puis suivit son amie lorsque celle-ci déclara que le confort de leur dortoir serait mieux qu'une chaise. Audrey essaya de ne pas prêter attention aux rires qui lui parvenaient déjà du haut des marches, consciente que ses autres camarades de dortoir ne manqueraient pas de remarquer son visage blême, les sillons de ses larmes et les tremblements qui ne la quittaient pas. Kelsey et April, les deux autres occupantes des lieux, cessèrent en effet leur discussion à leur entrée, s'enquérant de l'état de leur camarade qui répondit évasivement que tout allait bien, soutenue par Leah qui fit signe aux deux autres filles de retourner à leur conversation sans se soucier d'elles. La mort de Walter Graves n'avait pas encore fait le tour du château mais l'absence d'Audrey avait été notée par certains élèves qui s'étaient empressés de se poser mille et une questions sur la raison soudaine de sa brusque disparition malgré les efforts de ses deux meilleurs amis pour dissuader tous les curieux de venir l'alourdir d'interrogations invasives.

Leah invita son amie à venir s'asseoir sur son lit, tirant les rideaux à baldaquin pour les isoler du reste de la pièce. Cela ne permettait pas d'occulter tous les bruits extérieurs mais, au moins, il y avait un semblant d'intimité qui offrait à Audrey l'impression de ne plus être assaillie par les regards des deux autres filles. Elle remercia son amie dans un murmure, relâchant ensuite la pression qu'elle exerçait sur le livre qu'elle gardait contre elle et qu'elle laissa retomber sur les draps dans un bruit sourd.

« Amir a raison, tenta prudemment Leah en remontant machinalement ses lunettes dans un geste qui prouvait qu'elle était un peu anxieuse. Tu ne peux pas rester avec ces voix, ce n'est pas normal, et l'infirmerie serait un bon début.

— Pour m'entendre dire que je suis folle ? Je ne veux pas revivre ce que j'ai connu à l'orphelinat, les enfants avaient peur de moi, et certains membres du personnel aussi. »

Il avait fallu l'intervention de Lamb, le directeur de l'orphelinat, pour mettre un terme à l'angoisse pesante qui planait en permanence sur le personnel qu'il avait choisi pour veiller sur les orphelins. Audrey avait le souvenir tenace de ce jour où elle avait supplié Lamb de l'envoyer ailleurs, là où elle ne serait pas la proie de voix qui chuchotaient sans cesse à son oreille, quand elle ne comprenait pas que peu importait le lieu où elle se trouverait, il y aurait toujours des murmures qui l'entoureraient jusqu'à lui faire perdre la tête.

« C'était il y a dix ans, Audrey, le temps a passé depuis. Tu as dit toi-même que tes parents avaient trouvé une solution à ce problème.

— Et voilà le résultat. J'ai été tranquille pendant des années, je ne comprends pas pourquoi tout recommence.

— Tu as perdu ton père du jour au lendemain, le choc a très bien pu briser quelque chose. »

Elle y avait songé puisque la succession des événements ne pouvait pas être une coïncidence. Ces voix, qu'elle détestait tant, étaient revenues la hanter le jour-même où elle avait appris le décès de Walter, comme si elles n'attendaient qu'un moment de faiblesse de sa part pour lui rappeler qu'elles étaient toujours là pour lui faire vivre de véritables cauchemars. Audrey marmonna qu'elle n'avait pas l'intention de laisser le personnel de l'infirmerie triturer son cerveau pour comprendre ce qui n'allait pas à l'intérieur, ni leur permettre de l'envoyer au Centre Médical Magique où elle ne serait qu'un cas de plus à traiter, sans avoir la certitude d'en ressortir avec l'esprit aussi détendu que lors des dernières années où elle avait été en paix.

Perdue dans ses pensées, Audrey rapporta à Leah les paroles qui lui avaient été prononcées par les voix, agitée sans le vouloir d'un long frisson glacé alors qu'elle prenait conscience de la portée de tous ces mots qui n'avaient fait que traverser son esprit. Ilvermorny devait être comme un sanctuaire pour les élèves, il n'avait jamais été question d'ombres spectrales ou de voix dissonantes en quête de représailles. Elle aperçut la peur dans l'expression de son amie, notant ses doigts pâles crispés sur les couvertures, ses yeux ouverts en grand derrière ses lunettes.

« Il faut aller voir la directrice, déclara finalement la blonde après avoir repris contenance et en saisissant ses mains dans les siennes.

— Pour lui dire quoi ? Que j'ai entendu des voix qui me parlaient de vengeance ? Elle ne me croira jamais, elle va juste m'envoyer à l'infirmerie pour surmenage et me rappeler que j'aurais dû rester chez moi plutôt que de revenir aussi tôt.

— Audrey, je suis sérieuse. Je sais que tu es terrifiée par ce don, et je le suis aussi, mais ces menaces ne sont pas à prendre à la légère. »

Ouvrant le baldaquin d'un grand mouvement du bras, Leah se leva et la força à se mettre debout à sa suite, souriant à April et Kelsey qui parurent intriguées de les voir quitter leur dortoir. La blonde prétexta un oubli quelconque dans leur salle commune avant de descendre l'escalier qui menait à ladite salle où ronronnait un feu en train de s'endormir. De rares élèves terminaient des devoirs de dernière minute pour le lendemain et ne prêtèrent aucune attention aux deux filles. Leah ensorcela un parchemin vierge posé sur une table pour le transformer en oiseau de papier qui fila vers le dortoir des garçons. Quelques minutes plus tard, Amir les rejoignit, pestant en fermant sa chemise froissée, signe qu'il avait dû être en pyjama et qu'il s'était changé en vitesse. Succinctement, Audrey lui expliqua la raison pour laquelle Leah avait cru bon de le déranger et il hocha la tête, approuvant la décision de leur amie. Ils n'avaient pas le droit de taire à leur directrice les propos des voix désincarnées, au risque de mettre en danger tout le château.

Les trois amis s'engagèrent dans le couloir en vérifiant avec attention les alentours après un dernier coup d'œil sur les élèves qui étaient plus intéressés par leurs parchemins que par leurs camarades en train de sortir. De temps en temps, des professeurs faisaient des rondes la nuit, en particulier au retour des beaux jours lorsque la chaleur acceptable des lieux attirait les élèves en-dehors de leurs dortoirs. L'hiver était nettement plus calme, rares étaient ceux qui prenaient la peine de s'aventurer dans le froid alors que les lits les gardaient tranquillement au chaud. Comme la prudence était de mise, ils mirent cependant de longues minutes à traverser leur étage avant de prendre les escaliers principaux, leurs pas résonnant malgré eux dans le calme presque inquiétant qui pesait sur Ilvermorny. Amir dut invoquer un lumos lorsqu'ils parvinrent à l'étage du bureau de la directrice, les chandeliers ayant terminé d'éclairer leur route, plongeant les interminables couloirs dans une obscurité qui n'était en rien rassurante. À une époque, ils auraient ri de cette peur qui les enserrait à chaque pas mais, à cause de ce qu'Audrey leur avait raconté, ils n'étaient plus en mesure de s'en moquer.

Espérant que leur directrice fût encore éveillée malgré l'heure tardive, la jeune Graves toqua à la porte, patientant avec une angoisse qui ne cessait de croître. Quelques jours plus tôt, elle se tenait là sans savoir qu'elle allait apprendre l'une des pires nouvelles de son existence, et elle y revenait pour en délivrer une qui n'était pas des plus joyeuses.

« Il faudra réessayer demain, proposa Audrey avec l'envie de faire demi-tour au plus vite.

— Sûrement pas, protesta Amir qui abaissa la clenche et eut la surprise de découvrir que la porte n'était pas fermée. Je ne pensais pas que la directrice manquait autant de sécurité ! »

Le faisceau de sa baguette éclaira le bureau, révélant les tapisseries aux paysages nocturnes et les quatre statues des maisons qui somnolaient sur leurs socles. La lumière se posa ensuite sur une silhouette affalée sur le bureau, corps sans vie qui gisait sur des parchemins teintés de sang. Un hurlement jaillit de la bouche de Leah, se répercuta sur les murs et vint saisit Audrey à la gorge. Contrairement à ce qu'ils avaient cru, le pire n'était pas sur le point de se produire, il s'était déjà réalisé sous la forme d'un meurtre. Malgré le dégoût que lui inspirait la vue du cadavre, la jeune Graves s'avança dans le rayon de lumière de la baguette d'Amir, projetant son ombre sur les murs. Elle identifia rapidement le corps, prise d'un doute soudain, ressentant un affreux pressentiment.

Ce n'était pas leur directrice qui avait perdu la vie mais Jonathan Tucker, le garçon qui tenait la bibliothèque du sous-sol et avec qui elle avait ri quelques heures plus tôt. Et à côté de lui, dessinées sur le bois du bureau, deux lettres majuscules, les initiales d'Audrey.