Chapitre 29 : La clé de la cage

Bonney poussa un énième soupir.

Lorsqu'elle avait accepté de gérer les équipages de Law et de Luffy durant leur absence, elle n'avait pas pensé que ce serait si compliqué. Une fois cette histoire terminée, elles ne se priveraient pas de faire comprendre à ses deux homologues capitaines qu'ils avaient engagés une bande de cinglés pour les suivre sur les mers. Elle qui se plaignait parfois de son équipage ressentait depuis peu un élan d'affection insoupçonné à son égard.

Les Pirates du Heart et les Chapeaux de Paille géraient leur inquiétude de façon très singulière : les premiers en étant particulièrement susceptibles et presque paranoïaques, surveillant Lyra jour et nuit dans l'espoir de la réception d'un message sensoriel, et les deuxièmes en ayant l'air de s'en ficher comme de leur première chaussette, répétant que Luffy et Law étaient bien assez forts pour s'en sortir face à Doflamingo même s'il était évident pour tous qu'ils cherchaient davantage à s'en convaincre qu'à rassurer les autres. Lorsque les deux équipages venaient à se croiser, inévitablement étant donné leur proximité, les cris et les noms d'oiseaux fusaient, leur permettant de se décharger les uns sur les autres.

Bonney les comprenait. Cela faisait deux semaines que Law et Luffy étaient aux mains de Doflamingo et ses sbires et ils n'avaient toujours aucune nouvelle du couple. Elle-même sentait l'inquiétude la gagner dès que ses pensées s'égaraient. Elle engloutissait alors des quantités de nourriture titanesque, ce qui faisait le bonheur des trois équipiers, alors durement sollicités. Elle était également sujette à plusieurs crises de contractions dues au stress qui mettaient tout le monde sur les nerfs, en particulier car la jeune femme refusait de rester tranquillement à se reposer.

Mais parmi toute cette tension, la jeune femme s'inquiétait surtout pour Lyra. Depuis le départ de ses parents, la petite avait investi leurs deux lieux préférés : la proue du Sunny et le nid-de-pie du Polar Tang, et scrutait l'horizon. Elle s'efforçait de rester aussi calme que possible afin de ressentir la moindre modulation dans les émotions de son père. Pourtant, elle s'agitait souvent alors qu'elle ressentait également des piques de sentiments venant de Luffy. Malgré la distance, leur lien mental se renforçait petit à petit et, à cet instant, c'était la dernière chose qu'elle souhaitait. Si les émotions de Luffy venaient interférer avec celles de Law et qu'elle ne parvenait pas à accomplir sa mission, elle s'en voudrait toute sa vie – pour autant qu'elle en ait une.

- Ça va ma chérie ? demanda la pirate à Lyra, assise près d'elle.

- J'ai peur de ne pas y réussir, murmura-t-elle sans détourner les yeux de l'océan.

- Qu'est-ce que tu perçois pour le moment ?

- De papa, de la douleur et de la colère, répondit-elle en baissant la tête. De la détermination aussi. De Luffy, de la colère, beaucoup de colère...

Bonney passa son bras autour d'elle et la serra doucement contre elle.

- Tu crois que ça va aller ? Qu'ils vont bientôt nous appeler ? reprit l'enfant en se blottissant contre elle tout en prenant bien soin de ne pas s'appuyer sur l'abdomen gonflé de sa gardienne.

- Ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour te revenir. Il faut être encore un peu patient.

- Je ne veux pas être patiente !

- Tu ne peux malheureusement pas accélérer les choses.

- J'aime pas être petite... Si j'étais plus grande...

- De nous tous, tu es la seule qui soit indispensable au plan de Law, la coupa gentiment Bonney. C'est déjà beaucoup, tu ne crois pas ?

Lyra ne répondit pas.

- C'est l'heure de manger, viens prendre des forces. On ne sait pas quand aura lieu notre prochain repas.

L'enfant esquissa un sourire.

- Tu sais que Sanji dit le même genre de choses ? Sauf que lui ne mange pas pour vingt personnes.

- Il n'est pas enceinte, se justifia Bonney, amusée.

Lyra haussa un sourcil septique, ayant pu constater depuis longtemps que la pirate n'avait pas volé son surnom, mais accepta de la suivre.

L'ensemble des équipages se réunissait dans le réfectoire du Rise of Roses, particulièrement grand et permettant de tous les rassembler sans qu'ils ne se marchent les uns sur les autres. Ces moments étaient toujours particulièrement bruyants et sujets aux disputes et éclats de voix. Toujours perdue dans ses émotions, ces moments étaient de véritables épreuves pour Lyra et il n'était pas rare qu'elle finisse par hurler sur ses voisins pour qu'ils baissent le volume de leurs cris et discussions. Cette fois-ci ne fit pas exception et, alors que le plat principal était dévoré de toute part, elle se leva brusquement.

- Taisez-vous ! hurla-t-elle.

Aussitôt, le silence se fit et tous les regards se tournèrent vers elle. Son ton n'était pas empli de reproches comme à son habitude. Il était tranchant. C'était un ordre. Debout, les mains, sur la table et les yeux dans le vide, elle semblait soudainement très concentrée.

- Désolée ma chérie... commença Ikkaku, penaude d'avoir participé au capharnaüm général.

- Papa me parle ! s'exclama Lyra en ayant un geste de recul alors que la pirate allait la toucher.

- Tout le monde dehors ! ordonna immédiatement Bonney alors qu'elle s'emparait d'un bloc de papier et d'un stylo qu'elle ne quittait jamais.

Il y a quelques secondes de branle-bas-le-combat alors que tous s'empressaient d'obéir. Il ne fallait aucune présence superflue pour laisser l'enfant se concentrer et être sûre de ce qu'elle ressentait et ils savaient que Bonney ne tolérerait pas la moindre entorse. Même Bepo, Zoro et les Marines avaient accepté de rester en arrière et de la laisser faire.

L'ensemble des trois équipages attendirent dans un silence pesant, derrière la porte, des nouvelles de leur petite protégée. Cela semblait durer des heures, mais personne ne sut combien de temps s'était réellement écoulé. Tous étaient trop concentrés sur le combat à venir, ses conséquences et surtout celles qui pourraient advenir s'ils ne faisaient pas les choses correctement.

Finalement, la porte finit par se rouvrir. Bonney en sortit, légèrement pâle, mais l'air résolu.

- Soyez prêts, nous partons.

- Tu n'es pas censée venir, rétorqua Nami, se souvenant bien des consignes de Law. Tu es enceinte.

- Vous allez avoir besoin de notre aide, rétorqua la pirate. Je resterais en retrait avec Lyra et quelques hommes, mais le reste de mon équipage vous suivra.

- C'est si catastrophique que ça ? demanda Usopp en s'empêchant de trembler.

Elle hocha gravement la tête.

- Tu suivras le plan, ordonna Smoker. La marine pâlira le manque d'hommes. Kobby a réussi à rallier un nouveau régiment à notre cause.

- Comment oses-tu me donner un ordre ?! gronda la pirate. Tu n'es rien ici.

- Je te parle comme je veux, pirate, répondit le marine sans se laisser démonter par son air furieux et celui plus prudent de Tashigi. Tu peux mourir si tu veux, mais après avoir accouché et laisser ton enfant en lieu sûr. Je ne te laisserais pas sacrifier sa vie.

Dans un cri de fureur, enragée à l'idée que le chasseur blanc l'accuse de n'avoir aucune considération à l'égard du petit être qui grandissait à l'intérieur de son ventre, la pirate s'élança pour le frapper violemment.

- Ça suffit, gronda Bepo en s'interposant au dernier moment, immobilisant sans violence la jeune femme en posant simplement ses mains sur son ventre.

Cela fonctionna étrangement. Les Chapeaux de Paille ne purent pas s'empêcher de penser que le minks avait déjà expérimenté cette tactique avec son capitaine. Il n'avait pas tremblé et, si aucun d'eux n'avait vu la Gloutonne combattre, il ne faisait aucun doute qu'il aurait pu être gravement blessé s'il avait raté son intervention.

- Nous suivons le plan du Capitaine, sans en dévier, déclara-t-il. L'aide de la Marine sera la bienvenue, mais tu ne t'approcheras pas. On fera ce qu'il faut pour que ça suffise.

- Vous ne savez pas ce qui vous attend...

Elle prit une bonne inspiration et commença à diffuser les nouvelles que Lyra avait reçues. Ils n'avaient pas de temps à perdre, Law et Luffy comptaient sur leur rapidité.

Qui savait dans quel état ils étaient.

Luffy attendait avec impatience que Law rouvre les yeux. Il n'avait plus beaucoup de temps avant qu'ils ne soient de nouveau séparés et il priait de tout cœur que cela n'arrive pas une fois de plus. Il avait combattu encore et encore, ce qui lui avait permis, à force de cadavres broyés, de pouvoir passer quelques heures en compagnie de Law. Si lui était exténué par ces combats constants et forcés, avec à peine quelques heures pour dormir ou avalé un morceau, ce n'était rien comparé à ce que vivait Law.

Au départ, il avait cru que Doflamingo l'avait plutôt épargné, mais il s'était vite rendu compte qu'il n'en était rien quand Law avait refusé catégoriquement qu'il le touche. Il avait eu un tel geste de recul quand il avait tendu la main vers lui qu'il avait compris que ce n'était pas parce qu'il ne voyait aucune blessure qu'il n'y en avait aucune. Ce mouvement avait été suivi par une quinte de toux qui lui avait fait cracher du sang. Au lieu de lui expliquer ce qui était arrivé, il avait préféré ce qu'il avait découvert. Luffy avait fait de même.

À leur seconde rencontre, il l'avait retrouvé couvert de bleu et beaucoup trop pâle. Une fois de plus, il n'avait rien pu savoir et ils n'avaient échangé que des informations.

La troisième fois, son état s'était encore empiré, et ainsi de suite.

Cette fois-ci, Law était revenu en sang. Luffy n'avait pas à voir son torse pour savoir ce qui était arrivé, les marques sanguinolentes qui imprégnaient le tissu étaient plus que parlantes. Doflamingo avait frappé quelque chose qui tenait énormément à cœur à Law, les tatouages qu'il portait en souvenir de Rossinante, le frère de l'ex-Grand-Corsaire, l'homme qui lui avait permis de s'échapper sur les mers en sacrifiant sa vie pour lui. Il n'avait pas osé voir, mais le spectacle ne devait pas être beau.

Mais, selon lui, sa douleur n'avait pas été inutile, car il avait réussi à glaner des informations cruciales. Il avait perdu brièvement connaissance et, revenant à lui, avait surpris une discussion entre Doflamingo et son subordonné morveux. À présent, il avait tous les éléments susceptibles de déterminer l'endroit où il se trouvait. Law ne tenta même pas de les expliquer à Luffy, sachant pertinemment qu'il ne pourrait comprendre. Seul un proche de Doflamingo, dont Law avait malheureusement longtemps fait partie, pouvait faire le lien,

Il avait donc rapidement fermé les yeux et s'était empressé de communiquer tout ce qu'il avait glané à sa fille. Mais cela faisait maintenant un bout de temps et Luffy commençait sérieusement à s'inquiéter pour la santé de Law dont le sang s'écoulait toujours abondamment.

- Law, parle-moi s'il te plaît, murmura-t-il.

- T'en fais pas pour moi, répondit Law en s'animant faiblement. Il n'aura pas ma peau aussi facilement.

- Il n'aura pas ta peau tout court.

- Les informations sont transmises, éluda Law. La suite ne nous appartient plus.

Luffy hocha lentement la tête.

- Tiens le coup jusqu'à ce que les renforts arrivent.

- J'ai besoin de me reposer, murmura Law en refermant les yeux. Ces tortures sont assez intenses...

- Je veille sur toi, répondit Luffy, impuissant, tout en sachant qu'il ne pouvait objectivement rien faire.

Il ne put d'ailleurs rien faire à part vociférer des insultes lorsque Trébol revient chercher Law. L'homme semblait prendre un malin plaisir à voir son ennemi dans cet état et cela mettait Luffy dans une rage folle. Il se raccrochait à l'idée que, bientôt, les siens seraient là. La vengeance qu'il réservait à Doflamingo et ses sbires seraient mille fois plus douloureuse que ce qu'il faisait subir à Law.

Lui aussi fut emmené dans l'arène où il combattait. Il avait déjà combattu des dizaines d'invidividus, morts pour la plupart, mais il semblait toujours en arriver d'autres. Les forces de Doflamingo étaient vraiment démesurées. Mais à présent, il ne pouvait plus se permettre de mettre toutes ses forces dans ses combats. Il était déjà épuisé physiquement et les véritables combats à venir lui demanderaient un maximum de force. Il allait devoir se ménager et ne pas utiliser ses meilleures techniques.

Finalement, ce fut cinq jours plus tard que quelque chose se produisit. Law venait tout juste d'être attachée dans la cellule qu'il partageait avec Luffy quand quelque chose attira l'attention du couple de pirates. Un éclat de soleil mouvant. Aussitôt, ils fermèrent les yeux. Quelques secondes plus la fenêtre explosa, répandant des morceaux de verre un peu partout, et Bepo et Zoro apparurent dans l'entrebâillement. Les deux seconds étaient venus en shark submerge afin de ne pas se faire repéré et de pouvoir procédé à la libération de leur capitaine respectif avant que le reste de leurs troupes n'accostent, distrayant momentanément les hommes de l'ancien Grand-Corsaire.

- Capitaine !

Law sentit son cœur se glacer en avisant la mine de son second qui se précipitait vers lui.

- Le Rise of Roses a été attaqué. Lyra a été enlevée !

S'il n'avait pas été entravé, Law aurait sans doute pulvérisé le mur qui le retenait.

- L'enfoiré ! gronda-t-il, ses yeux glacés jetant des éclairs. Et Bonney ?

Zoro trancha les chaînes de granit marin qui les retenaient. Law se mit péniblement debout avec l'aide de Bepo, visiblement très faible, et Luffy s'empressa de venir le soutenir.

- Plus de la moitié de son équipage est mort et l'autre est salement amoché. Bonney est gravement blessée. Ils font route vers nous, mais... il se peut qu'elle ne survive pas.

Law jeta un regard haineux à leur porte de sortie. Il brûlait l'angoisse pour sa fille, mais aussi pour son amie. Il devait choisir sa fille, il le savait, mais il ne pouvait pas laisser Bonney mourir à cause de lui. Elle n'avait rien à voir dans ce conflit. Mais son enfant, son cœur, passait avant tout, même ses états d'âme.

- Je m'occupe de Doflamingo, déclara Luffy qui avait perçu le dilemme qui le paralysait. Assure-toi que Bonney et son équipage survivent, et rejoins-nous. Elle a besoin de toi, ajouta-t-il, et elle a besoin de tes compétences de médecin. Elle aussi attend un bébé.

Il crocheta sa nuque et vint poser ses lèvres contre les siennes.

- Rafistole-les et viens nous rejoindre pour buter le dégénéré qui nous a pris notre fille.