Chapitre 36
Toute une vie passée à côtoyer le surnaturel sous toutes ses formes, même les plus homériques, n'avait pas tout montré aux Winchester qui avaient assisté au rituel de l'Oeil oudjat avec les yeux impressionnés de jeunes novices.
C'était d'un livre mystérieux, dont ils n'avaient jamais vu son pareil, que Thot avait exhumé un sortilège parmi la collection invraisemblable d'enchantements qui s'y trouvait consignée. S'en était alors suivie la démonstration de maîtrise la plus aboutie que Sam et Dean aient jamais vue, quand entre formules cabalistiques et manifestations de magie pure, le dieu ancien leur avait révélé où ils pourraient bel et bien trouver Chuck. Pas seulement en désignant un point sur une carte, comme ils l'auraient fait eux-mêmes. Ç'avait d'abord été la ville. Puis la rue. Le bâtiment ensuite. La pièce enfin. À un moment, même, ils auraient juré entendre battre son cœur.
Il avait fallu un moment aux deux frères pour intégrer l'information et se préparer à ce qu'ils allaient ou non décider d'en faire. Thot les avait laissés choisir en leur âme et conscience. Sans minimiser leurs chances de succès, ni les périls mortels qu'ils encouraient s'ils décidaient de se lancer dans la croisade. À peine les deux frères s'étaient-ils remis de la nouvelle concernant leur plus redoutable ennemi qu'ils avaient demandé à la divinité de leur indiquer l'endroit où débusquer Chaos, mais si Thot s'était de bonne grâce prêté à l'exercice de localisation, sa réponse varia cinq fois en moins de trente secondes. La raison en était simple : du fait de son intangibilité, le Primordial, comme il l'appelait, apparaissait et disparaissait dans le monde physique de façon spontanée et imprévisible, « frappant » au hasard en quête d'une piste à suivre jusqu'à ses proies. Sa façon de se déplacer d'un point à l'autre du globe induisait qu'il ne traquait aucun autre dieu pour l'instant, mais aussi qu'à moins de l'attirer en un lieu précis, toute tentative de l'enchaîner était rigoureusement impossible. Alors, Sam et Dean avaient réfléchi. Pesé le pour et le contre, jusqu'à s'accorder sur une décision déjà prise.
Et après s'être assurés d'avoir appris tout ce qu'ils pouvaient au sujet de leur nouvel ennemi, ils avaient fini par accepter le fusain, l'emportant avec eux droit vers leur prochaine destination : Sandy Springs, aux portes d'Atlanta, en Géorgie. Vers où ils rouleraient toute la nuit, pour se confronter à leur pire cauchemar et en finir le plus vite possible.
Le beau temps du jour avait fait place à la pluie, et c'était sous une intense averse que roulait l'Impala, ses essuie-glaces balayant activement le pare-brise qui ne cessait de crépiter sous le poids des gouttes qui s'y écrasaient par milliers. La carrosserie n'était pas en reste, et criblée par la pluie elle délivrait dans l'habitacle un martèlement sourd que les deux frères ne semblaient même pas entendre. Dean regardait droit devant lui, les mains crispées sur le volant, quant à Sam, il ne cessait d'observer le fusain entre ses doigts, après avoir longuement hésité à le toucher.
Souvenir encore frais de l'épouvantable brûlure qui avait consumé son bras.
-... n'importe quoi, crut-il entendre. On doit être devenus dingues.
Sam tourna la tête sur la gauche et vit son frère ruminer, maxillaires à l'ouvrage, l'air foncièrement énervé.
- Quoi ? demanda spontanément le cadet.
- Comment, quoi ? balança Dean, consterné. Ça... Tout ! On est vraiment en train de rouler pour retrouver Chuck, putain ? J'en reviens pas, c'est du délire.
L'avis était partagé, et parce que pas un seul mot utile ne lui vint, Sam resta muet. Ses yeux retombant bientôt sur le bâtonnet noir. Ni chaud, ni froid. Ni doux, ni particulièrement rugueux. Ce n'était rien d'autre qu'un banal fusain. Du moins, il y ressemblait furieusement.
- T'as quasi pas ouvert la bouche depuis qu'on est partis, houspilla Dean qui en eut assez de le voir loucher sur l'objet. T'as rien à dire ? Tout ce... Ce cirque, ça t'inspire que dalle ?
Sam le visa les lèvres closes et pincées, le sourcil soucieux.
- Je sais pas, Dean... Qu'est-ce que tu veux que j'en dise ?
Son aîné, défait, le regarda. Puis la route. Sam de nouveau. La route encore. Et Sam une troisième fois.
- Ce que t'en penses, ce serait bien !
Sam haussa les épaules.
- Par quoi tu veux que je commence ? fit-il comme à demi présent. La moitié de ce que nous a dit le... professeur Hansen, qui est en fait le dieu Thot, pose question. Sans parler de ce qu'il n'a pas dit. Quant à Chuck... la simple idée de me retrouver face à lui me donne envie de vomir. J'ai tout fait pour l'effacer de ma mémoire et voilà qu'on vole vers lui... littéralement. À combien est-ce que tu roules ?
Il se pencha vers le compteur de vitesse avant d'essuyer de la part de Dean un bref raclement de gorge.
- Si tu pouvais éviter de nous envoyer dans le décor... Vu tout ce qui tombe, la sortie de route est pas loin, au train où tu vas. Enfin, remarque... ça réglerait pas mal de nos soucis.
Il soupira et perdit à nouveau son regard dans le noir du fusain. Dean ralentit, et attentif à l'apparente affliction de son frère, lui dit d'une voix rassérénée :
- Désolé, Sam, tout ça me met à cran. Mais suivre à la lettre son plan... J'ai l'impression que c'est pas nous. Enfin, c'est un dieu, merde ! Combien de fois on a eu une bonne expérience avec ces empafés ?
- Qu'est-ce qui te chiffonne ? T'as peur qu'il nous la fasse à l'envers ?
- Et pas toi ? s'éleva Dean.
- Bien sûr que si, mais est-ce qu'on a une autre option ? Qu'il ait tout dit ou pas, je crois pas qu'il ait menti. Et il nous en a appris plus sur Chaos en dix minutes que tout ce qu'on a pu trouver par nous-mêmes.
- Tiens, oui, parlons-en : ça te semble pas bizarre qu'on tombe pile sur le bon gus, qui en plus de nous mettre au parfum nous file même la solution clés en mains ? Mais qui a pas pu nous dire un mot sur ce qui se trame au Paradis ?
- J'en sais rien, répondit-il en secouant la tête au bout d'une seconde. Si les Érotes sont à l'abri de Chaos là-haut... peut-être que ça empêche aussi qui que ce soit de voir ce qui s'y passe... Pour le reste, qu'est-ce que tu veux dire ? Qu'il nous a piégés ?
- Je parierais pas sur le fait qu'il n'est pas en train de nous entuber, c'est clair. Ton Bill Prax, là... tu le connais à quel point ?
- Hein ? tiqua Sam d'un ostensible haussement des sourcils. Oh, je t'en prie, il n'a rien à voir là-dedans, qu'est-ce que tu vas chercher ? Que lui, ou Cally, ou sa sœur... sont de mèche avec Thot ? Dans quel but ?
- J'en sais rien mais ça me plait pas, Sam. On a ramassé son gadget comme deux bons toutous qui chopent le journal et il en a pas fallu plus pour qu'on file rejoindre la pire enflure qu'on ait jamais affrontée. Je me demande vraiment s'il nous manque pas une case. Parce que même si ce machin que t'arrêtes pas de tripoter est aussi puissant qu'il le dit...
- Avec le sang de Chuck, rappela Sam d'un ton résigné.
- Avec le sien ou n'importe quoi d'autre, reprit Dean. C'est la même. T'as compris comment on va coincer Chaos, toi ? Nan parce que moi, ce que j'ai retenu, c'est qu'il tient pas trop en place, donc pour l'enchaîner ça va être coton, non ?
- Écoute, fit son cadet d'un soupir fatigué. Je sais, c'est vrai, mais essayons d'avancer un pas à la fois, pour commencer, tu crois pas ?
Dean soupira à son tour, avant d'abonder après une seconde :
- Si. Un pas à la fois, t'as raison. Il faut bien qu'on agisse, toute façon, on peut pas rester là à espérer qu'au bout du compte, il sera à court de carburant avant le décollage.
- Bien d'accord avec toi. Occupons-nous déjà de Chuck... on verra la suite après.
L'appréhension dans sa voix s'était faite particulièrement sentir et, à sa manière, Dean essaya de le réconforter.
- J'sais pas, je... On n'aura qu'à rappeler Cass, après tout, qu'est-ce qu'on risque ? Ça coûte rien d'essayer...
Sam opposa d'abord un silence poli, puis objecta :
- Il ne faut pas qu'on en attende trop quand même... J'ai pas du tout l'impression qu'il ait l'intention de nous associer à ce qui se prépare là-haut.
Le nouveau soupir, découragé, que Dean tâcha de contenir, prouva qu'il avait le même ressenti. Sur la retenue, d'un ton presque honteux, il dit alors :
- Tu sais ce qui est le pire, là-dedans ? C'est qu'au final, c'est Chuck lui-même, qui aurait pu nous donner toutes les infos qu'on cherche.
- Ouais, souffla-t-il d'une voix désabusée en essayant d'apercevoir le ciel nocturne à travers la vitre embuée et balayée par la pluie. Je t'avoue que l'idée m'a traversé l'esprit. Mais...
- Je sais, lui épargna son aîné. Le revoir, lui parler... c'était bien la dernière chose qu'on était prêts à faire.
- Et pourtant, on y est, poursuivit Sam avec fatalité. Même si y'a peu de chance qu'il puisse nous dire quoi que ce soit, maintenant.
- Ce qui me va parfaitement, décocha Dean en repensant aux informations de Thot quant au grand-père de Jack, qu'ils avaient vérifiées tout de suite après les avoir obtenues. On a juste besoin de lui sucer le sang. Pas autre chose.
Ils s'en tinrent là pendant un long moment, pensifs, réservés. A chaque kilomètre avalé, Sam et Dean avaient l'impression d'aller dans le sens du temps autant qu'à rebours, et sans le dire, chacun priait pour que ces sinistres retrouvailles qui les sclérosaient, soient les plus brèves possibles.
- Désolé de n'avoir pas de meilleurs nouvelles, messieurs, regretta le médecin.
Les Winchester étaient plantés comme des piquets, l'air égaré, dans la chambre 7 du service de réanimation du Northside Hospital. Le bip métronomique du respirateur, dont le tube qui plongeait dans la gorge de Chuck était le seul lien qui lui restait avec sa piètre vie, résonnait aux tympans des deux frères, presque paralysés près de la porte de la petite chambre à l'intérieur de laquelle ils n'avaient pas encore trouvé la force d'avancer.
- L'infirmière m'a indiqué que vous êtes les neveux de ce pauvre homme ? reprit le jeune interne, debout à leurs côtés.
La réponse fut longue à venir. Ni Sam, ni Dean n'eut l'air de la comprendre, ou de se sentir concerné. Le prétexte qu'ils avaient fourni en arrivant, à peine après le lever du soleil, parut tout à fait oublié, jusqu'à ce que l'aîné de la fratrie, froid et mécanique, exprimât sans quitter le lit médicalisé des yeux :
- Ouais. Par alliance.
Le docteur, dont ils n'avaient retenu que la blouse blanche, reprit bientôt :
- Le nom de votre oncle est... Chuck Shurley ? C'est bien cela ?
Sam se força à se ressaisir, et confirma sans toutefois pouvoir quitter des yeux les bras rachitiques et abîmés qui reposaient tendus par-dessus les draps :
- Oui, c'est... C'est ça.
Il avait la gorge nouée, sans savoir pourquoi.
- C'est bien que vous ayez fini par le retrouver, fit le médecin. À son arrivée ici, il y a plus de dix jours, il n'avait aucun papier d'identité et n'a jamais repris conscience. Comme je vous le disais, son état est... très préoccupant. Je serai honnête avec vous : il y a peu de chances qu'il sorte du coma.
Ainsi devait donc s'achever l'existence intemporelle de Dieu lui-même ? Réduit à un tas de chair inerte, fragile et malade, raccordé à quelques machines seules encore capables de le rattacher à un semblant de vie ? L'ironie et la cruauté d'un tel destin frappèrent les deux frères bien davantage qu'ils l'avaient cru lorsque, Thot leur ayant fourni la localisation de Chuck, ils s'étaient rapidement aperçus qu'il s'agissait d'un hôpital qu'ils avaient aussitôt contacté. Leur ennemi mortel, celui qu'ils avaient longtemps pris pour un simple prophète et écrivain raté, était allongé devant eux, plus mort que vivant, presque complètement dissimulé sous les tubes et les pansements. Incapable de bouger, de parler, ni même de respirer par lui-même. Sans en comprendre véritablement les raisons, et malgré toutes les souffrances qu'ils lui devaient, Sam et Dean se sentirent profondément ébranlés.
- On sait ce qui s'est passé ? s'enquit le cadet, fermé comme à des funérailles.
- Une agression, manifestement, relata l'interne. Il a été sévèrement battu. Le témoin qui a alerté les secours a parlé d'une bagarre avec deux autres sans-abris. On n'en sait pas plus sur les circonstances du drame, mais ses blessures sont très graves. En particulier le trauma crânien.
Dean, sombre et mutique, fixait Chuck sans un battement de cil, cherchant à deviner son visage derrière le masque de plastique et de bandages. Il aperçut un bout de sa barbe hirsute. Le gonflement d'une paupière. Une pommette marquée, ainsi qu'une oreille. Le peu qu'il vit de lui suffit au chasseur pour l'identifier formellement, il n'y avait pas le moindre doute. Le sort de Thot avait fonctionné à la perfection. Sans faire varier son expression ni sa posture d'un iota, il dit après un moment :
- L'infirmière a parlé de papiers à remplir. Des renseignements, sur l'assurance.
- Oui, acta le médecin. Maintenant que le patient est identifié, il y a quelques documents à compléter.
- Ça vous ennuierait de nous les apporter ? reprit Dean. Autant que tout soit en règle le plus vite possible.
- Je vous les fais porter, déclara l'interne. Je vous laisse un moment avec votre oncle, je reviendrai pour répondre à toutes vos questions.
Il adressa aux deux frères un sourire compatissant, puis sortit. Sam et Dean restèrent seuls avec Chuck, et demeurèrent aussi immobiles que silencieux durant plus de deux minutes.
- Si je m'étais attendu à ça, finit par murmurer Sam d'une voix éraillée. Dieu, mourant sur un lit d'hôpital...
- Chienne de vie, hein ? prononça son frère, la mine grave. Un bel exemple de karma.
- Il a dû drôlement en baver, pendant tous ces mois... Regarde-le, c'est... une loque.
Dean fit une sorte de grimace, une moue mauvaise, le coin des lèvres roide et tombant. Il eut un reniflement sec et tenta de ne pas s'imaginer dans quelles circonstances l'être le plus omnipotent de tous les univers avait vécu, confronté à la pathétique existence du mortel invisible qu'il était devenu. Il lui parut clair à lui aussi, en tout cas, que l'agression dont Chuck avait été victime ne pouvait expliquer à elle seule son délabrement physique.
- On n'est pas là pour s'apitoyer sur son sort, déclara alors Dean, y'a pas à pleurer pour lui. Faisons ce qu'on a à faire et dégageons d'ici.
Il sortit de sa poche une seringue et un long élastique en caoutchouc brun. À la vue du matériel, Sam s'anima et vérifia que la porte était bien fermée. Il emboîta alors le pas de son aîné et tous deux avancèrent vers le côté du lit qui leur permettait de tourner le dos à l'entrée.
Arrivés au chevet de Chuck, ils prirent pleinement conscience de son état misérable. Ils purent à peine croire que ce corps meurtri ait été celui du Créateur, tant il avait l'air d'un vagabond malnutri. Si près de lui, l'odeur d'antiseptique était plus forte et le bruit permanent des machines plus irritant. Les Winchester virent alors revenir à leur mémoire, une fois de plus, tout ce qu'ils avaient vécu à son contact et qu'ils laissèrent définitivement au passé. Sam, perturbé, se demanda même pourquoi il avait continué d'endurer cette vie dans une telle déchéance, surtout après avoir exigé d'eux qu'ils le tuent, lorsque grâce à Jack, ils l'avaient vaincu. S'était-il désespérément accroché à l'idée de récupérer son aura un jour ? Ou bien avait-il été trop lâche pour en finir avec l'existence ? Une question dont ils n'auraient sans doute jamais la réponse.
- Ok, fini, jeta Dean en s'empressant de ranger la seringue dans sa poche. On choure un peu d'héparine et on se tire.
Sam, qui ne s'était même pas rendu compte que la ponction avait été effectuée, vit son frère retourner d'un pas leste vers la porte de la chambre où il le suivit à la hâte. Et il se demanda soudain s'ils avaient bien agi. Mais, avant de sortir, il ne put se retenir de poser sur Chuck un long regard muet, comme un adieu entre mépris et empathie, symbole d'une page qui, à jamais, se tournait.
Le premier motel qu'ils trouvèrent fit l'affaire. Désireux de mettre une bonne distance entre eux et l'hôpital, les deux hommes ne prêtèrent même pas un regard à la ribambelle d'hôtels cossus qui pullulaient dans les environs très urbanisés. Ils n'en eurent d'ailleurs aucune envie. Comme par évidence, sans avoir besoin d'en discuter, ils prirent aussitôt la route du retour mais la fatigue des événements et d'une nuit blanche à rouler eut tôt fait de venir à bout de leur résistance. Ils repérèrent un établissement d'aspect honnête, alors qu'ils laissèrent derrière eux celui qui, toute leur vie, les avait utilisés pour son bon plaisir, et y prirent la première chambre venue. Soucieux de se poser rien qu'un instant, pour souffler. Et laisser enfin redescendre la pression.
Sam ouvrit la porte de la chambre et alla poser son sac sur le lit le plus éloigné, près de la fenêtre aux rideaux clairs, tandis que son frère jeta sa veste sur l'autre couchage, disposé en parallèle. Entre les deux, un chevet noir, en face un téléviseur sur un buffet assorti, et au fond, une porte vers les sanitaires. C'était à peu près tout, hormis un placard intégré dans l'un des murs au papier peint à chevrons gris et blancs. Neutre, voire austère, mais propre et bien tenu, ce qui était l'essentiel.
- Aaaah..., grogna Dean, assis au pied de son lit d'emprunt, une fois qu'il eut retiré ses chaussures. Ça fait du bien de faire une pause une minute.
Voyant que Sam ne répondait pas, il se retourna vers lui. Il le vit debout devant la fenêtre dont il avait entrebâillé le vantail, dos tourné, à regarder dehors, sans bouger.
- Qu'est-ce que tu mates sur le parking ? T'as repéré des nanas qui font le tapin ?
Sa boutade, lancée sur un ton poussif et sans joie dans l'unique but d'essayer de ramener son frère à lui, se heurta à un mur d'indifférence. Inquiet pour Sam qu'il sentait toujours affecté par les instants qu'ils venaient de vivre, il voulut trouver la façon de l'aider à passer outre mais le puîné l'en dispensa en interrogeant soudain :
- Il faut qu'on discute de la prochaine étape. T'as une idée ?
Sa voix éteinte fit mal à Dean qui s'en voulut d'avoir poussé pour suivre la piste sur laquelle les chasseurs les avait lancés.
- Est-ce qu'on peut... en parler dans une heure ou deux ? requit l'aîné en se levant. On prend une douche, on dort un peu, et...
Le regard lourd que Sam porta vers lui le découragea de finir tant son cadet sembla incapable de songer à autre chose, même temporairement.
- J'ai besoin de savoir ce qu'on décide, insista celui-ci presque sur un ton d'excuse. Tout ce qu'on a fait depuis hier n'aura servi à rien si on ne trouve pas comment aller au bout. On ne sait même pas si ça a vraiment une chance de fonctionner, on...
Infiniment las, il soupira, comme s'il n'eut soudain plus la force de poursuivre. Dean changea d'approche, et alla le rejoindre devant les vitres.
- Ecoute, on va trouver, ok ? assura-t-il la voix et le regard empreints de douceur. On... On va sonner Cass et lui faire cracher le morceau, surtout qu'on a des arguments, si la babiole fonctionne.
- Le fusain de Thot ? Trempé dans le sang de Chuck, tu veux dire ? J'ai repensé à ce qu'il a dit, sur le fait que les anges ne voudraient pas profaner le corps de celui qui les a créés. Peut-être que c'est exagéré, surtout que la plupart des anges viennent de Jack, maintenant, mais... est-ce qu'on a vraiment intérêt à mettre Cass au courant de ce qu'on vient de faire ?
Dean eut un sursaut de paupières, ses yeux vacillants accrochés à ceux de Sam. La remarque de son frère le troubla plus qu'il ne l'aurait souhaité, et ce fut la voix marquée par une crainte obscure qu'il supposa, dans le doute :
- Cass a... une relation complexe avec Chuck, mais au fond il est de notre côté...
- Je ne dis pas le contraire, défendit Sam sans volonté d'opposition, mais il n'a clairement pas envie qu'on vienne mettre notre grain de sel. Peu importe à quel point ça part d'une bonne intention. Et je suis pas sûr qu'il voie d'un très bon œil ce qu'on a fait.
Accusant le coup d'un regard lucide, Dean hocha imperceptiblement la tête avant de prononcer doucement :
- Tu regrettes ? Tu penses qu'on a eu tort ?
- Je sais pas, répondit Sam d'un haussement d'épaules dépité. Peut-être qu'on s'est trop précipités, ou peut-être pas... Ou peut-être que j'aurais dû retenter le coup avec Rowena. Je peux encore.
Droit mais frêle, le regard de Sam à Dean questionna celui-ci sur sa capacité à ne pas s'opposer à ce recours. La réticence manifeste de l'aîné de la fratrie fut visible bien avant qu'il ait à l'exprimer verbalement.
- Je sais que tu détestes cette idée, reprit Sam, mais...
- Je détestes surtout que tu aies choisi d'y aller dans mon dos, sans me laisser protéger tes arrières, coupa Dean avec franchise mais sans rancoeur. S'il t'étais arrivé quelque chose...
Il secoua la tête en baissant les yeux, préférant ne pas y songer. Sam hocha la sienne d'une façon qui parut vouloir donner raison à son frère, à qui il dit en retour :
- J'ai pas réfléchi, je me suis précipité parce que j'étais sonné par ce que tu m'as dit sur Chaos et Chuck, en pensant qu'aller voir Rowena directement était le chemin le plus court. Mais il y a d'autres rituels pour éviter de retourner physiquement là-bas.
Sam eut un instant le sentiment que Dean était prêt à tenter le coup. Il parut en effet hésiter, partagé entre la répulsion et la crainte de sottement perdre une chance d'aller au bout de leur entreprise, mais le doute était grand.
- Qu'est-ce qui te dit que l'Enfer a la réponse à nos questions ? posa-t-il en peinant à croire que la solution viendrait des funestes tréfonds du monde. Ça commence à faire long, pour une remontée d'infos, tu penses pas ?
Sam serra les lèvres et haussa les sourcils.
- Si, admit-il. Sûrement. De toute façon, quel que soit le rituel, on n'a pas les composants dans le coffre.
Dean le vit baisser les yeux et grimaça de frustration face à son impuissance à le soulager de son affliction. Sam leva alors un regard miné et lui demanda faiblement :
- Dean... Tu crois qu'on a bien agi ?
L'aîné décrypta la question dans les yeux troubles de son cadet, aussi bien que s'il la lui avait écrite au feutre noir. Et la voir surgir ainsi, si évidente même à bas bruit, ne fit que rendre plus tangible l'écho de sa conscience. Il se rapprocha alors aussi près qu'il put de Sam, planta les yeux dans les siens, et en lui prenant le visage dans les mains, le supplia :
- Ne te torture pas avec ça... À quoi ça va servir ? On ne lui doit rien à part avoir souffert inutilement pour son bon plaisir, ce qui lui est arrivé on n'en est pas responsables. Et même si on avait voulu essayer, t'as entendu le doc comme moi. Qu'est-ce qu'on aurait pu faire ?
La chaleur des mains de son frère sur ses joues le réconforta plus que ses mots, et Sam se flagella intérieurement d'éprouver ces scrupules d'avoir abandonné Chuck à son triste sort, même si tout leur en donnait le droit, à Dean et lui. En réponse à ce dernier, il supposa malgré tout :
- On aurait pu faire preuve de miséricorde... Quoi qu'il ait fait, il est humain, maintenant...
- Et alors quoi, tu voulais abréger ses souffrances ? traduisit le premier-né d'un regard intense. L'abattre comme un animal blessé ? Tu viens de le dire, il est humain, maintenant. Ce n'est plus à nous de décider s'il doit vivre ou mourir. Que les anges s'en occupent, si c'est vrai que Dieu le Père est toujours sacré, pour eux.
Sam, couchant sa main droite sur celle de Dean à sa joue, finit par hocher la tête.
- Ok ? vérifia celui-ci d'une voix soucieuse. Oublie-le. On en a fini avec lui, on en est libérés. Laisse-le face à son destin, comme nous tous.
Sam opina du chef à nouveau. Et, collant son front à celui de Dean en fermant les yeux, il inspira longuement avant de l'enlacer vivement, les poings serrés dans son dos et le menton planté sur son épaule. Il sentait bon. Sa peau exhalait cette délicate odeur de vanille que Sam avait pris plaisir à découvrir et à si longuement respirer au cours de leurs ébats, et ce matin, entre leur nuit sur la route et les émotions qui les assaillaient depuis hier, elle était plus forte encore. Dean, sans rien en dire, ne fut guère pressé de rompre l'étreinte, lui non plus. La solidité du corps de son frère, son envergure, ses cheveux qui lui ombrageaient le visage, lui faisaient comme un manteau, si agréable et si apaisant que son cœur se mit à battre moins vite. Mais plus fort, aussi. Un frisson le parcourut, tandis qu'il raffermit la pression de ses bras autour des vastes épaules de Sam. Il ressentit tout à coup cet émoi qui l'avait déjà visité de façon fugace les jours passés, tandis qu'ils s'unissaient au comble de l'intimité et du plaisir ; ce débordement des sentiments chaque fois plus affirmé, plus précis, et qui résonna ici, maintenant, au tréfonds de chaque parcelle de son être, comme la criante clameur de l'amour et du désir ne faisant qu'un. Il serra fort son frère contre lui, chérissant cet instant qu'il aurait voulu figer dans le temps car au milieu du tumulte, des questions sans réponse et des doutes, ce qu'il éprouvait pour Sam ne lui avait jamais paru si clair.
- Bon, dit-il enfin d'une voix qu'il sentit chargée d'émotion, tapotant le dos de son cadet qui se détacha lentement de lui. Je vais aller chercher à bouffer, j'ai les crocs, pas toi ? Je te prends une tomate, ou deux ?
Sam sourit à la boutade, mais ne répondit rien. Ses yeux verts, ses magnifiques yeux, songea Dean, fixaient celui-ci avec une tendresse d'une profondeur si grande qu'il eut bientôt l'impression de ne plus sentir la pression du sol sous ses pieds. Ses propres yeux s'arrondirent, prisonniers du regard de son cadet qui, d'une voix suave, à peine murmurée, s'aventura à demander soudain :
- T'es sûr d'avoir envie de manger maintenant ?
Dean marqua un temps d'arrêt puis eut un haussement de sourcils offusqué dont la fausseté fut aussitôt trahie par son début de sourire.
- Pourquoi ? demanda-t-il sur un ton de défi. T'as quelque chose d'autre en vue ?
Loin de se démonter, Sam persista et, de la pointe du nez, alla frôler celle de son frère en précisant :
- J'aurais bien essayé le lit, là... Il est bien assez grand pour deux...
Dean eut bien des difficultés à ne pas étaler le trouble agréable que la proposition de Sam suscita. Il tâcha pourtant de conserver un masque d'impassibilité, pour la forme, avant de concéder à mi-voix :
- Je sais pas, je... Je peux attendre cinq minutes...
Le sourire de Sam gagna en vigueur autant qu'en chaleur, et d'un regard plein de promesses il avertit :
- Je crois que je vais te demander un peu plus de cinq minutes.
Les lèvres de Dean affichèrent son plaisir alors que ses prunelles s'illuminèrent d'un éclat de gourmandise qui fit chavirer le coeur de Sam. Ce dernier sentit alors une onde de volupté lui soulever les tripes et sans coup de semonce, il poussa ses lèvres jusqu'à celles de son frère pour l'embrasser avec fougue. Dean agrippa les épaules de Sam. Accrut la force de leur baiser avec toute la passion dont il fut capable. Puis il l'entraîna dans sa lourde chute au milieu du matelas, indifférents l'un et l'autre au craquement inquiétant qui émana du lit lorsqu'ils y tombèrent de tout leur poids.
Enthousiaste, impétueux et même vorace, Sam l'avait été à plus d'une reprise, mais de la façon dont, à cet instant, il exprima son désir, peut-être jamais. Quel démon charnel avait soudain pris possession de lui ? Dean, qui l'avait vu si abattu quelques minutes plus tôt, se posa sérieusement la question quand l'ardeur de son frère l'obligea à se soumettre. Très vite, leur baiser ne suffit plus au cadet qui se mit à lui mordiller les lèvres, lui lécher le menton, lui suçoter les lobs, et les appels à la mesure de Dean, nonobstant en extase, restèrent lettre morte. Couché sur lui, Sam, haletant d'excitation, s'en prit bientôt à son cou, qu'il laboura de la langue. Puis, sans cesser, il souleva brutalement le maillot de son frère pour mettre son torse à nu et y passer lascivement une main enfiévrée avant d'en goûter l'épice, sa langue étalant de longues et larges traînées luisantes en travers des pectoraux de Dean pour ensuite en affoler les pointes avec opiniâtreté. L'aîné des Winchester n'eut que soupirs et complaisance à protester ; les poils de ses bras se hérissèrent, sa respiration se bloqua comme dans un bain d'eau glacée, et confronté à l'appétit croissant de Sam dont l'habileté le ravit, il fut pris d'une érection si prompte et si vive qu'il en eut mal.
- S...Sam, gémit il en essayant d'ouvrir sa braguette. Attends, steuplait, je...
Le puîné ne releva la tête, les joues rouges, que pour le voir batailler avec sa ceinture qui choisissait bien mal son moment pour faire de la résistance. Sam, émoustillé, prit alors toute la mesure de la bosse qui enflait le pantalon de son frère, et il n'hésita pas une seconde à lui prêter main forte pour délivrer la bête.
- Aaaah..., soupira Dean, soulagé quand son pénis put se dresser de toute sa hauteur à l'air libre, tel un obélisque de chair et de sang. C'est bien mieux...
Il eut un rictus de fierté, yeux mi-clos, en contemplant son membre viril au faîte de sa vigueur qui s'exposait juste sous les yeux de Sam. Celui-ci, manifestement fasciné par ce qu'il voyait, termina de dégrafer les boutons du jean pour en ouvrir largement les pans et, d'une main délicate, empoigna le phallus droit comme un « I » qu'il caressa lentement. Il put sentir sous ses doigts à quel point, doux comme la soie, il était dur et chaud. Et sentit monter à ses narines un parfum capiteux, entre poivre et cannelle, qui lui mit aussitôt l'eau à la bouche.
- Je vais te sucer la bite, vendit-il à son frère d'une voix sirupeuse en se mordant la lèvre. Tu veux ?
Le souffle court et la bouche à demi-ouverte, Dean aurait dit oui à n'importe quoi. Heureux comme un roi, il sonda le tréfonds de l'âme de Sam d'un regard à la fois aimant et complice, et le vit ainsi se pencher sur son bas-ventre pour déposer un long baiser au sommet de son gland.
Le contact des lèvres douces et chaudes de son frère au bout de son sexe déclencha une telle contracture de son périnée que ses testicules remontèrent en paraissant bondir entre ses jambes.
- Hey, sourit le cadet en voyant les deux glorieuses gonades exhiber leur toute nouvelle nudité sous la hampe dure comme le bois. Je les avais presque oubliées, celles-là.
Et, friand de savourer à nouveau le lissé de sa peau, Sam ramassa les bourses de son aîné qu'il soupesa crânement, louant leur volume autant que leur fermeté qui lui donnèrent l'impression de palper deux abricots gorgés de soleil. Alors il plongea entre les cuisses de Dean qui retint son souffle, et qui n'eut qu'à profiter du plaisir que lui donna son frère quand, après les avoir copieusement et vicieusement léchés, il lui goba les testicules l'un après l'autre pour longuement les faire fondre dans sa bouche.
- C'que c'est bon, putain..., gémit Dean en lui caressant la tête. Où est-ce que t'as appris à sucer comme ça, Sammy...
- J'adore ça, grogna-t-il en recrachant les parties trempées de son ainé tout en posant sur son phallus, qu'il n'avait pas lâché, un regard luisant d'avidité. Ta queue me rend dingue, putain... Elle sent tellement fort...
Dans un râle surexcité, il écrasa le nez et la langue contre le barreau de chair. La sueur avait dû acidifier cette partie du corps de Dean car le goût et le parfum en étaient bien plus prononcés qu'à l'ordinaire, ce qui affola littéralement les sens de Sam. Il raffermit sa prise autour du pénis aux abois, et tout en empoignant les bourses de son frère de sa main libre, lui arrachant un cri sec, il l'engloutit jusqu'à la gorge, aspirant la verge raide avec une rage consommée. Dean se redressa, gonflant ses abdominaux en décollant son dos du matelas et c'est en prenant la tête de Sam entre ses mains que, subjugué, il le contempla l'aspirer tout entier, son sexe plongé dans un paradis de douceur qui fit bondir son cœur.
- Je vais jouir, Sammy ! s'écria-t-il d'une voix éperdu. Oh putain, je viens !
Il perçut alors une fraîcheur déplaisante sur toute la longueur de son sexe que Sam laissa glisser hors de lui et croisa une nouvelle fois ses yeux qui l'achevèrent autant que le mouvement de va-et-vient autour de son pénis.
- Crache, vas-y, somma le cadet avec une insoutenable insolence.
Sam tira la langue sous le gland de Dean devenu violet, mais c'était sous-estimer le niveau d'excitation infernal de son aîné qui éjacula si violemment que le sperme lui gicla jusque dans les cheveux. Devant l'explosion, une stupeur conjointe saisit les deux frères l'espace d'un instant, mais le puîné, malgré la balafre blanche qui lui barrait le front jusqu'à la racine du nez, n'eut guère le temps de se retourner. Déjà, une seconde bordée, tout aussi puissante que la première, gicla hors du sexe de Dean mais, cette fois, Sam eut juste le temps de la diriger là où il voulut qu'elle allât, et un goût âcre et salé lui envahit aussitôt la bouche. Il le trouva délicieux. Alors, sidéré, Dean le vit l'avaler de nouveau, tout entier, et le plaisir qui le foudroya en sentant son gland heurter le fond de la gorge de Sam, où il continua de déverser sa semence, fut presque insoutenable. Dans un cri rauque il se cabra, se cambra, chacun de ses muscles comme traversé par un courant électrique, et s'il vécut là l'une des plus intenses jouissances de sa vie, il offrit à son frère, à travers son corps et sans bien le mesurer, son plus doux refuge face aux pensées sombres qu'il ressassait.
