Lapin de réconfort !

Bonne lecture !


Le travail de Link dans le verger avait été couronné de succès lorsqu'au printemps, tous les arbres avaient portés les délicates fleurs blanches, promesses d'autant de fruits si les abeilles faisaient bien leur boulot.

Lavio appréciait s'installer au soleil pour l'observer prendre soin des pommiers, ayant l'impression de le redécouvrir à travers ses gestes doux et attentifs, son regard préoccupé et les caresses sur les troncs blanchis à la recherche de nouvelles crevasses ou de parasites. Il avait vu bien des facettes de sa personne, mais celle-ci était encore une surprise. Ce n'était pas le héros, le vainqueur de Ganon ou Yuga, ce n'était pas le prince d'Hyrule. C'était « juste » Link, villageois de Cocorico, propriétaire d'une petite ferme et producteur de pommes.

Que c'était étrange de le voir aussi « normal » que n'importe qui d'autre. De retrouver ses habits tâchés de boue et non de sang, que les éventuelles coupures proviennent des outils et pas de combat, que sa fatigue était due, non d'une quête harassante, mais suite à l'entretien des extérieurs.

Mais le plus fascinant - enfin, le deuxième plus fascinant. Le premier était quand il retirait sa chemise pour une raison ou pour une autre - était le comportement des animaux en son encontre.

Le vol stationnaire des abeilles autour de lui était dû au badge des abeilles, comme il le lui avait dit. Elles voletaient autour de lui, comme curieuses de ses activités et l'espionnant par-dessus son épaule.

Shiro n'était pas le seul oiseau à venir tenter de grapiller du grain ou à se délecter des pommes oubliées pendant l'hiver, repoussés par la présence de l'épouvantail fiché au milieu de leur potager.

Parfois, des cocottes s'égaraient hors de leurs enclos et venaient picorer dans la cour, leurs gloussements mettant mal à l'aise le pauvre héros qui faisait tout ce qui lui était possible pour les éviter, quitte à se mettre en danger ou se tourner au ridicule.

Quand les températures étaient plus chaudes ou qu'il était satisfait du travail déjà accompli, Link rangeait ses outils et allait s'asseoir à côté de son locataire qui lui tendait alors un verre d'eau dont il s'emparait vivement pour le vider avec un soupir de satisfaction. Après, il posait sa tête sur son épaule, souriant et fermant les yeux.

Ils restaient ainsi tous les deux, le dos appuyé contre le mur de la fermette, baignés dans les rayons doux du soleil, appréciant le calme des environs et la présence de l'autre.

Quand ils rouvraient les yeux, il n'était pas rare qu'ils découvrent la présence de quantité d'autres animaux, provenant des bois tout proche, absolument pas inquiétés par leur réveil ou leur mouvement, restant là, poursuivant leur petit manège.

La première fois, Lavio s'était figé, terrifié, avant d'être rassuré par Link qui lui tint la main et la caressa. Il lui expliqua plus tard que c'était assez commun. Il avait grandi avec ces biches et ces lapins prenant leurs aises sur les terres de son oncle, profitant de la proximité de la forêt et de la tranquillité du coin, pensant sûrement que ce n'était qu'une extension des sous-bois.

Il avait appris à s'y habituer, à ne plus en être surpris et à les laisser s'approcher de lui pour le renifler, à la recherche de nourriture, lui tirant des rires causées par les chatouilles provoquées par les museaux fouissant sous ses vêtements. Parfois il apportait avec lui des friandises, des morceaux de fruits ou de légumes, mais il n'y pensait pas toujours.

Quand il observait Link du coin de l'œil, il pouvait le trouver le contempler avec cet air doux et ce petit sourire qui lui donnait l'impression que son cœur doublait ses battements alors que ses joues le brûlaient et qu'il détournait le regard, tentant de se concentrer sur les petits voleurs à fourrures.

Parmi tous ces habitants de la forêt, il remarqua aussi que si lui était entouré d'un petit groupe éclectique, son fiancé avait droit à une véritable cour de lapins et de lièvres, ce qui le faisait invariablement éternuer pendant les heures qui suivaient.

Les premières fois, Link lui avait proposé qu'il ne les câline plus, mais il était hors de question de lui arracher ce plaisir, alors il refusa et se contenta de lui demander de se changer avant de rentrer. D'une certaine manière, c'était lier l'utile à l'agréable.

Ces petits moments étaient des souvenirs qu'il appréciait se repasser en boucle quand son moral baissait légèrement. Mais pas seulement…


Le sommeil de Lavio était loin d'être paisible. Il s'était amélioré grâce à la sécurité et au confort que lui apportait la maison et son lit, mais il restait bien des habitudes qui continuaient de le hanter.

Lors de ses épisodes d'insomnie, Link pouvait l'entendre s'agiter depuis l'extérieur de sa chambre, quand ce n'était pas les cauchemars qui le tiraient de son assoupissement.

Avoir passé de nombreuses années sur le qui-vive, à ne dormir que d'un œil, à ne jamais pouvoir se détendre correctement, ça avait laissé des traces sur son rythme de repos et il était rare qu'il parvienne à enchaîner sept heures de sommeil d'affilé, ouvrant les yeux de temps à autre.

Cette nuit ne faisait pas exception, de ce que le héros pouvait en juger. En effet, des plaintes commençaient déjà à s'élever. Elles seraient à peine audible à travers le mur pour un hylien moyen, mais il n'en était plus un depuis sa première quête.

Il était dit qu'à une époque, leurs longues oreilles pointues servaient à percevoir la voix des dieux mais c'était une capacité égarée avec le temps. Mais depuis qu'il avait traversé le Monde des Ténèbres et ainsi revêtu une apparence de lapin, il en avait gardé certaines caractéristiques, comme les incisives poussant constamment ou une intolérance à certains aliments, mais surtout l'ouïe affutée et la possibilité de mouvoir ses oreilles afin de mieux capter les sons perçus.

Quand ceux-ci lui parurent plus déchirants que d'habitude, il quitta son lit et alla toquer à la porte de chambre son locataire. Celui-ci était réveillé, subissant les contre-coups de son précédent cauchemar, mais ne lui répondit pas.

— J'entre, signala Link en ouvrant.

Il alla directement s'asseoir au pied du lit, lui faisant face.

— Tu veux en parler ?

— Non, renifla Lavio.

— Tu veux que je dorme avec toi ?

Les cauchemars qui vous plongent tellement la tête sous l'eau que vous ne pouvez que vous noyer, il les connaissait. Il n'y avait pas de solution miracle, il ne l'avait toujours pas trouvé, mais il s'était rendu compte que les quelques fois où il partageait le lit de sa sœur l'apaisait un petit peu, ne serait-ce que pouvoir trouver quelqu'un au réveil.

Le marchand hésitait clairement. Le connaissant, ce n'était sans doute pas un problème d'avoir l'air faible ou autre, mais plus d'un niveau d'intimité qu'ils n'avaient pas encore atteint. Et les conditions étaient loin d'être merveilleuses.

— Si je te dis avoir une solution qui te permettrait de me prendre dans tes bras sans que tu n'ais rien à craindre de ma part, tu serais d'accord ?

— Je… je n'ai pas peur de vous, M. le Héros…

Non seulement sa voix se brisa, mais en plus le vouvoiement était revenu.

Link se pencha en avant, l'attrapant dans ses bras, et le tira contre lui, l'embrassant sur le front.

— Je reviens tout de suite, ne bouge pas.

Le trajet jusqu'à la cave ne lui avait jamais paru aussi long. Il ne ferma aucune porte derrière lui, laissant tout grand ouvert malgré le danger d'une potentielle intrusion, mais il y avait bien plus urgent. Et si un crétin voulait tant que ça perdre la vie ou finir maudit, c'est qu'il le méritait !

Il finit sa course en une sorte de glissade, s'écroulant pratiquement sur le matelas de Lavio qui sursauta de surprise.

Se relevant, il ouvrit les mains, montrant deux globes tenus chacun dans un tissu. L'un était rempli de volutes noires, l'autre était d'un blanc pur, mais dans tous les cas, ils ne lui disaient rien. Le jeune lolien le fixa, perdu. Souhaitait-il jouer aux billes ?

— Particules du Monde des Ténèbres, expliqua-t-il en indiquant l'orbe sombre, puis la blanche. Et Perle de Lune. Et non, je t'interdis de les vendre.

En d'autres circonstances, peut-être aurait-il ri, mais il se contenta de garder les yeux rivés sur les sphères.

— Pose celle-là sur la table de nuit et ne la perds pas, vraiment.

Il obéit, la tête toujours pleine de question, la plaçant dans le tiroir, mais quand il se retourna, il trouva en lieu et place de son fiancé un gros lapin dont la fourrure rappelait la mèche rose qu'il arborait.

— … Link ?

— Tu invites souvent des lapins dans ta chambre ? Je dois être jaloux ? se moqua l'animal.

De ses pattes avant, il lissa rapidement la fourrure de sa tête et de ses oreilles puis retomba à quatre pattes.

— Tu comptes dormir assis ?

Mécaniquement, Lavio se recoucha, tirant la couverture sur lui, les yeux rivés sur lui. Loin de s'émouvoir, le lapin vint se nicher contre lui, fermant les paupières.

Levant une main hésitante, il la déposa sur les poils qu'il découvrit très doux. Il osa une caresse puis, en absence de réaction, se permit de recommencer. Son nez le grattait, mais il n'avait pas envie de s'éloigner du lagomorphe dont le petit corps était chaud sous ses doigts. Il s'en rapprocha un peu plus et écouta le battement rapide de son cœur qui le berça.

Lentement, il se sentit piquer du nez, se blottissant autour de lui, apaisé.

Entre ses bras, Link ouvrit les yeux puis leva les oreilles et la tête, vérifiant que Lavio avait bien trouvé le sommeil. Rassuré, il frotta son front contre son nez, ses petites pattes en appui sur ses joues. Puis il reprit sa place et s'endormit.


Évidemment, aussi agréable que soit la présence de M. le Héros sous cette forme, la nuit ne fut pas sans heurt et Lavio eut d'autres réveils désagréables, ou il dut être extirpé de ses cauchemars. Mais se rendormir fut plus simple en dorlotant la boule de poils.

Quand l'heure de se lever fut effective, il eut bien du mal à quitter ses côtés et préféra rester au lit quelques minutes pour profiter de la lumière du soleil pour pouvoir mieux voir la nouvelle forme de son héros, ses doigts peignant toujours la fourrure moelleuse.

À force, Link se réveilla à son tour, cillant lentement, son petit nez s'agitant. Il eut un léger mouvement de recul face au visage si proche et tellement plus grand qu'à l'habitude. Mais les événements de la nuit parurent lui revenir.

— Mieux dormi ?

— Oui, merci beaucoup ! Tu comptais me cacher longtemps cette transformation ?

— Je ne l'aime pas, je suis parfaitement inutile et l'objet de moqueries, alors oui, j'avais bien l'intention d'emmener ce secret dans ma tombe. Mais au vu des circonstances…

Il se redressa et entreprit de lisser son pelage attentivement.

— Serait-ce une tentative d'évitement ? le taquina Lavio.

Il se prit un coup de patte dans le nez mais ne put s'empêcher de rire.

— File la Perle, râla l'aventurier.

— Mmh, non. J'ai bien l'intention de profiter de la situation encore un moment !

Link eut beau tenter de s'échapper de sa prise, mais on sentait l'habitué car il n'y parvint pas et abandonna, se laissant faire, l'air dépité.

Il eut sa vengeance quand les éternuements de Lavio se firent plus rapprochés.

— Attends… C'est ce que sous-entendait la reine, quand mes allergies sont revenues ? se rappela-t-il. Elle est au courant ?

— C'est ma sœur. Tu as déjà tenté de lui garder secret quelque chose ?

— Tu dois être le seul, de tout le royaume.

Quand le commerçant lui rendit enfin l'artefact, lui permettant ainsi de retourner à sa forme initiale, les surprises n'étaient pas finies, tout comme son amusement.

— Jolis cheveux ! lança-t-il.

Comme unique réaction, Link tira son bonnet sur ses cheveux subitement roses, l'air grincheux.


Voracity Karn