XXVI La justice
2021 (Rafael)
Je retourne à Madrid pour le procès, comme témoin pour l'accusation, après toute une nuit passée avec Dikkie et en m'excusant de partir. Encore.
"Reviens-moi libre" sont ses derniers mots et je ne fais pas semblant de ne pas comprendre ce qu'elle veut dire.
L'audience est publique et la salle de tribunal des Cortès est pleine à craquer. Toutes les familles, les clans et les confréries sont représentés. Gregario m'a fait savoir qu'il serait là, avec toute une délégation de la famille Altamira. Mais l'idée qu'ils assistent à ma prestation n'est rien par rapport à me retrouver face à cette brochette d'accusés aux pedigrees prestigieux et aux actes délirants que j'ai contribué à faire tomber. Est-ce que leur condamnation me rendra aussi libre que Dikkie l'espère ? Je veux le croire alors que je les dévisage l'un après l'autre. Je ne sais pas si je dois m'inquiéter d'être aussi profondément réjoui de les voir là, furibards ou médusés, mis au ban de la société. Je m'attarde sur Edelmiro Allodia et je me nourris sombrement de sa colère. J'ai envie de lui crier que je suis le fils d'Azahara et de Cefiro, tout ce qu'il déteste, et que je le fais tomber.
Heureusement, mon vieux complice, Ernesto Zorrillo, en charge de l'accusation, se lève pour la mise en scène de mon témoignage. On en a déjà largement discuté, mais il s'agit de porter le dernier sort, celui qui scellera le procès. Je me concentre sur Ernesto, son uniforme des grands jours et son air sérieux. Je vois derrière lui toute l'équipe qui a préparé le procès à la Division centrale. Je note la présence de Darnell, le chef de la deuxième équipe britannique — celui qui a dû gérer ma Dikkie pendant l'opération. Je n'ai pas le temps de réfléchir à ce que sa présence dit des subtils équilibres de la division britannique. Ernesto Zorrillo a une longue liste de questions pour moi une fois que j'ai prêté serment sur ma baguette. Il me fait raconter longuement mon infiltration et ses étapes et détailler le plan de la Nouvelle-Atlantide. Mes propos sont accueillis dans un silence respectueux et médusé, de l'ordre de la sidération, je dirais. Je termine en témoignant de la résistance organisée des accusés à l'arrestation par nos collègues britanniques. Darnell, de sa place, approuve silencieusement mes formulations avec ce petit temps de retard qui révèle l'usage d'un sortilège de traduction.
Quand Ernesto a fini, les avocats des accusés ne savent pas trop quoi faire de moi. Je m'attendais à des attaques sur mes origines, mais, signe des temps sans doute, ils n'osent pas. L'un d'eux essaie bien de dire que j'ai mal compris les plans, qu'il ne s'agissait pas de la création d'un nouvel État, mais d'une expérience magique sans implication politique. Il n'est pas suivi par ses pairs.
Tout va donc assez vite et Ernesto est obligé de passer au témoin suivant, qui n'est nul autre que l'Auror Iris Lupin-McDermott, la fille de Dora. Voilà la raison de son absence à la table d'accusation, conclut mon cerveau dans un éclair de lucidité. Comme j'ai déjà témoigné, je peux assister à sa prestation. Je me place tout en haut, dans un recoin, mais je sens bien les regards curieux, voire un peu effrayés des sorciers et sorcières assis près de moi. Aucun n'ose néanmoins s'approcher ou m'adresser la parole.
Tout en bas, à sa place d'accusateur, Ernesto établit assez rapidement que la jeune Iris n'a pas besoin de sortilège de traduction pour témoigner — et rien que cela grise mes concitoyens, je le mesure clairement autour de moi. Elle n'a qu'un léger accent, et des traces d'influences brésiliennes qui me rappellent son frère aîné, Cyrus, quand elle explique qui elle est et quel a été son rôle de coordination de l'enquête et de l'intervention britannique. Guidée par Ernesto, l'Auror Lupin-McDermott identifie tous les accusés comme étant sur les lieux en datant précisément leur arrivée et en décrivant leur participation aux combats finaux. Elle dit aussi que j'étais là et que j'envoyais des messages et que c'est comme cela que l'intervention a pu être planifiée et accélérée pour l'assaut final. À aucun moment, elle n'aborde les initiatives malencontreuses de l'Auror Forrest. Dans son récit, l'intervention britannique paraît sans doute mieux organisée et huilée que dans la réalité, mais mes voisins frissonnent tout autant quand ils réalisent ce qu'a été cette course contre-la-montre souterraine. Ils ont raison de mon point de vue.
Là encore, les avocats des accusés sont avant tout soucieux de ne pas laisser cette jolie jeune femme, qui s'exprime avec précision dans la langue de Cervantès et revendique des actions hors du commun, rester trop longtemps dans la lumière. Comme le silence serait un aveu d'impuissance trop marqué, ils posent des questions dont ils savent qu'elle ne peut pas connaître la réponse. Ernesto objecte avec constance. Les juges finissent par se lasser et montrer qu'ils ne sont pas dupes des tentatives désespérées pour amoindrir le témoignage de l'Auror Lupin-McDermott. Ils la remercient pour son déplacement et pour son action et moi, je me précipite dehors pour la retrouver.
"Oh, Lieutenant Soportujar", elle me salue quand elle me voit entrer dans la salle de travail des Aurors où, sans surprise, quelqu'un l'a menée après son témoignage.
"Rafael ou Sopo", je corrige, en me demandant si je ne présume pas d'une camaraderie malvenue. Il y a notre différence d'âge. Il y a les actes de Dikkie.
Iris Lupin-McDermott opine dans le vide. "Je suis intimidée", elle prétend.
"Moins que moi", je lui assure.
"Je ne suis pas celle qui a infiltré pendant dix ans une bande de fous furieux", elle souligne.
"À peine cinq ans", je corrige de nouveau et elle éclate de rire. Un rire libérateur. Un rire de camarade. Je souris en retour avant de développer des choses sans doute peu drôles, mais qu'on peut partager avec un camarade d'arme : "Seuls les dix-huit derniers mois ont été… difficiles. Je devais être avec eux tout le temps. Me garder de tout. Tenir mon rôle. Jour et nuit. Sans répit. Ce n'était pas toujours facile. Mais ce n'est pas non plus… si difficile. Il ne s'agit pas de mener une bande de collègues sous la terre affronter un danger inconnu sans promesse de succès."
"Tu n'avais pas non plus de promesse de succès."
"Mais j'avais des raisons personnelles de les faire tomber, eux spécifiquement."
"Quelles raisons ?", elle demande abruptement, allant jusqu'à planter ses yeux gris si semblables à ceux de sa mère dans les miens. L'intonation. Tout y est.
"Comme si tu ne savais pas !", je résiste.
"Mon commandant, qui sait peut-être tes raisons, m'a envoyé ici témoigner, mais je n'ai pas eu le temps de questionner ma mère", elle reprend. Elle a insisté sur le terme commandant et mère et j'opine que j'entends ce qu'elle veut dire. "J'ai à peine eu celui d'aller aux archives lire ton dossier en diagonal et il ne dit pas pourquoi tu as pu en venir à choisir une vie d'infiltré dans les milieux les plus réacs qu'on peut imaginer", elle développe avec le même ton sérieux avec lequel elle a témoigné tout à l'heure. "Tu avais eu un départ modeste à la Division, mais très vite des résultats plutôt très flatteurs. Tu aurais pu avoir une carrière officielle dans deux pays… J'avoue que je suis curieuse."
"J'imagine que tu mérites de savoir", je décide, mais les mots ne viennent pas. Trop d'années à ruminer sans doute, à taire ma colère et ma douleur, à les canaliser et à les transformer en patience et en détermination. Iris reste immobile à attendre. Patience et détermination, elle aussi. Et mes digues cèdent. "Ma mère… Azahara, ma mère, avant moi, a voulu remettre en cause la place qui lui était… donnée par sa naissance. Elle a fréquenté des rejetons de vieilles familles de sang pur du nord de l'Espagne — des familles qui méprisent et craignent, au fond, les magies maures. D'après mes grands-parents, elle voulait… réussir à tout prix... Il y avait sans doute de ça. Mais, en les fréquentant, elle a rencontré Cefiro Altamira - un jeune historien engagé pour… fasciné par les magies maures, et prêt à le reconnaître, à reconnaître les torts passés… et à épouser ma mère… J'ai récemment eu accès à leur correspondance. J'avance lentement dans leur relation, mais… je pense qu'ils étaient un couple… un vrai couple… pas seulement deux jeunes gens fascinés par leurs différences", je rajoute en me demandant si elle peut comprendre. Mais ses yeux gris à peine écarquillés semblent suivre avec sérieux et empathie. "Mais Cefiro Altamira s'est suicidé, dans des conditions obscures, et je suis né sans père. Ma mère est restée un temps avec moi dans la montagne, mais… c'était un monde trop petit pour elle… et elle est repartie à l'assaut… de ce monde magique qui la méprisait… Malheureusement, cette fois, elle est tombée sur Edelmiro Allodia…" Je vois qu'elle reconnaît le nom, qu'elle mesure l'ampleur de la revanche sans doute. "Et, voilà que c'est elle qu'on a retrouvée pendue… officiellement parce qu'Edelmiro l'aurait repoussée… Tous ceux que j'ai pu interroger en Espagne ou ailleurs… pensent que ni mon père ni ma mère ne se sont réellement suicidés."
"Il n'y a pas eu d'enquête ?", elle vérifie après un temps de digestion bien compréhensible.
"Une enquête de complaisance."
"Et pourtant tu es devenu Auror", elle creuse.
"Ma grand-mère m'a élevé pour que je prenne sa suite, un atelier de potions de montagne, planqué et sans trop d'ambition. La destinée de ma mère l'avait guérie de toute ambition plus large. Mon grand-père, que je ne savais pas être mon grand-père, a été mon précepteur pour le reste. J'étais chez lui quand ils sont venus tuer ma grand-mère… ou détruire un village au hasard. Là encore, l'enquête n'en a pas été une. J'avais tellement de chagrin et de colère… je ne pensais qu'à être capable de me venger un jour… Plus à faire des potions. Et j'ai vu par hasard, dans le journal que je ne lisais jamais alors, que le Ministère espagnol ouvrait la porte au recrutement de jeunes sorciers des communautés — comme on dit pudiquement. Pour différents corps dont celui des Aurors. J'ai écrit le jour même. J'ai passé des tests écrits par correspondance et j'ai été convoqué à Madrid. Mon grand-père, que je ne savais toujours pas être mon grand-père, a essayé de me retenir. Il a dit que je n'avais aucune chance, que jamais ils ne me prendraient, mais j'ai réussi de justesse les tests pratiques. Mes notes de potions et mon statut d'orphelin ont bien aidé", je précise avec un petit rire triste.
"Parce que le combat et la défense, ce n'était pas ça", renchérit cette petite Iris qui n'a jamais dû se poser la question de comment tenir sa baguette, mais qui a effectivement lu mon dossier.
"Parce que ma baguette était maudite — entravée pour ne pas être utilisée à pleine puissance. Je ne pouvais pas la tenir correctement. Tout le monde me disait de changer de position, mais je ne pouvais pas. Elle me brûlait les doigts. Et je n'osais pas le dire parce que j'avais peur… qu'on me rejette..." En racontant ça, j'ai mimé la manière dont je tenais la baguette avant l'intervention de sa mère. "Enfin, mon grand-père savait, mais il pensait que cette limitation me protégeait — qu'elle m'empêcherait d'apparaître comme une cible… et que d'ailleurs les Aurors n'allaient pas me garder… Mais ça non plus, à l'époque, il ne me le disait pas."
"Mais ils t'ont envoyé à Londres."
"Le nouveau commandant espagnol de l'époque avait une vision à long-terme, qui passait par un corps d'Aurors moins… classique, représentant l'ensemble des communautés magiques de la péninsule. Il voulait des gens qui aient vu autre chose. Je cochais plusieurs cases dans son plan, même si mes résultats en combat étaient plus que moyens."
"Et on t'a collé à Dora Lupin, qui devait faire ses preuves comme rang trois et comme formatrice avant de monter plus d'échelons", elle me relance.
"Ta mère… Elle a fait de moi un homme", je lâche, puis je mesure l'ambiguïté de mes paroles et je reformule précipitamment : "Elle a fait de moi un sorcier adulte, un Auror compétent. Elle m'a pris sous son aile, a trouvé ce qui n'allait pas avec ma baguette — pour être tout à fait exact, c'est votre elfe Linky qui, la première, a pointé la malédiction de ma baguette. Je n'avais jamais fréquenté d'elfes de très près."
Les yeux gris semblent voir au-delà de moi — peut-être se rappelle-t-elle de mes séjours à Poudlard — mais quand ils reviennent vers moi, c'est pour parler de tout autre chose : "Dans le tunnel, tu as dit que je ne lui ressemblais pas… à Dora…"
"C'est déroutant", j'admets. "Parce que tu as ses yeux. Vos voix se ressemblent et tu peux prendre un ton et des formulations qui sont tellement proches mais… quand tu lances des sorts ou des charmes… ça n'a rien à voir…"
"À la différence de mes frères, mes grands frères, elle n'a jamais été ma professeure de Défense. On ne s'est même jamais affrontées en duel, toutes les deux", elle précise. "Je l'ai découverte en combattante à la Division, et encore, il a fallu que j'aie fini l'aspiranat pour me retrouver dans des opérations justifiant la participation active de la Commandante de la Division… Tu dois mieux connaître sa technique que moi !"
Instinctivement, je comprends Dora, la distance qu'elle a jugée saine de maintenir et je comprends cette Iris, un peu frustrée de mesurer tout ce qu'elle ne sait pas d'une mère à qui on doit lui répéter sans doute trop qu'elle ressemble. Je me demande ce que Zara, raisonnable, travailleuse et mesurée, ravale comme questions qu'il est temps qu'elle puisse poser. J'espère être capable d'ouvrir cette porte très vite.
"Pardon si le commentaire t'a déstabilisée. Ce n'était pas le lieu", je décide de m'excuser.
Elle hausse les épaules. "Tu te faisais déjà des nœuds au cerveau sur à quel point tu pouvais me faire confiance et, moi, j'étais… sidéré de te voir là… Finalement, ta distance m'a aidé à reprendre le contrôle de mes émotions… Tu es une grande professionnelle… et tu as dû être une chouette mentore — c'est clair que ton ancien aspirant te vénère encore."
Iris Lupin-McDermott a un rosissement assez charmant avant de repartir à l'attaque comme une bonne Auror : "Et Dikkie et toi, vous vous êtes cachés tout ce temps ?"
"Un petit mouton noir comme moi ne méritait pas une Dikkie", je reconnais sans mal. "Je sais que tu ne l'as pas enfoncée. Merci."
"Gawain a plaidé sa cause avec justesse", elle m'apprend. "Je n'aurais pas obligatoirement demandé de sanctions — j'avais même déjà dit que non, mais je n'aurais pas soutenu la décision si je n'avais pas compris. Gawain m'a fait mesurer que c'était une bonne solution pour Dikkie, pour la Division, pour ma mère, pour toi… une justice rendue de plus."
Je rumine ses paroles, tellement adultes et sincères.
"À la justice rendue alors", je conclus.
OO 2021 Iris
Ce séjour madrilène pourrait tenir de l'escapade scolaire ensoleillée, plein de différences professionnelles exotiques et de rencontres rafraîchissantes, si le procès qui justifie notre présence n'était pas aussi important. Au-delà de la culpabilité patente des accusés, il y a la durée de leurs activités de sédition envers toute autorité magique, en Espagne, mais ailleurs aussi. Partout où nous allons, Caradoc et moi, on sollicite notre avis et notre pronostic. Et nous sommes bien d'accord pour juger que c'estune question piège à laquelle nous faisons de notre mieux pour ne pas répondre.
L'application du droit magique, dans toute l'Europe, a beaucoup évolué les deux dernières décennies. Les cas de mise en œuvre de la peine capitale, avec toutes ses déclinaisons folkloriques, comme le dirait notre Commandante, se comptent sur les doigts d'une seule main dans cette derrière période. Aucun en Angleterre, nous en témoignons. Aucun en Espagne, on nous le confirme.
Reste la situation actuelle, qui bouscule les pratiques abolitionnistes qui se sont lentement imposées, nous explique Sopo et son pote Zorrillo dans une salle privée d'un restaurant où ils nous ont invités. Aucun des deux ne pourrait être notre père, mais l'aura de l'expérience est là. La place qu'ils nous ont laissée dans le procès, l'accueil qu'ils nous font, l'intérêt qu'ils portent à notre opinion ont d'abord été intimidants, mais ce soir, après un repas relevé et abondant, des verres de vin à la main, la distance s'est en partie abolie. Reste la gravité du sujet.
"Enfermer des types comme eux toute leur vie, c'est une sacrée mobilisation de ressources. Ils ont essayé de créer un continent ? Quelle prison pourra garantir de les retenir à jamais ?" estime ledit Zorrillo sombrement.
"Ils sont issus de familles très aisées et très influentes", tente Caradoc, sans doute content que la conversation ce soir se passe en anglais. "Il y a un risque politique à les... supprimer ou ... je ne sais même pas qu'elles seraient les options, en fait. Pardon de mon manque de culture."
"Je ne sais pas non plus", je me dépêche de rajouter.
Caradoc va clairement mieux depuis qu'il a fait un tour dans le bureau de notre Commandante — une magie en soi. Et ici, jour après jour, il a assisté l'équipe du procès avec efficacité et enthousiasme. Il a même été celui qui a dit que mon témoignage en espagnol serait d'autant plus fort. Mais je ne tiens pas à le voir se remettre à douter ou à développer un sentiment d'infériorité mal placé envers moi.
"Il y a plein de choses dans ta question, Darnell", commence Sopo après un court silence pensif. "Oui, ce sont tous des membres de familles historiquement influentes. Mais tu présumes que toutes ces familles ont la même vision de la situation actuelle et de ce qu'il est souhaitable de faire. Ce n'est pas le cas. Il y en a... - les Altamira notamment… — qui militent elles-mêmes pour que la peine la plus radicale et la plus définitive soit rendue. Le pire pour eux serait que ces hommes puissent être pardonnés, puissent s'enfuir, puissent les embarrasser plus encore."
"Don Rafael est en train de devenir un tel caballero qu'il se sent au-delà de la vengeance et de la punition", persifle Zorrillo, mais je vois bien que c'est une blague comme seuls les amis de longue date peuvent en faire. Comme Caradoc en sait autant que moi sur les liens familiaux de Rafael désormais, il comprend l'allusion à la maintenant possible appartenance de Sopo à l'une des plus anciennes familles magiques de la péninsule. Je me demande ce qu'en dirait Cyrus qui professe toujours le plus grand mépris pour ce genre d'appartenance — comme si ça disait quoi que ce soit de la valeur de quelqu'un.
"Je... suis sincèrement heureux de ne pas être celui qui doive décider de la punition", répond lentement l'ancien aspirant de ma mère, en levant son verre de vin comme en un étrange toast. "Je suis content d'avoir contribué à les faire tomber et plus encore... satisfait de vérifier que ma communauté ne leur trouve ni excuse si passe-droit. Mais je ne sais pas ce qui serait juste. Les priver de leur magie ? Les priver de leur âme ? de leur vie ? de leur liberté d'aller et venir... Merlin... Je passe mon tour."
"La peine capitale britannique, qui n'a pas été appliquée depuis plus de vingt ans", reprend Caradoc songeur, "c'est le baiser du Détraqueur... Je suis content de... ne pas me poser la question de son application..."
"Une créature qui a été créée pour aspirer les souvenirs heureux, voire l'âme de sorciers", rajoute Sopo pour Zorrillo. Comme on le regarde tous, sans doute faute de savoir comment reprendre la conversation, il rajoute : "Quand j'ai fait mon stage obligatoire à Azkaban et que j'ai rencontré ces créatures... elles gardaient la prison... je me suis dit que l'imagination des hommes pour en faire souffrir d'autres était sans limites..."
"Ils ne sont plus utilisés comme gardiens pour la plupart des peines", défend Caradoc. "C'est une des réformes introduites par Dora Lupin..."
"Tu jeffita, tu heroína", commente Zorrillo en regardant Sopo. Il a décidément l'alcool persifleur, je me dis. Pourtant, aux Cortès, il m'a semblé incarner avec facilité la gravité et la pugnacité. Mais on a tous besoin de pouvoir laisser tomber le masque. Et qu'il se l'autorise devant nous est flatteur, je le mesure.
"Complètement", accepte Rafael avec un clin d'œil pour moi. "Et tu crois, Caradoc, que si ces sorciers étaient britanniques, ils auraient quoi comme peine ?"
"C'est une question piège", je décide d'aider mon camarade sans détours.
"Pour nous aussi", remarque Zorrillo. "Si les juges choisissent la peine capitale, ils seront en rupture avec la lente construction dans ce pays d'une justice moins barbare et moins partisane. Je ne sais pas si c'est une... décision souhaitable..."
Sopo grimace en l'entendant, mais ne dit rien.
"C'est quoi ici la peine capitale ?", j'enquête parce que, comme nous l'avons reconnu plus tôt, personne ne nous a jamais préparé à cette conversation.
"Ça dépend", répondent en chœur les deux Aurros espagnols, ce qui les fait sourire, mais nous sidère Caradoc et moi.
"Il y a différentes peines régionales, liées à l'histoire magique. En Asturies, et d'autres régions du Nord, les plus grands coupables étaient livrés aux Nuberus", souffle Zorrillo, et je vois bien qu'il se force à ne pas frissonner. "Les condamnés se retrouvaient dans un grand brouillard sans fin, sans repères... livrés à leur propre folie."
"Une peine qui est évoquée ces jours-ci vu l'origine historique de ces grandes familles", souligne Sopo, avec un étrange détachement.
"Certains préféreraient qu'ils acceptent d'eux-mêmes de boire une coupe de poison", nous rappelle Zorrillo — et le fait est que j'ai lu la proposition dans le quotidien national espagnol et que j'ai entendu des gens la commenter dans les couloirs des Cortès.
"Soit une peine traditionnelle, régionaliste, soit une peine fédérale, copiée sur les pratiques romaines, et donc à la hauteur de la noblesse de nos accusés", soupire Sopo.
"Un dilemme politique et moral", je comprends. Ses yeux dorés me regardent et je n'ose lui rappeler qu'après mon témoignage, nous avions fraternisé en célébrant la justice rendue.
"C'est ce que préfère votre... la famille Altamira ?", s'enquiert Caradoc. "Le poison ?"
Rafael se tend pour la première fois de la soirée. "Je prétends encore avoir ma liberté de penser ! Je n'ai pas encore accepté d'avoir un droit de vote, après tout !"
"Caradoc était juste curieux de leur position", je m'interpose.
"Je sais", s'excuse Sopo en secouant la tête. "Je dois apprendre à... C'est un nouveau rôle. Parfois, il me tente. Je veux, pour ma fille, un nom et un avenir plus facile. Parfois, je me dis qu'il sera un nouveau carcan, une nouvelle infiltration et que je devrais plutôt faire table rase du passé cette fois..."
"Tu as mérité ce choix", estime Zorrillo, chaleureux envers son ami.
"Le choix... Si j'étais un des juges, je crois que j'estimerais de mon rôle de contribuer à faire de ce verdict une nouvelle étape dans la construction d'une communauté magique plus solide et plus juste. Les solutions qu'on a évoquées - la mort par le poison, la folie des Nubarus... sont des solutions sévères, certes, mais je crains qu'on en fasse autant des martyrs que des monstres... Heureusement, je ne suis pas un juge, ni même un membre officiel de la famille d'un des accusés... et je peux me contenter de rester loin de cette responsabilité."
"L'enfermement donc", je conclus, et Sopo confirme d'un infime signe de tête.
"Même Edelmiro Allodia...", commence Zorrillo, "tu lui laisserais la vie sauve ?"
"Si je voulais sa mort, ce serait pour avoir été l'instigateur de celle de mon père puis de ma mère, pas pour avoir voulu renverser le gouvernement... Et là encore, je ne sais pas si j'aurais raison. J'ai voulu devenir Auror pour que des gens comme ma grand-mère ne se fassent plus tuer... J'ai infiltré des cabales de fous pour les confondre... Jamais je n'ai voulu être juge et bourreau. Plus de justice, c'est obligatoirement une justice rendue par des personnes qui prennent le recul nécessaire pour voir les intérêts du monde magique au sens large."
"Aucun des juges n'est membre des grandes familles", rappelle Zorrillo sans persifler cette fois. Il est fébrile comme s'il avait besoin de convaincre Sopo.
"Et, je le répète, je suis content que ce soient eux qui prennent cette décision."
"L'enfermement… me semble peu probable", reprend Zorrillo.
"Je sais, Ernesto. Je peux le dire devant Iris et Caradoc : je pense que le poison sera considéré comme la meilleure option politique,
"... comme la position la plus équilibrée...", plaide encore Zorrillo.
"J'ai déjà dit que je ne ferais aucun commentaire public sur la nature de la peine. Ne t'inquiète pas."
"On a besoin de toi, Sopo", insiste son ami.
"Merlin, je suis là et je pense m'investir dans mon poste européen. Je vous laisse Madrid."
Caradoc et moi, nous faisons petits alors que les deux hommes se dévisagent. Je ne sais pas ce qu'ils se diraient si nous n'étions pas là. Déjà, ils abandonneraient l'anglais, j'imagine.
"Tu sais que... la cérémonie... que nous espérons n'aura lieu que si la solution est juste... et les juges vont... tout faire pour que cette cérémonie ait lieu l...", reprend Ernesto Zorrillo de son ton raisonnable, sérieux et grave. Tout persiflage et légèreté ont disparu, même si ces paroles, visiblement gardées, sont un peu mystérieuses.
"C'est une bonne nouvelle, ça, Ernesto", admet Sopo, avant que je n'aie trouvé la bonne façon de poser d'autres questions . "Je ne parle pas pour moi, mais pour eux..." Il nous a désignés d'un coup de menton.
"Pour toi, pour eux, pour nous tous... Eso es lo correcto", insiste Zorrillo, et l'expression fait brièvement sourire Sopo.
Il a néanmoins la mine grave quand il lève son verre et se tourne vers nous.
"À la justice rendue, une nouvelle fois, et avec un verre pour le célébrer. Au chemin difficile qui y mène et à ceux qui font de leur mieux..."
Nous reprenons tous ses mots.
oooo
Ouf, je crois bien que cette fois, quoi qu'il arrive c'est l'avant-dernier chapitre.
Pas mal d'anthropologie magique rêvée dans ce chapitre... Les Nubarus sont bien responsables de brouillard qui rendent fou et égarent les méchants dans les Asturies... j'ai un peu extrapolé. Par ailleurs, j'ai découvert que quand l'Espagne avait encore la peine de mort, elle était différente selon les régions. Donc, dans le monde magique aussi. Alixe a eu l'idée du poison. Ceux qui me suivent sur Facebook savent que ça m'a bien fait gamberger tout ça.
Il me semblait qu'Iris et Sopo devaient avoir un moment à eux. Vous me direz ?
