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Acte 1 - Deuxième partie : Tristram
Chapitre 5 : La discipline et le chaos
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Après quelques politesses, nous quittons enfin la demeure du vieil homme. Je ressens un profond malaise. Jazerth fait le chemin avec nous jusqu'à l'auberge. J'ai l'impression que les passants nous jettent des œillades méfiantes. Peut-être que je deviens un peu paranoïaque ou peut-être est-ce le contrecoup de tout ce qui s'est passé depuis ce matin. L'adrénaline est depuis longtemps retombée et ce que nous avons vécu dans le Labyrinthe commence à remonter par vagues d'angoisses.
Avant de passer le seuil de l'auberge, je prends le temps de jeter un coup d'œil à la forge. De la fumée s'échappe de l'échoppe et j'entends le marteau tomber sur l'enclume à un rythme régulier. Griswold est sans doute en train de travailler à la production des flèches que Moiraine a demandées.
Je rejoins les autres à l'intérieur. Ma sœur discute avec Jarzeth. Je ne capte que la toute fin de la conversation sans en comprendre la substance. Le Vizjerei me salue avant de prendre l'escalier qui mène aux chambres.
Je remarque que l'auberge est vide de clients. Odgen est au comptoir en train de nettoyer des choppes sales. Moiraine me fait signe de la suivre.
- "Bonjour l'ami, est-il possible de manger à cette heure?"
Le propriétaire est étonné de sa requête mais acquiesce bien vite.
- "Nous avons de la soupe, si cela vous sied?" Dit-il en revenant des cuisines.
- "Cela nous ira. Mettez sur la note de séjour."
- "Oh ne vous inquiétez pas. Ce que vous avez payé couvre largement ce genre de frais." Répondit-il en tordant nerveusement le torchon qu'il a dans les mains. "Je vous en prie, prenez place." Ajoute-t-il en nous indiquant une table près de la fenêtre.
Je n'ai pas faim du tout, mais je n'ose pas le dire à Moiraine. Je la rejoins à table alors qu'Odgen s'éclipse. Je sens soudainement le regard scrutateur de ma sœur sur moi. Ce qui me rend étrangement aussi nerveuse que le premier jour où je l'ai rencontré.
- "Je sais que tu préférerais être ailleurs." Me dit-elle de but en blanc. "Mais après ce que tu as vécu tu dois apprendre à t'ajuster. En ce moment, ce qui était normal autrefois doit te sembler incongru, voire menaçant. Tu dois expurger tes peurs." Elle soupire. "Si tu étais quelqu'un d'autre, je prendrai des gants et je te ménagerai, mais hélas tu es destinée à être une Sœur et, je le crains, bien plus vite que prévu. Dans la situation dans laquelle nous nous trouvons, tu n'as pas le choix. Il faut brûler les étapes."
Après sa remarque, j'ai subitement envie de pleurer. La chaise elle-même me semble une prison. L'absence de présence humaine autre que ma sœur dans la pièce m'angoisse. J'ai l'impression d'être épiée. J'ai l'impression d'entendre des voix chuchoter.
- "Vous le ressentez aussi?" Je finis par demander alors que même le silence m'oppresse. Moiraine se penche très légèrement vers moi pour ne pas avoir à élever la voix.
- "Oui, mon stoïcisme n'est qu'une façade. Il en est de même pour Jarzeth, sois en certaine." Explique-t-elle. "Nous sommes moins sensibles que toi car nous avons l'expérience de notre côté. Chacun à notre manière, nous avons passé notre vie à combattre les forces du mal. Mais ce qui vit sous Tristram est bien plus puissant que ce que nous avons affronté jusque là. Quoi ou qui qu'il soit, il infiltre nos pensées, manipule notre jugement. C'est pourquoi, maintenant plus que jamais tu dois te focaliser sur ton but. La peur peut te paralyser mais c'est aussi un formidable moteur. La peur existe pour permettre la survie. Elle aiguise tes instincts et peut faire de ton corps une arme. Canalise la et utilise la. Ne la laisse pas te dominer."
Le discours de Moiraine me galvanise. J'en aurai presque envie de retourner séant dans le Labyrinthe pour tenter de mettre en application ce qu'elle vient de dire. Presque... Elle s'adosse à nouveau à la chaise et me décoche un de ses rares sourires.
- "Je ne me fais pas trop de soucis pour toi. Déjà tu as fait montre de cette capacité. Je tiens à te féliciter pour ton sang froid dans le Labyrinthe. Tu as agi en véritable rogue." Le compliment me gonfle le cœur de fierté.
- "Vous pensez donc que ce Cain a dit est vrai?" Je demande timidement.
- "Hélas oui." Répond-elle. Je frissonne. "Maintenant silence." Me dit-elle en touchant son oreille du bout du doigt.
L'instant suivant un client, déjà rougeot d'une cuite précédente, entre dans l'auberge. Je suis impressionné par la distance à laquelle porte la perception de ma Sœur. L'ivrogne nous jette un regard flou avant de s'avancer jusqu'au bar dans l'espoir de certainement conserver sa charge alcoolique pour les heures suivantes.
Le sentiment de malaise se renforce en moi, alors je me motive en silence jusqu'à ce que notre repas nous soit servi. Je me concentre sur la mission et à la manière dont je pourrai être utile à Moiraine. Après avoir donné sa boisson au nouveau venu, Odgen nous amène notre pitance. Il s'excuse platement sur le fait que nous devions côtoyer sa clientèle habituelle avant de repartir vers le comptoir.
Le repas se passe dans un silence pesant. Nous retournons ensuite dans la chambre. Moiraine s'assied en tailleur sur son lit et commence une inspection minutieuse de son arc. J'interprète cela comme une invitation à parler. Ou du moins, je prends la liberté de l'interpréter ainsi. Toutes les questions que j'ai retenues depuis notre escapade dans le Labyrinthe tournent dans mon esprit. Notamment les questions sur Khajistanis et notre mystérieux compagnon d'armes.
- "Jarzeth est très fort." Dis-je sans vraiment savoir comment entamer la conversation sur ce sujet.
- "En effet." Confirme Moiraine sans me regarder. A ma surprise, elle développe tout de même son propos. "Il fait partie du clan Vizjerei, mais c'est la première fois que j'en rencontre un qui se bat ainsi. Son aura est étrange." Elle interrompt sa tâche et me regarde. "As-tu remarqué une différence entre son aura et la nôtre?" Je secoue la tête.
- "Elles m'ont paru plutôt similaires."
- "Justement, c'est ça qui n'est pas normal." Elle reprend son inspection mais continue sur sa lancée. "Les mages, les Vizjerei tout particulièrement, sont versés dans les magies élémentaires qui appartiennent au chaos... au déséquilibre… Leur aura est généralement tumultueuse, à l'image de ce chaos. Comme Adria." Je hoche la tête. Je me souviens parfaitement de cette aura sombre et torturée qui émane de la potionniste. "Jazreth, lui, a une aura apaisée, disciplinée. Étrangement cela ne semble pas influencer la puissance de ses sorts."
Je fronce les sourcils. Je ne suis pas sûre de comprendre le lien qu'elle sous-entend.
- "Mais vous aussi avez utilisé une magie élémentaire puissante tantôt."
- "Ne compare pas l'incomparable." Attaque-t-elle en relevant la tête. Je déglutis. "Ce que nous avons vu de Jarzeth n'est que la partie visible de l'iceberg. En comparaison, ma maîtrise des arts arcaniques n'est qu'un balbutiement. A ton avis, pourquoi m'a-t-il proposé de m'aider à canaliser ma magie." Elle lâche un petit rire sec. "Par ailleurs, je ne sais pas encore si j'accepterai son offre. L'enseignement des Sœurs est peu compatible avec celui des Vizjereis."
- "Pourquoi?" Je demande.
- "Leur corps éthéré est entraîné à épouser le chaos de l'univers. Le notre est formé à apporter l'ordre à ce chaos, à lui résister."
- "Mais alors comment faîtes-vous pour utiliser la magie arcanique?" Je suis perplexe.
- "Je laisse le chaos prendre le dessus pendant un court instant. Akara appelle cela l'abandon. Cela demande une grande vigilance car ce lâcher prise, même court, peut dénaturer notre corps éthéré de manière irréversible. Jarzeth semble posséder une forme de discipline similaire à la nôtre. Peut-être est-ce lié à l'art martial qu'il pratique. Il est si peu courant de voir des mages de son clan utiliser une forme de combat au corps à corps." Elle semble plus réfléchir à haute voix plus que répondre réellement à ma question, mais je bois ses paroles.
- "Vous semblez en connaître beaucoup sur les Vizjereis." J'ajoute pour l'inviter à m'en dire plus?"
- "Plusieurs missions m'ont envoyée dans les terres du Khejistan. Les Vizjereis y sont un clan puissant et réputé. J'en ai côtoyé quelques- uns, pendant de courtes périodes. Leur savoir est nimbé de mystères."
Au ton de sa voix je devine que, comme moi, elle est fascinée par ces mages venus de l'Est. Son regard se perd un instant dans le vide alors qu'elle semble se remémorer d'anciens souvenirs.
- "Dis toi que, comme nous protégeons nos secrets, ils protègent les leurs. Les arcanes sont une forme de magie puissante mais étrange." Reprend Moiraine d'un air presque rêveur.
- "Mais qu'est-ce que c'est?" Je finis par demander sans pouvoir dissimuler mon impatience. Ce qui fait qui la fait sourire.
- "C'est l'art de transformer une idée en énergie pure au travers de l'écriture."
Je fronce les sourcils, confuse.
Elle pose son arc sur le côté et se laisse glisser du lit pour tomber à genoux devant moi. Je suis tout d'abord étonnée de ce geste inhabituel de sa part. Puis, elle commence à dessiner dans l'air des formes qui me semblent arbitraires. Bientôt, je vois les symboles apparaître, comme un résidu légèrement luminescent suspendu dans le vide. Ils s'enchevêtrent harmonieusement jusqu'à former un dessin complexe. Je vois alors l'aura de Moiraine s'étirer autour d'elle de manière inhabituelle.
- "Les symboles sont des mots. Les mots transportent la pensée. Et la pensée est au cœur du corps éthéré." Dit-elle à voix basse alors qu'elle continue de dessiner dans le vide. "Par lui, tu peux arracher l'énergie du chaos et créer."
Je suis subjuguée par les motifs qui flottent devant mes yeux. Bientôt je distingue un symbole qui me semble plus brillant et plus large que les autres. Moiraine cesse d'écrire et place sa main juste en dessous de la masse d'arabesques lumineuses. L'aura de ma sœur devient de plus en plus dense. Elle s'étire et se contracte de manière chaotique autour d'elle.
- "La magie arcanique est né du verbe." Poursuit-elle. "Les mages du Khéjistan ont trouvé le moyen de capturer le pouvoir d'une idée et de l'emprisonner dans une forme d'écriture capable d'y donner vie. Du symbole que tu peux deviner au centre, je peux créer ce qu'il représente. Ce symbole signifie feu."
La masse lumineuse se contracte subitement pour former une petite boule incandescente. Je suis émerveillée. Sans doute dois-je faire une tête particulière, car Moiraine me sourit lorsqu'elle lève les yeux dans ma direction. Elle referme la main. La boule de feu disparaît, en même temps que son aura.
- "Vous connaissez la magie arcanique?" Dis-je émerveillée.
- "La magie arcanique des Vizjerei est très difficile à apprendre pour nous autres. J'en ai appris les rudiments lors de mes voyages. La magie que j'utilise en combat me vient d'Akara."
- "Est-elle arcanique aussi?"
- "Oui. Mais les mots que nous utilisons n'arrache pas l'énergie pure du chaos, ils permettent de le tisser, de le concentrer." Me répond-elle en souriant. J'aimerai en savoir plus mais elle change volontairement de direction dans la conversation. "Le lien qui existe entre les mots et la magie arcanique est ce qui rend possible d'imbuer un parchemin, comme celui du portail que nous avons utilisé pour rentrer."
Je fronce les sourcils.
- "Pour utiliser les arcanes, il faut donc toujours écrire des mots." Moiraine acquiesce. "Mais je ne vous ai pas vu écrire quoique ce soit pendant le combat. Que se soit vous ou Jarzeth."
- "C'est parce que tu ne sais pas quoi regarder."
Elle se lève et attrape son arc. Elle encoche une flèche. Elle se tourne de manière à ce que je vois sa main. C'est alors que je vois ses doigts bouger discrètement. L'instant suivant, la flèche se nimbe d'un halo laiteux, comme les flèches fantômes avec lesquelles nous avons abattu le roi Léoric. Elle interrompt le sort et repose ses armes sur le lit.
- "Quant à Jarzeth, sa technique est bien plus impressionnante et intéressante." Dit-elle. "Son corps entier est le pinceau qui lui sert pour écrire. Chacun de ses mouvements a un sens. Du bout de ses doigts à la manière dont il se tient. J'ai rarement vu des Vizjereis maîtriser leur art de cette manière, c'est pourquoi je sais qu'il est spécial."
L'espace d'un instant, j'essaye de me remémorer notre combat et plus particulièrement les moments où j'ai vu Jarzeth utiliser ses sorts de feu. Malheureusement, je n'arrive pas à me rappeler précisément les événements. Dans le feu de l'action, je ne me suis pas attardée sur les détails.
- "Et ses yeux? J'ai noté qu'Adria avait des yeux normaux." J'enchaine rapidement pour ne pas laisser passer le moment où ma sœur est disponible et ouverte à la conversation.
- "Comme je te le disais, les Vizjereis épousent le chaos. A force de déformer leur corps éthéré, ils laissent l'énergie magique entrer et le dénaturer. Elle coule dans leur corps éthéré comme le sang dans nos veines. La surdose est telle que leur corps éthéré luit. Les élémentalistes comme Jarzeth absorbent une forme particulière d'énergie qui brille d'un éclat doré. Les yeux sont la seule partie du corps où le corps éthéré transparaît lorsque l'aura est contenue, c'est pourquoi ils ont une couleur ambrée. Mais si tu pouvais te concentrer uniquement sur son corps éthéré entier, tu verrais qu'il rayonne comme un soleil."
J'ouvre des yeux ronds d'étonnement tandis qu'elle replonge dans l'inspection de son arme.
- "L'aura d'Adria est sombre. Quelle sorte de magie absorbe-t-elle ?" Je demande inquiète.
- "La couleur n'est pas ce qui est le plus étrange. J'ai vu des mages à l'aura noire comme la nuit utiliser leur magie de la plus pure des manières." Me répond-elle. "C'est le fait qu'elle ne la dissimule jamais qui doit t'alerter."
- "Est-elle dangereuse?"
- "Je l'ignore. Si je savais de quel clan elle vient, je pourrai me faire une idée plus précise. En attendant, il faut observer comme toujours."
- "Vois tout, entends tout." Je murmure avec un petit sourire.
- "Exactement." Lâche Moiraine froidement.
Son visage s'est fermé. Je sais qu'elle ne répondra plus à mes questions pour le reste de la journée mais ça m'est égal, j'ai déjà beaucoup de choses à assimiler et je suis satisfaite de ce qu'elle m'a enseigné.
Je regarde mon professeur avec admiration. A chaque chose qu'elle m'apprend n'est pas qu'une nouvelle information que je dois retenir. Elle relie les choses entre elles de manière à me dévoiler un peu du grand tableau qu'elle essaye de me dépeindre. Elle me montre comment tout est lié.
Je me mets en tailleur à mon tour et ferme les yeux. Je dois mettre de l'ordre dans mes idées. Entre l'horreur du combat, la terreur de la menace qui se terre sous nos pieds et les mystères des arcanes, je ne sais plus où donner de la tête.
Pendant que passe en revue ce que Moiraine m'a dit, une idée ressort. Le corps éthéré d'une Sœur est formé à apporter de l'ordre au chaos. Je répète intérieurement. Je repense alors à ma maîtresse d'arme Kashya. Froide et calculatrice, autoritaire, sévère, l'épitome de la discipline. Je souris. Je commence à la comprendre. J'ouvre les yeux un instant pour observer Moiraine à nouveau. Elle n'a pas toujours la froideur de Kashya, mais elle possède les mêmes traits de caractère. Pourtant elle est si différente. Sous la tutelle de Kashya, j'avais l'impression que devenir Sœur relevait plus de la punition disciplinaire que d'un véritable état d'esprit. Moiraine me prouve le contraire.
Bien... voilà mon ajout personnel sur l'utilisation de la magie dans Diablo. J'espère qu'il vous plait. Il s'agit de quelque chose que je vais développer pas mal par la suite.
Bon c'est aussi la fin de ce sous-arc.
Le suivant n'est pas sans action, mais il reste dans la même veine que celui-là. Je fais avancer autrement l'histoire que par la suite de quêtes classiques que l'on fait en temps que joueur. Ca va bouger plus après :).
A bientôt
