Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard


Acte 1 - Troisième partie : Ce qui se cache dans le noir

Chapitre 3 : Le porteur de rumeurs

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Lorsque nous arrivons à l'extérieur, plusieurs hommes en armes attendent près de la fontaine. Bien qu'ils soient en tenue officielle, ils ont une posture relâchée et ils conversent entre eux à voix basse. Ils nous remarquent immédiatement et leur bavardage cesse.

- "Messieurs." Les salue ma sœur avec un petit sourire que je sais maintenant reconnaître comme faux.

Nous poursuivons notre route comme si de rien était. Je suis Moiraine sans réfléchir. Je sais que les soldats nous observent. J'essaye de maintenir l'illusion d'une confiance absolue en moi-même. Après plusieurs virages dans les ruelles sombres de Tristram, elle s'arrête enfin.

- "Hors de question de retourner dans la cathédrale aujourd'hui. Le prince prendrait cela comme une violation. Il faut que nous mettions Jarzeth au courant. " Une part de moi est soulagée, mais je redoute la suite. Moiraine ferme les yeux un instant, avant de reprendre. "Il est encore à l'auberge, nous allons devoir y retourner... discrètement."

Elle me sourit avant de m'indiquer du doigt le toit de la maison la plus proche. L'instant suivant, elle prend de l'élan sur quelques pas avant de sauter lestement sur la balustrade et d'atterrir sur le dit toit d'une manière parfaitement contre nature. Les yeux ronds, je regarde ma sœur me faire signe de la rejoindre. Ma première pensée est que c'est impossible puis je me souviens de la leçon de la flèche. Je déglutis et prends mon élan à mon tour. Mon premier saut contre la balustrade est réussi mais, comme je m'en doutais, il me manque de la détente pour m'élever suffisamment pour atteindre le toit. Alors que je me vois chuter, une main ferme me rattrape. Moiraine m'aide à me hisser sur mon perchoir. Je m'assoie sur la chaume le temps de calmer les battements de mon cœur.

- "C'est bien, tu apprends vite." Me chuchote Moiraine avec un petit sourire en coin.

Elle me laisse quelques secondes avant d'ouvrir la marche. Nous nous faufillons, telles deux ombres de toits en toits avant d'atteindre l'auberge côté cour. Elle me fait signe de ne plus bouger et me tend son arc. Puis, elle glisse le long du mur, avant de s'aventurer en équilibre instable de fenêtres en fenêtres. Bientôt, de là où je suis, il m'est difficile de voir ce qu'elle fait.

Je l'entends toquer à un carreau et quelques secondes plus tard elle disparaît complètement de mon champ de vision. J'imagine que Jarzeth l'aura laissé entrer.

Seule sur mon toit, je me sens soudainement un peu ridicule. Puis le côté gravement illicite de nos actions me frappe de plein fouet. Je commence à me sentir nerveuse et regarde activement autour de moi à la recherche d'une paire d'yeux qui pourrait m'apercevoir sur mon perchoir. Je n'ai heureusement pas le temps de paniquer. J'entends un bruit léger puis j'aperçois de nouveau la chevelure flamboyante de Moiraine. Par une pirouette habile, elle remonte sur le toit.

- "Tout ira bien pour Jarzeth." Me dit-elle à voix basse lorsqu'elle me rejoint. "Il se rendra chez Adria dans la matinée. Je lui ai donné rendez-vous chez Cain en début d'après-midi."
- "Que faisons-nous en attendant?" Je demande nerveusement.
- "On fait du repérage."

Elle me reprend son arc des mains et me fait signe de la suivre à nouveau. Nous poursuivons notre avancée telle des voleuses, jusqu'au quartier nord du village. Composé essentiellement de maisons délabrées, nous nous laissons glisser parmi les ruines et nous frayons un chemin vers l'artère principale. L'endroit ne m'inspire guère mais je suis soulagée de ne plus me déplacer en hauteur.

Si le cœur de ville me semblait glauque, nous atteignons ici des sommets. Les taudis n'abritent pas sa population largement avinée qui dort à même le sol au milieu des décombres. Tout est gris, sale et triste. Les quelques rares personnes suffisamment conscientes pour nous remarquer lèvent vers nous un regard vide où pointe l'expression d'une fatalité pesante. Bientôt, je ne sais pas où poser mon regard tant ce que je vois me met mal à l'aise, et me contente d'avancer en fixant le sol ou le dos de ma sœur.

Mais alors que nous avançons, je me sens épiée. Cependant, je suis certaine que cela ne provient pas des tristes bougres à l'esprit engourdi que nous avons croisés jusque là. Je me concentre, déployant la Vision Intérieure tout autour de moi. Bientôt, je distingue des bruits de pas en provenance de ruelles parallèles à la nôtre. Toutefois, la démarche est asymétrique. J'ai du mal à me focaliser dessus.

- "Quelqu'un nous suit. Cinquante mètres sur notre droite." Je finis par dire à voix basse à ma sœur. Moiraine hoche la tête discrètement sans rien ajouter.

Nous arrivons à la frontière nord de Tristram. Aucune palissade n'en garde l'entrée, mais nul besoin de murailles. Il n'y a que de la roche sombre autour de nous. Les blocs s'élèvent parfois de plusieurs mètres et forment une barrière infranchissable à quiconque essayerait de venir par là.

- "Pourquoi sommes-nous là?" Je demande en regardant la barrière naturelle qui nous fait face.
- "Pour accueillir comme il se doit le petit curieux qui nous piste." Répond-elle avant d'encocher une flèche que je vois se charger de magie. "Sors de ta cachette où ta vie s'achève ici!" Dit-elle d'une voix forte. "Si tu sais qui nous sommes, tu ne joueras pas au plus malin avec moi."

Il n'y a pas de réponse immédiate, puis j'entends un raclement derrière les rochers à plusieurs enjambées de nous. Une tête juvénile sale coiffée d'un gavroche rapiécé émerge de derrière le mur de la dernière maison en vue.

- "Vous ne tueriez pas le bon Wirt, non? Vous ne le feriez pas?" Dit-il d'une voix haut perchée attestant de son jeune âge. "Wirt est juste curieux."

Wirt, ce nom me dit quelque chose. J'essaye de me souvenir où je l'ai entendu, mais je suis distraite par ce garçon. Il y a quelque chose dans sa voix qui sonne faux. Peut-être dans le ton qu'il emploie, en tout cas, je me sens comme menacée. Ce gamin ne me plait guère.

Il finit par sortir de sa cachette, en traînant la jambe droite. Je remarque rapidement sa jambe de bois. Il ne fait rien pour la dissimuler non plus. C'est alors que je me souviens où j'avais entendu le nom. C'est le seul survivant de l'enlèvement des enfants du village. Mutilé avait dit Cain. Je grimace légèrement lorsqu'il s'approche de nous en claudiquant. Moiraine désengage sa flèche, qu'elle range dans son carquois.

- "Pourquoi nous suis-tu?" Dit-elle sèchement.
- "Wirt vous l'a dit. Wirt est curieux." Il nous décoche un sourire malicieux, dévoilant ses dents gâtées.
- "Tu es l'enfant qui a survécu."
- "Oui." Répond-il en fronçant les sourcils.
- "Qu'y avait-il en bas?" Demande Moiraine.
- "Une bête mangeuse d'hommes. C'était en grand démon à la peau rouge avec de longues cornes tordues. Il avait un grand hachoir, comme les bouchers. Il a un ventre énorme de tous ces gens qu'il a mangé mais il est plus rapide qu'il en a l'air." Il continue d'en faire la description en faisant de grands gestes dans une sorte de pantomime enfantin que j'aurai pu trouver presque ridicule si ce qu'il nous racontait n'était pas aussi horrible. "Le Boucher a beaucoup de force mais il est stupide. Il préfère manger les vivants et il laisse les morts pourrir avant de s'en nourrir quand il n'a rien d'autre. Wirt a vu et Wirt est plus malin que les grands et que le démon."

Il se penche et toque contre sa jambe de bois. Je retiens un haut le cœur quand je comprends que l'enfant a trouvé la force mentale de faire semblant d'être mort pendant que le démon lui coupait la jambe pour avoir une chance de fuir. Comment a-t-il réussi cet exploit de remonter à la surface dans son état ? Je commence à comprendre pourquoi il a l'air aussi bizarre et qu'il parle de lui à la troisième personne en permanence d'une manière si sordide. Comment supporter un tel traumatisme ? J'ai un peu pitié de lui et je pourrai presque avoir de l'admiration, mais je sens qu'il est devenu une mauvaise personne. J'ai envie qu'il disparaisse de ma vue.

- "Pourquoi nous dis-tu tout ça?" Demande ma sœur partiellement agacée.
- "Wirt vous a vu sur les toits. Mais Wirt peut tenir sa langue pour quelques pièces." Il sourit de nouveau.
- "Tu n'auras rien."
- "Alors Wirt propagera des rumeurs et les gens vont détester les sœurs."

Il croise les bras et se donne un air défiant. J'ai une forte envie de claquer.

- "Fais donc ça." Rétorque Moiraine, pas impressionnée pour un sou.

Le visage de Wirt se déforme dans un rictus haineux avant qu'il ne rebrousse chemin en claudiquant, retournant dans la fange du quartier sordide d'où il venait.

- "Ne craignez-vous pas les rumeurs qu'il pourrait propager?" Je demande à ma sœur une fois le gamin hors de vue. "Déjà, le prince ne nous fait pas confiance. Cela pourrait empirer les choses."
- "Il les auraient propagées de toute façon, faisant valoir qu'on l'a payé pour le faire taire. Il est vrai qu'il est malin… au premier sens du terme."
- "Vous pensez qu'il agit pour Lazare?" Elle secoue la tête.
- "Il tente juste de survivre, comme beaucoup de gens ici. Cependant, il faut considérer l'impact qu'il aura à divulguer des informations que nous préférerions taire. D'un autre côté, il a la langue bien pendue et il écoute à toutes les portes." Elle sourit. "Je sais déjà comment contrer les potentielles turbulences qu'il va nous causer."

Je fronce les sourcils mais elle n'ajoute rien. Elle me fait juste signe de la suivre. Nous retraversons le quartier par un autre chemin tout aussi sordide puis déboulons dans une rue plus agitée. Les gens sont dehors, rassemblés en petits groupes, et ils discutent fort. Le nom d'Aidan est sur toutes les lèvres. La nouvelle du retour du prince est arrivée rapidement aux oreilles du peuple qui se lève. Je me demande un instant si c'est l'œuvre de Wirt et m'inquiète soudain de la vitesse avec laquelle il propagera les mensonges nous concernant.

En remontant la rue, le nombre de personnes dehors augmente, jusqu'à devenir une petite foule amassée devant les grilles de ce qui ressemble à un domaine. Le lieu tranche franchement avec le quartier délabré qui le jouxte.

Nous trouvons un bon point de vue un peu à l'arrière de la cohorte. Je distingue les contours d'un bâtiment massif au loin. Il est caché par l'enceinte grillagée qui le protège et les arbres immenses qui bordent l'allée principale. J'utilise la Vision Intérieure pour augmenter ma perception. Je capte plusieurs bribes de conversations. Visiblement, il s'agirait du manoir de la famille royale. Les gens se sont déplacés en masse pour vérifier la rumeur.

Il me semble apercevoir du mouvement près des portes du bâtiment. Je me concentre davantage. Il s'agit de gardes comme ceux que nous avions croisé sur la grand place. J'essaye de déterminer si le prince se trouve parmi eux mais ma concentration est perturbée par une main qui se pose à l'improviste sur mon épaule. C'est Moiraine.

- "Il n'est pas ici." Elle ne me regarde pas lorsqu'elle prononce ses mots. "Et quand bien même il retournerait au manoir tout de suite, cela ne sera pas aux vues de tous." Elle se retourne vers moi et me sourit. "Sinon, arrête de grimacer lorsque tu utilises la Vision. Je te rappelle que nous devons rester discrètes." Je rougis légèrement et souris à mon tour. "Retournons à l'auberge. Il n'y a rien ici qui puisse nous intéresser pour le moment."

Personne ne nous prête attention. Nous nous dérobons par une ruelle adjacente. Nous déboulons dans une partie de la ville moins sordide. Les maisons bien qu'anciennes ne sont pas aussi abîmées et les personnes que l'on y croise n'y sont pas aussi avinées pourtant ce quartier m'oppresse presque plus. Je n'en comprends la raison que lorsque j'aperçois dans le lointain le clocher de la cathédrale dépasser des toitures alentour.

Je sais que nous allons y retourner tôt ou tard et l'idée même me noue l'estomac.


Bon j'avoue j'ai fait de Wirt un peu mon Gollum :D.
Ce chapitre ne fait que très peu avancer l'intrigue, mais je voulais donner un peu plus de consistance à Tristram et au danger qui se terre.
J'espère que l'ambiance qui devient plus crasseuse vous a plu.

A bientôt