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On attaque la dernière partie de l'acte 1 avec un gros chapitre :).


Acte 1 - Quatrième partie : Descente aux enfers

Chapitre 1 : Imprévus

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Nous sommes réveillées en sursaut par Odgen qui toque à notre porte. Je remonte ma couverture jusqu'à mon cou lorsque Moiraine lui ouvre. Je jette un coup d'œil par la fenêtre, il fait encore très nuit.

- "Qu'y a-t-il ?" Demande Moiraine au gérant affolé.
- "Cain est venu en catastrophe. Il attend en bas. Le prince est parti."
- "L'imbécile... mais ça ne m'étonne qu'à moitié." Grogne ma sœur.

Elle s'attache rapidement les cheveux avec un lacet de cuir et attrape son arc et son carquois. Je remarque alors qu'elle porte déjà son armure. Elle est toujours prête... Elle me regarde en biais mais ne semble pas m'en vouloir de ne pas être préparée. Elle congédie poliment Odgen, en lui assurant qu'elle ne tarderait pas, avant de m'adresser la parole.

- "Je vais devoir compter sur toi plus que jamais." Me dit-elle l'air grave. "Nous allons devoir agir séparément. Beaucoup de choses vont dépendre de tes propres choix." Je déglutis nerveusement. "Je vais partir à la suite du prince, mais tu devras coordonner le reste. Le passage vers les souterrains se trouve dans les catacombes sous la crypte. Dirige-toi vers l'est. Il y a de nombreuses portes et des grillages. Il faudra que tu te frayes un chemin et que tu sois méthodique. De ta connaissance du terrain peut dépendre ta survie. Tu comprends?" Je hoche la tête presque machinalement, mais je suis terrifiée. "J'ai absolument besoin de Jarzeth pour ce qui va venir. Il n'est pas ici." Ajoute-t-elle en tournant la tête en direction du couloir. "Je ne distingue pas son aura actuellement. J'ignore donc où il est. Mais il a rendez-vous avec Adria dans la matinée. Il faut que tu trouves le moyen de l'avertir de ce qui se passe. Rejoins-moi dès que tu le peux. Des questions?"
- "Pourquoi le prince est-il retourné dans le Labyrinthe ?" Je demande d'une voix tremblante. C'est la seule question qui me vient. "Je ne comprends pas son comportement." Elle me sourit.
- "La peur et la douleur font parfois agir les personnes de bien étranges manières. Je l'ai vu combattre hier. Il se bat avec la rage de celui qui a tout perdu. Et en un sens, c'est le cas. La colère et la peine dirigent ses actions, mais il peut être raisonné. Adria l'a prouvé. Je dois avouer avoir peu d'empathie pour le prince, mais au fond je peux le comprendre. Et malheureusement, il faut que je le trouve avant qu'il ne mette sa vie en danger. Après tout, il est le dernier descendant vivant de la famille royale." Elle me tourne le dos. "Je dois y aller maintenant."

Sans attendre de réponse de ma part, elle sort de la chambre, me laissant seule avec ma terreur.

Je dois m'y reprendre à plusieurs fois pour me préparer. Mes doigts tremblent lorsque j'enfile mon armure de cuir. J'ai du mal à me calmer. La pression soudaine de devoir agir seule et l'urgence de la situation me rendent nerveuse. Je vérifie plusieurs fois que je n'ai rien oublié, avant de quitter la chambre à mon tour.

Je prends une grande inspiration avant de descendre dans la pièce principale. J'entends les blessés gémir, ce qui ne fait qu'augmenter mon malaise. Ils sont un témoignage vivant des dangers réels qui se terrent dans le Labyrinthe et de ce qui m'attend.

La pièce n'est éclairée que par quelques bougies. Je trouve Cain en train de discuter avec Odgen à voix basse dans un coin. Le vieil homme s'approche de moi, lorsqu'il me remarque.

- "Ce n'est pas grand chose." Me dit-il en me tendant deux parchemins roulés. "Mais cela pourra vous être utile. Ce sont des parchemins de retour."
- "Je ne pratique pas la magie." Je réponds penaude. "Pourquoi ne pas les avoir donnés à ma sœur?"
- "Elle ne m'en a pas laissé l'occasion." Il me sourit. "Elle a filé comme le vent."

Je prends les parchemins et les range dans ma besace, avant de prendre congé.

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Dehors, la ville est plongée dans le noir et dans un silence relatif. Quelques gardes légèrement indolents patrouillent dans les parages. Ils ne me prêtent pas attention. Seule la forge est encore en activité. Je m'y dirige presque par réflexe. Je m'arrête aussitôt en réalisant ce que je fais. Je repense alors à ce qu'a dit Moiraine. A partir de maintenant, ce sont mes choix, mes décisions. C'est cette responsabilité soudaine alliée aux enjeux qui me terrifie, pourtant ma sœur ne m'a pas laissée dans l'inconnue. J'en prends conscience maintenant. J'aurai dû le deviner. Moiraine est ainsi. Elle pense à tout, avec tellement d'anticipation et elle me prépare à ce jour depuis notre départ du monastère.

Elle devait savoir qu'elle devrait me laisser seule à un moment ou un autre. Elle m'a inculquée des routines, des lignes invisibles pour diriger mes pas lorsque je douterai. Je souris. Une partie de mon stresse disparaît. Ma sœur me guide même lorsqu'elle n'est pas là. Je dois juste me souvenir de ses enseignements et tout se passera bien. Je replace mon arc dans mon dos avec une confiance renouvelée et continue mon chemin jusqu'à la forge.

J'y trouve un Griswold cerné. La fatigue courbe son échine, mais il m'accueille avec le sourire.

- "Sœur Annor, j'ai vu Sœur Moiraine partir en courant vers la cathédrale. Rien d'grave j'espère."
- "Je l'espère également." Je réponds dans le vague.
- "J'ai un p'tit quelque chose pour elle." Me dit-il, me gratifiant d'un clin d'œil fort peu discret.

Je souris intérieurement. Toutes les graines que Moiraine a plantées sont en train de germer. Griswold sort de derrière un bac à outils, une épée dans un fourreau. Il la dégaine à peine afin que je puisse voir le métal dont elle est faite.

- "C'est un alliage impur. Elle supportera pas d'fortes contraintes. Il faut la manier pour l'estoc préférablement, mais j'vous garantis qu'le fil est aiguisé." Dit-il avant de la ranger dans son étui. Il attrape une ceinture de cuir usée et passe l'attache du fourreau dedans. "C'est d'la récupération, mais ça f'ra l'affaire." Il me tend l'arme. Je sens l'épée vibrer dans mes mains lorsque je m'en saisis.
- "Elle est enchantée." Je m'exclame étonnée. "Vous connaissez la magie?"
- "J'connais pas la magie comme les mages le font. J'peux pas faire tomber la foudre ou autre, moi." Répondit en riant. "Mais j'connais l'pouvoir des mots." Continue-t-il plus sérieusement.

Il me montre la garde de l'épée. J'y vois incrusté deux petites pierres blanches gravées de runes. Je connais cet alphabet.

- "Tir, El." Je lis à voix haute.
- "Avec ça les monstres auront peine à s'relever. J'vous l'garantis. Et je vous déconseille fortement d'vous couper avec." Ajoute t-il rapidement. "Vous pourriez vous saigner à mort." L'espace d'un instant je décèle une lueur étrange dans son regard, mais elle s'évanouit aussitôt.
- "Merci beaucoup Griswold. Je ne sais comment vous remercier." Dis-je en attachant l'épée à ma taille.
- "Pouah! J'ai bien vu ce soir que le prince a récolté les lauriers. Mais j'suis certain qu'c'est votre sœur qui a tué l'Boucher. N'est-ce pas ?"
- "Effectivement."
- "J'préfère consacrer mon savoir faire à des personnes qui seront capables de vraiment nous aider. Pas que j'ne crois pas en la volonté d'notre prince. Mais quand il est v'nu ici pour passer commande, j'ai bien vu qu'il avait changé. Il a pas l'esprit très clair, si vous voulez mon avis."

La remarque de Griswold ne fait que confirmer l'analyse de Moiraine, ce qui ne me rassure pas sur sa sécurité. L'envie de partir sur le champ en direction de la cathédrale est forte mais je me rappelle que je dois trouver un moyen de prévenir Jarzeth de ce qui se trame.

Je quitte le forgeron après un nième remerciement et part en direction de la roulotte d'Adria, suivant le fil d'Ariane que ma sœur a laissé lors de notre dernière conversation. Le chemin m'éloigne franchement de ma destination finale, car je dois retourner aux frontières Sud de la ville, mais je sais ce qui doit être fait.

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Avant ce soir, je n'avais jamais vraiment eu peur du noir. Mais avancer dans les rues désertes et délabrées de Tristram, m'angoisse plus que tout. J'essaye de garder un air neutre, dans le cas improbable où je croiserai quelqu'un mais c'est une tâche que je trouve de plus en plus difficile à mesure que j'avance.

Alors que les maisons se font plus rares et que je commence à distinguer les murs d'enceinte de la ville, je sens un fourmillement étrange me parcourir. L'obscurité est bien trop opaque pour me permettre de voir d'où cela peut provenir. Je décide d'utiliser ma vision intérieure pour augmenter ma perception. Quelle n'est pas ma surprise lorsque je vois se dessiner dans le noir les contours d'une aura gigantesque. Elle est presque aussi noire que la nuit elle-même.

- "Adria?" Je souffle à voix haute, presque sans m'en rendre compte.

Je me dirige vers elle, comme un papillon de nuit est attiré par la lumière. Mon approche est dissimulée par une haie mal définie sur le bord de route. Je m'arrête à l'abri de quelques buissons hauts. Je ne suis plus qu'à une trentaine de pas de la roulotte. La scène qui se déroule sous mes yeux est à la fois terrifiante et incroyable.

Devant un feu de camp installé à quelques mètres de son habitation de fortune, je vois Adria complètement dévêtue accomplir une sorte de rituel étrange. Au-dessus du brasier flotte un objet triangulaire accroché à une chaîne épaisse. J'imagine qu'il s'agit de l'amulette de Jarzeth. La sorcière elle-même danse de manière presque lascive autour. Son corps légèrement luisant de transpiration n'est éclairé que par les flammes frémissantes.

Subjuguée par ce balai étrange, je me souviens de ce que m'avait dit Moiraine à propos de la manière dont Jarzeth utilisait son corps entier pour écrire les mots de pouvoir arcaniques. Je me concentre alors sur la chorégraphie sensuelle d'Adria. Il me faut un certain temps, mais je finis par voir les arabesques se dessiner dans le vide. Progressivement, je sens la concentration magique augmenter dans l'air. Cela en devient presque étouffant.

Alors que je ne pensais pas pouvoir être davantage subjuguée, l'aura de la sorcière s'embrase soudainement. Les tentacules, habituellement noires qui la composent, se mettent à rayonner d'un éclat doré éblouissant. Est-elle en train de laisser le chaos entrer en elle? Comme les Vizjereis?

Adria tombe soudainement à genoux, le dos arc-bouté et les yeux révulsés. Elle tend ses mains tremblantes vers le ciel. Je remarque pour la première fois, le sang qui coule entre ses doigts. Avant même que je puisse réellement me poser de questions sur la nature réelle du rituel qu'elle est en train d'opérer, je sens la magie s'amplifier au-delà du supportable. L'aura d'Adria se contracte soudainement pour se concentrer en un nexus brillant dans l'amulette, dont le métal se met à rougeoyer. J'ai l'impression que l'air est aspiré de mes poumons en même temps que la magie est absorbée par l'objet. Bientôt, je n'arrive plus du tout à respirer. Ma vision se trouble, mais je ne peux décoller mon regard de la sorcière dont le corps est maintenant agité de spasmes terrifiants. Rapidement, je suis prise de vertiges et je suis forcée de poser un genou à terre pour ne pas m'effondrer totalement.

Puis, sans que rien ne suggère une accalmie, tout s'arrête. De manière tout aussi inattendue, mes poumons qui avaient été comprimés à en être asphyxiés, sont libérés de ce poids invisible. Je prends une grande inspiration aussi silencieusement que possible. Je ne veux pas que la sorcière sache que je suis là. Heureusement pour moi, elle ne remarque pas ma présence.

Elle semble avoir été plutôt affaiblie par le rituel. Je peux voir son corps bouger au rythme de sa respiration lourde. Elle est maintenant assise, à genoux, face au feu. Son visage tourné vers le sol est caché par ses longs cheveux noirs et trempés de sueur qui tombent en cascade devant elle. Ses bras pendent relâchés de chaque côté de son corps, ses paumes ensanglantées tournées vers le ciel comme une offrande.

Je n'ose pas bouger. Je n'ose pas me détourner. Je la fixe, à la fois fascinée et terrifiée. Je comprends maintenant pourquoi Adria reste à l'écart de la ville. Une telle démonstration de magie, dont je ne saurai déterminer la nature exacte, pourrait lui valoir le bûcher. Mais qu'adviendrait-il de moi si elle se rendait compte que j'ai été témoin de toute la scène. J'essaye de me faire la plus petite possible, utilisant les broussailles pour dissimuler au mieux ma présence.

Lentement, Adria se redresse. Elle semble sortir doucement de sa transe. Elle fixe d'abord d'un regard fiévreux l'amulette qui flotte toujours dans le vide, puis elle entreprend de se mettre debout. Je la vois chanceler légèrement avant de prendre une posture plus assurée.

- "Je sais que vous êtes là." Dit-elle d'une voix forte sans regarder dans ma direction. "Vous êtes la jeune sœur. Je peux sentir votre présence." Mon cœur manque un battement. "Vous pouvez sortir de votre cachette. Je ne vous ferez rien."

Elle se tourne finalement vers moi. J'ai l'impression étrange qu'elle me regarde dans les yeux, même si je suis convaincue qu'elle ne peut me voir dans cette obscurité opaque.

Je me redresse lentement et quitte l'abri des fourrés. Elle me sourit mais je suis intimidée. Son aplomb naturel a quelque chose de méprisant.

- "Alors qu'est-ce qui vous amène à une telle heure?" Me demande-t-elle, comme si de rien était.

Elle s'éloigne de moi pour aller se laver les mains dans un baquet d'eau posé contre sa roulotte. Puis, elle se penche pour ramasser une chemise longue en tissu fin qu'elle avait négligemment laissée à même le sol. Elle l'enfile rapidement, mais la laisse complètement ouverte. Autant dire qu'elle ne porte rien sur elle. Je ne doute pas un seul instant qu'elle le fait volontairement pour favoriser le trouble chez moi. Je dois m'avouer que ça marche. J'ai du mal à trouver mes mots pour m'adresser à elle.

- "J'étais venue pour vous porter un message à destination de Jarzeth." Je finis par dire. Ma voix ne tremble pas, à mon grand soulagement.
- "Je ne suis pas messagère." Réplique-t-elle d'un ton cinglant avant de s'asseoir sur le marche pied de sa roulotte. "Surtout pour un Vizjerei. Si vous n'avez rien d'autre à me dire, partez. Il est tard et je suis fatiguée."

Je suis décontenancée par sa réponse sèche et sonnant comme définitive. Cependant, j'ignore si c'est la panique ou l'urgence, mais mon esprit fonctionne plus vite que d'habitude. J'ai une fulgurance. J'ai bien compris qu'elle ne porte aucun intérêt pour ma sœur et moi-même et qu'elle fait preuve d'une franche antipathie envers Jarzeth mais tantôt, elle a montré de l'intérêt pour le prince. Le cœur battant, je joue la carte de la provocation.

- "Très bien, si nous échouons à sauver la vie du prince, je saurai qui blâmer."

Je m'étonne moi-même de l'assurance avec laquelle je prononce ces paroles. Adria se retourne vers moi et me fusille du regard.

- "Que voulez-vous dire par là?" Demande-t-elle d'un ton qui laisse transparaître une pointe de panique.
- "Il est retourné dans le Labyrinthe, seul, en quête de vengeance. Ma sœur est partie à sa recherche, mais il a une avance considérable sur nous." Je grossis volontairement le trait. "Nous aurons besoin de Jarzeth et le plus vite possible. Une fois qu'il aura récupéré l'amulette que vous avez enchantée pour lui, dites-lui de nous rejoindre dans le Labyrinthe sans tarder. C'est tout." Je conclus sèchement.

La sorcière grimace très légèrement avant de caler son dos contre la porte de la roulotte. Elle me dévisage un moment sans rien dire puis son expression s'adoucit quelque peu.

- "Je passerai le message à votre toutou." Dit-elle en haussant les épaules. "Bien que je ne sache pas pourquoi vous vous encombrez de ce chien galeux."

J'aurai sans doute dû me taire, mais je ne peux m'empêcher de prendre la défense de Jarzeth.

- "Il est un mage puissant et un bon combattant." Je réplique sans pour autant montrer de hargne ou de colère.
- "Il a du savoir faire, vous avez raison sur ce point. Mais il est impur. Son sang ne saurait mentir. Qu'importe sa maîtrise des arcanes et ses connaissances, il sera toujours un rebus de l'humanité sans valeur. C'est le problème des Vizjereis. Leur fraternité est gangrénée par des mauvaises herbes, comme lui."

Elle rabat enfin sur sa nudité l'un des pans de sa chemise. Je me concentre pour garder mon air impassible alors que je commence à cerner la sorcière. Ce qui l'attire chez le prince est sans doute son sang noble.

- "Et pourtant vous avez défendu sa cause devant le prince." Dis-je pour mettre en lumière son hypocrisie.
- "Je ne soulignais que le fait que les connaissances des Vizjereis étaient utiles. En l'état, si le prince avait appris que j'utilisais des remèdes Vizjereis, il aurait pu refuser que je soigne ses hommes. Quelle tragédie cela aurait été." Elle semble réellement affectée, à ma grande surprise. "Mais, les Vizjereis construisent leur empire sur des fondations friables, comme Jarzeth." Elle grimace de dégoût.

Je comprends que nous n'avons pas la même conception de l'humanité et que je perds mon temps à discuter avec la sorcière. Après tout j'ai obtenu d'elle ce que je désirais, il est temps que je parte. Je m'apprête à prendre congés, lorsqu'elle m'interpelle une dernière fois.

- "Vous verrez, sœur Annor, votre bon Jarzeth finira par succomber... Tôt ou tard." Je sais qu'elle ne précise pas à quoi, volontairement. "Le fait qu'il m'ait demandé cet enchantement là est déjà une preuve en soi."
- "Pourquoi? Qu'a-t-il de particulier?" Elle a piqué ma curiosité.
- "Il amplifie certains types de magie...disons... peu recommandables. C'est un moyen comme un autre de prévaloir, c'est certain, mais est-il pertinent ? Je n'en suis pas certaine. Disons que je pense qu'on ne soigne pas le mal par le mal."

Elle se relève et s'approche de moi. Je ne me sens pas menacée à proprement parler mais tout dans son attitude dégage un sentiment de domination. Elle accroche mon regard.

- "A vrai dire c'est une réponse terriblement masculine face à un danger. Prenez par exemple l'épée que vous portez." Je fronce les sourcils. "C'est ce bon Griswold qui vous l'a forgée, n'est-ce pas?" J'acquiesce. "Sur la garde, il a incrusté des mots de pouvoir. Tir El... Enchantement d'acier. Provoque des saignements incoercibles." Récite-t-elle. "Celui qui sera blessé par cette épée mourra dans d'atroces souffrances si vous ne l'achevez pas. Étrangement sinistre de la part d'un homme comme Griswold, vous en conviendrez. Mais c'est hélas un comportement récurrent. Je ne suis qu'à moitié étonnée."
- "Pourquoi avez-vous pratiqué l'enchantement si cela va à l'encontre de vos convictions?" Je demande à la fois troublée et agacée.
- "Jarzeth a invoqué un droit ancestral qui lie les Khéjistanis par un pacte d'honneur. Et l'honneur est sacré pour nous." Me répond-elle, en me fixant toujours.
- "Votre conscience est finalement aussi friable lorsqu'on en vient à la tradition." Je rétorque. "Peut-être ne devriez-vous pas juger Jarzeth à la qualité de son sang ou à l'histoire de son clan. Que pensez-vous d'un Vizjerei qui accepte l'autorité d'une femme?" Adria dissimule mal son étonnement. Je décide de pousser un peu plus l'écharde que je viens de piquer dans son flanc. "Je place plus de valeur dans le jugement de celui qui prend des risques pour vaincre les ténèbres plutôt que dans celui de celle qui pratique la plus noire des magies pour honorer une tradition datée, basée sur l'égo de ceux qui l'appliquent."

Mon cœur bat la chamade lorsque je m'interromps. Mes mots ont visiblement touché au but. La sorcière me dévisage, perplexe. Je profite de sa confusion pour prendre congés.

- "Sur ce, je pars rejoindre ma sœur, secourir le prince. Vous savez où se trouvent vos intérêts, je ne répéterai donc pas ma requête. Je suis convaincue que vous saurez faire le bon choix. Au-revoir."

Sans attendre quoi que ce soit d'autre de sa part, je tourne les talons et prends la direction de la cathédrale.

Sur le chemin, la rencontre avec Adria tourne en boucle dans ma tête. Je m'étonne de ma propre hardiesse à défendre mes opinions face à la sorcière. Dès le premier jour, cette femme sème le trouble en moi. L'enchantement qu'elle a pratiqué ce soir prouve qu'elle est bien plus puissante qu'elle ne veut bien le laisser paraître et je n'arrive pas vraiment à cerner ses objectifs. J'ai du mal à croire que pour une personne visiblement aussi attachée à la noblesse du sang, vendre des potions à une population rurale décrépite soit le but principal. Je me jure de garder un œil sur elle à l'occasion.


Bien bien... J'espère que ce chapitre vous aura plu. J'aime bien écrire Adria même si elle n'est qu'un personnage secondaire dans l'Acte 1.
De son côté, Annor s'affirme de plus en plus. Et cela ne fera que se confirmer au fil du temps.

A bientôt!