Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard


Aujourd'hui, gros chapitre un peu dense.
Bonne lecture.


Acte 1 - Quatrième partie : Descente aux enfers

Chapitre 3 : La force d'un cœur loyal

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La suite du dédale me semble plus facile à décrypter. Il y a une sorte de schéma de pièces qui se répète et je n'ai qu'à suivre la séquence pour progresser. Par mesure de sécurité, je continue de marquer les portes que je franchis de la pointe de ma flèche.

Alors même que l'orientation ne semble plus un problème, je reste résolument prudente. Mes sens me jouent de plus en plus de tours. A mesure que j'avance, plus de bruits étranges semblent habiter les couloirs anciens que je traverse. Maintenant, je n'arrive plus à déterminer l'origine ou la nature précise de ce qui m'entoure. L'éclairage participe aussi à cette étrange mascarade. J'ai sans cesse l'impression de voir se mouvoir les ombres d'une manière contre naturelle. La poésie tourne en boucle dans mon esprit sans que je puisse taire ses mots.

Je ne peux ignorer non plus que je sens la concentration magique augmenter à mesure que j'avance. Ce ne sont peut-être que des illusions liées aux résidus arcaniques qui flottent dans l'air. Je sais que je suis sur la bonne voie mais mon angoisse ne fait que se renforcer. Combien de temps vais-je rester maître de mes sens. L'absence de l'expertise de Moiraine se fait cruellement sentir.

Sur la dernière partie de mon exploration, c'est hélas mon odorat qui me guide. L'odeur de charogne est très présente. Je devine sans mal ce que je vais trouver lorsque, dans les couloirs, mon chemin croise les terribles traces du combat contre le Boucher. Je trouve d'ailleurs un peu plus loin, baignant dans une marre de sang, la carcasse du dit démon, privé de sa tête et le corps piqué de nombreuses flèches empennées de noir que je sais appartenir à ma sœur. J'y découvre aussi les corps de plusieurs gardes mutilés, qui n'auront pas eu la chance de remonter à la surface. Ils reposent désarticulés à même le sol, parfois maintenus dans une position semi verticale par le mur du couloir.

A mon approche, j'interromps le festin de ce qui ressemble à des rats surdimensionnés et que je fais fuir. Je peux dire sans aucun doute qu'ils ont muté sous l'influence d'une mauvaise magie. J'essaye de contourner le corps du démon ventripotent qui barre presque entièrement le couloir. Il doit bien mesurer deux mètres, et à en croire l'immense hachoir qu'il tient toujours à la main, sa force devait être bien plus importante que sa masse graisseuse ne le laissait suggérer. Je retiens ma respiration et me faufile sur le côté en rasant la paroi.

C'est presque avec soulagement qu'au bout d'un très long couloir, je trouve le passage dont Moiraine et le garde avaient parlé. Le mur a été visiblement éclaté à la masse et la terre derrière méthodiquement creusée. De larges poutres en bois servent de renforts de chaque côté du passage. Un escalier a même été taillé dans la roche, mais je n'en vois pas le bout. Au bout de quelques mètres seulement, il fait une sorte de virage. Un léger courant d'air chaud émane de ce qu'il y a en contrebas.

Alors que je m'apprête à m'engager dans ce boyau de roches, le bruit de pas inconnu résonne une nouvelle fois dans mon dos, bien plus près qu'auparavant. Cette fois-ci, je réagis au quart de tour. Dans un seul mouvement fluide, je me retourne et décoche une flèche dans la direction du son. J'ai juste le temps d'apercevoir un reflet métallique et j'entends ma flèche ricocher sur quelque chose.

- "Qui ou quoi que vous soyez montrez-vous!" Je m'exclame d'une voix forte malgré la peur. J'encoche une nouvelle flèche.

Il faut quelques secondes avant que ce qui se cache dans l'ombre avance dans ma direction. C'est un homme de haute stature. Alors qu'il passe la première torche, je vois qu'il rengaine une épée. Je ne peux m'empêcher d'avoir un sursaut d'étonnement. C'est donc avec ça qu'il aura dévié ma flèche. Cet individu est une très fine lame. Il est important que je garde mes distances. Je bande mon arc un peu plus fort.

Il faut que l'individu passe la torche suivante pour que je reconnaisse la tenue des gardes. Son armure légère semble toutefois plus riche, plus proche de celle que porte le prince. Sa démarche est celle d'un homme fier et assuré.

- "Pourquoi me suivez-vous?" Je demande sans baisser mon arme.

Alors qu'il avance, je commence à voir plus de détails. C'est définitivement un gradé. Je lui donne une cinquantaine d'années. Du blanc émaille ses cheveux et sa barbe bien taillée. Ses yeux bleus sont perçants.

A la troisième torche, malgré la teinte rougeâtre qu'elle projette, je remarque le teint maladif de l'individu. Il est bien trop pâle pour que ce soit naturel. Il s'arrête à quelques mètres de moi. Il se met au repos, les mains jointes dans le dos et s'incline très légèrement. Je suis troublée par sa façon de faire. Il exsude de lui un charisme de dirigeant et une fierté de guerrier, mais aussi une mélancolie profonde. Je lis dans son regard une grande douleur.

- "Pardonnez-moi de vous avoir inquiété." Me dit-il. Il a une voix chaude et posée. "Je suis le capitaine Lachdanan."

Mon sang ne fait qu'un tour. C'est le supposé assassin du roi Léoric. Je l'observe un moment. Bien que je remarque aisément cette peine qui l'habite, son expression est plutôt neutre. Impossible de déterminer s'il a de mauvaises intentions à mon égard. Je reste donc prête à tirer au moindre signe menaçant.

- "Si réellement vos intentions n'étaient pas de me nuire, plutôt que de me suivre à distance, pourquoi ne vous êtes-vous pas manifesté plus tôt?" Je lui demande méfiante.
- "Je cherchais à vous connaître, pour savoir si je pouvais vous faire confiance. Des trois guerriers qui avez combattu mon seigneur, vous me paraissez la plus ouverte au dialogue." Je fronce les sourcils. "Je vous ai vu, il y a quelque temps, dans la crypte. Hier, peut-être… Pardonnez-moi, je ne sais plus trop. Je n'ai plus vraiment la notion du temps. Quoi qu'il en soit, je ne pouvais pas vous approcher à ce moment-là. Dans l'urgence, vos compagnons d'armes m'auraient certainement abattus sans me laisser le temps de parler. Bien que cela n'aurait servi à rien..."

Je le dévisage un instant. J'ouvre des yeux ronds. Je commence lentement à recoller les morceaux.

- "Vous êtes le maudit. Celui qui se cachait derrière le pilier... Vous êtes mort." Je murmure abasourdie.

Il acquiesce. Son regard accroche le mien. J'y vois une grande détermination malgré la peine. Je baisse mon arc et remets ma flèche dans mon carquois. S'il est maudit et s'il est bien mort comme je le crois, je ne pourrais rien faire. De simples flêches ne l'arrêteront pas.

- "J'ai perdu la vie, il y a déjà plusieurs semaines, j'imagine... Confirme-t-il. "Mes hommes aussi mais ils sont devenus fous. Ils errent désormais dans la caverne." Dit-il en regardant le tunnel derrière moi. "Pour ma part, je fais ce que je peux pour ne pas finir comme eux, mais c'est de plus en plus difficile. J'ai essayé en vain de trouver un moyen de me libérer de la malédiction qui piège mon âme et mon corps dans ce lieu infernal, mais, jusqu'à présent, je n'ai rien trouvé."
- "Vous voulez partir ?"
- "Cesser d'exister serait une définition plus adéquate. Mon dernier espoir est que quelqu'un me bannisse à jamais du royaume des mortels. Mon seigneur, le prince Aidan pourrait, mais je doute qu'il m'accorde cette grâce. Après tout, je suis l'assassin de son père."

Il reste au repos et semble de prime abord impassible, mais ses épaules tremblent légèrement et sa voix trahit son conflit intérieur. A vrai dire, je peux comprendre pourquoi et en quelque sorte, j'admire sa volonté, ou peut-être son dévouement.

Je sais que je devrais me précipiter à la suite de Moiraine, mais mon instinct me dit que je dois rester là, comme s'il y avait quelque chose qui m'échappait pour le moment et qu'il était vital que je découvre. De plus, il y a quelque chose qui me fascine chez Lachdanan. Je dois en apprendre davantage.

- "Dites-moi ce qu'il s'est passé... Depuis le début." Je finis par demander.

Il me regarde avec stupeur. Je l'invite à parler d'un geste de la main. Il se détourne légèrement et regarde en direction d'une torche. La lueur rougeâtre joue étrangement sur les contours anguleux de son visage. Il se racle la gorge avant d'entreprendre son récit.

- "Le déclin de mon seigneur a été lent et subtilement orchestré par Lazare." Commence-t-il de sa voix légèrement languissante. "J'ai mis beaucoup trop longtemps à me rendre compte de ce qui se tramait? Et même avant que je puisse avoir de réels soupçons, j'ai été écarté de la cour royale. On me trouvait toujours de nouvelles missions loin de Tristram. Puis, un jour, le roi Léoric nous a donné cet ordre absurde. Il nous envoyait, le prince Aidan et moi, mener la guerre contre l'Ouestmarche. Nous ignorions avant de mener les premières grandes batailles qu'à aucun moment nous avions été menacés par notre voisin. Notre agression fut sévèrement punie. L'Ouestmarche est une nation bien plus puissante que la notre et notre guerre devint une mission presque impossible pour tenter d'endiguer leur contre offensive. Le conflit s'est enlisé dans une guerre de tranchées et de contrition. Lorsque je reçus par courrier l'ordre d'assiéger la capitale, signé de la main de mon seigneur, je compris qu'il avait perdu l'esprit. Il nous menait à une mort certaine. Je ne pouvais mettre la vie de mon prince en danger, alors je détruisis la note avant qu'il ne la lise, puis avec un bataillon, je fis acte de mutinerie et retournai à Tristram. Lorsque je découvris ce qui s'était passé ici, entre les attaques de démons et les massacres organisés, je me rendis au manoir pour y confondre mon seigneur, dans l'espoir de mettre fin à cette folie. J'y vis le vrai visage de Lazare et les ravages qu'avait subis l'esprit de mon roi. L'archevêque nous échappa mais nous poursuivîmes le seigneur Léoric jusque dans la crypte. Ici, j'y ai mené un combat acharné contre lui. Même l'esprit défaillant, il restait un combattant fier et il se battit avec la férocité d'un lion. Je n'ai hélas pas pu le raisonner. Lorsque j'ai planté ma lame dans son cœur corrompu, j'ai vu au fond des ses yeux le mal absolu et cette vision me hante encore aujourd'hui. Ôter la vie de mon roi reste à ce jour la décision la plus difficile de ma vie, mais cela devait être fait." Il touche machinalement la garde de son épée. "Dans son dernier souffle, mon roi a prononcé les mots qui lieraient mon âme et mon corps, ainsi que ceux de mes hommes, à ce lieu." Il se tourne vers moi, avant de reprendre sur un ton chargé d'amertume. "La traîtrise de Lazare va bien au-delà de tout ce que je pouvais imaginer. Depuis la crypte, j'entendis la messe qu'il donna. Cette langue de vipère réussit à convaincre les habitants de Tristram que le mal était venu par ma main, jetant l'opprobre sur mon nom. Les preuves étaient accablantes et je n'avais aucun moyen de me défendre. Après la mise en caveau, j'ai senti l'influence démoniaque se décupler. Je savais que c'était l'œuvre de Lazare. Parfois, je l'entendais même psalmodier des incantations maléfiques. Nous avons essayé de le chasser mais il connaît le Labyrinthe mieux que nous et jamais nous n'avons pu le trouver. Très vite, les catacombes et la crypte ont commencé à s'animer. Je compris que Lazare avait touché à des secrets qui auraient mieux fait de rester endormis à jamais. J'ignore ce qu'il projette de faire réellement, mais j'abhorre l'idée qu'un homme de la Lumière puisse servir les royaumes infernaux?" Il grimace.

La tentation est forte de lui révéler la possible existence d'une pierre d'âme démoniaque mais je préfère taire ce détail. Le pauvre homme a l'air bouleversé.

- "Savez-vous comment Lazare a fait pour corrompre votre roi?" Je demande, hésitant légèrement sur le choix des mots.
- "Hélas non. La seule chose que j'ai trouvé à cet étage, ce sont des extraits d'anciens livres qu'il aura traduit. Mais je n'en comprends pas le sens... à part leur valeur historique." Je hoche la tête, ayant trouvé les mêmes ouvrages.
- "Êtes-vous descendu dans la caverne?" Je demande en me retournant vers l'entrée creusée dans le mur. Lachdanan semble soudain nerveux.
- "Oui mais je ne suis pas allé très loin. J'ai honte de ma couardise, sachant qu'il reste une chance pour que le prince Aldrech soit encore en vie quelque part. Et maintenant que le prince Aidan y est descendu à son tour, le déshonneur est total." Il semble extrêmement peiné.
- "Qu'est-ce qui vous retient?"
- "Être Maudit ne signifie pas juste être prisonnier et éventuellement finir par dépérir, c'est un gage qui ne prend jamais fin. On ne peut pas mourir. On pourrait penser que c'est plaisant de ne plus craindre la mort, mais c'est la plus terrible des choses qui soit. Lorsqu'on a plus la perspective d'un repos éternel, l'esprit se met à fonctionner d'étrange manière. L'euphorie de se penser immortel rend les gens stupides. J'ai vu plusieurs de mes bons soldats présumer de leur condition, tenter d'attaquer certaines créatures qui vivent ici. Leur intention était pure. Ils ne souhaitaient que profiter de leur condition pour protéger Tristram depuis les catacombes en faisant barrage aux créatures démoniaques qui tentent de remonter à la surface. Je n'envie pas leur sort." Je comprends soudainement qu'il parle des quelques armures vides qui reposaient dans une des salles que j'avais découvertes. Je frissonne. "Le corps physique est détruit, mais je sais qu'ils finiront par se relever, sous forme de spectres, lorsque leur esprit succombera à l'attrait du mal." Il baisse la tête. "Le royaume des enfers offrent une place pour les âmes errantes. Dès lors que l'on s'y soumet, la folie s'empare de nous et nous devenons des marionnettes de la volonté des démons. La caverne regorge d'une magie sombre qui précipite l'érosion de l'esprit. J'ai vu mes hommes glisser dans la folie après qu'ils s'y sont rendus. Moi même, lorsque j'y suis brièvement allé, j'ai commencé à défaillir. D'une manière ou d'une autre, le mal absolu y est caché et il appelle à ce que nous le servions." Je déglutis. "Je ne suis pas sûr de pouvoir résister."

Lachdanan regarde l'entrée de la caverne avec une terreur non dissimulée qui jure avec l'assurance de son maintien. Je reste silencieuse un moment, cherchant le courage de descendre à mon tour. Ma motivation principale est de venir en aide à Moiraine, mais je sais que je ne suis pas prête à affronter ce qu'il y a en bas. Après tout, c'est vrai. Qu'accomplirai-je en mourant en ayant à peine franchi le seuil de cette porte grossière?

Ma perception s'altère brutalement. À nouveau les ombres s'agitent de manière absurde sur les murs. Je me frotte les yeux. Me serai-je jeté une malédiction en lisant l'étrange poésie, tantôt? Je commence à paniquer de nouveau.

Soudainement, j'ai un flash. Pendant une fraction de seconde, je suis dans le cimetière avec Moiraine, comme dans mon rêve récurrent. Je rejette cette vision de tout mon être. Tout redevient normal. Je cache tant bien que mal ma confusion. Malgré mon trouble et la peur qui me noue l'estomac, je comprends que ce qui vient de se passer est plus qu'une simple coïncidence. Je dois avoir raté quelque chose d'important. Vois-tout, entends-tout. J'entends presque Moiraine me rappeler son mojo comme une voix furtive dans ma tête.

Je fixe un instant Lachdanan qui ne semble pas avoir pris conscience de mon malaise. Je me concentre sur son récit. Quelque chose me frappe aussitôt. Mon roi. Mon prince. Sa majesté. Mon seigneur. Je réalise que malgré son acte terrible, et même dans la mort, il est toujours fidèle à la famille royale et je peux deviner quelle âme forte il est. Comme pour ma sœur, sa mission prévaut sur tout le reste. Peut-être est-ce la clé. Je ferme les yeux une seconde pour essayer de me remémorer tout ce que j'ai vu et vécu jusque là, les personnes que nous avons croisées et celles à qui nous avons parlé.

Je réalise que la terreur se répand comme une contagion. Elle attrape les esprits fragiles en premier et saute de personne en personne. Plus les gens sont terrorisés, plus ils sont à même de succomber. Tristram est à cette image. Le quartier nord près du manoir royal et celui qui est proche de la cathédrale sont les plus touchés. Les autres quartiers résistent encore, mais ce font contaminer progressivement. Même le vieux Cain avait commencé à sombrer, avant que ma sœur ne le sorte de sa torpeur, en l'aidant à se concentrer sur sa tâche.

Lazare a servi de catalyseur, mais il doit bien y avoir une source. Je me tourne vers l'entrée béante qui perce les catacombes. D'ici je peux sentir la magie émaner de la caverne. Elle est oppressante. Je me concentre alors sur cette étrange énergie et récite à voix basse l'étrange poésie du livre.

Je peux voir ce que tu ne peux.
De visions éthérées en cauchemars.
Du coin de l'œil disparaissent
Murmurant leurs chants secrets.
Alors verras-tu ce qui ne peut-être.
Ombres mouvantes où lumière devrait glisser,
Hors des ténèbres, au bord de la folie,
Projetées sur les couloirs de ceux qui ne voient.

Bientôt, je vois se dessiner sur les murs un réseau noirâtre qui ressemble à des racines sans volume, rampant le long des interstices de la roche, et s'y infiltrant parfois. Le sol en est recouvert. Je marche dessus. Un tentacule fantomatique est même accroché à ma cheville. Je comprends alors que l'influence de Diablo est une réalité physique. Elle s'étend sous la ville et plus loin encore, corrompant la terre, elle-même, avant de s'agripper aux êtres vivants.

Je comprends également que les visions que j'ai depuis que je suis là ne sont probablement que la manifestation du contact direct avec la corruption. Un fantasme larvé qu'un esprit démoniaque vient déformer pour me hanter la nuit... Je frissonne de dégoût. Je me tourne vers Lachdanan et je remarque que les ombres semblent l'épargner. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre pourquoi. Les esprits forts comme le sien, ou celui de Moiraine j'en suis certaine, repoussent les ténèbres. Et il suffit de parler quelques instants avec le capitaine pour le savoir investi d'une mission presque sacrée envers ses souverains. Sa dévotion pour eux transcendent la mort elle-même. C'est cela qui l'a préservé du mal jusque-là. Les larmes me montent aux yeux alors que je contemple cet homme empli de dignité, malgré la terrible malédiction qui pèse sur lui. Mon cœur s'emplit d'admiration et d'un profond respect. Je me dois de suivre son exemple.

A ma grande surprise, au moment où je me sens investie d'une énergie nouvelle, la racine ténébreuse me lâche et les ombres s'écartent autour de moi. Je fais un pas en avant, un passage se forme devant moi. Je souris légèrement. Tant que je resterai forte, tout ira bien.

- "Capitaine?" Je l'interpelle. Il tourne vers moi son regard perçant et mélancolique. "Je vais descendre à présent. Voulez-vous m'accompagner ? Votre épée ne serait pas de trop."
- "Je ne peux pas. Je viens de vous le dire. Je vais perdre la raison et je deviendrai un danger pour vous et pour le prince." Me répond-il aussitôt, d'un air navré.
- "Combien de temps a-t-il fallu à vos hommes pour succomber?" Je lui demande alors.
- "Quelques jours à peine." Me répond-il l'air soucieux. "Dès lors qu'ils sont entrés au moins une fois dans la caverne."
- "Mais vous êtes entré et avez réussi à résister à l'influence."
- "Jusqu'à maintenant et en m'y tenant éloigné, oui, pourquoi?"
- "Ce n'est pas grâce à l'éloignement que vous avez résisté." Je réponds avec aplomb. Il commence à soupçonner quelque chose. "Je fais partie de la sororité de l'Oeil Aveugle. Je peux voir ce qui est caché." Dis-je en faisant référence à la Vision Intérieure, même si je suis certaine que je vois plus que ce que mon don me permet. "Je peux voir qu'une sorte de corruption provient de la caverne et s'étend partout autour de nous." Je montre du doigt les racines que je sais invisibles à ces yeux. "Elle vous évite." Dis-je en regardant ses pieds.
- "Que voulez-vous dire?"
- "Votre dévotion pour la famille royale vous préserve du mal." Lachdanan éclate d'un rire sonore. Je l'interromps. "Les esprits forts résistent plus longtemps à l'influence du démon, du moins temps qu'ils ont une cause pour laquelle se battre. Lazare le savait et regardez ce qu'il a fait… Regardez la Tristram que vous avez trouvée de retour du front."

La révélation frappe le soldat de plein fouet. Un mélange d'émotions se peint sur son visage alors qu'il commence à comprendre à son tour.

- "Ce qui veut dire que mon roi s'est battu vaillamment contre la corruption. Aussi longtemps qu'il l'a pu. Il ne devait même pas avoir conscience de ce qu'il combattait. Il a fini comme mes hommes, l'esprit rongé par la folie. Ce qui veut dire que cela arrivera à chacun des habitants tôt ou tard si nous ne faisons rien." Dit-il d'une voix chargée d'émotion. J'acquiesce. "Mais comment Lazare a-t-il pu?"

La réponse me vient naturellement, surtout après les explications du gradé.

- "Il a propagé la corruption en affaiblissant méthodiquement l'esprit des gens. Pour le roi, cela a dû commencer par vous, en vous écartant de ses conseillers. Puis, il a inventé la menace de l'Ouestmarche et tourné les esprits autour de l'idée que le pays allait être envahi, et vous a forcé, vous et le prince à partir loin, incapable de voir ce qu'il préparait ensuite. Tristram, privée de la plus grande partie de son armée, s'est trouvée dépouillée du sentiment de sécurité alors que les attaques de déchus se sont intensifiées. Les habitants ont commencé à sombrer lentement et votre roi s'est retrouvé seul dans la tourmente. Lazare lui aura ensuite enlevé sa dernière source de réconfort. Le prince Aldrech… Je pense que c'est à ce moment qu'il a perdu la raison au delà de ce qui peut être soigné..." je conclus dans un souffle.
- "Mon roi…" Lachdanan ferme les yeux un instant. Ses traits sont tirés par la douleur qu'il ressent et retient.
- "Le prince a tout perdu à son tour. Il risque de succomber dans la caverne si nous n'intervenons pas. Me suivrez-vous?" Je demande à nouveau.

Lachdanan se tourne vers moi. Je vois brûler dans ses yeux clairs la flamme d'une détermination nouvelle. Les ombres s'écartent davantage de lui.

- "Merci pour m'avoir ouvert les yeux, sœur...?" Il laisse la question en suspens.
- "Annor." Je lui réponds, en m'inclinant légèrement, comme l'aurait fait Jarzeth. J'aime ce geste. Lachdanan pose une main sur son cœur et s'incline à son tour.
- "Ça ne lavera pas mon nom ni la souillure de mon âme, mais si je peux réparer le mal que j'ai fait en restant lâchement caché ici pendant que le prince Aldrech et le prince Aidan risquent leur vie, j'aurai l'impression d'avoir accompli mon devoir une dernière fois." Déclare-t-il en se retournant d'une manière très militaire vers l'entrée béante de la caverne.
- "Une dernière chose." Dis-je en me mettant à sa hauteur, prête à plonger dans l'inconnu à ses côtés. "Est-ce vous qui avez effacé les traces du combat que nous avons mené contre le roi?" Il sourit sans me regarder.
- "Je ne pouvais pas laisser mon souverain défunt gésir ainsi. Il mérite une sépulture digne."
- "Évidemment."

Nous faisons ensemble le premier pas dans l'excavation.


Annor marche avec un mort vers la source du mal :)

J'ai fait une petite digression sur Lachdanan. Dans Diablo 1, il y a une quête pour le libérer de la malédiction dans les souterrains. Je l'utilise différemment.

A bientôt.