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Acte 2 - Quatrième partie : Les terres corrompues

Chapitre 7 : La jungle de Kurast

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Nous pénétrons dans l'habitation où les sorcières ont isolé Rolf. Il n'y a qu'une grande pièce, éclairée par des lampes à huile. Un doux parfum d'encens flotte dans l'air. Une très vieille femme, ratatinée et fripée par l'âge est assise en tailleur dans un coin. Autour d'elle sont disposés des petits bols contenant des herbes. Sans doute s'agit il d'une guérisseuse ou quelque chose du genre. Elle nous suit du regard sans rien dire alors que nous approchons du druide. Je la salue mais elle ne répond pas.

Rolf est couché sur le flanc sur ses peaux de bête. Une couverture de fibres végétales le recouvre jusqu'à la taille. Il est très pâle. Sa peau tatouée luit de transpiration et je vois sa poitrine se soulever bien trop rapidement. Le voir ainsi me fait mal au cœur, mais je suis paradoxalement rassurée de le savoir encore en vie.

C'est drôle comme je n'avais jamais remarqué avant que je tenais autant à lui. J'avais accepté sa présence comme une évidence. Il était juste là et c'était normal. De mes compagnons, il est le plus atypique et pourtant il est celui que j'ai accepté le plus naturellement. Même après qu'il m'a révélé certaines choses des pratiques de son peuple, je n'arrive pas à penser autrement. Si on me demandait d'expliquer pourquoi je tiens à lui, je ne le pourrai certainement pas. Nous avons combattu ensemble. C'est une chose, mais le combat seul ne fait pas tout.

Le druide est celui avec lequel j'ai le moins parlé mais cela ne me fait pas vraiment défaut. Nous avons partagé des silences… ou simplement du temps. Je réalise aujourd'hui que ces moments perdus font partie des plus belles choses que j'ai vécues. Parce que j'étais en paix. Oui, c'est cela… qu'importe la situation sa présence m'apaise comme aucune autre personne.

Je veux recréer cet état de grâce pour lui. Alors, sans rien dire, je me couche à côté de lui de manière à lui faire face. Puis, je lui attrape le poignet avec douceur et reste ainsi sans bouger.

Bientôt, j'entends sa respiration ralentir et je vois ses traits se détendre. Je n'ai besoin de rien d'autre pour me sentir bien à mon tour. Je reste un moment ainsi, ignorant délibérément ce qui se passe autour. Puis, j'entends Astrid qui s'installe un peu plus loin. Elle a rapidement compris que je resterai ici ce soir et que probablement je ne parlerai à personne.

Beaucoup plus tard, j'entends la porte s'ouvrir doucement et je reconnais le pas distinctivement traînant de Cain. Je l'entends poser quelque chose derrière moi. Je n'ai pas besoin de me retourner pour comprendre qu'il s'agit de mon arc et de mes flèches. Il me les a ramenées. Je l'entends se diriger vers un mur puis s'asseoir. Je souris discrètement. Lui aussi va rester avec nous.

J'ai les larmes aux yeux. Ces personnes avec qui je partage ma vie et qui pourtant viennent d'horizon totalement différents me comprennent si bien. Nous nous respectons. Nous nous soutenons. Je laisse ce sentiment de fierté d'appartenir à ce groupe envahir mon cœur et effacer le cuisant revers infligé par la cheftaine.

Progressivement, la cahute s'endort. Et moi-même, toujours agrippée à Rolf, je plonge dans un sommeil trouble. Dans le silence relatif de la nuit, je perçois l'appel de Méphisto siffler subtilement dans le bruissement des feuilles dehors. Il est toujours là. Je me prends à rêver que je combats farouchement le démon, sans pour autant voir l'issue. Je me réveille plusieurs fois, me rendormant presque aussitôt et réitérant ce rêve agité.

C'est peut être la quatrième ou cinquième fois que le cycle se répète, mais cette fois-ci, je me réveille plus alerte. J'ouvre les yeux. Il fait nuit noire dehors. Les lampes ont presque brûlé toute leur huile et il fait très sombre dans la cahute. Je remarque soudainement que Rolf a les yeux à demi ouverts. Il ne bouge pas, mais il me regarde attentivement. Je l'observe un moment sans rien dire. Les murmures de Méphisto sont discrets mais omniprésents. Je frissonne.

Puis l'idée me vient. Si je détruis la source du mal. Si je détruis le démon. Son influence disparaîtra et Rolf sera libéré. Peut-être est-ce cela que mes rêves confus essaient de me dire. Je peux encore le sauver. Mon cœur se met à battre la chamade.

- "Je ne vous abandonnerai pas. Tenez bon." Je lui souffle à voix basse pour ne pas réveiller les autres. Il s'humecte les lèvres avant de me répondre.
- "Comptez sur moi." Je souris. Il a accepté son destin, mais il ne partira pas sans combattre.

Je ferme les yeux, rassérénée, et mon esprit se met à tournoyer sur les multiples possibilités pour venir à bout du démon. Je finis par m'endormir à nouveau dans un état de confusion générale mais plus déterminée que jamais. Je me réveille avant le lever du jour, épuisée mais confiante. Pourtant lorsque je me lève, je réalise que l'état de Rolf s'est aggravé pendant la nuit. A le voir ainsi, je me demande si je n'ai pas halluciné l'échange que nous avons eu. Mais il est en vie et je préfère croire que je n'ai pas rêvé. Il se battra. Je ferai de même.

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Aziza et Astrid se réveillent juste après moi. Je réalise que je n'ai jamais entendu la sorcière pénétrer dans l'habitation. Elle a dû nous rejoindre au milieu de la nuit. Elle nous invite à la suivre pour les préparatifs du départ. Elle nous conduit hors de la cahute et nous descendons des arbres pour rejoindre un réseau de pontons en contrebas qui mènent à une large structure de pierres dissimulées par la végétation. Il s'agit d'une sorte de douches communes rustiques et en plein air. Les autres sorcières arrivent presque en même temps que nous par un autre chemin. Elles portent plusieurs petites jarres qu'elles posent dans un coin.

- "Lavez-vous maintenant. Nous n'aurons plus l'occasion de le faire par la suite. Les eaux de la jungle sont dangereuses." Nous explique Aziza.

Elle est à la fois directrice et gênée. Je croise le regard d'Astrid. On se comprend. La sorcière ne veut pas nous froisser. Elle se sent certainement toujours en porte à faux vis à vis de nous.

- "N'ayez pas peur de nos réactions." Déclare l'amazone un peu sèchement mais en souriant tout de même. "Nous obéirons et suivrons vos conseils. Nous ne sommes pas stupides. Que nous soyons contrites par la manière dont votre cheftaine a géré la situation ou pour ma part de votre tentative d'assassinat sur notre camarade n'a rien à voir avec le fait que vous êtes celle qui connaissez le mieux l'environnement dans lequel nous allons évoluer."

Je n'aurai pas mieux dit. Aziza reste toujours un peu raide mais sourit en retour. Nous nous dévêtons toutes et partageons la douche. La température extérieure est suffisamment élevée pour ne pas frissonner même à cette heure bien matinale. L'eau elle-même est naturellement tiède.

Puis, les sorcières allument un feu magique près duquel nous nous séchons. Elles apportent ensuite les jarres. Elles sont remplies d'une pâte foncée.

- "Appliquez ça sur tout votre corps." Nous dit Aziza. "Cela tiendra les insectes carnivores loin de nous."
- "Pour combien de temps." Je demande.
- "Deux ou trois jours, si nous évitons de suer abondamment et que nous ne nous lavons pas." Elle sourit en voyant ma grimace. "Soyez généreuse avec la dose et faites bien pénétrer. Il faut que votre peau en arrive presque à sécréter cette odeur."

Je plonge la main dans une jarre et renifle la crème brune que j'en extrais. Cela sent les plantes macérées. Ça ne sent pas vraiment bon, mais ce n'est pas désagréable non plus. Nous passons les prochaines minutes à nous tartiner copieusement le corps de cet enduit végétal. Étonnamment cela pénètre assez facilement et je n'ai pas l'impression d'avoir baigné dans l'huile après application. Je remets mon armure sans problème.

- "Retournons chercher vos armes. C'est le moment de partir." Déclare Aziza. Les autres sorcières se retirent, emportant les jarres avec elles. "Nous les retrouverons à la sortie du port."
- "Nous sommes toujours dans le port?" Je demande sur le chemin du retour alors que nous empruntons à nouveau les pontons.
- "Oui, mais nous sommes dans le quartier des sorcières. Vous trouverez peu d'embarcations ici. Cependant, dans le reste de cette zone, vous verrez à l'occasion beaucoup de barges et de petits bateaux. Nous rejoignons souvent des endroits reculés par le fleuve. Les gros navires comme celui qui vous a transportés sont assez rares et ils ne peuvent aller plus loin dans l'estuaire. Il n'y a pas assez de fond."
- "J'ai du mal à visualiser la structure de votre ville." Dis-je. Aziza sourit.
- "Cela sera encore moins clair lorsque nous sortirons, croyez moi. Kurast est une exception à ce que toutes les civilisations ont jamais construit. Travincal vous parlera sans doute plus."
- "Mais… J'ai du mal comprendre. Travincal est dans Kurast?"
- "Oui, c'est juste le nom du temple du Zakharum et ce qui l'entoure. Un lieu dit si vous voulez."

Nous retrouvons rapidement les échelles qui nous permettent de remonter dans les quartiers aériens des sorcières. Lorsque je rentre dans celle où est alité Rolf, j'y trouve Cain et la vieille guérisseuse éveillés. La femme s'affaire à piler des herbes et nous ignore. Quant au vieil homme, il se relève tout de suite à notre approche.

- "Je savais que vous reviendriez. Vous aviez laissé toutes les deux vos armes. Je vous avais ramené votre arc hier soir." Dit-il un peu précipitamment, en me le montrant.
- "Oui, je sais. Merci beaucoup." Dis-je en peu tendue moi aussi. Je récupère mon bien et m'en équipe. Astrid fait de même.
- "J'ai fait cela pour vous, avec les moyens du bord." Il nous donne une feuille large d'une plante qui m'est inconnue, enroulée sur elle-même et fermée par une fine liane souple. "C'est un parchemin de retour. Enfin plus ou moins. Je l'ai fabriqué rapidement ce matin." Astrid prend l'écrit et le range dans sa besace.
- "C'est vraiment très gentil à vous." Dit-elle.
- "Je ne savais pas comment me rendre utile." Dit le vieil Horadrim en baissant la tête. "J'ai peur pour vous. Savoir que vous pouvez revenir rapidement me rassure un peu."
- "Je pense que vous pourriez demander de quoi écrire auprès de mes sœurs." Déclare Aziza. "Elle pourrait peut-être même vous dire où acheter plus de matériel." Cain sourit et la remercie. Je jette un coup d'œil à Rolf puis demande à la sorcière.
- "Combien de temps jusqu'à Travincal?"
- "Nous allons nous téléporter jusqu'à une pierre de voyage Horadrim, ce qui réduira grandement la distance mais nous faudra certainement la journée entière pour atteindre Travincal."
- "Il me semblait qu'il y avait un portail là bas aussi." Dit le vieil homme en fronçant les sourcils. "Enfin, c'est ce que ma mère m'avait dit."
- "Il y en a bien un, mais il est devenu impraticable. Nous ignorons ce qui se trouve là bas exactement, mais aucun éclaireur d'aucun clan n'est jamais revenu après l'avoir emprunté."
- "Je vais vous dire ce qui s'y trouve…" Je dis en grimaçant. "Le Seigneur de la Haine, Méphisto et certainement la source de la corruption de votre jungle." Je vois le visage d'Aziza se décomposer. Même la vieille guérisseuse lève le nez de ses préparations.
- "C'est donc cela que nous allons combattre. Un autre grand démon?" J'acquiesce. "Les autres ne le savent pas non plus…" Je souris.
- "Elles savent qu'elles vont au devant d'une mort probable. Et je crois que votre cheftaine l'avait deviné..." Je réponds. "Je vous avais prévenu quant à votre choix… il vous reste encore la possibilité de renoncer. Nous ne sommes pas encore parties après tout."

Aziza se renfrogne. Elle hésite un instant puis elle braque un regard déterminé sur moi.

- "Je viens." Dit-elle simplement. Je me tourne vers Cain.
- "Prenez bien soin de Rolf." Il acquiesce lentement.

Astrid est la première à descendre, puis vient mon tour. Aziza met plus de temps à nous rejoindre.

- "Vous vouliez l'effrayer?" Me demande l'amazone en faisant la moue, avant qu'elle arrive. Je hausse les épaules. "Vous prenez les choses d'étrange manière, Annor." Me dit-elle contrite.
- "Une de plus, une de moins, je ne suis pas certaine que cela fasse la différence dans le combat qui arrive."
- "Soit vous avez un soudain excès de confiance soit vous êtes devenue extrêmement défaitiste."
- "Aucun des deux." Je réponds un peu sèchement.

Astrid me lance un regard réprobateur, mais ne dit rien car Aziza nous rejoint au même moment. Elle nous emmène une fois de plus à travers une succession de pontons et de plateformes plus volumineuse. C'est un véritable dédale. J'ai du mal à trouver mes repères et je ne suis pas certaine de pouvoir retrouver mon chemin seule. La sortie du quartier du port s'effectue par une porte surveillée, plus que gardée, par plusieurs mages Vizjereis. Les sorcières nous attendent de l'autre côté, à l'endroit où commence le chemin.

- "Restez bien sur le tracé central. Et en règle générale ne marchez pas dans de la végétation qui dépasse vos genoux. Nous allons marcher jusqu'à une toute petite clairière puis nous nous téléporterons jusqu'à la ville basse. Il y a un bouclier magique qui protège le port et il s'étend assez loin. Nous devons nous éloigner pour suffisamment pour pouvoir nous téléporter." Nous informe Aziza. "En chemin, gardez toujours un œil sur le sol et une oreille autour de vous. Le danger peut prendre diverses formes. Votre vision intérieure serait un atout certain lors de nos déplacements." Elle n'ose pas formuler la requête mais sa demande est claire.
- "Je suis navrée." Dis-je en grimaçant. "Mon malaise d'hier était lié au fait que j'utilisais la vision intérieure. Votre jungle est trop dense et riche. Mes sens ont été submergés." Je mens délibérément. Je n'ai aucune envie qu'elle fasse le rapprochement entre moi et Méphisto. "Je resterai alerte cependant."
- "Allons y, alors."

Elle prend la tête du cortège avec une autre sorcière. Les deux autres ferment la marche et Astrid et moi sommes au milieu. C'est presque une escorte. Au tout début de notre progression je remarque qu'Aziza converse avec sa sœur dans un dialecte qui m'est étranger. Ce n'est pas la première fois que je les entends parler dans cette langue bien qu'elles comprennent et parlent la langue commune couramment. Je suis curieuse de savoir ce qu'elles échangent ainsi a l'abri des oreilles indiscrètes. J'imagine qu'Aziza met peut-être au courant sa sœur de ce qui nous attend.

Cela me distrait beaucoup trop. Je me focalise alors sur la route et la nature autour de nous. La jungle est oppressante mais magnifique à la fois. Les feuilles sont d'un vert foncé, ce qui rend tout ce qui nous entoure extrêmement sombre, mais je distingue aussi de nombreuses fleurs aux couleurs chatoyantes. Et le chant des oiseaux accompagnent nos pas d'une manière fort agréable.

Le chemin que nous empruntons et certes rustique mais il est très bien entretenu. Au vue de la vivacité de la végétation, je devine qu'il est débarrassé de tout ce qui pourrait y pousser sans doute quotidiennement.

Notre première halte a lieu rapidement. Comme Aziza nous l'avait dit, il s'agit d'une toute petite clairière. Je suis toutefois surprise d'y trouver une sorte de petit campement.

- "Venez au centre." Nous dit la sorcière en s'approchant d'un petit chaudron placé au-dessus d'un cercle de foyer sans bois. Les autres se placent en silence autour de nous et en nous faisant dos.

Je ne comprends pas ce qu'elles font mais je rejoins Aziza. Plusieurs petits paquets emballés dans de grandes feuilles sont alignées par terre contre un tronc d'arbre couché qui doit servir habituellement de banc. La sorcière en prend un et l'ouvre. A l'intérieur, il y a des fruits séchés. Elle nous en donne. Au même moment, les autres femmes s'agitent et lancent de multiples sorts de feu en formant une couronne de flamme presque parfaite tout autour de nous. Je suis tout d'abord surprise de leur soudaine réaction puis je réalise que c'est de cette manière qu'elles doivent entretenir la place nette. Elles mettent fin au sort tout aussi rapidement qu'elle l'ont lancée. La petite clairière s'est agrandie d'un bon mètre.

- "Nos sœurs sont passées avant nous cette nuit pour nous laisser de quoi manger pour le voyage. Prenez les autres paquets, s'il vous plaît." Dit Aziza.
- "Je pensais que nous allions chasser et cueillir notre nourriture en chemin." Je fais remarquer en ramassant les paquets restants en les fourrant dans ma besace.
- "C'est trop dangereux pour vous, pour le moment. Vous ne connaissez ni la faune ni la flore. Nous perdrions du temps à vous expliquer ce que vous pouvez ou non prélever." Elle désigne ensuite le chaudron. "Ceci est ce qui nous permet de boire. Nous y faisons fondre de la glace que nous générons nous même lorsque nous n'avons pas accès à un point d'eau. Nous avons ce genre de campements un peu partout dans la jungle."
- "C'est ingénieux." Dit Astrid. J'acquiesce en silence. "Cependant, je ne comprends pourquoi votre redoutez votre nature à ce point. Mise à part la sorte de malédiction qui la touche. Sur les îles Skovos, les Askaris vivent dans une jungle dense et hostile également mais nous n'avons pas besoin de ce genre de stratagèmes pour traverser la forêt."
- "La malédiction justement." Répond la sorcière en souriant tristement. "Rien de ce qui vit aujourd'hui dans la forêt n'est exempte de représenter un danger. Nous ne chassons plus depuis longtemps comme vous le faites. Nous posons des pièges ou nous pêchons près des zones que nous avons déjà sécurisées. Quant à la cueillette, nous la faisons en groupe important et gardée. Pour le reste, il nous est presque impossible de cultiver quoique ce soit ou d'élever des bêtes. Nos récoltes sont régulièrement ravagées et nos bêtes tuées, quand elles ne mutent pas elles-mêmes."
- "Mais si ce que vous dîtes est vrai, comment Kurast est-elle devenue aussi puissante et la capitale de votre pays?" Je demande perplexe.
- "L'histoire…" Me répond-elle. "Mais j'aurai besoin d'un siècle entier pour vous expliquer les innombrables facettes qui la compose." Ajoute-t-elle en souriant. "Mais disons que tout ce qui constitue l'histoire du Khéjistan a trouvé un jour ses sources dans cette jungle. Lorsque les clans ont été réunifiés sous la même bannière d'une seule et grande nation, il a semblé naturel de placer le centre de notre civilisation commune ici. Mais…" Elle sourit tristement. "Vous verrez bien assez vite ce que la malédiction a fait de notre grandeur passée."

Les autres sorcières nous rejoignent et sans rien dire, elles se placent autour de nous. Elles s'attrapent les épaules d'une main, posant l'autre sur les nôtres. Je suis à la fois émerveillée et inquiète de leur synchronisme silencieux. J'avais déjà remarqué que les sorcières du clan Esu ne parlaient presque jamais. Il n'y a toujours qu'une seule d'entre elles qui parle pour les autres. Je réalise que dès le premier moment, Aziza a toujours été leur porte parole en ma compagnie. Et hier, seule la cheftaine avait parlé avant de donner aux autres de s'exprimer. Y a-t-il une hiérarchie qui m'échappe ici ou simplement une coutume qui m'est étrangère? J'aimerai pourtant connaître un peu mieux ces autres femmes qui nous accompagnent.

Bientôt, je sens l'énergie s'accumuler autour de nous, puis je vois les filaments arcaniques se tisser dans le vide. C'est plus long que lorsque Jarzeth m'avait fait voyager jusqu'au glacier d'Arréat mais tout aussi impressionnant. Je ferme les yeux au moment où le pic de magie est atteint. Lorsque je les rouvre, sous nos pieds se trouve la pierre Horadrims que nous avons rejoint et le décors a changé du tout au tout. Il est à la fois bien plus impressionnant et sinistre.

Je comprends soudainement ce qu'Aziza disait quand elle parlait de leur grandeur passée. Tout autour de nous se dressent d'immenses bâtiments de pierres aussi majestueux que des centaines de palais du vizir de Luth Golheim, mais privé des couleurs et des dorures. Ils sont toutes à différents degrés comme ingérés par la nature. Les racines délogent les pierres de certains murs. Les lianes et les plantes serpentent aux milieux d'elles. La mousse et les herbes ont presque envahi chaque interstice disponible. Mais les constructions n'ont rien perdu de leur superbe. Elle sont si impressionnantes en terme d'architecture pure.

La plupart sont des pyramides, hautes d'une vingtaine de mètres tout au plus mais richement sculptées. Je vois aussi des bâtiments bien plus rectangulaires ressemblant vaguement à des temples. Chaque portique, chaque colonne semble raconter une histoire sans doute millénaire. Il y a des habitations plus modestes aussi, faites de bois, comme au port, mais si la nature n'avait pas partiellement détruit leur toiture de chaume et leur mur, elles auraient été sans doute bien plus impressionnantes.

- "La ville basse est tombée, il y a deux ans seulement." Dit Aziza, après nous avoir laissé le temps d'absorber la beauté du lieu. "L'empereur a été évacué vers Caldéum peu de temps avant. La ville haute que nous allons tenter de rejoindre était son domaine souverain."
- "Deux ans?" Je demande étonnée.
- "La jungle de Kurast est l'une des plus vivaces de Sanctuaire. Si les mages et sorcières ne venaient pas régulièrement défricher, tout ce que vous voyez aujourd'hui serait définitivement englouti par la végétation."
- "Vous avez dit tenté de rejoindre la ville haute." Fait remarquer Astrid.
- "Je sens d'ici les énergies chaotiques se déchaîner." Répond la sorcière. "La ville haute s'agite fortement et ce n'est qu'une question de temps avant que cela gagne la ville basse. Nous allons devoir affronter les maléfices qu'elle renferme. Ce qui m'étonne, c'est qu'il faut habituellement plus qu'une simple téléportation pour attirer les forces maléfiques."

Aziza me regarde étrangement mais ne dit rien. Au même moment, les trois autres sorcières disparaissent. Je les vois réapparaître plus loin puis disparaître à nouveau en rapide succession.

- "Elles vont créer une diversion en créant une source arcanique plus attractive. Elles nous retrouveront après. Elles savent où nous nous rendons."
- "Les monstres sont attirés par les arcanes?" Je demande perplexe en emboitant le pas de notre guide.
- "Pas exactement, mais les arcanes les attirent aussi."

Je crois qu'elle a compris le lien. Astrid a vu le regard oblique et me jette elle aussi une œillade douteuse. Je commence à regretter d'avoir gardé mon secret pour moi. Peut-être que j'aurai dû mettre l'amazone au courant. Je sais que par rapport à ce dont nous avons longtemps discuté sur ma part démoniaque et ce qu'elle a vu de moi, elle est capable de relier les points toute seule, mais en l'état je suis plus suspecte qu'autre chose. Je déglutis.

La sorcière prend un rythme de marche très soutenu et toutes les trois nous glissons telles des ombres dans les vestiges de la ville basse. Il ne faut pas plus de vingt minutes pour que la première attaque ait lieue. Un arbre qui semblait tout à fait normal s'arrache soudainement à la paroi d'une pyramide que nous longions. J'évite de juste la branche épaisse qui se déplie à la hauteur de mon visage. Cette dernière s'écrase dans un fracas retentissant sur la pierre qui éclate sous l'impact. J'ai le souffle coupé. Si je n'avais pas eu ce réflexe chanceux je serai morte sur le coup. L'instant d'après l'arbre prend feu sous les sorts d'Aziza. Il se débat et s'agite au milieu des flammes. Le crépitement intense qu'il produit est presque comme un gémissement d'agonie. Puis l'arbre s'écroule sur le flanc de la pyramide où il finit de brûler.

- "Il n'aurait pas dû attaquer. Nous ne produisions aucune magie. La diversion de mes sœurs aurait dû suffire à nous garantir le passage." Déclare Aziza en panique.

Je n'ai pas le temps de m'inquiéter sur le mon implication potentiel dans le phénomène que des croassements sinistres au dessus de nos têtes attirent mon attention. Mais ce ne sont pas des corbeaux qui les produisent. Le contre jour ne me permets pas de les voir complètement mais rien que la taille démesurée de ces volatiles m'indique qu'il ne s'agit sûrement pas d'oiseaux ordinaires.

Ils tournent en cercles au dessus de nos têtes, un peu à la manière de vautours.

- "Menace?" Je demande simplement.
- "Mortelle." Répond Aziza de la même manière.

Il ne m'en faut pas plus. Je fais quelques pas en arrière pour avoir l'ombre de la pyramide à mon avantage et dégaine mon arc. J'enchante mes flèches et tire en rafale sans hésiter mes traits de glace. Mon attaque a le bénéfice de la surprise. J'en abats quatre avant que le groupe de volatiles adopte des trajectoires moins prévisibles. Cependant, cela ne m'empêche pas d'en abattre deux autres. C'est Aziza qui s'occupe de faire tomber les derniers en lançant en l'air son sort d'orbe gelé. Astrid les achève au sol.

Je m'approche des corps de ces monstres. Il s'agissait sans aucun doute d'une espèce de vautour, mais la mutation les a partiellement transformés en reptiles quadrupèdes ailés. Je note qu'étrangement leur sang est d'un blanc cassé tirant vers le vert.

- "Ils ont peut-être l'air animal mais ce sont presque des végétaux." M'explique Aziza en voyant mon air perplexe.

Elle arrache quelques plumes à l'un des volatiles et lève le bras. Dans les rayons du soleil, on distingue parfaitement des nervures comme sur les feuilles d'un arbre.

- "Nous devons nous éloigner de là." Continue-t-elle en jetant les plumes. "Nous allons attirer d'autres monstres."

Nous la suivons et grimpons sur le flanc une pyramide un peu plus loin après avoir vérifié que les arbres qui l'entouraient n'étaient pas possédés. Aziza nous demande d'observer les cadavres d'oiseaux que nous avons laissés. Il ne faut à peine qu'une ou deux minutes pour voir une multitude de créatures sortir des fourrés. Tous ces animaux sont difformes et monstrueux. Je grimace, puis détourne le regard. Les voir se repaître ainsi m'écœure.

- "Tout ce qui vit ici ou presque a été converti." Chuchote la sorcière. "Même les hommes."

D'un geste du menton, elle m'invite à regarder à nouveau ce que je ne désire pas voir. Je me fais violence. Mais c'est alors que je les vois. Ils sont bien plus petits que la normale et ont une tête disproportionnée et monstrueuse. Leurs yeux blancs et globuleux ainsi que leur dentition carnassière figée dans un rictus permanent leur mange la moitié du visage. Je déglutis. C'est avec une fascination horrifique que je les vois fondre avec leurs lances dans la masse grouillante des créatures déjà présentes. Les parurent d'os et de plumes colorées qu'ils portent s'agitent dans leurs mouvements frénétiques donnant à la scène quelque chose de surréaliste.

Aziza me tire en arrière.

- "Vous comprenez maintenant les dangers qui nous attendent dans la ville haute de Kurast?" Me dit-elle l'air grave. Je la dévisage.
- "Nous allons affronter un démon majeur." Je rétorque. "Je suis horrifiée, pas étonnée."

Soudainement la voix de Méphisto qui restait très discrète jusque-là devient plus présente. Le murmure s'intensifie. Je ne comprends qu'une seule phrase, mais celle ci est claire comme de l'eau de roche. Protégez le temple.

- "Annor, ça va?" S'inquiète Astrid.

Je ne réponds pas tout de suite. Sans le vouloir, je capte les pensées de Méphisto et je sens soudainement une présence démoniaque si forte qu'elle me donne le vertige. Sans même utiliser ma vision intérieure, le réseau de corruption qui souille cette terre m'apparaît clairement. Je porte mon regard quelque part au sud est. C'est comme une masse noire immense que je vois grandir qui se déplace dans la même direction que nous.

"Venez à moi mes frères. Vous y êtes presque!"

- "Ils sont là… tous les trois…" Dis-je en essayant de me ressaisir. Je ferme les yeux. "Ils sont proches." Je sers les dents. "Je crois qu'ils sont en train d'entrer dans le temple."

J'ai de brèves visions de la salle plongée dans l'obscurité dans laquelle se trouve Méphisto. Je le distingue à peine. Je vois d'autres formes autour de lui. Humaines. Enfin je crois.

C'est le contact de quelque chose de froid sur ma gorge qui m'arrache à cet état second. La lance d'Astrid fait pression.

- "Votre aura, Annor. Maîtrisez-vous où je vous tue. Vous savez que je plaisante pas."

Je ferme les yeux et je déglutis. Je sais à quel point l'amazone est sérieuse et que les secondes qui suivent peuvent m'être fatales.


Comment ça je termine sur un autre cliffhanger ?
Je suis sadique, moi? Non! :D