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Acte 2 - Quatrième partie : Les terres corrompues
Chapitre 8 : La lance et le bouclier
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Malgré la pointe de la lance qui menace ma vie, je me concentre pour reprendre le contrôle de mon aura que je n'avais pas sentie changer. La discipline est la clé. Je me répète cette simple phrase comme un mantra. J'ignore comment mais j'arrive à me calmer et à remettre de l'ordre dans mes pensées. Je prends alors conscience de l'énergie qui circule en moi et, fort heureusement, quelques secondes suffisent cette fois-ci pour que je me canalise.
Dès que je sens la lame s'éloigner de ma peau, je sais que j'ai réussi. Ou plutôt qu'Astrid est satisfaite. A vrai dire, je n'ai pas l'occasion de savourer cette petite victoire sur moi-même. Lorsque j'ouvre les yeux, je croise le regard critique de l'amazone qui me dévisage. Elle veut des réponses. Quant à Aziza, elle nous observe incrédule.
- "Sommes-nous en sécurité ici?" Demande Astrid à la sorcière, sans me quitter des yeux.
- "Pas plus qu'ailleurs." Répond cette dernière en haussant légèrement les épaules.
- "Tant pis alors. Cela devra faire l'affaire." L'amazone prend une grande inspiration. Elle me fusille du regard mais je remarque une certaine gêne. "J'ai compris." Me dit elle simplement avant d'ajouter. "Pour des raisons évidentes que vous comprendrez je vais révéler à Aziza ce que je sais de vous, car vous représentez potentiellement un danger pour nous et notre mission. Je sais que vous ne pouvez pas le faire vous même. Tout d'abord, sachez que je ne vous en veux pas de ne pas me l'avoir dit clairement lorsque vous en aviez l'occasion." Je lui décoche un sourire crispé et baisse la tête. J'ai honte. "Il n'y a qu'une chose que je souhaite savoir. Regardez-moi dans les yeux." Dit-elle, me forçant à relever la tête pour affronter son jugement. "Est-ce qu'il vous manipule?"
Je sais que ce il dont elle parle est Méphisto. Je déglutis avant de répondre.
- "Non."
Ma réponse n'est pas aussi franche que j'aurai voulu mais je soutiens le regard l'amazone. Ce qui est extrêmement difficile. Ses grands yeux bleus ont maintenant la froideur de l'acier. Elle me sonde littéralement. Elle a le même regard que celui qu'elle avait lorsque j'avais laissé ma haine contrôler mes actions lors de l'épreuve d'Akara. Je me souviens du malaise que j'avais ressenti à l'époque. La sensation est très similaire aujourd'hui, même si je ne souhaite rien lui cacher. Notre échange me semble durer une éternité mais lorsque enfin elle rompt le contact, je suis soulagée car avant même qu'elle formule son verdict, je sais qu'elle me croit.
- "Très bien." Dit-elle en se tournant vers Aziza. "Voici la vérité."
La minute qui suit est l'une des plus pénibles de ma vie. J'écoute l'amazone expliquer ce que je suis à la sorcière avec une froideur que je ne lui connais peu. Elle est concise et factuelle. Elle explique la particularité de mon héritage du sang et, en conséquence directe, le lien que je partage avec Méphisto. Puis, dans la foulée, elle révèle ma faiblesse aux arcanes. Je me sens légèrement rougir. Je me sens parfaitement honteuse.
Je note toutefois qu'elle ne parle de rien qui ne soit trop personnel, du moins affectivement parlant. Elle s'en tient aux faits, jamais à l'affect ni au sensationnel. Elle raconte en quelques mots la première perte de contrôle que j'ai eu en sa présence et l'incident dans les égouts de Luth Golheim. Elle met très simplement à jour mes faiblesses et les risques que je représente pour l'heure.
Pendant qu'Astrid parle, je reste concentrée sur ma personne. Mon coeur bat toujours fort dans ma poitrine. J'ai parfaitement conscience que je suis passée à deux doigts de la mort encore une fois et que mon sort n'est pas encore entièrement statué. Cette fois-ci, l'amazone m'a donné une chance de me reprendre, mais est-ce que cela sera toujours le cas? Dois-je maintenant craindre aussi sa lame en plus de tous les dangers qui nous guettent déjà?
Je la regarde. Elle porte son masque de guerrière. Cette expression neutre et terriblement intimidante. Difficile, à la voir ainsi, de penser qu'il y a quelques jours à peine, je riais à gorge déployée avec elle sur des sujets aussi futiles qu'immatures.
- "Annor n'est pas l'esclave de son sang, mais elle ne maîtrise toujours pas cette part d'elle-même." Conclut froidement Astrid. Aziza me dévisage puis se tourne à nouveau vers l'amazone.
- "Vous, qui ne tarissiez pas d'éloges à son encontre devant la cheftaine, vous la tueriez maintenant, si elle venait à perdre le contrôle pour de bon?"
- "Sans hésiter." Répond la guerrière Askari, toujours de glace. "Et ne pensez pas que je plaisante sur ce genre de choses. Jamais." Cela sonne comme un terrible avertissement, pour la sorcière également. Je baisse la tête puis ajoute à l'intention de cette dernière.
- "La mission prévaut, pas les individus. C'est en substance ce que j'ai déclaré à votre cheftaine. Je n'ai aucune envie de mourir, croyez le bien, mais savoir qu'Astrid m'empêcherait de tomber dans un travers lié à ma nature me rassure."
- "Vous êtes donc vraiment ce qu'elle a dit?" Je hoche la tête.
- "Et une grande partie de ma force magique vient de ma part démoniaque. Je suis plus puissante lorsque je trouve l'équilibre mais cet état reste encore difficile à atteindre pour moi. Puiser dans ma haine reste le moyen le plus rapide de combattre."
- "Vous êtes encore une apprentie au sein de votre sororité, n'est ce pas?" Me demande-t-elle. J'acquiesce lentement. "Pourquoi vous, alors? Pourquoi vous a-t-on envoyé pour cette mission?"
Je hausse les épaules. Je n'ai aucune justification objective à lui donner.
- "Vous semblez soudainement douter de mon jugement." Déclare Astrid sèchement. "Les éloges que j'ai formulées devant votre cheftaine sont sincères. Vous avez combattu à nos côtés quelques temps. Que vous faut-il de plus pour voir qu'Annor a tout ce qu'il faut pour mener à bien cette mission. Même avec sa… particularité." Poursuit-elle. "Peut-être n'en avez-vous pas conscience, mais elle nous a donné à chaque fois la clé de la victoire. Ici, je ne vois pas les choses différemment. Elle a certes un lien fort et dangereux avec notre ennemi, mais j'ai vu dans ses yeux sa détermination. Elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour tuer le démon."
Je rougis cette fois-ci franchement, mais pas de honte. Le compliment me va droit au cœur. Toutefois les mots d'Astrid n'ont pas l'air de rassurer Aziza qui semble toujours plus inquiète. Elle nous dévisage un moment avant de tourner la tête en direction de l'est.
- "Les énergies chaotiques se déchaînent dans la ville haute. Les monstres qui nous attendent là-bas sont extrêmement nombreux. Trop nombreux." Dit-elle simplement.
- "Diablo et Baal sont sur le point de rentrer dans le temple. Méphisto rassemble ses forces pour nous faire barrage."
Je m'interromps moi-même en réalisant les implications de ce que je viens de dire. Pourquoi fait-il cela? Les trois frères sont réunis ou presque. Qu'a t-il à craindre de nous? Astrid semble avoir la même réflexion.
- "Pourquoi craint-il notre intervention?" Demande t-elle en fronçant les sourcils. Elle me regarde intensément à nouveau. "Dites-moi. A quel point le lien est-il fort?"
- "Très fort." Je bredouille. "Au point qu'au port, je me suis retrouvée connecté à Méphisto. C'est Rolf qui m'a libérée. Il m'a aidé en partageant sa part angélique avec moi. Nous avons la même. C'est ça qui l'a affaibli." J'avoue à demi-mots. "Mais ce n'est arrivé qu'après que j'ai utilisé ma vision intérieure."
Aziza grimace. Elle comprend enfin pourquoi je ne voulais pas utiliser mon don. Astrid, quant à elle, ne semble pas troublée par mon explication. Elle reste sur son idée de départ.
- "Et ce simple incident le fait agir de la sorte?" Elle ouvre des yeux ronds. "Il a peur de vous."
- "C'est ridicule!" Je m'offusque.
- "Je suis d'accord." Poursuit-elle. "Mais c'est peut-être notre clé de la victoire." Dit-elle en reprenant l'expression qu'elle avait utilisée à mon sujet, un peu plus tôt. Puis, elle se tourne vers Aziza. "Il nous faut atteindre Travincal au plus vite."
- "Je suis navrée, mais nous n'irons pas plus vite que ce qui est prévu."
- "En nous infiltrant comme nous le faisons, c'est certain…" coupe l'amazone. "... mais en forçant le passage..."
- "Vous êtes folle? Nous ne pouvons rien forcer du tout. Il nous faut des renforts. Nous devrions rentrer pour prévenir la cheftaine."
- "Vraiment?" Ricane Astrid. "Si votre cheftaine avait vraiment voulu nous aider, à l'heure qu'il est, nous ne serions pas six à chercher à pénétrer dans Travincal. Les renforts, c'est nous. De plus, le temps joue contre nous. Faire marche arrière nous ferait perdre plusieurs heures, pour ne pas dire une journée entière. Nous sommes là et nous pouvons agir. Avec un peu de discipline, on peut y arriver." Elle fronce les sourcils. "Combien faut-il de temps à vous et vos soeurs pour récupérer de l'utilisation massive de vos sorts, sans atteindre votre limite bien entendu." Enchaîne-t-elle sans trop laisser de temps de réflexion à la sorcière.
- "Cela dépend des sorts. Entre cinq et dix minutes." répond cette dernière dubitative.
- "C'est parfait." L'amazone sourit. "Retrouvons vos sœurs à l'endroit prévu et je vous expliquerai tout là-bas."
Aziza semble peu enchantée à l'idée de devoir attendre pour connaître le fin mot de l'histoire. Moi-même je suis très intriguée. J'avais l'habitude des plans intriqués de Moiraine et des subtilités d'Akara. Mais pas venant elle. Mes compagnons actuels sont plus enclins à la discussion et à la planification partagée, ce qui me convient parfaitement car cela me laisse une place dans les décisions. Mais pour la première fois, depuis que nous avons quitté le monastère, Astrid se comporte bien plus comme l'aurait fait Moiraine.
Je suis certaine qu'elle a une idée assez formidable derrière la tête, mais cette manière ne lui ressemble pas. Quelque chose doit m'échapper.
La décision actée, nous reprenons notre avancée. La sorcière nous fait passer à l'ombre de plusieurs pyramides avant de rejoindre un axe principal pavé. Sur le chemin, nous essuyons deux nouvelles attaques que nous repoussons sans trop de difficulté.
La route principale nous mène à un rempart immense que la végétation a déjà presque totalement englouti. Il nous faudra en tout près de deux heures pour rejoindre les portes massives qui mènent à la ville haute. Mais hélas, le passage est bloqué. Tout comme le mur d'enceinte, les portes sont infestées de lianes et de racines, comme si un arbre géant informe avait poussé au milieu de la pierre et du métal. Et l'on devine de l'autre côté une nature encore plus sauvage que celle qui a partiellement avalé les constructions ici. Il est évident qu'il n'y a aucun moyen de passer, à moins d'escalader le mur.
Nous ne faisons aucun commentaire, cependant je peux lire dans le regard d'Astrid une certaine surprise teintée de déception. Aziza elle-même semble étonnée de trouver l'entrée de la ville haute dans cet état.
Les autres sorcières ne tardent pas à arriver. Certaines portent quelques égratignures, témoignant du fait qu'elles aussi ont dû combattre sur le chemin. Astrid et Aziza leur résument la situation et je dois revivre le moment pénible de la révélation de ma nature. A part quelques œillades dédaigneuses, les sorcières ne réagissent que très peu, à mon grand soulagement.
- "J'ai conscience que ce qui se passe est inédit et extrêmement complexe." Poursuit Astrid. "Devant nous, trois démons majeurs et nous ne sommes que six pour les affronter. Pour rajouter du piment à notre mission, parmi nous se trouve un élément instable." Je tique à la manière dont elle parle de moi cette fois-ci, mais ne dis rien. "Cependant, nous pouvons tirer avantage de la situation. Nous pouvons utiliser le lien que partage Annor et Méphisto, contre lui. Nous avons découvert que le simple fait qu'Annor puisse le sentir et l'entendre l'effraie au point de rassembler ses forces pour nous arrêter." L'incompréhension se lit sur le visage des sorcières. "Je suis d'accord avec vous, il n'a aucune raison d'agir de la sorte. Mais si un démon aussi puissant est inquiet d'une telle chose, c'est qu'il y a quelque chose à creuser de ce côté là. Il faut le maintenir dans cet état et le pousser à l'erreur."
- "Et comment voulez-vous que l'on fasse une telle chose?" S'inquiète Aziza.
- "Faisons de notre présence une menace tangible. Je suis presque certaine qu'il n'a conscience que de la présence d'Annor, à cause du lien. Vos tentatives de diversions n'ont pas abouti. Il reste focalisé sur elle. Nous sommes accessoires. Même avec vos interventions, je doute qu'il connaisse vraiment notre nombre exact, ni notre force réelle. Nous avons les moyens de lui faire penser que nous sommes un Néphalem." J'ouvre des yeux ronds.
- "Les Néphalems étaient plus puissants que les démons et les anges eux-mêmes. Vous voulez dire qu'il a peur des engeances de Sanctuaire. Il a peur de moi, parce qu'il pense que j'en suis un?" Je souffle. Elle acquiesce. "Mais même lui devrait savoir qu'il ne reste presque rien de…" Le sceau m'empêche de finir ma phrase. Je grimace.
- "Certains de ces presque-riens ont pourtant encore beaucoup de pouvoirs." Je vois une lueur dans ses yeux quand elle me dit cela. Je fronce les sourcils. A qui fait-elle allusion exactement... "Et dans les faits, nos pouvoirs mis bout à bout, nous pouvons être comme ces anciens Néphalems. A la condition d'agir ensemble." L'intérêt des sorcières semble maintenant piqué au vif.
- "Que proposez-vous?"
- "La stratégie de la peur." Astrid sourit. Je lui trouve un étrange côté malicieux. "Considérons que, caché dans le temple, Méphisto ne nous voit pas. Il a juste conscience de notre présence. De la même manière que vous autre, sorcières, avez conscience de l'activité des démons à travers les fluctuations du chaos. Nous allons devenir une chose qu'il ne pourra se représenter que comme une véritable menace. Le forcer à vider ses forces sur nous pour nous arrêter."
- "N'est-ce pas un risque inconsidéré ? Nous ne sommes que six, je me dois de vous le rappeler."
- "Vu notre nombre, cette stratégie est effectivement bien risquée mais avec de la méthode et du sang froid, nous pouvons y arriver. Nous autres, Askaris, utilisons très souvent cet art de combat. Vous connaissez la réputation de mes sœurs."
Aziza déglutit nerveusement. Visiblement, cette réputation inspire la crainte. Astrid prend sa lance à deux mains et nous la présente à l'horizontal, en inclinant son bouclier de manière à ce qu'il recouvre le manche en son milieu.
- "Le principe est simple mais il demande une grande discipline. N'attaque que lorsque tu es certaine toucher le point faible de ton ennemi. Pas avant. Et tant que ce moment n'existe pas, protège-toi." Enonce-t-elle calmement.
Je réalise alors que cela a toujours été sa manière de combattre. Toujours elle n'a porté que des coups fatals. Le reste du temps, sa défense est inviolable. Elle obtient ce résultat par un contrôle absolu de son corps et de son esprit. Elle ne laisse aucun mouvement au hasard. Rien n'est superflu.
Je comprends qu'elle souhaite appliquer les mêmes principes avec nos alliées, mais la discipline Askari qu'elle a commencé à m'enseigner est très difficile à apprendre. Comment compte-t-elle la faire adopter par des sorcières qui vivent en harmonie avec le chaos? C'est tellement antinomique. Je l'observe incrédule expliquer sa stratégie.
- "La lance Askari est un brise armure. Elle peut traverser presque n'importe quoi, du moment que l'angle d'attaque est bon. Le bouclier Askari peut se briser. Il n'est pas fait pour bloquer les attaques puissantes. Il est fait pour détourner les coups qui nous sont portés. C'est une protection contrôlée. Ensemble, nous allons devenir cette lance et ce bouclier à la fois et nous briserons le mur de démons que Méphisto nous enverra."
- "Vos paroles sont galvanisantes, mais je n'y vois que pure folie." proteste Aziza en croisant les bras. "Je ne vois pas comment nous pouvons devenir ce que vous dîtes."
- "C'est parce que vous pensez l'attaque et la défense comme deux choses distinctes. J'ai conscience que vous autres sorcières n'êtes pas armées pour le combat au corps à corps, pourtant vous pouvez devenir notre meilleur bouclier. Détruisez grâce à votre magie tout ce qui chercherait à nous atteindre."
Elle regarde les sorcières une par une. Je commence à entrevoir les subtilités de la stratégie que propose Astrid. J'admire la simplicité de la chose mais la complexité de l'exécution me donne le tournis.
- "Vous voulez que nous maintenions nos sorts pendant tout le trajet jusqu'à Travincal pour vous servir de bouclier?" S'exclame Aziza horrifiée. Les autres sorcières ont l'air tout aussi choquées. "Je crois que vous ne comprenez pas bien la situation. La ville haute est derrière ces remparts. Ils sont protégés par une magie puissante qui prévient tout franchissement, physique ou magique. La cité a été scellée après le départ de l'empereur. La seule entrée possible se trouve devant nous et elle est maintenant inutilisable. Et même si nous arrivions à traverser les portes, ce dont je doute fort, la ville haute fait plusieurs kilomètres de long, il est impossible d'utiliser la magie en continue si longtemps. Même essayer est un risque inconcevable. Cela nous tuerait en quelques minutes seulement."
- "Je n'ai jamais dit que vous deviez le faire toutes en même temps, aussi longtemps." Réplique Astrid toujours sereine. Le visage d'Aziza s'éclaire au moment où elle comprend ce que lui demande l'amazone.
- "C'est impossible…" Souffle-t-elle. "Personne n'a jamais fait cela…"
- "Vous serez alors les premières. Je vous ai bien observées. Vous êtes capables de communiquer sans parole ou presque. Vous vous fiez aux mouvements du chaos pour agir comme un seul esprit. Je suis étonnée que vous n'aillez jamais tenté ce genre de choses avant. Annor et moi l'avons déjà fait plusieurs fois sans nous connaître réellement et sans ce don merveilleux que vous avez." Je souris. "Et je vous trouve extrêmement défaitiste." Elle fait un geste circulaire de sa lance en désignant les remparts et les portes. "Vous dites que rien ne peut traverser. La végétation a bien réussi à passer. Elle a trouvé la faille dans votre protection. Je ferai sauter les portes, si vous consentez à devenir notre bouclier."
Il y a un moment de flottement, puis les sorcières s'échangent des regards inquiets, avant de s'entretenir dans cette langue qu'elles seules comprennent. Finalement, Aziza se tourne vers nous et demande froidement.
- "Très bien. Admettons. Vous êtes la lance. Nous sommes le bouclier. Et Annor, qu'est-elle?"
- "Elle sera nos yeux et nos oreilles. Dans le chaos qui régnera, elle nous conduira droit vers notre cible. Elle épiera les pensées du démon."
Je déglutis. La responsabilité qui repose sur mes épaules est grande.
- "Très bien. Prouvez nous que vous pouvez faire ce que vous dites et nous essayerons de faire ce que vous souhaitez."
Cela sonne comme un défi irréalisable, mais Astrid ne sourcille même pas. Elle s'avance simplement vers les portes et se met en position de combat. Je sais qu'elle est capable de faire ce qu'elle dit. Je l'ai vu de mes yeux détruire le repère des déchus lors de l'épreuve d'Akara.
Sans les regarder, l'amazone s'adresse une nouvelle fois aux sorcières et cela sonne comme une sentence.
- "A mes yeux, votre parole est un serment. Lorsque cette porte volera en éclat. Ce sera à la vie, à la mort. Si vous vous défilez et que je survis à ce qui suit, je vous traquerai et vous regretterez amèrement de m'avoir trahi."
Le silence dans l'assemblée est lourd de sens. Astrid m'avait déjà dit avec humour que les Askaris étaient rancunière, mais je n'imaginais pas que cela puisse prendre une forme aussi menaçante.
L'instant suivant, je vois son aura se déployer comme un voile d'or immense. J'ai du mal à distinguer sa fine silhouette au centre. Il nous englobe totalement et je sens son énergie primordiale circuler autour de moi. La sensation est grisante. Puis son aura se contracte jusqu'à épouser lentement la forme de son corps, formant comme une seconde peau.
Bientôt, je sens l'électricité statique augmenter autour de moi, un peu comme avant que la foudre ne tombe pendant un orage. Et c'est en quelque sorte ce qui se passe. Je vois les éclairs s'accumuler autour d'Astrid. Au moment où elle pose le bout de sa lance au niveau de la fente qui marque l'endroit où se rejoignent les battants des portes que l'on distingue à peine, l'électricité se met à crépiter comme jamais autour d'elle avant de se concentrer un seul et même trait de foudre.
Il ne lui aura fallu qu'un seul coup pour faire exploser l'obstacle. La déflagration est retentissante. Les pierres sont expulsées vers l'avant avec force et projetées à des dizaines de mètres. Lorsque la fumée se dissipe, il ne reste plus qu'une ouverture béante en lieu et place des portes. La végétation a été vaporisée sur un large rayon et on distingue même de l'autre côté le début de l'ancienne voie pavée que la nature avait submergé.
L'effet de stupeur passé, les sorcières s'engagent dans le trou. Aziza s'arrête un instant devant Astrid. Son regard est un mélange indescriptible de peur de d'admiration.
- "Et ne retenez jamais vos coups." Dit l'amazone toujours impassible. "Utilisez vos sorts les plus puissants mais n'attaquez qu'une minute ou deux avant de laisser votre place à la suivante."
La sorcière hoche la tête en silence avant de s'engouffrer dans le passage. Au moment où je m'apprête à les suivre. Astrid m'attrape le poignet. Son aura d'or s'évanouit.
- "Il me faudra un long moment pour utiliser mes pouvoirs à nouveau, mais je peux me battre." Me dit-elle l'air grave. "Dans ce combat, ne tentez rien. Nous aurons besoin de vos flèches pour Méphisto pas avant. Surtout restez alerte car il y aura une très grande concentration d'arcanes autour de vous et personne pour vous aider. Et quoiqu'il arrive ne le laissez pas se jouer de vous. Nous aurons toutes besoin de votre clairvoyance."
J'acquiesce d'un mouvement bref de la tête puis nous suivons les sorcières qui déblaient à grand coups de flammes le reste du passage. Il nous faut quelques minutes pour sortir de la masse enchevêtrée de végétation qui s'était amassée le long du rempart.
De l'autre côté, la vue me coupe le souffle. L'architecture Khéjistani est encore plus spectaculaire que dans la ville basse. Une immense route pavée dont je ne vois pas le bout s'étend devant nous. Elle est bordée de pyramides et de temples impressionnants que les arbres n'ont pas pu entièrement recouvrir, un peu comme si ces derniers étaient trop grands et trop imposants pour être totalement engloutis. Les sculptures sont encore plus riches et détaillées. Ce sont des siècles d'histoire qui reposent ici. Même à travers les livres que j'ai lu sur mon propre pays, je ne connais rien au Khanduras qui approche ce que je contemple. J'aimerai que Cain puisse voir cela de ses propres yeux. Il pourrait sans doute passer le restant de ses jours à étudier chaque pierre de ces incroyables monuments.
Mon émerveillement est toutefois écourté. A peine avons-nous fait quelques pas dans cette cité perdue que j'entends une rumeur inquiétante gronder au loin. Elle recouvre progressivement la voix sifflante de Méphisto qui appelle toujours ses frères. Puis tout autour de nous, la végétation prend vie. Les arbres s'arrachent à leur lit de pierres antiques et la forêt se met en mouvement. Puis d'autres formes m'apparaissent, dans le lointain. Dans les ombres s'agitent des créatures monstrueuses, mi animales, mi végétales à la silhouette aussi noueuse que du vieux bois. Aziza avait raison. Tout ce qui vivait ici a été converti. Ces monstres me donneront certainement des cauchemars pour les semaines à venir.
Ce qui suit ensuite dépasse mon entendement. Tout autour de moi explose en une myriade de sortilèges plus dévastateurs les uns que les autres. A tour de rôle, les sorcières dansent à mes côtés pour canaliser leur magie la plus puissante. Puis elles déversent des torrents de flammes, de glaces et d'éclairs sur cette masse grouillante qui avance inexorablement vers nous. Le nord et le sud n'ont rapidement plus de réalité. Si je ne voyais pas la marque de la corruption et le nexus d'énergie démoniaque, je pense que j'aurai depuis longtemps perdu le sens de l'orientation. Je suis la boussole du groupe.
Mais plus que cela, j'arrive à anticiper d'où le danger arrive. Si je n'entends plus clairement la voix du démon, je perçois toujours ses intentions. Mais même en ayant compris que je lis en quelque sorte ses pensées, Méphisto n'arrive pas à me piéger. Je déjoue ses feintes aisément. Même lorsqu'il réussit plus ou moins à dissimuler un peu mieux ses intentions, l'agitation dans la corruption parle pour lui. Alors je hurle à mes sœurs de combat, au-dessus du chaos ambiant, la direction des prochaines attaques. Cette anticipation est ce qui nous donne alors l'ascendant sur une situation qui semble perdue d'avance.
Je me concentre alors aussi fort que je le peux pour rester dans cet état de vigilance, mais cela devient rapidement l'enfer pour moi là-dedans. Les arcanes déployées par les sorcières troublent mes sens. Et ce combat est à bien des égards le plus terrible que j'ai vécu avec la fuite du monastère. La vision est horrifique et le bruit est infernal. Ces créatures que Méphisto a réveillées pour protéger l'arrivée de ses frères hurlent de douleur alors qu'elles succombent par dizaines sous les sorts ou par la lance d'Astrid qui pourfend tout ce qui arrive à franchir le mur de magie élémentaire des sorcières.
Très vite, le sol s'imbibe de leur sang étrange et l'air se charge de cendres. Nous nous retrouvons à avancer dans une mélasse charbonneuse et âcre mais mètres après mètres nous gagnons du terrain car rien ne franchit notre défense.
J'ignore combien de temps exactement nous tenons ainsi, mais arrive le moment presque miraculeux où plus rien ne vient se dresser entre nous et notre objectif. Nous sommes aux portes de Travincal dans un silence assourdissant. Comme l'avait dit Astrid, nous avons traversé la défense de Méphisto de la même manière que la lance Askari perce le métal. Je sens la peur du démon vibrer dans chaque fibre de mon être devant l'exploit que nous avons accompli. Quelle sensation grisante. Surtout qu'il pense que c'est moi seule qui vient de traverser ce maudit mur. La stratégie de la peur d'Astrid a fonctionné sur tous les plans.
Nous sommes toutes fatiguées à différents degrés mais toujours capables de combattre. La sueur perle et luit sur la peau brune des sorcières et celle laiteuse d'Astrid. N'ayant pas participé physiquement au combat, de mon côté je suis relativement épargnée par cet inconfort. Aziza, qui est certainement celle qui aura déchaîné les sorts les plus puissants, respire lourdement mais elle semble heureuse. Elle nous gratifie d'un large sourire lorsque nous passons l'arche qui délimite la ville haute de Travincal. Pendant quelques secondes je regarde en arrière alors que nous empruntons le grand escalier qui mène à l'esplanade principale. Je m'arrête à mi-chemin. En prenant de la hauteur, je peux voir concrètement ce que nous avons accompli. Notre passage est une plaie ouverte de quelques mètres de large et de plusieurs kilomètres de long dans le paysage.
- "La lance Askari peut traverser n'importe quoi." Je souffle abasourdie.
Je croise le regard d'Astrid qui m'attend en haut de l'escalier. Un sourire énigmatique se dessine sur ses lèvres mais ses yeux ont toujours la froideur de l'acier. Je comprends... Le combat n'est pas terminé. Je ne retrouverai l'amazone douce que je connais que lorsque nous aurons accompli notre mission. Je grimpe les dernières marches pour la rejoindre.
Arrivée au sommet, je suis soufflée par la beauté mélancolique du lieu. Moi que la ville haute même partiellement engloutie par la végétation avait époustouflée, je suis une nouvelle fois émerveillée par ce que je découvre.
Le temple du Zhakarum trône au bout d'une esplanade en étages bordée de colonnades, d'anciens bassins, aujourd'hui envahis par les herbes, et de jardins en friche où batifolent encore innocemment papillons et libellules. Des ronces en fleurs grimpent le long des parois, habillant ces constructions abandonnées de délicates couleurs.
Devant nous, je sens un nexus maléfique émaner de la terre, pourtant même cela ne peut diminuer la majesté de ce lieu sacré, ni entamer la pureté de la nature ici. Sans que je puisse les arrêter, mes larmes se mettent à couler sur mes joues. Cette vision est tellement chargée de sens.
Comment un lieu aussi souillé par la corruption peut-il encore se montrer aussi vierge? La résistance est là, même dans la noirceur la plus absolue. Les monstres ne peuvent pas tout détruire. Je lance un regard en direction des sorcières, particulièrement Aziza. Elle se tient droite, la main posée sur un pilier, le regard perdu dans la contemplation de ce lieu de culte incroyable. Sa peau noire brille de transpiration sous les rayons agressifs du soleil de ce début d'après-midi. Ses bracelets d'or scintillent et cliquètent dans le vent. L'espace d'un instant, je réalise que c'est son histoire qu'elle contemple. Si je ressens tant d'émotions devant ce paysage, j'imagine à peine ce que, elle, elle ressent?
Je prends conscience que je me trouve dans l'un des berceaux de la civilisation Khéjistani. J'y suis l'étrangère. Les événements m'avaient fait oublier que je suis loin de chez moi et que je baigne dans un univers qui m'est finalement inconnu. Je n'ai côtoyé que quelques-uns des membres de ce peuple aux multiples facettes.
Je repense à Jarzeth et l'impact qu'il a eu sur moi. Machinalement, je sers ma besace dans laquelle se trouve son masque d'or. Je repense à Drogan, le vendeur de potions qui m'avait fait une si mauvaise impression et que j'avais fini par respecter. Je repense à Warriv, le caravanier pervers que j'abhorre toujours. Puis c'est Kalinda, la première concubine du vizir, qui me revient en mémoire et tous ces Vizjereis que j'ai croisé à Luth Golheim dont je ne me souviens que vaguement du visage. Je me rappelle des sorcières qui ont combattu les forces d'Andariel et traversé le désert à mes côtés et que je retrouve en partie aujourd'hui dans un contexte qui m'échappe. Je repense à Akara qui est Khéjistani de sang par son père et à Cain qui l'est aussi par un lointain passé. Je comprends soudainement les nuances qu'ils essayaient d'apporter à mon jugement devant mon incompréhension sur leur culture si différente de la mienne. J'entends à nouveau les paroles de mes mentors, de mes guides. Le sens de leurs leçons ne m'atteint réellement que pour la première fois, aujourd'hui que je me trouve dans ce lieu perdu dans la jungle.
Sans me regarder, Astrid me rejoint et pose une main sur mon épaule, m'arrachant à cette introspection inattendue.
- "Il n'est plus l'heure de vous laisser aller à vos émotions, Annor. C'est le moment de combattre."
A l'instant où elle dit cela. Le nexus maléfique se dissipe devant mes yeux ne laissant que la corruption initiale de Méphisto rampant sur le sol.
- "Il ne reste plus que lui." Je souffle abasourdie. "Je ne comprends pas. Je ne ressens plus la présence de Baal ou de Diablo." Les sorcières se rassemblent autour de moi. "C'est arrivé d'un coup."
C'est alors que j'entends le démon me susurrer à l'oreille.
- "Je suis impressionné que tu ais pu arriver jusque là, maudit Néphalem. Tes pouvoirs sont grands mais tu ne sauveras pas ton monde. Tu arrives trop tard." Mon sang ne fait qu'un tour. "Mes frères vont lancer l'assaut sur le cœur de Sanctuaire. Ce que tu as vu jusque là n'était que l'avant goût de la puissance réelle des armées infernales. Je vais dévorer ton monde..."
Je répète en bredouillant les paroles du démon. Mes jambes tremblent et menacent de ne plus me porter. Aziza pose à son tour une main sur mon épaule.
- "Ne l'écoutez pas. Il ignore ce dont nous sommes capables. Avant aujourd'hui, je n'aurai jamais imaginé pouvoir combattre de front à ce qu'il y avait dans la ville haute. Encore moins avec si peu des miennes à mes côtés et deux étrangères de surcroît. La corruption lente et insidieuse de Méphisto nous a rendu aveugle. Il nous a grignoté de l'intérieur. Mais aujourd'hui, nous connaissons la vérité sur le mal qui nous rongeait et la véritable force qui nous habite. Le Sanctuaire se prépare à le recevoir comme il se doit et lui non plus n'est pas prêt à ce qui l'attend. Alors commençons par déloger cette raclure de sa cachette et renvoyons-le en enfer."
Elle me sourit chaleureusement et je suis atteinte par sa confiance retrouvée et essaie de lui faire honneur. J'empoigne mon arc à deux mains. C'est maintenant que mes flèches auront un rôle à jouer. Je ne dois pas flancher. Mon esprit s'égare vers Kurast où gît Rolf se battant contre la corruption. Je dois détruire le mal à la source. Étrangement cette idée me donne encore plus de force que le discours d'Aziza.
C'est d'un pas décidé que nous nous dirigeons toutes vers le temple du Zhakarum.
Où sont passés Diablo et Baal? Vont-elles gagner? Vous le saurez dans le prochain chapitre :P
