Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard


Voici le début des conséquences du combat contre Méphisto pour Annor. Conséquences psychologiques mais aussi sociales. Aziza est morte et que pensez vous que la cheftaine des sorcières va penser?


Acte 2 - Cinquième partie : Pandémonium

Chapitre 1 : Mise à nue

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Heureusement, Astrid est là. Elle prend les choses en mains et je me laisse guider par elle. Je suis dans un état second ou non loin. J'ai du mal à me concentrer sur ce qui se passe. Je l'observe distraite ouvrir le portail de retour à l'aide de la note griffonnée par Cain. La feuille d'arbre qu'il avait utilisé tombe en poussière entre ses doigts.

Avant d'emprunter notre voie de retour, je jette un regard en arrière au temple plongé dans les ténèbres. Le passage démoniaque flotte toujours dans le vide. Je doute que quoique ce soit puisse le fermer. Mes yeux évitent délibérément le corps d'Aziza épinglée sur le pilier non loin. Sans un mot, je passe le seuil de notre propre portail. Ce dernier nous amène à proximité du campement auquel nous nous étions arrêtés le matin même. A la vérité, nous ne sommes pas tout à fait au même endroit, mais je reconnais la route.

Le retour se fait dans un silence pesant. Les sorcières sont devant. Elles ne marchent pas spécialement vite, mais c'est déjà un peu trop rapide pour moi. Astrid m'offre le soutien de son bras. La blessure dans mon dos brûle et marcher est douloureux.

Il fait nuit noire lorsque nous pénétrons dans le quartier des docks. Grimper à l'échelle pour atteindre les habitations des sorcières s'avère pour chacune d'entre nous une épreuve en soi. Nous nous présentons à la cheftaine en l'état. Astrid et moi sommes priées d'attendre à l'extérieur. Nous nous asseyons dans un coin de la salle d'attente. On entend parler de l'autre côté mais j'ignore le sort qui va nous être réservé.

- "Annor? Vous allez bien?" Me demande l'amazone en glissant vers moi un regard inquiet.
- "Oui pourquoi?" Je réponds un peu automatiquement.
- "Je vous appelle depuis un moment. Vous ne me répondiez pas."
- "Je suis navrée. J'étais perdue dans mes pensées." Je lui offre un sourire crispé. "Que pensez-vous que la cheftaine va dire?"
- "Rien de bon, j'imagine." Soupire l'amazone. "Et quoique l'on dise, si elle ne veut pas nous croire, alors ce sera notre parole contre celle de ses sœurs. La seule témoin du combat final est malheureusement Aziza." Elle baisse la tête.

J'ignore combien de temps nous attendons ainsi, mais lorsque la porte s'ouvre enfin je suis déjà dans un état d'épuisement physique et nerveux avancé. Je n'ai qu'une envie c'est de me coucher et de tomber dans un sommeil sans rêve pour une éternité.

Astrid m'aide à me relever et nous nous présentons à la cheftaine. Elle darde sur nous un regard bleu glacial. Elle est en colère. Elle est triste. Je baisse la tête. Moi qui avait soutenu son regard la veille, je n'y arrive plus maintenant.

- "Que s'est-il passé?" Demande-t-elle froidement.

Les mots ne sortent pas. Je n'ai aucune envie de parler de la confrontation avec le démon. Rien que d'y penser je me sens malade. C'est Astrid une nouvelle fois qui prend la parole. Elle est concise et efficace, comme à son habitude. Comme j'aimerai quitter la pièce et me réfugier ailleurs.

- "Je donne du crédit à votre récit." Déclare la cheftaine après que l'amazone a fini ses explications. "Mes sœurs m'ont racontées la même chose en ce qui concerne votre périple jusque dans le temple. J'ai tendance à vous croire. Mais comprenez que la mort d'Aziza pèse sur mon jugement."
- "Quel jugement?" Demande sèchement Astrid.
- "Celui d'envoyer d'autres sœurs vous aider pour la suite de votre voyage."
- "Quelle suite du voyage?" Je ricane presque en prononçant ces mots. "Diablo et Baal se sont enfuis par le portail. Je ne vois pas ce que nous pourrions faire maintenant…"
- "Vous ne comptez pas lutter auprès des barbares?" Demande la cheftaine en haussant un sourcil.
- "Je ne sais pas…" J'avoue un peu honteuse.
- "Alors c'est votre définition d'aller jusqu'au bout? Vous me sembliez bien plus emplie de fougue hier."
- "Laissez-la tranquille." Coupe Astrid. "Laissez lui un peu de temps. Les événements ont été traumatisant pour tout le monde. Aziza n'était pas notre sœur mais cela ne veut pas dire que sa mort ne nous affecte pas. Et comme celles qui nous ont accompagnées, nous avons besoin de soin et de repos." Elle désigne les cinq survivantes. "Nous sommes toutes épuisées physiquement et moralement. Accordez nous un peu de temps et nous vous informerons de nos intentions."

Pour la première fois je vois un peu de compassion dans le regard de la cheftaine. Ses paroles ne le reflètent pas complètement mais le ton de sa voix parle pour elle.

- "Rejoignez-vos compagnons. La soigneuse est avec eux. Elle vous aidera pour vos propres blessures si vous en avez. Pour le reste, vous avez interdiction de quitter Kurast jusqu'à ce que nous allions réglé cette affaire."

Je ne comprends pas pourquoi elle veut nous retenir ici mais je reste muette. Cela ne servirait à rien de contester. Nous quittons le groupe en silence pour rejoindre l'habitation où se trouvent Cain et Rolf. J'ai soudain une pensée alarmée concernant l'état de ce dernier. Est-ce que la mort de Méphisto l'a libéré du mal qui le rongeait?

Le chemin est laborieux. Mes muscles maintenant froids crient sous l'effort. Nous entrons et croisons immédiatement le regard du vieil Horadrim qui est assis en tailleur contre le mur qui fait face à l'entrée. Sur son visage transparait une multitude d'émotions. De la surprise, au soulagement, à l'inquiétude. Il se lève aussi vite que son vieux corps lui permet, faisant tomber un ouvrage que je n'avais pas vu dissimulé dans les plis de sa robe.

- "Vous allez bien?" Demande-t-il précipitamment en scrutant Astrid. Il est vrai que l'amazone est visuellement celle de nous deux qui semble la plus atteinte, à cause du sang séché qui la recouvre en larges plaques crouteuses.
- "Des ecchymoses essentiellement. Je vais être raide pendant quelques jours mais ça ira. C'est Annor qui a besoin de soin, pas moi." Ajoute-t-elle.

Je laisse glisser mon regard vers le fond de la pièce. La vieille femme nous observe en silence dans son coin. Rolf est allongé au même endroit que je l'ai quitté. Il ne semble pas avoir bougé d'un pouce depuis ce matin et il n'a pas l'air prêt à reprendre conscience de si tôt.

- "Comment va-t-il ?"
- "Il vit." Répond simplement Cain. Cette réponse me convient.

La vieille femme nous fait signe d'approcher. Ce que nous faisons. Elle ne s'exprime que par gestes, mais nous comprenons ses instructions. Elle nous demande de retirer nos armures.

- "Je vais prendre un peu l'air." Déclare gentiment Cain. J'apprécie la délicatesse de cet homme.

Une fois qu'il est sorti, nous nous dévêtons. La vieille femme se lève enfin. Elle est étrangement bien plus alerte physiquement que ce qu'elle laissait transparaître assise. Elle se tient parfaitement droite et ses doigts noueux sont agiles lorsqu'elle explore nos corps à la recherche des blessures les moins évidentes. Je frissonne lorsqu'elle tâte mon ventre et mon dos. Le souvenir des mains de Méphisto se posant sur moi est encore frais et je sens toujours sa présence au plus profond de mon être. Elle remarque ma réaction immédiatement mais continue sa palpation. Elle s'arrête finalement au niveau de mon cœur. Elle m'observe un instant avant de retirer définitivement sa main.

- "Je vais vous donner des baumes pour les entailles dans votre dos. Ils empêcheront l'infection. Vous devez vous laver copieusement avant chaque application et bien sécher la surface. Mais la blessure la plus grave dont vous allez devoir guérir est en vous, mon enfant." Déclare-t-elle avec lenteur, mais sans la moindre once d'accent.

Je suis choquée. Elle sait. Astrid me regarde à son tour. Les émotions se succèdent lentement sur son visage alors qu'elle réalise ce que la vieille femme est en train d'insinuer. Je commence moi-même à comprendre que la salissure que je ressens est pire que je ne le pensais.

- "J'avais promis." Déclare l'amazone. Je vois de la détresse dans son regard. "Je…"
- "Ce n'est pas votre faute." Je tente misérablement.

Je plonge dans ses grands yeux bleus. Aucune de nous deux ne peut prononcer un mot. La vieille femme s'occupe maintenant de l'oscultation d'Astrid. Cette dernière ne réagit pas même lorsque la guérisseuse palpe des zones rouges qui promettent de futurs bleus massifs.

- "Pour vous, cela ne sera que des décoctions pour soulager de la douleur, le temps que votre corps assimile les coups que vous avez reçus." Je note le double sens dans sa phrase et me tourne vers la guérisseuse. Elle me sourit. "Le passé et le présent se rejoignent. Les blessures d'hier et d'aujourd'hui, celles du corps et de l'esprit, sont similaires. Apprenez de votre aînée, le cœur grand ouvert même si vous avez avez mal. Elle a l'expérience et la maturité." Elle se tourne ensuite vers Astrid. "Apprenez de votre cadette, l'esprit grand ouvert même si vous avez honte. Elle seule peut vous donner ce que vous recherchez." Elle nous prend une main chacune avant de les joindre dans les siennes. "Vous êtes soeurs. Restez-le."

Je suis partagée entre la sidération et une envie de laisser jaillir toutes les émotions de mon être en un torrent de larmes. Mon corps ne réagit ni à l'une ni à l'autre de ces sensations. Je reste simplement coi.

- "Allez vous lavez. À votre retour, vos potions seront prêtes."

Elle se rassied dans son coin et retourne à ses mixtures. Nous nous rhabillons sommairement avant de sortir pour rejoindre les douches que nous avions utilisées le matin même. Cain est dehors, accoudé à la rambarde qui protège la plateforme qui mène à l'échelle. Nous passons à côté de lui sans rien dire. Nous nous dirigeons au milieu des passerelles par pur réflexe. J'ignorais que mon corps avait aussi bien mémorisé le trajet.

Notre toilette s'effectue dans le silence. Astrid est soucieuse. Je suis gênée. Mais, finalement, c'est moi qui fait le premier pas.

- "Il a brisé le sceau des soeurs en quelques secondes." Je murmure en touchant ma poitrine. "Il est entré dans ma tête si facilement."
- "Le sceau des sœurs n'a jamais été prévu pour résister aux anges ou aux démons, seulement aux hommes…" répond-elle calmement.
- "Que dois-je faire maintenant ? Le sceau me protégeait." Je demande un peu perdue.
- "Le sceau ne protège que les sœurs. Pas celle qui le porte. Enfin…" elle marque une courte pause puis secoue la tête. "Non, vous avez raison. Il vous protégeait… en partie…"
- "J'ai l'impression qu'en le brisant, Méphisto a cassé le lien qui me rattachait à mes sœurs, là-bas dans le Khanduras." Je m'étonne moi-même de trouver les mots pour décrire ce que je ressens.
- "Je comprends le sentiment. Avec le temps, vous comprendrez que ce n'est pas le cas. Mais votre réaction est bien normale." Elle penche la tête en m'observant. "Est-ce que vous sentez toujours l'influence de Méphisto ?"
- "Pas autour de nous, mais… dedans oui…" j'avoue à demi-mots.

Astrid s'approche de moi, et pendant que l'eau coule sur moi, m'enserre dans une embrassade réconfortante. De prime abord, son geste me surprend, puis je le prends pour ce qu'il est et j'accepte cette marque d'affection maternelle incongrue. Je pose ma joue sur son épaule et laisse les larmes couler. Elles ne me soulagent pas vraiment, mais je sens une partie de la tension quitter mon corps.

- "Nous dormirons ensemble, ce soir et les jours suivants. Autant que vous en aurez besoin..." Me glisse-t-elle à l'oreille en me caressant doucement les cheveux. "Vous ne serez pas seule pour affronter les cauchemars…"

Je m'apprête à lui dire que j'ai déjà affronté seule des nuits d'horreur après avoir combattu Diablo, mais je me rétracte. Je ne vais pas m'infliger ça à nouveau par orgueil. J'accepte en silence sa proposition et profite du réconfort qu'elle m'offre.

Lorsque nous retournons auprès de la vieille guérisseuse, elle a tenu parole et les soins qu'elle nous avait promis sont là. Elle a aligné les récipients près de Cain. Elle même est penchée sur Rolf et lui fait boire une autre de ses mixtures. Je l'observe distraitement prodiguer ses soins avant de me concentrer sur le vieil homme qui attend patiemment que nous faisions le premier pas. Mais nous ne le faisons pas. Un simple regard appuyé en direction des décoctions suffit cependant à lui faire comprendre que nous allons avoir besoin à nouveau d'un peu d'intimité. En silence, il quitte encore une fois l'habitation.

Astrid applique sur mon dos les baumes soignants avant de boire le contenu de sa propre médication. Nous nous couchons ensemble près de Rolf mais de telle manière qu'il faudrait qu'il se redresse pleinement pour nous voir.

A vrai dire, la nudité ne me gène plus vraiment, même vis à vis de lui. J'irai presque à dire surtout vis à vis de lui. Quel sentiment étrange… Je me souviens de la pudeur que j'avais le jour où j'ai quitté le monastère avec Moiraine, la gène que je ressentais au regard de Jarzeth lorsque Akara soignait mes blessures devant lui, ou encore le malaise lorsque Kalinda me scrutait… Tout cela n'existe pas lorsque je suis avec Astrid et Rolf.

Avec l'amazone, je me sens à la fois fille et femme. Fille, car elle a un côté maternel prononcé. A présent, je suis blottie contre elle comme un nourrisson et cela ne me choque pas. Cela m'avait même plutôt manqué. Depuis quand, même par mes propres géniteurs, n'avais-je pas été enlacée ainsi?

Et elle me fait sentir femme par notre relation particulière. Elle est entière et naturelle, et m'a toujours mise sur un pied d'égalité malgré mon jeune âge. Je réalise que depuis que je la connais, je suis presque en paix avec mes formes féminines qui s'affirment et mon corps en général. Je n'éprouve plus de honte à avoir des cicatrices, ni d'être encore un peu physiquement immature, bien que cela comme à changer. Comparé à mon départ du monastère avec Moiraine, mes hanches se sont élargies et ma poitrine arrondie. Tous les événements que j'ai traversés me l'ont fait à peine remarquer.

Quant à Rolf, en toute circonstance, je pense que son regard ne me gênera jamais. Il n'a pas le regard d'un homme. Il voit le monde avec des yeux différents. Il considère le vivant dans son ensemble sans préjugé. Cela vient sans doute de son côté animal. Enfin, j'imagine...

Et c'est la raison pour laquelle, seul Cain me met encore mal à l'aise. Aussi délicat et respectueux soit-il, il a le regard d'un homme et je le sens. Et aujourd'hui, je ne veux pas être regardée avec ces yeux-là.

J'entends la porte de notre abri s'ouvrir. C'est lui qui rentre. Je frissonne et me blottis davantage contre Astrid. Je sais qu'il ne me regardera pas particulièrement. Je sais qu'il ne peut pas me voir réellement. Mais je veux quand même être invisible. L'amazone semble comprendre ma réaction. Elle pivote légèrement pour présenter son dos à Cain et faire rempart à sa vue. Elle resserre sa prise sur moi et je me colle obstinément à elle.

Peu de temps après, j'entends le vieil homme s'installer dans un coin, puis ses mains glisser sur les feuilles de l'ouvrage qu'il avait fait tomber à notre retour. Puis, j'entends la guérisseuse se lever et le rejoindre. Elle lui glisse quelques mots que je ne comprends pas, puis il répond en murmurant.

- "Ne vous inquiétez pas pour moi. Je resterai dans le coin."
- "Vous êtes un brave homme." Ajoute la vieille femme un peu plus fort, avant de parler à nouveau plus bas. La seule phrase que je distingue est aussi sa dernière. "Vous êtes sage."

Malgré l'angoisse de m'endormir sur des cauchemars insoutenables liés à cette terrible journée qui s'achève, je m'endors rapidement et plonge finalement dans un sommeil sans rêve.