Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard
Précision : la relation entre Annor et Rolf va vous sembler très ambiguë dans ce chapitre. Rien ne l'est quand vous comprendrez. Le nom du chapitre est suffisamment clair normalement pour lever cette ambiguïté.
Bonne lecture
Acte 2 - Cinquième partie : Pandémonium
Chapitre 2 : Fusion
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Je me réveille le lendemain matin à l'aube, transpirante et tremblante. Je réalise bien vite que ce n'est pas le froid qui me met dans un tel état. Le fond de l'air est tiède. Astrid pose une main sur mon visage et décolle mes cheveux plaqués à ma peau.
- "Vous avez eu un sommeil agité." Me dit-elle doucement.
- "Je ne m'en souviens pas."
- "C'est normal. Pour l'instant, votre esprit supprime ce qui est insoutenable ."
Je me rappelle de mon retour de Tristram. La même chose s'était produite. Mon esprit m'avait épargné le temps que mon corps reprenne un peu de force. J'ai bien peur que les cauchemars ne me rattrapent bien plus vite cette fois-ci.
Astrid se redresse lentement en grimaçant. Les marques sur son corps sont plus marquées que la veille. Une grosse plaque bleue lui barre l'abdomen en remontant jusqu'à sa poitrine et une autre plus large encore se dessine en dégradé dans son dos. Je comprends que les marques proviennent du coup d'aile du démon qu'elle a reçu et du choc de la chute qui a suivi. Mes pensées retournent alors irrémédiablement vers Méphisto. Je me redresse à mon tour. Les coups de griffe sont douloureux mais bien moins que je l'aurais cru.
- "Allons nous doucher." Propose alors Astrid en enfilant rapidement sa tunique.
Elle ne serre aucune sangle, sans doute pour éviter de comprimer ses chairs meurtries. Puis pendant que je fais de même avec mon armure, elle prend tous les récipients contenant les remèdes que la guérisseuse nous a préparés la veille. Nous quittons notre logement encore largement endormi, et telles deux ombres glissant dans la ville nous rejoignons les douches communes.
Nous profitons à nouveau d'être seules dans ce lieu reposant et savourons un temps la chaleur de l'eau sur nos corps. Mais il y a quelque chose de différent. Même si je me sens toujours assez mal au plus profond de mon être, l'environnement me semble plus apaisé.
- "Vous pensez que la nature est en train de se purger de l'influence néfaste de Méphisto?" Je demande en m'installant dans un coin sec après ma toilette.
- "Vous sentez une différence ?" Je hoche la tête. "C'est bien possible."
- "Cela veut dire que ça sera la même chose pour moi…" Astrid s'assied en face de moi.
- "Oui. Mais n'essayez pas d'aller plus vite que la musique." Je l'observe un moment avant de déclarer.
- "Vous êtes une très belle femme et vous le savez. Cela se voit à la manière dont vous vous tenez. Vous dégagez beaucoup d'assurance. Combien de temps cela vous a-t-il pris pour vous réconcilier avec votre corps?" Elle me sourit.
- "Des années." Je baisse la tête.
- "Mon corps ça va." Je murmure. "Mais il est toujours dedans. Il est toujours vivant. Dans la pierre mais aussi dans mon sang. Je veux le détruire mais j'ai peur qu'il faille que je me détruise aussi pour y arriver."
- "Vous êtes très mature pour votre âge, Annor. Et vous avez la force de vous exprimer." Elle ferme les yeux et prend une grande inspiration. "L'homme dont j'ai été l'esclave pendant des années restera toujours en moi, imprégné dans mes chairs. Jusqu'à ma mort… Parce que ce que j'ai été fait ce que je suis. Mais ce n'est pas juste cela qui me définit." Elle ouvre les yeux et accroche mon regard. "En vous coule du sang de démon… soit… est-ce bien tout ce que vous êtes? Ce n'est pas ce que je vois."
- "Mais mon aura…"
- "Votre pouvoir est difficile à contrôler et vous êtes jeune. Ne renoncez pas. Vous m'avez prouvé déjà deux fois que vous étiez capable de le canaliser, même en situation de crise."
- "Vous menaciez de me tuer!" Elle sourit.
- "C'est une motivation efficace." Je ne peux m'empêcher de glousser. "Allez, venez là que je vous soigne."
Même sans le feu des sorcières nous séchons vite, l'air se réchauffant à mesure que le soleil se lève. Astrid se lève et me contourne, avant de s'asseoir dans mon dos. Elle applique gentiment les baumes sur mes blessures puis m'aide à me relever. Mes muscles sont encore raides du combat de la veille.
Puis c'est à mon tour de lui venir en aide. A cause des ecchymoses, elle n'arrive pas à fixer correctement son armure. J'ai la pénible tâche de resserrer chaque sangle. A chaque cran que je passe, elle grimace et cela me fait mal au cœur. Les plaques de sang se sont en partie décrochées après avoir séché, mais il en reste encore pas mal. Cela lui donne un air féroce.
- "Il faudra que je trouve le temps de nettoyer tout ça. Je ne peux pas rester avec tout ce sang sur moi." Dit-elle en grimaçant.
Nous sommes bientôt prêtes à retourner dans notre logement. A ma surprise, Cain est le seul réveillé. Il s'est approché d'une fenêtre et dans le pâle rayon du jour levant, il écrit dans un épais livre. Celui que j'avais vu la veille. Je me souviens qu'Aziza lui avait proposé de demander à ses sœurs où il pourrait se fournir en papier pour ses parchemins. Visiblement, il a choisi quelque chose de plus complet que quelques feuillets. Il nous sourit lorsqu'il nous remarque.
- "Comment vous sentez-vous?" Demande-t-il à voix basse.
- "Endolories mais nous survivrons." Répond Astrid pour nous deux. "Qu'est-ce que vous écrivez?" Enchaîne-t-elle.
- "Mes mémoires." Je déglutis. Cela a quelque chose de terriblement mortuaire. Il rit doucement en voyant ma tête. "Pas ce genre de mémoires." Corrige-t-il. "Je recommence tout à zéro. J'ai perdu l'intégralité de mon savoir à Tristram. Alors, je couche sur le papier tout ce qui reste dans mon esprit. Vous savez, être ici me rappelle à quel point le savoir de mes ancêtres était important. J'ignore de quoi sera fait demain mais je souhaite que l'histoire puisse être transmise d'une manière ou d'une autre." Je hoche la tête.
- "Vous raconterez aussi ce que nous vivons."
- "Oui."
- "Alors pouvons nous vous raconter ce qui s'est passé hier? Je préfèrerai que cela soit dans votre livre plutôt que dans ma tête et je ne souhaite jamais en reparler à nouveau."
Il me scrute intensément pendant de longues secondes. Puis, alors qu'il s'apprête à me donner sa réponse, une voix familière s'élève faiblement de l'autre côté de la pièce.
- "Je suis curieux également."
Mon cœur manque un battement. Rolf! Il est enfin réveillé. Le sentiment de soulagement qui m'envahit est désarmant. Je me précipite à ses côtés, le cœur battant. Je suis rapidement suivie par les autres et rejointe par la guérisseuse qui se réveille à son tour.
Je me penche sur lui. Ses yeux sont à demi ouverts mais je distingue clairement le vert de ses iris. Son regard m'avait tellement manqué. Il se met à humer lentement l'air avant de tourner péniblement la tête vers Astrid.
- "Je sens tellement d'odeurs différentes. Le sang d'innombrables humains. Le votre aussi." Murmure-t-il en reportant son attention sur moi. "Je sens des changements. Je sens la peur et la douleur."
Je me mords la lèvre et hoche la tête en silence. Puis je pose la main sur son torse. Sous mes doigts je sens battre son cœur puissamment, à la même vitesse que le mien. Il lève lentement sa main et la pose au même endroit sur ma poitrine avant de remonter jusqu'à mon cou. Ses doigts se referment sur ma nuque puis il m'attire faiblement à lui. Je me laisse faire sans résister. Je me retrouve bientôt couchée contre lui, la joue et l'oreille collées à son torse. Sa main retombe mon épaule alors que je me calle. Il étire l'autre bras qu'il repose ensuite sur mes reins. Machinalement je replie les jambes, jusqu'à me retrouver recroquevillée contre lui, dans une position incongrue.
L'instant suivant, une vitalité qui m'est étrangère enfle en moi. Je frissonne. Puis, je commence à les voir, dans ma vision périphérique. Des dizaines de lueurs rougeoyantes flottent dans l'air autour de nous, comme des lucioles. Je reconnais ce phénomène. Ce sont les arbres. Ils partagent leur vitalité avec nous. Est-ce le druide qui les a invoqués? Il semble comprendre mon interrogation muette.
- "C'est un cadeau de la forêt." Me chuchote-t-il. "Elle renaît et moi avec elle. Elle nous remercie en partageant un peu de sa vitalité pour me soigner. Et je la partage avec vous..."
- "Comment sait-elle? La forêt est... consciente ?" Je murmure fascinée par ce lent balais qui a quelque chose de féérique.
- "A sa manière… " Il déglutit. Il est encore très faible. "Racontez-moi, s'il vous plaît, ce qui s'est passé…"
Comme la veille, c'est Astrid qui se charge de la difficile tâche d'expliquer les événements. Au cours de son récit, Cain pose de nombreuses questions qu'il me plaît de ne pas avoir à répondre. Pendant ce temps, je reste obstinément accrochée à Rolf, profitant de la sensation formidable de la vie qui parcourt nos corps joints et surtout de sa renaissance, comme il l'a si bien dit.
Il écoute en silence et les yeux fermés. Je ne saurai expliquer comment mais pendant ce lapse de temps, nous partageons nos émotions. Au début, c'est plutôt subtile. Il réagit à mon effroi ou mon dégoût contenu en raffermissant presque imperceptiblement sa prise sur moi. Je sens son coeur et sa respiration s'accélérer lorsque Astrid évoque nos combats, en même temps que moi. Puis arrive un moment où je ne sais plus qui de nous deux ressent quoi. Nous sommes fatigués. Nous sommes meurtris. Nous sommes apeurés. Nous sommes écœurés. Nous sommes sales...
Au moment où Astrid me demande de parler des plans de Méphisto, ce qui se produit dépasse alors ma compréhension. C'est Rolf qui prend la parole à ma place. Sa voix est légèrement traînante mais il est clair dans ses propos.
- "Méphisto est entré en nous." Murmure-t-il. "Il a rompu quelque chose de précieux avant d'infiltrer nos pensées."
Je me redresse légèrement pour voir ses yeux. Il me regarde à travers ses paupières mi-closes.
- "Il nous a montré la résurrection de Diablo puis ses armées marchant dans Pandémonium pour rejoindre Sescheron." Je poursuis, de la même manière, ignorant momentanément ce que "je" signifie. "Son objectif est de soumettre le Sanctuaire entier pour faire tomber le royaume céleste. Nous avons lutté et nous avons détruit son corps par le feu et la glace."
- "Mais il vit toujours." Déclare le druide en refermant les yeux. Sa main passe distraitement sur mon dos et s'arrête au niveau de mes reins. "La haine est un poison coriace." Je repose ma tête sur sa poitrine à nouveau.
- "Tant que la pierre d'âme existera, il vivra."
- "Alors détruisons là." Conclut-il en me serrant un peu plus fort.
Pendant un moment, personne ne dit mot.
- "Comment pouvons-nous détruire la pierre d'âme?" Demande Astrid sans élever la voix, comme si elle craignait de briser l'instant.
Son intervention aussi délicate soit-elle rompt tout de même le charme pour moi. Je me sens à nouveau Annor. Je ressens la salissure démoniaque en moi plus fort que jamais. Lorsque je tourne la tête pour regarder l'amazone, je remarque qu'elle tient dans sa main la pierre verte qu'elle avait extraite de la carcasse de Méphisto. Elle l'a simplement sortie de sa sacoche. Elle était toujours là près de nous, mais le fait de la voir renforce mon malaise. Son éclat légèrement pulsant me donne l'impression qu'il essaie de communiquer avec moi. Je détourne le regard pour reporter mon attention sur Rolf.
- "C'est impossible en Sanctuaire." Répond après un moment Cain. "Seules des armes angéliques ou démoniaques peuvent briser une pierre d'âme. Car ce sont des fragments de la Pierre Monde." Cette révélation ne me surprend pas vraiment. "L'histoire raconte que c'est Tyraël qui a appris à mes ancêtres comment enfermer une essence démoniaque à l'intérieur. C'est lui qui nous a offert ces fragments. Mais, aucun natif de Sanctuaire ne peut altérer la Pierre Monde, même des fragments aussi petits."
- "Et à Pandemonium?" Je demande soudainement. Cain me jette un regard chargé d'incompréhension. La vieille guérisseuse, qui semblait neutre jusqu'à présent, se tourne vers moi également. Je l'ignore et poursuis. "Méphisto…" dis-je en fixant à nouveau la pierre verte. "... a dit que le portail qui se trouve dans le temple du Zhakarum mène à Pandemonium. Peut-on trouver de quoi détruire cette chose là-bas?".
- "Il est dit que Pandemonium est la réalité dans laquelle s'affrontent les anges et les démons depuis la nuit des temps. C'est une terre stérile, en guerre permanente. Y aller serait du suicide."
- "Mais y aurait-il de quoi détruire la pierre?" J'insiste.
- "Techniquement oui." Le vieil homme est clairement mal à l'aise maintenant. "Là où il y a des anges et des démons, il y a potentiellement des armes capables de faire ce que vous voulez. Mais vous rendez-vous compte de ce que vous dîtes ? Vous proposez de quitter notre réalité." Je secoue la tête.
- "Je l'ai fait deux fois déjà." Cain ouvre des yeux ronds. "Lorsque j'ai affronté Diablo la première fois. Et puis lorsque nous avons combattu Andariel." Astrid acquiesce. "Il s'agissait de poches de réalité et pas un univers entier, mais mon point est que quitter Sanctuaire est possible du moment que nous avons un portail pour traverser. Et Méphisto a laissé une porte grande ouverte, alors..."
- "J'entends bien Annor. Mais il faut que vous réalisiez que ce genre de portail est parfois à sens unique. Quitter Sanctuaire peut signifier le quitter pour toujours… De plus, Pandemonium est une terre d'éternel conflit entre des forces qui nous dépassent. Le risque de mourir est si grand. Il faudrait une chance insolente pour pouvoir rejoindre un bastion angélique en vie et qu'il nous accueille. N'y a-t-il rien d'autre que nous puissions faire ici?"
- "Mourir sur le champ de bataille avec les barbares…" Je recale ma tête sur la poitrine de Rolf de manière à entendre son coeur à nouveau. La pulsation est puissante mais calme et cela m'apaise. "Je ne vois rien d'autre qui puisse être utile à faire ici. Méphisto m'a montré les armées qu'ils comptent déverser sur notre monde. Même s'il mentait et que seulement la moitié de ce que j'ai vu était réel, nous serions rasés de toute façon."
- "Vous avez raison." Déclare soudainement la guérisseuse. Son intervention nous surprend tous. "Mais le choix de la route appartient à chacun d'entre vous."
- "Je ne forcerai personne à me suivre." Dis-je à voix basse. "Mais c'est la route que j'emprunterai si votre cheftaine me le demande."
- "Pourquoi?" Demande faiblement Rolf.
- "Laisser la pierre d'âme de Méphisto ainsi est pire que tout, car le cycle se répétera. Si Aidan n'a pas pu résister plus d'un an à Diablo, alors qu'il était une graine de Néphalem angélique puissante, combien de temps résisteront les hommes. Méphisto est intelligent et patient. Il saura trouver le moyen de corrompre à nouveau le cœur de ses gardiens. Il faut profiter qu'il soit affaibli. Détruire la pierre est la seule chose qui pourrait nous libérer du démon pour de bon, n'est-ce pas?"
- "Pour un temps oui. Peut-être un siècle ou deux... Mais, sur le moyen terme, vous avez raison, il renaîtrait dans son royaume, pas en Sanctuaire. Nous serions sans doute plus en sécurité qu'à la confier à d'autre pour surveillance." Concède Cain.
Le silence qui suit est pesant. Rolf me donne sa réponse avant les autres, et à sa manière. Je sens une pression légère sur mon épaule là où sa main est restée. Lorsqu'il ira mieux, il m'accompagnera. J'en suis certaine. Je souris. Même s'il n'y avait que lui, cela serait suffisant, pour moi, pour me sentir assez forte pour traverser le portail.
- "Je viendrai." Déclare finalement l'amazone. Je coule un regard dans sa direction. "J'ai prêté allégeance à votre Grande Prêtresse et offert ma lance pour servir la cause de votre sororité en dépit de mes origines. Je compte bien garder ma parole."
- "Merci, Astrid…"
- "Je ne suis pas certain pour le moment de me joindre à vous." Bredouille Cain. "J'ignore si je serai capable de faire face. Permettez moi d'y réfléchir encore un moment."
Je hoche la tête avant de me concentrer à nouveau sur l'étrange lien que j'ai créé aujourd'hui avec Rolf. J'aimerai tellement ressentir à nouveau cette sensation de fusion. J'avais l'impression d'être plus moi que jamais. Comme si avant, je n'avais vécu qu'une demi-vie. Hélas, le moment de grâce ne se répète pas. La santé de Rolf est toujours fragile. Ce moment partagé avec nous semble l'avoir vidé de ses forces et il s'endort rapidement.
Rolf est de retour et ce qui vient de passer entre Annor et lui est essentiel. A partir de là, Annor va pouvoir expérimenter des choses que seul Rolf est capable de ressentir ou percevoir, jusqu'à présent. La suite au prochain épisode :-)
