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Acte 2 - Cinquième partie : Pandémonium

Chapitre 3 : Oscillations

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Il me faut plusieurs heures pour réussir à me désunir de Rolf sans ressentir une terrible déchirure. Je ne m'explique pas du tout ce phénomène. Même si je ressentais un bien être certain en sa présence avant. Aujourd'hui, il y a quelque chose de bien plus profond qui nous unit.

Lorsque je reprends mes repères et que je suis à nouveau capable d'interagir avec les autres, Astrid vient me voir et m'invite à sortir quelques instants. Nous nous accoudons à la balustrade qui protège la plateforme un peu plus loin.

- "Que s'est-il passé avec Rolf, tout à l'heure? Je ne vous ai jamais vue ainsi."
- "J'imagine que j'ai mis tout le monde mal à l'aise." Je grimace légèrement.
- "Un peu…"
- "Je ne sais pas ce qui nous est arrivé. Depuis le premier jour, il y a quelque chose de presque surnaturel qui se passe entre nous. Quelque chose d'implicite, qui n'a pas besoin d'être verbalisé. Tout à l'heure cette sensation était si forte… J'ai le sentiment que nous ne formions plus qu'un."
- "Vous l'aimez?" Me demande-t-elle sans détour avec une petite lueur amusée dans le regard.
- "Pas comme vous le suggérez." Je corrige immédiatement. "Je ne suis pas attirée par lui."
- "Ah…" Elle fait la moue. "C'est pourtant un bon parti et la différence d'âge n'est pas insurmontable." Je ris doucement.
- "Pourquoi pas, mais ce n'est pas ce que je recherche pour l'instant. Je crois que nous sommes des âmes sœurs. C'est la seule définition qui me vient à l'esprit pour décrire cela. Une fusion..." Je détourne le regard. "Lorsque nous avons tué Méphisto j'étais dans un état similaire avec le démon. J'ai senti la brûlure des flammes et de la glace, comme si elles étaient miennes. Mais c'est parce qu'il est entré de force dans ma tête. J'aime à penser que c'était une illusion. Mais avec Rolf, c'est si réel et naturel. Après ce que m'a fait Méphisto, cette sensation est presque comme une purification."
- "Ce que vous dites est intéressant. Vous partagez un sang commun avec Rolf, n'est-ce pas?"
- "Notre part angélique, en effet."
- "Un ange pur, j'imagine. Pas de Néphalem intermédiaire." Je hoche la tête. Le sceau brisé. Je peux parler de cela avec elle sans tabou. "Je vous encourage à découvrir et approfondir ce lien avec Rolf. Il pourrait devenir une grande force pour vous deux. Peut-être même une protection contre les effets des arcanes ou des influences démoniaques trop proches de la vôtre."

Je note qu'elle ne cite pas Méphisto directement alors que je l'avais moi-même nommé avant. Suggère-t-elle que d'autres démons, sous-démons, humains… pourraient m'affaiblir autant que ce dernier?

Mon fil de pensées est interrompu par de la musique qui perce au loin et semble se rapprocher. J'entends surtout des percussions, puis viennent les chants. Lents, mélancoliques… chargés d'émotions… Bientôt, je distingue des lumières en contre bas qui glissent entre les feuilles. S'agit-il de torches? La vieille guérisseuse sort de notre habitation, suivie de Cain. Ils se penchent à la balustrade à leur tour.

- "Qu'est-ce que c'est?" Je demande curieuse.
- "La cérémonie d'adieux pour Aziza." Répond tristement la vieille femme, sans me regarder. Mon cœur se sert. Je me dirige vers l'échelle dans le but de rejoindre le cortège. "Ne bougez pas, mon enfant. Votre présence serait mal venue."
- "Je souhaite juste honorer sa mémoire… avec les autres."
- "Vous n'êtes pas des nôtres. Aussi louables et justifiées sont vos intentions, votre présence serait vécue comme une agression." Je recule, vexée. Puis je remarque que la vieille femme ne bouge non plus. Elle reste à sa place.
- "Et vous…"
- "J'ai été assignée ici pour vous venir en aide. Je ne fais plus partie du clan, tant que cela durera." Je sers les poings. Une colère sourde ampli soudainement mon cœur. Ce rejet dont nous sommes victimes est injuste.
- "Mais vous connaissiez Aziza, non?"
- "Nous la connaissions toutes."

Je sens qu'elle cache une partie de la vérité. Son expression est bien plus peinée que ce que ces ses paroles laissent transparaître. Ce qui m'étonne pourtant, c'est que lorsque Astrid a parlé de la mort d'Aziza, plus tôt, la vieille femme n'avait pas réagi. Je la regarde perplexe. Puis le cortège passe sur les pontons qui jouxtent notre habitation.

Les sorcières sont nues mais leur corps est entièrement peint de couleurs vives et orné de bijoux. Je reconnais la cheftaine qui ouvre la marche, ou devrais-je dire la danse. Toutes avancent au rythme des percussions, en effectuant des pas gracieux. Les corps forment des motifs dans le vide. Mes yeux suivent les lignes de peinture qui semblent se rejoindre de femme en femme. Cela me rappelle vaguement la danse étrange d'Adria pour enchanter l'amulette de Jarzeth. Il n'y a rien d'aussi érotique dans leurs mouvements cependant. C'est juste beau et chargé d'émotions. J'imagine qu'il y a tout de même un lien avec les énergies chaotiques et leur utilisation mais je ne ressens aucune concentration anormale d'arcanes émaner de leur cortège.

La vieille guérisseuse se joint discrètement aux voix mélodieuses des autres en contrebas. Je suis rapidement submergée par l'émotion. Je ne comprends ni la langue, ni la symbolique de leur danse et de leur peinture, mais je comprends les sentiments. Le corps d'Aziza, ou ce que je devine l'être, arrive bientôt dans mon champ de vision. Ainsi, elles ont réussi à récupérer ses restes. Elle est enveloppée dans une étoffe colorée et transportée par plusieurs femmes sur un brancard de branches et de feuillages. La cheftaine s'arrête un instant et lève la tête vers nous. Je croise son regard bleu glacé. Il y a de la haine dans ces yeux là. Je le sens. La guérisseuse pose une main sur mon épaule et me tire doucement mais résolument en arrière. Je recule et elle se place entre moi et la cheftaine.

- "Rentrez dans la maison." Dit-elle simplement.

J'obéis sans vraiment comprendre. Hébétée, je reste un moment debout au milieu de la pièce avant de réaliser que l'on vient de me refuser tout recueillement possible sur la dépouille d'Aziza. Même de loin, je n'ai pas le droit. Le rejet est brutal et me blesse profondément. De dépit et de colère, je reste là sans bouger, fusillant du regard la porte d'entrée, écoutant tout de même les chants et les percussions qui me parviennent, en imaginant ce qui se passe.

Puis, je retourne auprès de Rolf qui dort toujours et je récupère ma sacoche. J'en extrait le masque doré de Jarzeth. Je fixe les trous qui servent aux yeux comme si je fixais le regard ambré du mage.

- "Votre monde est dur." Dis-je à voix basse. "Je ne le comprends pas et il ne m'accepte pas. Il me blesse sans cesse."

Je sursaute lorsque j'entends la porte s'ouvrir. La première à revenir est la guérisseuse. Elle a retrouvé son expression neutre.

- "Je vous ai écarté parce que notre cheftaine dirigeait sur vous sa colère." Me dit elle en s'agenouillant près de moi. Je suis désarmée par sa réponse à ma question muette. "Elle est intelligente et très puissante, mais cette mort l'a bouleversée. Et elle est encore jeune, elle ne maîtrise pas toujours ses émotions. Veuillez lui pardonner." Je reporte mon attention sur le masque entre mes mains.
- "Je souhaite quitter votre terre au plus vite et ne jamais y revenir." Elle sourit.
- "Mon monde est-il si différent du vôtre? Nous ressentons pourtant les mêmes émotions."
- "Vraiment? Expliquez moi comment vous n'avez pas réagi à l'annonce de la mort d'Aziza tout à l'heure alors? J'ai bien vu que cela vous affectait lorsque le cortège est arrivé. Et maintenant, vous me regardez l'œil sec. Qu'y a-t-il de semblable dans nos émotions ? Dites le moi."

Je m'énerve quelque peu, mais c'est la frustration du rejet de sa communauté face à mon propre besoin de recueillement qui me met dans un tel état.

- "Le sentiment et l'expression de ce sentiment sont deux choses différentes. Vous autres au Khanduras avez pour habitude de laisser vos émotions libres bien trop souvent." Je secoue la tête furieusement, mais elle continue. "Lorsqu'elles deviennent pulsions, vous ne les maîtrisez plus et elles deviennent dangereuses, pour vous et pour les autres."

Je sers le masque de Jarzeth à m'en faire blanchir les jointures. Je sais que la vieille femme a raison dans le fond. Ces deux dernières années, cette simple vérité s'est vérifiée bien trop de fois. Mais je suis dans le déni. Je ne veux pas entendre cela. Pas maintenant.. Alors je contre attaque.

- "Et que faites vous de vos émotions lorsque vous ne les montrez pas, alors? Qu'avez-vous fait de votre tristesse? Ou de votre colère? N'en voulez-vous pas à vos sœurs de vous cloîtrer avec nous plutôt que de vous laisser participer à la cérémonie ? Je ne vois rien en vous. Je ne comprends pas ce que vous ressentez."
- "Vos yeux sont pleins de nuages, mon enfant. Vous êtes blessée et vous avez mal. Vous réagissez comme un animal. D'instinct." Je pince les lèvres.
- "Je préfère être une bête qu'un golem sans cœur." J'ai conscience d'être allée trop loin, mais je ne retire pas mes paroles. Elle continue de me sourire.
- "Je sais que vous ne le pensez pas. Je sais que vous avez la tête et le coeur rempli d'exemples qui vous rapprochent de nous. Je sais qu'au fond vous comprenez les délicates subtilités de notre culture. Pour l'heure, votre sang est bouillant et excité par le venin de votre héritage. Vos émotions sont exarcerbées par les expériences traumatisantes que vous avez subies. Vous êtes encore une enfant, mais vous avez été projetée dans un monde d'adulte avec brutalité. Vous avez des responsabilités bien au-delà de ce qu'une personne de votre âge devrait avoir. Vous êtes à fleur de peau et c'est bien normal. Mais votre attitude subitement agressive ne me trompe pas. Vous avez un don pour voir au-delà des apparences. Vous êtes grandement empathique. Et c'est ce qui vous fait souffrir maintenant… pas la relation particulière qu'ont les Khéjistanis avec leurs émotions." Je retiens les larmes et accroche son regard.
- "Vous n'avez pas répondu à ma question." J'attaque défiante, bien qu'intérieurement je me sens vaincue à tous les niveaux. "Qu'avez-vous fait de vos émotions ?"

Pendant que je perds mes moyens, un petit bout de moi encore lucide ne peut s'empêcher d'admirer le calme et le sang froid de cette femme, face à mes provocations répétées. C'est avec la même pondération que les fois précédentes qu'elle me répond.

- "Je n'exprime mes émotions que lorsque c'est approprié. Tout comme les sœurs de mon clan ne s'expriment que lorsque c'est nécessaire. Nous ne disons que ce qui doit être dit quand il le faut. Comme maintenant, il est nécessaire que je vous parle." Je suis surprise. Qu'insinue-t-elle? "La maîtrise du chaos qui fait la force de notre magie nécessite que nous soyons peu parasité par le superflus. Vous retrouverez ce trait de caractère chez presque tous les mages et les sorcières du Khéjistan adeptes des arcanes, car nous maitrisons un art qui transforme une idée en magie. Que ferions nous si nous utilisions inconsciemment des mots destructeurs sous le joug d'une trop forte émotion?"

La première leçon sur les arcanes de Moiraine me revient soudainement en mémoire. Ses paroles ne prennent tout leur sens que maintenant que j'ai fait mes propres expériences de la vie.

Les arcanes sont l'art de transformer une idée en énergie pure au travers de l'écriture. Les symboles sont des mots. Les mots transportent la pensée. Et la pensée est au cœur du corps éthéré. Par lui, tu peux arracher l'énergie du chaos et créer.

Mon esprit se met à tourner à grande vitesse. Je me remémore chaque Khéjistanis que j'ai pu rencontrer. Je me souviens des subtilités du langage de Kalinda et de sa grande maîtrise des émotions même en danger de mort. Je me souviens du tempérament pondéré de Drogan puis je baisse à nouveau les yeux sur le masque de Jarzeth. L'exemple parfait de la retenue. Je relève la tête et fixe la vieille femme. La révélation me frappe de plein fouet.

Elle est en train de m'apprendre une grande leçon, d'une manière si étrange. Elle vient de lever un bout du voile des mystères qui entourent les Khéjistanis pour m'en apprendre plus sur moi-même. J'avais, en quelque sorte, une conception erronée d'eux. Je les ai toujours considérées à travers le filtre de ma propre culture. Ce qui nous rapproche m'a rendue presque aveugle à ce qui nous sépare, alors qu'ils sont finalement l'impression inverse de tout ce que je connais.

Avec mes sœurs, je vis dans le culte de la discipline. Nous apprenons à nous protéger du chaos en renforçant notre corps éthéré. Les arcanes créées par Akara restent contenues et l'utilisation de la magie arcanique Khéjistani est considérée comme dangereuse. Nous la qualifions d'abandon. On s'offre au chaos. L'aura parfaite d'une sœur doit être lisse, maîtrisée. Elle dégage force et sérénité. Pourtant, paradoxalement, nous sommes des creusets sujets à des émotions si fortes qu'elles peuvent nous faire basculer à tout moment. Nos vies sont réglées comme les oscillations d'un pendule, mais un choc subi au mauvais moment, telle une onde qui se propage, provoquera un débordement et accentuera le mouvement, imperceptiblement au début jusqu'à ce qu'il soit inarrêtable.

Les Khéjistanis eux vivent, dans ce qui nous semble être l'abandon en permanence, en laissant le chaos déformer leur corps éthéré. Leur aura est à cette image. Ils laissent le pendule osciller au gré de mouvements qui ne sont pas liés à leur volonté. De manière contre-intuitive, ces mouvements incohérents sont leur garde fou. La contrepartie est de savoir quand libérer un trop plein d'émotions pour ne pas provoquer le dangereux débordement. Ils suppriment le superflus de leur vie afin de préserver cet étrange équilibre chaotique. Cela peut devenir extrême comme pour les Vizjereis qui peuvent parfois en arriver à se défaire complètement de leur morale pour leur arcanes, où l'expérimentation prévaut sur la vie humaine. A bien y réfléchir, les femmes du clan Esu sont finalement bien plus modérées.

Je suis troublée. Cette femme a vu bien avant moi que mon pendule discipliné était pris dans une oscillation croissante. Elle vient probablement de me sauver avant même que je sois réellement en danger. Et elle l'a fait de manière si subtile, qu'en vérité il me serait difficile de prouver qu'elle l'ait effectivement fait. Je suis abasourdie.

- "Là, je vois que vous avez compris. Vous êtes vive d'esprit." Elle me sourit. "Si nos chemins ne devaient pas se séparer si vite, j'aurai été ravie de vous enseigner." Les percussions et les chants des sorcières commencent à s'éloigner. La vieille femme porte une main à ma poitrine et la pose sur mon cœur. "Vous êtes au début de votre vie, ce cœur tendre qui est le vôtre sera sans aucun doute encore malmené, surtout que le chemin que vous empruntez vous prédestine à la souffrance. Soyez à l'écoute. Soyez attentive. Trouvez les moments appropriés pour laisser parler votre sang et ceux pour le réfréner. Vous deviendrez une guerrière redoutable et une personne sage."

Sans un mot supplémentaire, la vieille guérisseuse se relève et retourne à ses potions. Peu de temps après, Astrid et Cain entrent, mais je les ignore. Je suis encore sous le charme ou le choc, je ne sais pas trop encore, de la leçon. L'amazone vient s'asseoir aux pieds de Rolf en silence.

- "Alors c'était comment?" Je finis par demander toujours en jouant distraitement avec le masque de Jarzeth.
- "Nous n'avons rien vu de plus que vous. Nous avons dû nous mettre à l'écart également. La guérisseuse nous l'a demandé. Elle nous a aussi demandé de vous laisser seule un moment. Nous sommes revenus quand nous n'entendions plus les chants ni les percussions. Vous allez bien?"
- "Je crois oui..."

Je replace délicatement le masque de Jarzeth dans ma besace, songeuse. Je me demande combien de morts j'honorerai le jour où je pourrai rendre au Vizjerei l'hommage qu'il mérite.

Maintenant, je dois me préparer à affronter ce qui arrive. Je lève les yeux vers l'amazone.

- "Si vous le voulez bien et si vous le pouvez, je souhaiterai que l'on s'entraîne ensemble." Elle me sourit.
- "Avec grand plaisir, Annor."


Choc de culture mais leçon importante apprise pour Annor.
La prochaine fois, elle affronte la colère de la cheftaine.