Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard
Chapitre particulier aujourd'hui. Par sa structure mais aussi son contenu.
C'est une sorte d'ellipse douce mais assez riche en informations tout de même.
Rendez-vous en note de fin pour quelques précisions.
Acte 2 - Cinquième partie : Pandémonium
Chapitre 14 : Liens
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Lorsque je reprends connaissance, je suis dans un lieu qui m'est inconnu, mais je ne suis pas seule. Astrid est à mes côtés. Elle a les traits tirés mais elle me sourit.
- "Vous êtes de retour à la forteresse. Nous sommes dans une chambre privée, à ma demande." Me dit-elle doucement. "Les anges semblent capable de pouvoir créer tout et n'importe quoi à partir de rien. Pourquoi ne pas en profiter?"
Elle porte une robe blanche presque diaphane qui la met en valeur et lui donne un air doux et délicat que je ne lui connais pas.
- "Vous allez bien?" Je lui demande aussitôt que mes cordes vocales me le permettent. Je me sens vidée.
- "Aussi bien que je le peux." Me répond-elle d'un air un peu triste. "Je suis en vie, c'est une bonne chose j'imagine. Rolf et vous aussi. J'en suis bien aise." Elle soupire. "Les anges semblent capables de nous revitaliser comme bon leur semble."
- "J'étais…"
- "Non. Mais selon Auriel, vous seriez morts tous les deux de vieillesse avant d'avoir pu régénérer votre énergie vitale. Il vous a fallu plusieurs jours, si je peux vraiment parler de journées ici, pour refaire surface. Enfin c'est ce que m'a dit Cain. Je suis moi-même sur pied que depuis peu de temps."
Je me redresse. La couverture glisse. Je réalise que je suis nue. Je la rabats rapidement sur moi.
- "Vous avez une robe comme la mienne à disposition." Me dit Astrid en souriant à mon geste réflexe. Elle me montre un portant un peu plus loin dans la chambre. "Auriel a demandé à ce que ses forgerons retapent notre équipement. Mon armure est détruite et la vôtre était en mauvais état, l'air de rien. Elle nous a donné ces vêtements en attendant."
Je m'assieds sur le bord du lit, toujours enroulée dans mon drap. J'observe un peu la pièce. Elle est spacieuse et elle ressemble bien plus à un lieu de vie. Chaque nouvelle pièce créée pour nous est plus confortable et adaptée que la précédente.
Il y a une douche ouverte dans un coin et quelques miroirs. Je ne remarque qu'un seul autre lit en plus du mien. J'imagine que c'est celui d'Astrid.
- "Les hommes ont leur chambre. Les anges semblent capable de transformer la matière à volonté, pourquoi ne pas en profiter? J'ai demandé quelques aménagements pour nous et un peu d'intimité. Cain n'osait pas demander quoique ce soit et Rolf est un animal, il n'a besoin de rien." Je ris. C'est bien vrai. "Je ne suis pas une princesse mais la douche était un minimum vital, surtout après avoir passé autant de temps dans ma propre crasse. Je commençais à sentir le chien mouillé, comme Rolf lorsqu'il est un loup."
- "Vous n'avez pas perdu votre humour en tout cas." Je laisse échapper en essuyant une larme du coin de mon œil. C'est une larme de joie.
- "Il faut bien." Son sourire est un peu triste mais elle est sincère.
Je laisse tomber le drap et me dirige vers la douche. L'eau tiède sur ma peau me fait un bien fou. Je me lave sous le regard distrait de l'amazone. Je vois dans ses yeux les signes de traumatisme, le même que j'ai traversé autrefois. Mais je vois également de la détermination. Elle est bien plus forte que moi mentalement. C'est évident. Personnellement, c'était entre autres grâce à Maeko que j'avais remonté rapidement la pente. Mais j'étais globalement bien entourée et j'avais beaucoup d'activités pour me changer les idées. Je crois que je vais devoir trouver des idées pour nous occuper toutes les deux.
A peine, je quitte la douche que l'eau s'évapore me laissant sèche et interdite. Astrid me sourit.
- "Ce n'est pas de l'eau." Dit-elle. "Je ne sais pas ce que c'est mais c'est agréable et ça lave. C'est le principal je pense."
Je me retourne pour voir le mécanisme. Il n'a pourtant rien qui semble sortir de l'ordinaire. Je me dirige vers le montant et attrape la robe qui m'a été offerte. De mémoire, je n'en ai jamais rien porté de si féminin. Lorsque je vivais chez mes parents, je n'avais que quelques affaires en toiles de jute rapiécées. Et au monastère, la seule robe que j'avais était celle de voyage qui me servait aussi de robe de repos. Elle n'avait rien de particulièrement attrayant. C'était un vêtement de confort simple et fonctionnel. Certaines sœurs avaient des habits plus féminin comme Moiraine et Akara, mais rares étaient celles d'entre nous à s'habiller autrement que pour le combat. Je ressens un peu de gène.
Astrid s'approche de moi et me prend la robe des mains. Elle l'ouvre en deux devant moi et m'invite d'un geste de la tête à l'enfiler. Je m'y glisse et elle l'ajuste sur moi, avant de se mettre dans mon dos. En quelques gestes experts, elle sert les attaches et me voilà habillée. Je me place devant le miroir le plus grand et observe mon reflet. Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas regardée. Depuis le boudoir de Kalinda et des autres concubines à Luth Golheim, pour être précise. Et cela fait déjà plusieurs semaines. Astrid se place à côté de moi et sourit à mon reflet. Je parais si jeune et elle si femme, pourtant j'ai bien changé, en si peu de temps. Je suis plus fine et légèrement plus petite que l'amazone, mais mes formes se sont affirmées. J'en avais déjà conscience, mais de le voir de mes yeux dans ce miroir me fait bizarre. Je me trouve jolie et je rougis.
- "N'ayez pas honte de cela." Me dit Astrid en réajustant légèrement l'encolure de ma robe pour mieux souligner ma poitrine. "Vous êtes ravissante." Je souris à mon propre reflet avant de me rembrunir.
- "Est-ce que vous la voyez toujours?" Je demande.
- "Voir quoi?" Astrid est surprise.
- "Mon aura." Je précise. L'amazone me fait pivoter pour que je lui fasse face.
- "Votre aura n'a pas changé Annor. Vous êtes ce que vous êtes. Ne..." Je secoue la tête.
- "La pierre d'âme de Méphisto détruite je pensais que…" Elle pose promptement un doigt sur mes lèvres pour me faire taire.
- "Les anges et les démons sont éternels. Votre part démoniaque ne disparaîtra pas comme cela. Que votre énergie vitale ait été aspirée en même temps que le démon est une chose mais la structure même de votre être n'en est pas modifiée. Si cela avait été le cas, je m'en serais inquiétée. Annor sera toujours Annor."
Je sens les larmes me monter aux yeux. Elle m'accompagne jusqu'au lit et nous nous asseyons l'une à côté de l'autre.
- "Je pense que nous allons avoir besoin l'une de l'autre." Me dit-elle avant de me prendre dans ses bras.
Je plonge dans son embrassade maternelle, sachant que je lui apporte un peu de réconfort aussi. Nous restons ainsi un bon moment, profitant d'un moment simplement humain dans ce lieu si inhumain.
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Les jours qui suivent sont chargés émotionnellement. Astrid et moi restons ensemble la plupart du temps. Nous pleurons beaucoup à l'abri des regards. Nous parlons énormément. Nous échangeons sur nos expériences passées. Nous évacuons nos angoisses et nous nous encourageons mutuellement. C'est un processus qui nous demande énormément d'énergie et nous sommes souvent exténuées émotionnellement, mais nous progressons.
Sur le plan physique, nous nous astreignons à un emploi du temps strict composé de beaucoup d'exercices Askaris. Très vite, je sens mes forces revenir voire se renforcer. Je sens mon corps changer aussi. Comme mes formes féminines qui s'affirment, ma musculature se dessine également un peu plus. Je me prends à me regarder plus souvent dans la glace qui est à notre disposition et à apprécier mon reflet. Les épreuves ont fait perdre à mon regard son innocence juvénile mais j'ai gagné en maturité. Du moins c'est ce que mon reflet me renvoie.
Astrid semble ravie de voir que j'apprivoise mon corps et que je me détache lentement de la sensation de salissure de Méphisto. De son côté, elle reprend le dessus à une vitesse qui m'impressionne. Son esprit combatif est un moteur qui la pousse vers l'avant et elle m'entraine avec elle. Elle est un véritable modèle pour moi.
De leur côté, les hommes nous laissent plutôt tranquilles. Cain passe le plus clair de son temps auprès des anges, notamment d'Auriel, pour en apprendre plus sur leur nature profonde et sur leur vision de l'éternel conflit. Quant à Rolf, il disparaît parfois pendant un jour ou deux. Il s'aventure dans la forteresse et explore ses moindres recoins, comme à son habitude. Des anges lui ont ramené ses peaux de bête et son bâton qu'il avait abandonnés dans la réalité démoniaque de Diablo. Nous avons appris, qu'il faut beaucoup de temps même après la mort de leur créateur à ce genre de bulle pour disparaître totalement.
Globalement, je passe peu de temps avec Rolf, mais je ressens le besoin grandissant que cela change. Un jour, je décide de m'octroyer quelques heures de repos et je le rejoins dans l'une de ses expéditions.
Il me fait découvrir des renforts escarpés offrant des points de vue incroyables sur les plaines de Pandémonium. Nous nous asseyons sur un parapet suspendu à plusieurs centaines de mètres au-dessus du vide. La portion de la plaine que l'on voit possède un relief presque irréel. J'ignore quelles forces ont été mises en jeu pour soulever la terre par grands pans comme cela. D'immenses plaques rocheuses jaillissent du sol comme des écailles, dissimulant dans leur ombre des précipices. Puis Rolf me montre l'horizon, par delà ces étranges formations. Un halo semble colorer une large portion du ciel.
- "C'est là bas qu'ils sont." Me dit-il.
- "Qui?"
- "Les anges." Je fronce les sourcils. "Ils sont vraiment très nombreux. Les combats font toujours rage de ce côté. Mais que se passe-t-il du nôtre?"
Je regarde cette lueur mouvante au loin et je réalise pour la première fois depuis que nous avons vaincu Diablo que rien n'est acquis. Nous sommes dans la forteresse depuis presque trois semaines, mais la guerre continue. Des milliers d'anges et de démons s'affrontent là où la faille vers Sanctuaire était ouverte. Mais Rolf a raison. Qu'en est-il pour les nôtres?
- "Vous voulez retourner en Sanctuaire ?"
- "La Pierre Monde appelle à l'aide. De plus en plus fort... Plus qu'un désir de repartir, c'est un commandement. Il faut que j'y retourne... et le plus vite possible. Aussi cruels puissent paraitre mes mots, le seul combat qui compte pour moi, c'est celui qui se déroule actuellement dans notre monde. Qu'importe ce que nous avons fait d'extraordinaire ici pour permettre aux nôtres de gagner. Vous comprenez?"
Je hoche la tête. Effectivement, ses mots sont durs, sachant ce que l'on a traversé ensemble, mais je le comprends. Comme ma nature démoniaque me pousse parfois à certaines choses, sans doute qu'il en est de même pour sa nature druidique. Mais plus que ce qu'impliquent directement ses mots, c'est ce qu'ils impliquent indirectement qui me fait mal. Rolf veut partir à la guerre et l'idée que nous soyons séparés me terrifie. Sans doute que tout ce qui m'est arrivé jusqu'à ce jour joue un peu sur mon ressenti. Savoir le druide à proximité me rassure naturellement. Passer du temps avec lui est la meilleure des thérapies. J'aimerai retourner à Sanctuaire, mais je suis terrifiée en même temps.
Ça y est, je ne sais plus quoi penser à nouveau... Que dois-je faire?
Je sens que Rolf doute aussi, mais pas pour les mêmes raisons.
- "C'est un instinct qui vous guide ?" Je demande finalement.
- "En quelque sorte. Tous les sacrifices que les druides font depuis des générations sont dans ce but unique : faire rempart pour protéger la Pierre Monde. Mais…" Je sais ce qu'il va dire. Alors, je le devance.
- "Notre lien?" Il hoche la tête doucement.
- "Mon existence est profondément liée à la votre. C'est d'autant plus vrai depuis Kurast. Ce phénomène est assez courant parmi les druides, car nous partageons des niveaux de conscience particuliers qui favorisent cela, mais ce qui nous relie, vous et moi, est unique. Le lien est si fort qu'il supplante presque l'appel de la Pierre Monde. Presque..."
- "Vous luttez pour rester?" Il secoue la tête lentement.
- "Non, car être ici, avec vous, est tout aussi impératif. Mais cela va à l'encontre de ma nature." Il retourne à la contemplation de l'horizon. "Pourtant les choses sont ainsi et je les comprends." Je fronce les sourcils. Il sourit sans me regarder. "Les mots sont insignifiants pour décrire cela. J'ai conscience que vous comprenez d'instinct beaucoup des choses, mais il y a des perceptions propre à mon peuple qui vous sont étrangères."
Je souris à mon tour. L'énigme humaine que représente Rolf me fascine et pour une fois, nous avons le temps.
- "Cela fait longtemps que je cherche l'occasion de parler de tout cela avec vous. Les événements ne nous l'ont pas vraiment permis." Lui dis-je. Il hoche la tête. "Tout ce que vous me dites est fascinant. J'aimerai sincèrement vous comprendre d'avantage, explorer notre lien, car lorsque nous sommes ensembles, tout a plus de sens, tout est plus réel, vivant. Je n'ai réellement pris conscience du lien que depuis que nous sommes arrivés à Kurast. Tout n'a fait que s'amplifier depuis." Il se tourne vers moi.
- "Le lien s'est créé pour moi dès le moment où nous nous sommes rencontrés, dans le camp de fortune de vos sœurs. J'ai senti malgré vos tourments que nos âmes étaient complémentaires et je savais ce que j'avais à faire. Mais je suis resté discret en espérant qu'il se forme de votre côté, tout en le redoutant. Un lien druidique est lourd de conséquences pour ceux qui le partagent."
- "Comment cela?"
- "Nous nous retrouvons liés par cette force invisible qui dépasse les sens communs. Il transcende beaucoup de choses dont la fabrique limitée du corps. Il est absolu et peut devenir aussi vital que l'air que l'on respire. Habituellement, les deux personnes qui se lient sont des druides et savent gérer ce qu'elles partagent ou non. Je le fais pour vous, mais je vis avec vous presque tout ce que vous ressentez. Vos moments de joies, vos doutes, vos peines, ou vos douleurs. Ils sont miens autant qu'ils sont vôtre."
Je déglutis et porte une main à mon cœur. Rolf ferme les yeux.
- "Oui, cela aussi... Vous avez vécu l'expérience seule, mais je sens le mal que Méphisto vous a fait et ce que représente désormais votre part démoniaque pour vous." Les larmes me montent aux yeux. "J'aimerai changer la perception que vous avez de vous même, car elle est faussée par toute cette douleur. J'essaie de vous apportez la paix d'âme suffisante pour guérir, mais vos plaies sont profondes et il faudrait plus de temps que nous n'en avons."
- "Merci..." Je souffle, légèrement tremblante.
Ma voix porte à peine. Je suis submergée d'émotion. Je n'avais pas conscience que cette sérénité que je ressentais à ses côtés était cela. Je réalise aussi que la bestialité anormale de Rolf n'était sans doute que le reflet de ma propre rage. Nous sommes comme deux miroirs qui se renvoient leur reflet à l'infini. Mais seulement l'un d'entre nous peut changer l'image et empêcher que nous sombrions tous les deux. Je dois apprendre à me contrôler aussi. Ma haine ne doit plus gangréner cet homme. Je lui fais du mal. Je nous fais du mal.
Il secoue la tête discrètement, mais ne dit rien. Il sait à quoi je pense mais n'a pas envie d'approfondir ce sujet en particulier. Alors que je m'apprête à poser une nouvelle question, il me devance.
- "Je suis curieux de savoir comment vous avez perçu le lien au début et maintenant ce qu'il représente pour vous. Car vous n'êtes pas druide et si je partage énormément de sensations avec vous, j'ignore comment vous le vivez à part émotionnellement. Ce que je sais, c'est qu'il y a quelque chose d'étrange chez vous que je ne saurai décrire qui renforce le lien, bien plus que ce qui devrait être. Il est très rare que deux druides liés en arrivent à penser comme un, comme il nous arrive parfois de le faire. Mais au début, ce n'était pas comme cela, n'est-ce pas? J'imagine que c'était très diffus pour vous..." Je souris et j'acquiesce.
Il me faut cependant quelques minutes pour me reprendre suffisamment pour parler.
- "Oui, c'était juste une sorte de bien-être que je ressentais en votre présence... Après le combat contre Méphisto, lorsque je vous ai compris en vie, j'ai été débordée d'émotions. C'est la première fois que j'ai expérimenté cette sorte de... fusion. Depuis j'ai la sensation qu'il n'y a plus vraiment besoin de mots pour se comprendre émotionnellement, parfois que l'on peut presque lire dans les pensées de l'autre, ou penser comme un, comme vous le dites." Il sourit à son tour.
- "Fusion. Je trouve que c'est un mot qui décrit parfaitement ce qui nous arrive." Il regarde à nouveau à l'horizon. "Votre part démoniaque est dévorante. Je pensais que le flétrissement de votre part angélique aller rompre le lien, mais c'est l'inverse qui s'est produit. C'est curieux. Peut être sommes nous comme deux jambes portant un même corps au final. Nous sommes tous deux amputés ou presque d'une part significative de notre être, mais ensemble nous sommes entiers."
Je trouve l'analogie belle. Je reste silencieuse un moment à contempler avec lui les lueurs qui s'agitent à l'horizon. Puis d'autres pensées viennent troubler ma méditation. Les mots d'Auriel sur l'origine de l'humanité me hantent. Rolf semble le sentir, il se tourne vers moi, la tête légèrement penchée. J'ai peut être l'occasion de vérifier ce qu'elle m'a dit sur l'enfant qu'elle a eu avec Méphisto, sans pour autant briser ma promesse. Si Rolf est sensible à sa nature angélique, peut-être a-t-il ressenti la même chose avec d'autres personnes. Je lui pose timidement la question.
- "Avez-vous déjà ressenti un lien se créer avec d'autres personnes?"
- "En effet." Me répond-il. "Une seule fois." J'ouvre des yeux ronds. "Cela n'était pas aussi fort qu'avec vous et jamais le lien ne s'est formé. J'imagine que la transformation en succube y est pour beaucoup, mais c'était avec votre première sœur de combat, Moiraine, que j'ai ressenti cela." C'est comme si une pierre me tombait sur l'estomac. Auriel n'a pas menti. "Ce fut pendant un très court moment, lorsque son corps éthéré s'est désintégré. Pourquoi?"
- "Sa part angélique était comme la nôtre." Je murmure. Rolf m'observe attentivement. Il sait que je cache quelque chose.
- "Auriel… toujours Auriel…" Dit-il soupçonneux, avec un sourire en coin.
- "Vous, Moiraine, moi… nous sommes liés à elle il semblerait..." Je confirme sans en dire plus. Il me dévisage. Il attend la suite. "Oui, il y a autre chose, mais j'ai promis..." Dis-je nerveusement.
Il acquiesce comme si cette réponse lui convenait puis il retourne à la contemplation de l'horizon. Je sens le trouble en lui. Je le sens se rembrunir aussi. Je sais qu'il ne m'en veut pas de garder un secret. C'est autre chose. Il reprend la parole avant que je pose quelconque question.
- "Le lien est plus fort de mon côté que du vôtre." Dit-il de but en blanc. Je suis étonnée.
- "Comment pouvez-vous en être certain ? Ce que je ressens me semble plutôt intense."
- "Je suis un druide."
Je glousse doucement. Toujours cette explication qui n'en est pas une. Il sourit, mais je vois dans son regard qu'il est très sérieux. Alors je lui dis ce que je pense avec franchise.
- "Vous avez dit que le lien est aussi vital que l'air que l'on respire. Rien n'est plus vrai pour moi. Je n'imagine plus vivre sans ressentir cela."
- "Nous sommes âmes sœurs, c'est vrai. Quoi que soit le secret d'Auriel, sa marque est apposée dans le genre humain. J'imagine que si nous retrouvions chaque petite partie d'Auriel dispersée à travers l'humanité, dans tout Sanctuaire, nous finirions comme un seul être unique, animé des mêmes émotions. Que chaque mort de l'une des parties serait terrible mais, je vous assure, Annor, qu'elle ne serait pas incommensurable... pour vous." Je secoue la tête vivement. "Vous avez survécu à la perte de Moiraine." Déclare-t-il d'une voix neutre. Je reste interdite. "Si ce que vous avez laissez planer est vrai, alors elle nous était connectée. Vous n'en aviez peut-être pas conscience, mais le lien s'était sans aucun doute déjà formé entre vous. Il était sans doute différent mais il existait. C'est pourquoi sa transformation et sa mort vous a tant affectée. Pourtant, vous êtes toujours là, bien vivante."
- "Parce que vous êtes là..." Je souffle
Je pince les lèvres. Je ne veux pas continuer sur ce terrain là. Cela ravive des souvenirs pénibles et me plonge dans des considérations qui sont pour l'heure inconcevables.
- "Le lien qui vous relie à la Pierre Monde est-il similaire au nôtre?" Je demande pour faire diversion.
- "Oui." Répond-il simplement.
- "Alors, je partirai avec vous. Si vous ressentez la séparation aussi forte que ce que je peux imaginer, alors rester ici est une souffrance inutile." Je prends une grande inspiration. "Vous avez raison. Je n'avais pas l'intention de combattre en Sanctuaire car je considérais que nous avions fait plus que notre part. Affronter Diablo a faillit coûter la vie à Astrid, et détruire les pierres d'âme, la nôtre. Mais je n'avais pas l'intention de rester ici non plus. Si je me sens en sécurité dans la forteresse, je ne m'y sens pas à ma place pour autant. Les anges sont des créatures qui me mettent très mal à l'aise."
Rolf ferme les yeux et joint les mains comme une prière, avant de s'incliner légèrement devant moi.
- "Merci." Me dit-il. L'émotion est palpable dans sa voix.
- "Nous devrions en parler aux autres." Je conclus. Il acquiesce.
Même si ma proposition semble prendre effet sur le champ, d'un commun accord tacite, nous restons sur notre perchoir à observer les lueurs de la guerre et le paysage chaotique qui se prolonge à l'infini. Nous vivons en communion pendant ce moment privilégié que nous nous offrons. Le temps s'égraine, lentement. Puis nous atteignons progressivement l'état de fusion. Alors que nous sommes un, Rolf m'ouvre les portes de son univers. Je redécouvre la définition du mot vivant...
Au début tout semble normal, puis je réalise soudainement que j'entends mieux, que je vois mieux. Ce n'est pas la vision intérieure, c'est différent. Cela va beaucoup plus loin. Immensément plus loin! La vision de Rolf n'est clairement pas humaine. Elle est pleine de sensations, de vibrations, de senteurs et sons dont je n'avais pas conscience. Si ses yeux voient la même chose que moi, ses autres sens lui offrent tellement plus. Tout me semble à la fois plus beau et plus terrifiant. Je me laisse porter par ces nouvelles sensations avec plaisir et bientôt ma bulle personnelle éclate. J'ignore si ma vision intérieure si particulière amplifie la chose, mais même Rolf semble surpris de l'intensité et la portée de notre expérience commune.
Nous sentons la pulsion vitale du monde faire vibrer nos corps. Nous entendons la terre et le ciel gémir. Et au loin, très loin, nous devinons l'humanité, dans un cocon fragile. Nous sommes une bulle agitée au milieu d'un océan. Il en émane tant d'émotions et cette petite bulle d'univers nous semble plus riche que tout ce qui existe autour. Nous sommes si précieux…
- "Nous le sommes." Confirme Rolf.
Il se ferme progressivement à la trépidation du monde pour nous permettre de reprendre pied avec un réel plus humain, plus accessible. Je ressens comme une sorte de vide lorsque tout s'arrête finalement, mais heureusement, cela s'estompe rapidement.
- "Les anges et les démons possèdent tout mais ils n'ont rien." Dis-je amère. "Leur univers est froid et stérile. Le nôtre est si plein de vie. Je ne veux pas le voir tomber aux mains des uns ou des autres."
Rolf me lance avec un regard indéchiffrable. Je comprends que si tout est redevenu normal pour moi, ce n'est pas le cas pour lui. Sa normalité est la chose la plus extraordinaire que j'ai vécue dans ma vie. A moins qu'il y ait autre chose...
- "Vous avez raison, Annor." Sa voix tremble un peu. "Nul ange ou démon n'a le droit d'assujettir l'humanité. Mais nous allons emprunter de sombres chemins pour sauver ce qui peut l'être."
- "Je suis prête à les emprunter avec vous."
Il sourit en détournant le regard. Il contemple une dernière fois l'horizon avant de se lever. Il me tend la main pour que je fasse de même. Sans dire un mot, nous quittons enfin notre perchoir, puis nous retournons dans la partie de la forteresse qui nous sert de lieu de vie. Lorsque nous entrons dans la première pièce à vivre qui nous a été faite, nous trouvons Cain le nez plongé dans son ouvrage à rédiger frénétiquement. Lorsqu'il sort la tête de ses pages à notre approche, il a le regard pétillant. Le vieillard au corps flétri par l'influence de terreur de Diablo que j'avais découvert à Tristram est bien loin. Il porte désormais son âge avec beaucoup plus de vigueur, si bien qu'il semblerait avoir rajeuni de plusieurs années. Je vois au travers des marques de la vieillesse quel homme il a pu être.
- "Vous vous êtes absentés longtemps." Nous fait-il remarquer, coupant court à mon introspection.
- "Sans doute." Répond Rolf dans le vague.
Au même moment, nous entendons des pas dans notre dos, que je reconnais immédiatement. Nous nous retournons pour voir Astrid passer le pas de la porte. Son regard glisse du druide à moi-même plusieurs fois.
- "Qu'est-ce que vous complotez, tous les deux?" Demande-t-elle, à la fois amusée, à la fois visiblement inquiète.
- "Nous devons vous parler." Répond Rolf en prenant place à table. Je l'imite, bientôt suivie par l'amazone.
Fin de l'arc de Pandémonium.
[Edit] désolée, hier je n'étais pas en forme. Je n'ai pas mis mes notes de fin de chapitre. Les voici.
L'arc de Pandémonium est l'arc le plus long de mon histoire et il couvre de manière amusante la portion la plus rapide du jeu Diablo 2. Mais j'avais besoin de développer énormément la notion de lien druidique pour arriver à ce chapitre où je l'explore de manière moins tabou. J'espère que vous avez apprécié la vision sensorielle de Rolf.
Je donne aussi enfin l'explication de la relation un peu ambiguë que Annor avait avec Moiraine. Les deux femmes n'avaient pas conscience du lien mais elles étaient devenues intensément liées. Annor l'a vécu comme une sorte d'attirance au début.
Pour Moiraine cela s'est développé comme un instinct de protection maternel. Elle s'est évertuée à faire en sorte qu'Annor survive à l'épreuve que représentait Tristram, puis dans les profondeurs de la cathédrale, c'est la première fois qu'elle a montré ouvertement son attachement. Elle s'est comportée comme Rolf, sans avoir les moyens de faire autre chose que se montrer maternelle envers elle pour l'aider à surmonter la peur et l'émotion. Puis le jour où elle s'est transformée en succube, ses dernières paroles sont pour qu'Annor fuit avant qu'elle ne puisse plus résister et qu'elle devienne un danger pour elle.
L'intensité de l'expérience de la mort de Moiraine est aussi expliquée par le lien, comme Rolf le révèle. Il savait ou plutôt l'a senti. C'est la raison pour laquelle c'est lui qui la console. Le lien étant déjà formé pour lui, il savait qu'il était le seul qui pouvait l'aider à surmonter l'intensité du moment. S'il n'y avait eu qu'Astrid à ce moment là, je vous garantis que l'histoire aurait été toute autre lol.
Dernier point, ce chapitre commence à évoquer le sujet du rapport au corps. Annor a 17-18 ans et elle sa vie ne lui a pas vraiment permis d'explorer ce côté là de son être. J'ai retiré une phrase de ce chapitre, car je préférais que ce soit plus diffus, mais je suggère déjà ce changement à deux reprises. Durant les deux prochains arcs, cela va prendre de l'importance.
