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Acte 2 - Sixième partie : Liés
Chapitre 5 : Arrogath
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Lorsque je me réveille, je sens un ballottement agréable. Quelqu'un me porte. J'ouvre les yeux sur le visage en contre-plongée du jeune barbare. Ma tête est calée contre son bras. Je reprends contact lentement avec ce qui se passe autour. Nous sommes dans le bastion. Du coin de l'œil, je comprends que nous avons gagné mais c'est une véritable hécatombe autour de nous. La dure réalité de la guerre me rattrape subitement et je ne peux retenir mes larmes.
Combien sont morts dans ce seul bastion? Combien sont certainement morts déjà depuis le début de l'invasion? Je ferme les yeux. Je ne veux pas savoir.
Je décide de les rouvrir au moment où je suis déposée sur une paillasse.
- "Vous êtes de retour parmi nous." Me dit le jeune barbare qui s'est assis en tailleur à mes côtés.
Il me sourit. Je l'observe un moment. Ses peintures guerrières ont coulé et sont partiellement recouvertes de sang humain et de démon. Sa voix me trouble encore plus qu'avant. Comment fait-il ça?
- "La cheffe de notre clan va venir vous remercier."
- "Remercier?"
- "A deux, vous avez sauvé le bastion. La magie de l'Horadrim a balayé tous les démons sur plusieurs kilomètres. La vague qui nous attaquait est à la dérive."
- "Où est Cain?" Je demande en me redressant.
Le barbare me fait signe de me retourner. Ce que je fais immédiatement. Le vieil homme est couché sur une autre paillasse un peu plus loin. Il a l'air d'avoir pris dix ans d'un seul coup.
Je le rejoins aussi vite que je le peux. Mon corps répond au ralenti et j'ai mal a des muscles dont j'ignorais l'existence.
- "Comment va-t-il ?" Je demande à la femme qui s'occupe de lui.
- "Il est juste épuisé. Vu son âge, il aura besoin d'un peu de temps pour se remettre." Elle s'incline devant moi. "Merci pour ce que vous avez fait." Je la regarde interloquée.
- "Tout le monde a vu votre exploit et sait ce qu'a fait l'Horadrim." Me dit le jeune barbare en me rejoignant. Sa voix me fait trembler davantage. "Habituez-vous à recevoir des éloges de tous les soldats."
Une femme barbare aux cheveux blanc entre dans la pièce, suivie par une dizaine d'hommes au physique puissant. Sans doute une garde rapprochée. Toutes les personnes déjà présentes se lèvent et s'inclinent devant elle. Je comprends qu'il s'agit de la cheffe.
Je tente de me mettre debout pour imiter les autres mais mon corps ne m'obéit pas totalement, et je ne peux rien faire de mieux que me mettre à genoux.
- "Ne vous formalisez pas. A la vérité, c'est plutôt moi qui devrait m'incliner face à vous." A ma grande surprise, elle s'assied en tailleur face à moi. "De ma vie, je n'avais jamais rien vu de tel. Votre flèche de lumière et la magie ancienne de l'Horadrim ont été notre salut. Nous avons envoyé des messagers à Arrogath pour annoncer votre arrivée."
- "Mais, nous ne sommes que deux. Je peux prêter main forte, mais Cain ne pourra pas réitérer son exploit sur commande." Je balbutie, troublée. La femme me sourit.
- "Il est un Horadrim. C'est bien assez pour nous. Ses connaissances pourraient s'avérer primordiale pour le jarl suprême. Et vous êtes véritablement une archère d'exception." Elle fait un signe et quelqu'un lui apporte mon arc et mon carquois. Elle les soupèse. "C'est un arc barbare modifié que vous avez là. Il est magnifique. J'aimerai en savoir plus sur vous."
Elle me rend mes biens. Je suis étonnée de sa requête mais encore plus de ses manières. Les barbares qui étaient venus à notre secours à la chute du monastère étaient humbles et nobles, mais elle qui est une dirigeante, je m'attendais à plus de froideur et de distance. Elle me semble aussi ouverte et avenante que les autres barbares.
- "Je me prénomme Annor." Tous les barbares présents répètent mon nom à voix basse, comme pour l'apprendre. L'effet est à la fois étrange et émouvant. "Je suis une sœur de l'Oeil Aveugle."
- "Une disciple d'Akara." Souffle la dirigeante, les yeux ronds de surprise. Je hoche la tête. Elle porte ses mains jointes à sa bouche, comme si elle formulait une prière. "Je suis la seule de l'ordre a avoir été envoyée." J'essaie de nuancer. "Le monastère a été très affaibli."
- "Nous savons ce qui vous est arrivé."
- "Nous sommes reconnaissantes de l'aide que vous nous avez apportée lors de la crise." Je sens que c'est le moment de me montrer diplomate. Elle acquiesce.
- "Il y aura toujours une entraide entre mon peuple et le Monastère. Votre présence ici nous montre que même si vos forces sont diminuées, la loyauté d'Akara envers la Pierre Monde et Sanctuaire est absolue. Le peuple barbare se reconnaît dans vos valeurs."
Je me mords l'intérieur de la joue et jette un regard furtif à Cain toujours inconscient. Si je ne l'avais pas écouté, si je ne l'avais pas suivi, j'aurai terni la réputation de la grande prêtresse. Il m'a sauvé d'une honte que j'ignorai que j'allais devoir porter le reste de mes jours. Et si je n'avais pas été là, aurait-il pu rejoindre le bastion et accomplir son miracle? Nous avons fait la différence.
Je ferme les yeux et repense à Rolf et ce que Cain avait dit à son sujet avant que nous allions au cœur de la bataille. Il ne voit pas l'avenir à proprement parler, mais son intuition est incroyable. Je le sens près de moi. Comme si sa main rassurante se posait sur mon épaule. Puis la sensation s'évapore. Le vide est douloureux, mais moins insupportable qu'avant. J'ai conscience de lui et je sais qu'il va bien. C'est tout ce qu'il me faut. J'ouvre les yeux à nouveau. Je sais ce que je dois faire maintenant. Rolf me l'a dit. C'est le moment de devenir quelqu'un d'autre.
Je m'incline légèrement.
- "Je souhaite parler de tout ce que je sais et de tout ce que j'ai vécu, une seule fois et après cela, offrir mon arc à la défense de la montagne sacrée."
- "Vous ne pouvez pas me voir plus heureuse d'entendre ces paroles. Nous allons vous conduire à Arrogath dès que possible. Nous organiserons une rencontre." La cheffe fait un geste de la main et l'un de ses suivants quitte la pièce immédiatement. Il est probablement celui qui portera le message. "En attendant, reposez-vous, autant que vous le pouvez."
Elle se redresse et je la suis des yeux, interdite, repartir avec les autres. Le jeune barbare hirsute est resté. Il me dévisage longuement, avant de me sourire et de partir à son tour.
- "Illiam a le cœur qui bat pour vous, Annor." Dit la femme qui s'occupe toujours de Cain. Je rougis violemment. Elle rit doucement. "C'est un bon guerrier et il a grand cœur."
- "Je ne suis pas là pour ça. Je ne sais pas..."
- "Libre à vous de le laisser vous courtiser. Mais si vous ne voulez pas de lui. Dites-lui rapidement. Nous avons besoin de sa tête entière autant que de ses bras et de sa voix."
Il n'y a aucune animosité dans ses propos, juste un constat terrifiant. Je retourne à ma paillasse et pose mes armes près de moi. La fatigue me rattrape suffisamment vite pour me faire oublier les horreurs de la journée et m'offrir un sommeil réparateur.
Lorsque je me réveille, la pièce entière est endormie. Il y a d'autres blessés allongés un peu plus loin. Je me lève. Mes muscles me tirent un peu, mais rien d'insurmontable. Je m'équipe de mon arc et mon carquois et décide de faire un petit tour à l'extérieur. Il fait nuit noire. Le bastion n'est éclairé que par des torches et la lumière du disque lunaire haut dans le ciel. Sans l'enchantement de Cain, j'ai très froid mais je continue quand même. Plusieurs barbares sont toujours actifs. Ils transportent du matériel. Je grimace. L'effort de guerre est permanent.
Je prends machinalement le chemin de la muraille pour voir mon œuvre. J'atteins le bord et réalise qu'il y a trois murs d'enceinte entre l'entrée et là où je me trouve. Le bastion est immense. Je distingue toutefois un bout du démon gigantesque, planté dans la végétation. Des oiseaux semblent se repaître de sa carcasse. Je baisse la tête et regarde ce qui se passe dans les cours intermédiaires. Il me faut une seconde pour comprendre ce que je vois. Le choc est brutal et je fais un pas en arrière, le cœur au bord des lèvres. Il y a tellement de morts.
- "Vous devriez vous reposer encore un peu." Dit une voix dans mon dos.
Je me mets à trembler. La voix d'Illiam est si étrange. Je me retourne. Il est propre et ses peintures guerrières ont été refaites. Elles barrent verticalement d'un bleu clair son torse jusqu'à son ventre puis rejoignent un large cercle de la même couleur. Je me surprends à apprécier ce que je vois.
- "J'avais besoin de prendre un peu l'air." Il s'approche du rebord.
- "Au dernier décompte nous avons perdu deux cents trente frères et sœurs dans cette attaque." Je pince les lèvres. Le nombre est à la fois terrible et anonyme. "Nous penchons pour environ quarante de plus au total." Il a l'air attristé mais serein.
- "Combien êtes vous dans ce bastion?" Je demande.
- "Il y a environ cinq cents jeunes et vieillards, pour presque deux mille sept cents guerriers aptes."
- "A quel âge prenez-vous les armes?" Je demande en fronçant les sourcils.
- "L'entraînement commence dès que nous savons marcher mais nous devenons guerrier quand nous sommes prêts. Pour certains, il faudra trente ans, pour d'autres moins de dix."
-"Vous voulez dire, qu'il y a des enfants dans l'armée barbare." Je demande, effarée.
- "Nous ne les autorisons pas sur le front mais oui. Ils apprennent à réparer les armes, soigner les blessés. Ils servent souvent de messager dans les bastions ou aident au transport."
- "Vous pensez que nous avons une chance?" Je me surprends moi-même de ma franchise.
Parler avec lui me semble couler de source. Depuis le premier jour que j'en ai rencontré, il me semble avoir une affinité particulière avec les barbares. J'ignore ce qu'ils ont qui me rassure et m'émerveille à la fois.
- "Les probabilités pour que nous échouions à l'échelle de Sanctuaire tout entier sont énormes." M'explique-t-il. "Mais vous êtes la preuve qu'un miracle peut se produire et sur la masse il y en aura probablement d'autres qui retourneront des situations désespérées. Avant que vous veniez, je m'étais préparé à mourir au front. Mais je suis en vie et le bastion a tenu, grâce à vous. Alors, je veux y croire."
Il ne me regarde pas mais je sens sa présence, comme soudainement envahir mon espace personnel. C'est à la fois dérangeant et agréable. Je ne sais pas quoi faire. Cet homme m'intrigue. Il se tourne finalement vers moi.
- "Je suis navré de vous mettre mal à l'aise." Me dit-il. Je rougis, mais heureusement le manque de luminosité me permet de cacher cet état de fait. "C'est la première fois qu'un homme vous regarde ainsi n'est-ce pas?" Il est franc et direct.
- "Oui. Enfin en quelque sorte..." Je murmure en souriant.
- "C'est la première fois que je ressens cela pour une femme des terres vertes si cela peut vous rassurer. Et je cherche pour l'instant à déterminer si c'est juste de l'admiration ou … quelque chose de plus fort." Il sourit et je le trouve, sur l'instant, très beau. "Je ne vous imposerai pas mes sentiments, si cela vous trouble. Occupons nous de ce qui doit être fait pour le moment. Le reste viendra tout seul si cela doit."
Il me tend la main et je la lui sers sans vraiment comprendre ce qui vient de se passer. Il me raccompagne jusqu'au bâtiment qui sert d'infirmerie de fortune. Il me laisse après une courte salutation sur le pas de la porte et je le regarde repartir dans la nuit. Je retourne à ma paillasse encore plus agitée qu'avant.
Je ne trouve pas le sommeil. Mes pensées sont d'abord occupées par cet Illiam qui me trouble, puis elles dérivent inexorablement vers Rolf et Astrid. Je les espère en bonne santé. J'ai peur pour eux. Puis j'anticipe la rencontre au sommet qu'il y aura lieu bientôt. Comment résumer tout ce que je sais en peu de temps pour convaincre un conseil guerrier. Mon esprit se perd dans la multitude d'expériences que j'ai vécues. Alors que je fixe le plafond, un peu perdue, je sens une main fantomatique se poser sur mon épaule. Rolf. Je souris dans le noir et plonge dans cette sensation rassurante. J'ignore combien de temps je reste accrochée à cette ancre minuscule, mais je profite de chaque seconde.
Finalement, l'infirmerie de fortune se réveille et une personne vient me chercher. Je suis secrètement ravie que ce soit Illiam. Le lien avec Rolf se dissipe en douceur et je reprends contact pleinement avec le réel.
- "Nous partons pour Arrogath dans une heure." Explique-t-il.
- "Mais Cain n'est toujours pas remis. Il ne s'est pas réveillé." Dis-je en me tournant subrepticement vers ce dernier. L'angoisse s'installe à nouveau au creux de mon estomac.
- "Il sera transporté sur un brancard, n'ayez crainte. Il ne lui arrivera rien."
- "Vous venez avec nous?" Je demande. Illiam sourit.
- "Je suis missionné pour être votre représentant personnel. Une sorte d'intermédiaire."
Je fronce les sourcils. Quelque chose me dit qu'il a demandé expressément à occuper cette position. D'un côté, je suis contente qu'il l'ait fait. Je me sens plutôt bien à ses côtés. En l'absence de mes amis et maintenant de Cain, c'est toujours agréable d'avoir un soutien.
Je prépare mes maigres affaires et engloutis le repas frugal qu'on me propose. J'accompagne ensuite Cain, porté sur un brancard par deux hommes. Illiam ouvre la marche et même si j'ai bien envie de le rejoindre pour converser, je préfère rester auprès du vieil Horadrim. Au fond, c'est là qu'est réellement ma place.
Notre procession étrange traverse le bastion jusqu'à rejoindre la porte la plus au nord, de l'autre côté de la montagne. Nous sommes conduits dans une gorge étroite jusqu'à une caverne. Nous nous arrêtons dans un grand espace naturel où les parois sont décorées de peintures tribales.
Je sens une énergie étrange parcourir l'air. J'utilise ma vision intérieure et découvre avec stupéfaction un réseau de canaux d'énergie qui courre dans la pierre elle-même et resurgit en vapeur diffuse par des anfractuosités. J'imagine aisément qu'il s'agit d'un lieu particulier et important.
Plusieurs barbares de notre escorte s'éloignent du groupe et se positionnent à des endroits stratégiques dans la cavité. Je comprends intrinsèquement qu'ils forment un cercle magique. Je jette un coup d'œil en arrière à Cain qui dort toujours. Puis reporte mon attention sur le rituel. S'il ne peut le voir, au moins je pourrais lui raconter plus tard.
Les barbares se mettent à chanter dans une langue qui me semble avoir été créée par des créatures faites de pierre et de métal. Je sens une vibration étrange dans tout mon être. Ma vision se trouble et à la dernière syllabe prononcée, le monde autour de moi disparaît. Au battement de cil suivant, je suis éblouie par la lumière du jour. Nous sommes ailleurs...
- "Combien de kilomètres avons-nous parcouru?" Je demande à Illiam en comprenant que nous avons voyagé un peu comme les sortes de téléportations des mages. Il se tourne vers moi.
- "Nous sommes à 400 kilomètres au nord du bastion." Me répond-il avec le sourire.
- "C'est la première fois que je voyage avec une magie telle que celle-là." Il hoche la tête.
- "L'art de la voix est un art arcanique ancestral et le sanctuaire de voyage est un lieu sacré, mais la magie des Khejistanis est plus efficace. Hélas, les mages Vizjereis qui reliaient notre fort à Arrogath ont été tués dans le premier assaut. J'imagine que nous étions considérés comme perdus, car aucun renfort n'est venu une fois le lien coupé." Je déglutis. "Nous avons encore une journée de marche pour atteindre Arrogath. La route est sûre. Les démons n'ont pas encore réussi à arriver jusqu'ici." Dit-il pour changer de sujet.
J'acquiesce en silence et emboîte le pas lorsque le groupe se remet en route. Je passe le voyage à réfléchir à la relation étrange qu'ont les barbares avec la voix et leur magie si particulière. Il me reste tant à découvrir.
Petite note : Illiam se prononce "il-i-am"
Cœur sur vous.
