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Acte 2 - Sixième partie : Liés

Chapitre 6 : Rencontre au sommet

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Lorsque je vois la capitale barbare apparaître au loin, je suis émue. Je me souviens de l'avoir vue de très loin sur le glacier avec Jarzeth. Plein de souvenirs remontent pêle-mêle. Je m'imprègne de la majesté du lieu et me laisse glisser dans l'atmosphère particulière de ces terres étranges.

Nous sommes lentement conduits à Arrogath par la grande porte, d'où transitent des dizaines de guerriers. Ceux qui entrent sont rarement indemnes.

La forteresse me semblait déjà colossale de l'extérieur, mais l'intérieur est encore plus impressionnant. C'est une ville entière murée. Les remparts sont épais de près de cinq mètres et protègent une première cour animée qui semble dédiée à la guerre seule. Des centaines de barbares s'activent de toute part. Je vois, de ça de là, quelques mages Vizjereis qui déambulent dans leurs vêtements colorés parmi les géants. Ils dénotent fortement visuellement, mais semblent parfaitement s'intégrer à la fourmilière.

Oui, c'est bien à cela que cela ressemble. Alors que nous nous enfonçons dans cette ville étrange, je regarde distraitement des charrettes pleines de matériels être acheminées au milieu de baraquements rustiques qui sont disposés un peu partout. Ils n'ont pas vraiment l'air de véritables zones de vie, mais semblent servir à cela. Un peu comme l'infirmerie de fortune dans laquelle Cain et moi avions été accueillis au bastion. Je pense qu'il s'agit plus de maisons de repos sommaires qui servent de halte pour ceux qui ont besoin de reprendre des forces.

Cette zone s'étend bien au-delà de ce que je peux voir, tant le rempart extérieur est long. Nous passons bientôt à proximité de ce qui semble être une infirmerie. Mon cœur se soulève. Le nombre de blessés dépasse largement la capacité d'accueil des bâtiments dédiés. Voir tous ces corps alignés sur des couches de fortune à même le sol me désole.

Nous atteignons rapidement un deuxième rempart intérieur qui s'élève plus haut que le premier mais n'en est pas moins épais. Un barbare impressionnant se présente à nous. Sa voix est profonde et chaleureuse.

- "J'ai été averti de votre arrivée. Laissez-moi vous conduire à notre jarl."

Il se détourne et nous lui emboitons le pas. La deuxième cour est la ville à proprement parler. Presque chaque maison possède un carré de terre où poussent de rares légumes sur une terre qui semble aussi dure que la pierre. Je commence à voir des barbares qui ne sont pas guerriers. Des parents avec leurs enfants. Nous passons devant ce qui semble être une école à ciel ouvert. Puis le terrain s'élève et après avoir gravi plusieurs escaliers nous trouvons la véritable machine de guerre de la forteresse.

Des centaines de barbares s'activent pour faire tourner des dizaines de forges à plein régime. Le vacarme est assourdissant, entre les chocs des marteaux sur les enclumes, les ordres criés ça et là, et les gémissements des efforts de ceux qui tirent les chargements de matière première et de produits finis.

Notre guide nous conduit toujours plus haut dans l'enclave barbare, jusqu'à une grande bâtisse en bois dont les murs gravés transpirent force et noblesse. Les portes sont grandes ouvertes et nous entrons tous à la file indienne. L'intérieur est rustique et chaleureux à l'image du peuple qu'il représente. Il n'y a a priori qu'une seule pièce immense dans laquelle sont réunis une cinquantaine de barbares, tous plus intimidants les uns que les autres. Le silence se fait alors que j'avance parmi eux.

Si je m'en réfère aux paroles de la cheffe du bastion d'Illiam, toutes ces personnes sont des chefs de clans ou leurs représentants venus écouter ce que j'ai à dire.

Je réalise soudainement ce qui va se passer. Je me sens soudainement très petite. Ces colosses me regardent passer accompagnée de Cain sur son brancard, jusqu'à un trône géant dans lequel est assis un barbare imposant et charismatique.

Je lui donne la cinquantaine, pour un homme normal. Il est sans doute plus âgé. Il est d'un blond cendré par les années que son corps ne porte pas encore et ses yeux noirs sont brillants d'intelligence. Son regard intense se pose sur moi. Illiam s'avance alors vers le trône.

- "J'accompagne Annor des terres vertes." Le jarl qui ne m'a pas quitté des yeux acquiesce. "Elle est une disciple d'Akara." Je remarque un frémissement à la commissure des lèvres du souverain. Il retient un sourire. "Elle accompagne un ancien Horadrim." Illiam se tourne légèrement pour laisser le champ libre sur le brancard où repose Cain.
- "J'ai déjà été informé de cela." Dit le jarl. Sa voix est profonde et vibrante. "Aucune personne ici n'a de temps à perdre avec les formalités. Annor de l'Oeil Aveugle, tu es libre de t'exprimer."

La perche qui m'est tendue est aussi soudaine que sèche. Je ne m'attendais pas à cela. Je m'avance peu sereine pour me tenir aux côtés d'Illiam. J'essaie de parler fort pour que tous m'entendent.

- "Tout d'abord. Dès que j'aurai terminé de vous rapporter tout ce que je sais sur l'épreuve qui nous réunit aujourd'hui, je formule le souhait d'intégrer votre armée." Les yeux du jarl deviennent perçants.
- "On m'a rapporté votre exploit d'hier. Un arc et un œil perçant ne seront jamais de trop dans nos rangs."

Je m'incline respectueusement avant de reprendre la parole. Les chefs barbares se placent en plusieurs rangs autour de moi. Je me sens minuscule. Je ne sais pas trop comment aborder tous les sujets dont je souhaite parler et j'ignore comment peut être pris le récit de mon voyage. Je tente alors une approche assez générale pour tâter le terrain.

- "Tout a commencé pour moi lors d'une mission à Tristram, il y a maintenant plus de deux ans. J'étais apprenti et ma sœur de combat et moi avions été envoyées pour enquêter sur des événements étranges qui se produisaient dans la capitale. Nous avons découvert que l'archevêque du Zhakarum, conseiller du roi, avait été perverti par les seigneurs démons et œuvrait à ramener Diablo à la vie."
- "Ramener à la vie?" La question du jarl sonne bizarre à mes oreilles. J'ai l'impression qu'il sait déjà certaines choses et qu'il me teste. Il a ce je ne sais quoi dans le regard qui me fait sentir mise à l'épreuve.
- "Il y a 400 ans, lorsque Akara a combattu à vos côtés pour repousser l'armée des démons, les trois frères se préparaient pour une attaque plus vile et sournoise. Celle que nous vivons aujourd'hui. Ils se sont laissés capturer par les Horadrims en connaissant la faille des pierres d'âme qui étaient sensées être leur prison pour l'éternité."
- "Dois-je comprendre que la guerre qui a secoué le Khanduras est liée?" Cette fois-ci la question est honnête. Je hoche la tête.
- "Elle a été orchestrée par Méphisto depuis les tréfonds de sa prison à Travincal à travers l'archevêque qui secondait le roi. Diablo a fait le reste."

Le jarl se replace dans son trône. Il est soucieux. Les autres barbares se jettent des œillades lourdes de sens.

- "Les démons connaissent nos forces et nos faiblesses structurelles. Ils ont levé chaque levier qui pouvait l'être sur des périodes suffisamment longues pour endormir la vigilance de leurs gardiens. Le Khéjistan a été durement touché mais personne de là bas ne vous en parlera. La région entière de Kurast était sous l'influence de Méphisto. Le Zhakarum est tombé entre ses mains depuis longtemps." Cette fois-ci un murmure parcourt l'assemblée. Le jarl impose le silence d'un geste de la main.
- "Qu'en est-il des Vizjereis?" Me demande-t-il le regard perçant. C'est un nouveau test.
- "Je ne suis pas allée jusqu'à Caldéum, mais j'en ai rencontré plusieurs et appris des choses par des moyens peu conventionnels. Ils ont d'autres problèmes. De politique et de morale surtout, si vous voulez mon humble avis. Mais je les pense droits et honnêtes dans leur volonté d'aider. Tout comme les sorcières qui pourraient venir des zones souillées par les démons." Le regard du jarl se fait plus perçant.
- "Vous parlez avec vos sentiments bien plus que ce que les sœurs de l'Oeil Aveugle sont réputées de le faire." Me dit-il.

Je comprends très vite que cet homme est bien différent des autres et probablement d'une manière que je n'avais pas anticipé. Je me concentre une seconde sur son aura. Elle est très similaire à celle des sœurs. Lisse, calme, sereine. Mais elle reflète qu'il est en train d'utiliser quelque chose qui ressemble à la vision intérieure. Il est en train de me sonder. Je sais que je ne dois pas mentir. Il le saurait. C'est le moment où je dois me livrer à ces inconnus sans la moindre réserve, sinon jamais ils n'auront confiance en moi.

J'accroche le regard du jarl et, avec autant d'aplomb que je suis capable, je reprends la parole.

- "Je dis ce que je pense parce que je le peux. Je suis une disciple d'Akara et je vis par son enseignement, toujours… mais mon voyage a détruit beaucoup de ce qui faisait de moi une sœur. Lorsque je vous le raconterai, vous comprendrez. De plus, mon sang est impur et l'équilibre de mon âme de guerrière est rompu à jamais. Je dois vivre avec cela et accomplir ce que je dois tout en le sachant."
- "Vos sœurs ne savent pas ce qui vous est arrivé." Je secoue la tête.
- "Akara sait ce que je suis mais personne à part mes compagnons, qui ne sont hélas plus avec moi, et bientôt vous, ne savent ce qui s'est passé. Et mon périple est bien difficile à croire."

Il y a un silence pesant. Puis le regard du jarl s'adoucit légèrement.

- "Vous dites la vérité, enfant des terres vertes. Et il en est heureux pour vous." Il sourit très légèrement. "Je sais que vous percevez mon don. Oui, je vois votre âme de guerrière." J'acquiesce mais la suite me crispe. "Elle est sale et chaotique. Vous portez la marque des démons, pourtant je ne vois pas le mal absolu que votre nature laisse suggérer. Je devine une forme de discipline que vous essayez de maintenir contre vents et marées. Vous auriez essayé de mentir une seule seconde, je vous aurai tué avant votre prochaine parole." Je blanchis substantiellement. "Détendez-vous. Vous avez passé mon jugement. Vous avez ma confiance. Je sais reconnaître un démon d'un être humain, même aussi abîmé que vous. Je vois la blessure qui vous déchire. Quelque chose vous a attaqué jusque dans votre âme de guerrière et vous a laissé dans cet état ou peut-être accentué. C'est difficile à déterminer." Il marque une courte pause. "Dites-moi ce qui vous a fait cela." Je déglutis mais n'hésite pas à répondre.
- "Méphisto." Une rumeur s'élève autour de moi. "Le jour où nous l'avons tué." J'ajoute promptement.

L'assemblée s'anime soudainement. Le jarl me sourit. Il lâche un "silence" tonitruant pour faire taire les représentants de clans. Je sens le regard d'Illiam sur moi, mais je garde le contact avec le souverain des barbares. Il est la seule ancre à laquelle je dois me raccrocher pour le moment. Il est le juge et le bourreau mais aussi le seul qui peut me crédibiliser complètement.

Après avoir ramené le calme, le jarl m'invite à raconter mon histoire. Je m'assieds alors en tailleur près du brancard de Cain et pendant plusieurs heures je parle de tout ce que j'ai vu et vécu. Je garde pour moi les secrets des sœurs, car je ne trahirai pas les miennes, mais jamais je ne mens. Lorsque j'en termine enfin, je suis épuisée mais ce que je vois dans les yeux du souverain me rassure. Il me croit.

Il se lève et me rejoint près du brancard. Il s'accroupit pour se mettre à ma hauteur. Le geste est à la fois humble et intimidant.

- "Sœur Annor, je suis heureux que vous aillez pu arriver jusqu'à nous pour nous délivrer votre message, aussi sombre soit-il. Et je suis heureux de vous savoir au service de mon armée." Je déglutis discrètement. J'avais presque oublié ma promesse. "Dès demain, je vous enverrai sur un avant poste. La guerre n'attend pas. L'Horadrim sera conduit dans un quartier de repos jusqu'à ce qu'il se rétablisse. J'ai hâte d'entendre ce qu'il aura à nous apprendre aussi."

Il tourne la tête vers Illiam, puis me regarde en biais, l'espace d'une seconde. Un sourire discret se dessine sur ses lèvres.

- "Toi qui l'accompagne, souhaites-tu rester à ses côtés."
- "Oui." Répond le jeune guerrier sans hésitation.
- "Très bien. Vous irez ensemble sur un avant-poste au sud qui est actuellement moyennement attaqué. Ton bastion sera de nouveau relié aux autres très bientôt." Dit le jarl en se relevant. Je me tords le cou pour le regarder maintenant qu'il est debout. "Tu connais Arrogath. Explique à Annor comment fonctionne la forteresse." Conclut-il.

Tous les barbares se mettent en mouvement en même temps. Les porteurs prennent le brancard de Cain et je le regarde, inquiète, s'éloigner de moi, tandis que les chef de clans se dispersent en petits groupes. Le jarl quitte la pièce par la grande porte suivi de quelques hommes. Illiam se penche vers moi et me sourit.

- "Viens avec moi, Annor." Je suis surprise de l'entendre me tutoyer, mais je ne dis rien. Cela ne me dérange pas. Au fond, je trouve cela assez naturel. "Je vais te montrer les endroits que tu dois connaître.

Nous sortons de la maison du jarl. La lumière du jour déclinant m'éblouit presque. Je prends une grande bouffée d'air frais pour me remettre un peu les idées en place. Je réalise à peine ce qui est en train de se passer.

Je me suis engagée dans l'armée des barbares et je m'apprête à défendre Sanctuaire en première ligne face à une armée innombrable. Je suis si seule et si perdue maintenant que tous mes compagnons ne sont plus à mes côtés. J'ai une pensée pour Astrid, dont j'ignore totalement le sort. Je sens Rolf se glisser subrepticement dans mon esprit et me donner du courage. Mais sa présence s'efface très rapidement et le sentiment de solitude se renforce. Je retiens mes larmes et fais signe à Illiam que je suis prête à commencer la visite. En réalité, je ne suis prête pour rien, mais je ne peux plus reculer maintenant. J'emboite le pas au guerrier pour découvrir cette nouvelle vie qui m'attend.