Disclaimer : L'univers de Diablo appartient à Blizzard
Bien nous voilà dans les chapitres de transition vers l'acte 3.
Il y a une ellipse de 4 ans.
Vous allez savoir ce qui s'est passé après la destruction de la Pierre Monde...
Interlude - Première partie
Chapitre 1 : Memento mori
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Je m'appelle Annor. Je suis une sœur de l'Oeil Aveugle. La dernière. Mon foyer se trouvait ici, au monastère, dans les montagnes du Khanduras. Aujourd'hui, j'ai vingt-deux ans, presque jour pour jour et je me tiens dans le boudoir de mon ancienne mentor, la grande prêtresse Akara. Comme beaucoup de choses et de personnes que je connaissais, elle est morte, emportant avec elle la dernière ancre qui me rattachait à ce monde. J'écris dans son journal, à la suite de ces mémoires. A la postérité. Peut-être qu'un jour, il y aura quelqu'un pour lire nos mots et comprendre ce qu'était le monde d'avant. Le monde avant que le cœur d'Anu ne soit brisé et que le Sanctuaire commence à décliner.
Comprenez qu'il n'y avait pas le choix. Je ne blâme pas Tyraël de nous avoir tous condamnés. J'ai personnellement été impliquée dans cette issue. Mais je ne peux m'empêcher d'être en colère de devoir vivre cet enfer avec vous. C'est peut-être égoïste de ma part, mais j'aurai préféré être vaporisée dans l'explosion de la Pierre Monde. Disparaître...
Tout a commencé pour moi, il y a sept ans lorsque j'ai été envoyée enquêter sur les événements tragiques de Tristram. Tout ce qui découla de cette mission ne mena qu'à une chute inévitable. Pourtant, aussi difficiles furent les épreuves que j'ai traversées, ces années furent les meilleures de ma vie, sans aucun doute. J'ai rencontré des personnes avec qui j'ai tout affronté. Des personnes qui sont devenues au fil des mois des amis, des guides, des frères… Rolf le druide, mon âme sœur… Cain le vieil Horadrim qui nous a abreuvé de ses connaissances… nous n'aurions rien pu faire sans lui et, Astrid l'amazone qui est devenue à la fois mon mentor et ma meilleure amie… Je les aimaient sincèrement...
Avec eux, j'ai voyagé dans tout Sanctuaire, et au-delà... J'ai marché dans Pandémonium et aux portes de l'enfer pour traquer et détruire tous les seigneurs démons qui complotaient dans l'ombre depuis des siècles. Nous les avons combattus… nous les avons vaincus… les uns après les autres, mais ils avaient toujours une longueur d'avance. Et nous sommes arrivés trop tard pour empêcher le dernier des trois frères, Baal, de corrompre la Pierre Monde. Sanctuaire allait tomber aux mains des forces infernales. Notre futur était écrit... Nous allions tous être convertis pour servir les démons. Alors Tyraël a fait le choix de détruire la Pierre Monde une bonne fois pour toute et nous avons approuvé. J'étais aux premières loges lorsqu'il a détruit notre avenir. Je n'avais alors aucune idée de ce que nous allions devenir. Aujourd'hui, je me demande si l'enfer n'aurait pas été une meilleure option...
J'étais blessée à la suite à notre combat contre Baal. Rolf m'a portée aussi loin qu'il a pu avant l'explosion finale. Dans notre fuite, nous avons été séparés d'Astrid qui je l'ai appris bien plus tard a survécu aussi, mais a abandonné les recherches pour nous retrouver après sept longues semaines infructueuses. Ce bon vieux Cain aussi a survécu. Il avait eu le réflexe de retourner à Arrogath qui a miraculeusement résisté au cataclysme. On m'a dit qu'il nous a cherché longtemps aussi avant de reprendre la route vers le Khanduras.
Je ne leur en veux pas. J'aurai certainement fait comme eux. Mais, leur absence me pèse plus que tout. Et j'ai si peu de chance de les retrouver que je préfère les considérer comme morts… tout comme Rolf…
Sa perte est sans doute la pire de toute. Celle qui me fait le plus mal, encore aujourd'hui. Il était la seule créature vivante en Sanctuaire capable de m'apaiser entièrement. La seule auprès de qui je me sentais moi-même et entière. En tant que druide, il n'était plus vraiment un homme. Il faisait partie de la nature et maîtrisait des talents qui dépassaient ma compréhension. Nous avons découvert très vite notre point commun mais il a fallu de longues semaines et de terribles épreuves pour que nous comprenions que nous étions des âmes sœurs. Comme un seul être qui vivrait à cheval dans deux corps. Aujourd'hui, il n'est plus et son absence est gravée dans ma chair au fer rouge. Elle m'est tout simplement insupportable… comme j'avais deviné qu'elle le serait lorsque le lien entre nous m'est apparu clairement.
Nous aurions dû mourir ensemble quelque part dans la montagne, là où nous sommes tombés après que l'explosion nous a soufflés. Mais un jour j'ai repris conscience. Mon retour à la vie fut lent et pénible. J'ai d'abord entendu des voix autour de moi, puis j'ai senti des mains sur mon corps. On me soulevait de terre. On m'enveloppait dans de chaudes couvertures. On m'allongea à l'abri du vent et de la neige et on me donna à boire et à manger. Plusieurs jours furent nécessaires avant que je trouve la force d'ouvrir simplement les yeux. Plusieurs autres encore pour que je puisse parler. J'avais l'impression d'être vide. Je compris hélas bien plus tard d'où cette terrible sensation venait.
Je découvris que j'étais dans un refuge barbare au milieu des bois. On m'avait trouvé, presque morte de froid sur un lambeau de terre déchiqueté du gouffre Arréat. C'est ainsi qu'on le nomme aujourd'hui, car la montagne sacrée n'existe plus. La destruction de la Pierre Monde l'a faite éclater et tout ce qui s'y trouvait sur des kilomètres. Des failles gigantesques ont ouvert la terre dans plusieurs directions et la mer s'est engouffrée dans ces vastes canyons, jusqu'au cratère principal. La terre s'est soulevée et forme d'étranges langues au relief abrupte tout autour du cratère. La plupart des grandes forteresses barbares qui se trouvaient dans les montagnes alentour ont été englouties dans les failles ou détruites par les soulèvements chaotiques du terrain, à part Arrogath malgré sa proximité avec le mont sacré. Les pertes humaines se comptent par dizaines de milliers, sans compter les morts que la guerre en elle-même a provoqué. Barbares, soldats de l'Ouestmarche ou du Khéjistan et même des amazones qui avaient pu rejoindre le front... Mais aussi égoïste que cela paraisse, je me moque bien de toutes ces morts. C'est celle de Rolf qui m'a laissée aux portes de la folie.
Lorsque j'ai été assez forte pour communiquer avec mes sauveurs, je leur ai demandé où était mon compagnon. Ils me révélèrent qu'il m'avait trouvée seule, blottie derrière un arbre. Mes blessures avaient cicatrisé toutes seules, tout comme mes os s'étaient ressoudés. Mes extrémités avaient commencé à geler et mon corps était dans un état d'épuisement avancé, mais j'étais en vie.
Personne ne me crut lorsque je leur dis que j'étais là depuis l'explosion de la montagne. Je ne leur en veux pas car un an s'était écoulé… Il était impossible de concevoir que j'ai survécu aussi longtemps sans boire et sans manger. Même moi, je ne comprenais pas comment cela était possible. Mais ce qui me blessa profondément fut que personne ne voulut m'aider lorsque je voulus retourner sur les lieux où ils m'avaient trouvé. J'avais besoin de confronter mes souvenirs à la réalité pour accepter la simple idée que je sois en vie. Je bataillai avec eux pendant des jours avant qu'un barbare me vienne finalement en aide. C'était un colosse dans la force de l'âge, nommé Gort. Il a accepté de m'accompagner.
Il m'a patiemment expliqué l'attitude de ses congénères. Le peuple barbare était à genoux, brisé. La destruction de la Pierre Monde n'a pas fait que provoquer la mort d'un très grand nombre d'entre eux. Elle les a privés de leur seule raison d'être. Ils ont échoué dans leur mission sacrée, et n'ont plus aucun but. Lui-même avait perdu tous ces repères pendant un temps. Mais contrairement aux autres, il ne m'a pas rejeté dans sa propre douleur. Il comprenait ma détresse et mon besoin de comprendre ce qui s'était passé. Il se retrouvait un peu en moi.
Nous sommes allés loin dans la montagne, presque aux bords du gouffre Arréat. La terre s'était soulevée très haut et j'imagine sans peine comment nous avons atterri là. Lorsque nous sommes arrivés sur place, j'ai vu l'arbre dont on m'avait parlé. Il était couché sur le sol enneigé, ses branches dénudées tournées vers le ciel comme des mains qui tentent d'atteindre le pâle soleil hivernal éternel. Dans son écorce étaient profondément plantées plusieurs branchages morts qui ne semblaient pas appartenir à la même essence. Je me souvenais clairement les avoir senties dans le dos de Rolf avant que je me laisse glisser dans la torpeur de la mort. Cette chose qui ressemblait à un arbre, c'était lui. C'est ainsi qu'il m'a protégé après que son corps a succombé à ses blessures.
J'ai fermé les yeux et tenté de me souvenir. Quelques sensations diffuses finirent par me revenir. Particulièrement celle d'une douce chaleur emplie de vie. Je me souvins alors de la première fois où je m'étais entretenue avec lui. Ce jour-là, il m'avait montré comment il pouvait mettre à nu la vie de la végétation même mourante et la transférer ailleurs. C'est à ce moment là que je compris l'incroyable sacrifice qu'il a fait pour moi. Donner ce qui restait de sa vie pour me préserver. L'espace d'un instant, je réalisai qu'il était peut être toujours sous cette forme brute et qu'il s'en était retourné à la nature. Il me restait alors un espoir. J'aurai pu accepter qu'il ne vive plus à mes côtés comme un homme, s'il avait survécu sous cette nouvelle forme. Car cela aurait voulu dire que le lien était encore possible, d'une manière ou d'une autre. Et j'aurai trouvé comment...
Mais lorsque j'ai posé ma main sur l'écorce, j'ai senti le froid de la mort sous mes doigts. Rolf a transféré toute son énergie en moi pour me maintenir en vie... tout ce temps. Probablement jusqu'à ce qu'on vienne me chercher. J'ai compris alors d'où venait cette terrible sensation de vide. Il n'était juste plus là et il ne reviendrait jamais. Il n'exitait plus. La douleur de le perdre définitivement fut assommante...
Et pire que tout. Je ne comprends pas son geste, même aujourd'hui. J'étais prête à disparaître avec lui dans le néant. Pourquoi s'est-il sacrifié pour m'offrir cette demi vie misérable ? Pourquoi suis-je encore ici, devant ce journal, à épancher ma peine ? Même plusieurs années après, elle est toujours aussi vive.
Personne, sinon un autre druide certainement, ne comprendra jamais l'horreur que c'est de devoir survivre sans lui. J'ai hurlé jusqu'à ne plus avoir de voix et pleuré jusqu'à me vider de mes larmes. Gort m'a ramené au campement dans un état second, duquel plusieurs jours encore ont été nécessaire pour m'en sortir. J'ai cru devenir folle de chagrin.
En me sauvant, les barbares l'ont tué et m'ont détruite. En me sauvant, Rolf m'a condamnée à une souffrance éternelle. Tout mon être me hurle d'abréger cette hérésie qu'est devenue ma vie, mais en le faisant je bafouerai sa mémoire et son sacrifice. Alors, je maintiens le statu quo et respecte sa dernière volonté qui était de me voir vivre. Mais la Annor qu'il a connu n'est plus. Elle est restée mourir à ses côtés, quelque part sur les flancs déchirés du gouffre.
Rolf m'avait appris à atteindre ma part angélique. Auriel symbolisait l'espoir. Elle était le lien profond que nous partagions. Aujourd'hui, il ne reste plus rien de l'ange en moi. Elle est morte avec lui. Je pense qu'il aurait honte de voir ce que je suis devenue. Rongée par la douleur, j'ai laissé mon sang démoniaque prendre le dessus et c'est la seule chose qui me maintient en vie. Cette haine qui me consume est aussi la dernière flamme qui m'anime. Partout où je passe, je purge la terre des monstres que le Sanctuaire vomit toujours. Sans la Pierre Monde, les barrières entre les plans de réalité se sont amoindries et bien qu'aucun démon de rang supérieur ne les guide, ils viennent harasser les vivants qui tentent péniblement de survivre.
Et j'aime le sang. Le leur. J'aime les voir souffrir. Je prends plaisir à les détruire. Pendant le temps que cela dure, la vengeance m'apaise. Akara m'avait mise en garde. Cain m'avait ouvert les yeux. Rolf et Astrid m'avaient guidée. Je sais que je fais mauvaise route. La vengeance ne résout rien. Mais que puis-je faire d'autre ?
Il m'aura fallu plus de quatre années pour revenir ici. J'ai été retenue aux flancs de la montagne par ma folie sanguinaire et par l'amour de Gort. Les choses se sont faites assez naturellement entre nous. J'ai d'abord cherché à savoir si Illiam vivait toujours, bien évidemment. L'enquête pris plusieurs mois, mais j'appris qu'il avait commis le suicide comme beaucoup de survivants à la catastrophe. J'étais partie affronter le mal en personne pour nous offrir un lendemain, une vie que nous aurions pu partager, mais je lui ai offert le désespoir et il a du vivre seul l'après... Je comprends son geste et je suis parfois tentée de l'accomplir moi aussi, mais… pas pour le rejoindre.
Bien sûr, j'ai énormément pleuré sa mort, mais cette peine-là s'est effacée bien plus vite que je ne l'aurai cru. Quelques mois tout au plus. Il ne me fallut pas longtemps pour réaliser qu'aussi forts mes sentiments avaient été pour lui, ils avaient complètement disparu, absorbés par la douleur de la perte de Rolf. Il le savait. Il m'avait prévenue que j'ignorais tout de la force d'un lien druidique.
Je me souvenais de ce que je ressentais pour lui, mais j'étais incapable de retrouver comment vivre cela à nouveau. Alors j'ai tourné la page Illiam et laissé sa chance à Gort, après trois années à combattre ensemble dans les terres dévastées, dans un étrange mélange de folie et d'abandon.
Nous avons formé un couple étrange à cause de notre différence d'âge flagrante et notre physionomie opposée, mais cela ne me dérangeais pas. Il semblerait que j'ai un faible pour les barbares plus âgés que moi de toute façon. Notre séparation s'est aussi faite naturellement. Il m'aimait sincèrement mais je n'étais pas capable de lui retourner ses sentiments entièrement. Il m'a fallu du temps pour accepter ce qui avait été gommé de ma personne.
En effet, il semblerait que la fracture de la perte de Rolf m'ait privée de tout un panel d'émotions, dont l'amour, au sens passionnel du terme. J'aimais être avec Gort en toutes circonstances et je le désirais lorsque nous faisions l'amour. Mais je n'avais pas cette étincelle que je voyais briller dans son regard lorsqu'il posait les yeux sur moi. Je ressentais un grand vide lorsqu'il me disait je t'aime. Comme si ces mots n'avaient pas de sens. Je ne pouvais pas le laisser s'épuiser dans cette relation à sens unique, alors je lui ai proposé d'en rester là. Il m'a comprise et nous nous sommes quittés bons amis.
Cette relation fut cependant très bénéfique pour nous deux. Nous avons trouvé pendant un temps quelque chose de plus à vivre dans cet enfer. Je compris aussi que la peur me retenait sur les terres barbares. La peur du jugement de mes sœurs pour ce que j'étais devenue… Mais au bout d'un moment, j'ai compris que j'avais besoin d'aide et qu'elles seules pouvaient me l'offrir. Alors j'ai repris le chemin de la maison et traversé à pied la moitié du continent.
Mais comme je le disais. Il semble que je sois condamnée… Retrouver le monastère vide a planté le dernier clou dans mon cercueil émotionnel. J'ai trouvé de nouveaux noms gravés sur la pierre tombale commune. Kashya, Charsi et bien d'autres…
Akara n'y figurait pas, alors j'ai couru jusqu'à son boudoir le cœur battant. Il m'a fallu des heures pour trouver comment déverrouiller les portes.
J'ai trouvé les lampes arcaniques allumées, mais l'endroit était vide. Le journal était posé sur le bureau, ouvert sur la dernière page écrite. L'encre avait séché dans le flacon car il n'avait jamais été refermé et la plume était posée en travers de la page, comme si elle avait abandonné son récit en cours de route. Pourtant, les derniers mots couchés sur le papier n'ont rien de hâtifs et ils concluent parfaitement son histoire.
J'ai alors cherché d'autres indices avant de me résoudre à lire ses mémoires.
Toutes les réponses sont là. Elle a tout noté ou presque. Contrairement à moi, elle a gardé le sceau jusqu'à sa mort. Certaines notions ne sont donc que des évocations, mais elle a pris soin d'écrire dans ce journal sur chaque fille qui est entrée au monastère. Notre histoire à toutes se trouve dans ces pages, ainsi que sa vision.
De la sororité, je suis la dernière. A ma mort, le don de Vision Intérieure sera une simple légende. Les noms de nos plus grandes guerrières ne seront que des évocations vides de sens. Notre histoire sera perdue aux confins de la mémoire collective. C'est pourquoi, je m'obstine à écrire dans ce livre. A vous qui le trouverez ... Ne nous oubliez pas…
Annor est toujours en vie.
Pour cet interlude, elle écrit dans le journal laissé par Akara et va lire quelques unes de ses entrées. Les chapitres suivants sont donc du point de vue d'Akara, mais il y aura quelques notes ajoutées par Annor.
Cet interlude est un complément de lore et donnent les premières pistes des arcs qui vont échelonner l'acte 3.
A bientôt.
