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Acte 3 - Première partie : Le monde d'après

Chapitre 4 : Retrouvailles

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Je pénètre dans la cathédrale. J'ai l'étrange impression qu'elle est bien plus paisible qu'avant. J'ai parfaitement conscience que c'est une vue de l'esprit, mais cette lumière bleue, qui émane du chœur éventré depuis le toit jusque dans ses entrailles, mêlée aux premières couleurs du couchant qui peignent le ciel au-delà, me donnent cette impression. Je sais que l'illusion sera brisée dès que j'aurai mis les pieds dans la crypte en dessous. Mais je compte profiter un peu de l'instant.

Je reste donc sur le seuil et m'assieds en tailleur en prenant comme dossier le mur de pierres près de la porte d'entrée. Je reste un moment à contempler toutes ces couleurs qui se mélangent. Le ciel, les vitraux, la chose… Je me concentre également sur tous les bruits qui peuvent me parvenir. Il faut un certain temps pour percevoir quelque chose. C'est en bas. Ce n'est pas profond, mais c'est un peu loin. Ce sont des cliquetis que je reconnaîtrais parmi tant d'autres. Des squelettes s'agitent là dessous. Ils n'ont pas l'air très agressif cependant.

Je m'arrache du sol et à la contemplation de cet étrange tableau coloré pour reprendre ma mission. Je m'approche du trou dans le sol. La lumière qui en émane est moins éblouissante que je l'aurai cru. C'est cette substance poisseuse, qui s'accroche et coule sur la pierre, brille et forme cet étrange halo, mais la concentration la plus forte se trouve plusieurs étages plus bas. Je vois le nexus tout au fond d'un cratère que le passage du projectile a lui-même creusé, mais de mon perchoir, cela ne m'apparaît que comme une grosse boule luminescente. Le reste ne semble être qu'un résidu.

J'observe quelques secondes cette poix lumineuse qui colle aux parois et un vieux souvenir me frappe. C'était à Pandémonium. Izual, le premier lieutenant de Tyraël. Son sang avait la même couleur et comme cette chose, il ne dégageait ni d'influence angélique ni démoniaque. Je nous revois un instant combattre ce monstre et le souvenir de Rolf transformé en loup me transperce le cœur durement. Je dois faire un effort pour évacuer son image de ma mémoire. La douleur ne diminuera donc jamais. Son absence me fera toujours souffrir comme au premier jour. C'est insupportable.

Pour échapper au vide terrible qui grignote chaque jour ma volonté de vivre, je cherche du regard comment je pourrais descendre. Je pourrais parfaitement sauter à l'étage, mais je me souviens de ma première visite. La cathédrale regorge de dangers. Il est plus prudent de faire le tour si cela m'est possible. Je retrouve sans problème le chemin de la crypte. Il est intact. J'emprunte l'escalier et me retrouve dans ce lieu que je connais bien. Le Labyrinthe est toujours là, éventré par la météorite, mais aussi sinistre que dans mes souvenirs. J'entends au loin les infâmes cliquetis des squelettes. Je prends mon arc et avance prudemment au milieu des décombres et de ce qui reste des petites pièces formées par les grilles encore debout.

Je m'enfonce assez loin, jusqu'à atteindre les catacombes. Là encore les escaliers ont tenu bon. Je ne me dirige qu'au bruit. Après quelques pièces, je trouve ce que je cherche. Je n'étais jamais passée par là quand j'étais jeune. La pièce est immense. Le feu du ciel a traversé ici. Le sol est éventré et suinte d'énergie. La lumière bleue qui en émane éclaire l'endroit. Je distingue les squelettes qui errent un peu au hasard non loin. Mais ce qui attire mon attention, c'est la forme qui se trouve contre le mur du fond, adossé à ce qui était sans doute une bibliothèque. Les étagères ont été soufflées, probablement par la déflagration provoquée par l'impact, et il ne reste des ouvrages qui s'y trouvaient que des feuilles volantes qui se sont éparpillées sur le sol.

C'est un homme que je devine au fond. Il ne bouge pas. Je ne sais pas encore s'il est mort ou s'il s'est simplement endormi, mais je devine autour de lui une maigre protection magique. C'est sans doute cela qui le garde invisible des squelettes qui patrouillent. L'individu s'est retrouvé piégé là. C'est peut-être l'oncle de Léah. J'espère que je ne vais pas lui annoncer une mauvaise nouvelle en rentrant.

Sans attendre, je dégage le terrain. Mes pieux de glace viennent éclater les crânes de la quinzaine de squelettes qui déambulent et ces derniers retournent à leur état d'ossements inertes. L'individu du fond n'a pas bougé. Je m'approche de lui. Je pense que c'est un homme assez âgé, à l'aspect de ses mains. Il est vêtu d'un vêtement gris informe et tient contre lui une sacoche de tissu d'où je devine dépasser quelques livres. Son visage m'est caché par une capuche sommaire. Je vois des restes de repas à ses pieds. Il s'est principalement nourri de fruits. Les épluchures jonchant le sol en témoignent.

Je pose la main sur sa protection vacillante et la désactive sans problème. S'il est encore en vie, il n'avait plus la force de la maintenir très longtemps. Il ne réagit toujours pas. Je décide alors de vérifier son pouls. Je tire doucement la capuche en arrière. Mon cœur manque un battement. Je reconnaîtrais ce visage parmi tant d'autres. Cain… Le vieil homme a tellement vieilli. Il n'était pas tout jeune lorsque je l'ai rencontré et plus de vingts ans ont passé. Son corps est voûté par les rhumatismes et sa peau est bien plus ridée qu'autrefois. Il a perdu presque tous ses cheveux et il a laissé une barbe impressionnante pousser. Il me semble aussi bien plus maigre que dans mes souvenirs.

Je suis prise d'une vague de nostalgie et d'angoisse. La vie ne m'aurait quand même pas fait l'affront de me réunir à lui simplement pour que je le retrouve mort. Je pose mes doigts sur son cou ridé. A mon grand soulagement, je n'ai pas besoin de chercher les battements de son cœur. Le contact suffit à le réveiller. Il sursaute légèrement en me voyant si proche puis il jette rapidement un œil par-dessus mon épaule.

- "Vous n'êtes plus en danger." Dis-je simplement avec un petit sourire.

Il tourne aussitôt la tête vers moi. Je pense qu'il aura reconnu ma voix, mais il est encore trop vaseux pour faire le rapprochement.

- "Soyez louée guerrière. J'ai bien cru que ma dernière heure avait sonné." Répond-il poliment.
- "Je vous tire à nouveau des griffes des morts, Deckard Cain." Dis-je en abaissant ma capuche à mon tour, pour qu'il voit mon visage.

Il fronce les sourcils en me scrutant pendant quelques secondes. Je comprends qu'il ne me reconnaisse pas tout de suite. J'ai beaucoup changé moi aussi. Puis, son visage s'éclaire soudain. Ça y est, il m'a reconnue. Il a soudainement les larmes aux yeux. Il porte ses vieilles mains à mes épaules et s'y agrippe faiblement, comme s'il voulait me prendre dans ses bras. Je résiste poliment à cette marque d'affection.

- "J'ai cru que vous étiez morte, dans l'explosion de la montagne." Dit-il la voix chargée d'émotion. "Comme je suis heureux de vous revoir, Annor!"

Je lui souris. Cela faisait si longtemps que je n'avais pas entendu quelqu'un prononcer mon nom.

- "Votre nièce est morte d'inquiétude." Dis-je pour détourner la conversation de ma personne et surtout de certains souvenirs. "Pourquoi êtes-vous venu dans cet endroit? A votre âge, ce n'est pas raisonnable. Et depuis quand avez-vous de la famille?" Il rit doucement, mais de bon cœur.

- "Oh, je n'ai pas de famille. J'ai adopté Léah si on veut. C'est elle qui vous envoie?"
- "En quelque sorte."
- "Elle sait que nous n'avons aucun lien de parenté, mais elle me considère de sa famille, alors elle m'appelle oncle Cain. Quant à ce que je suis venu faire ici, je pense que vous le savez déjà. Autrement, vous ne seriez pas là non plus. N'est-ce pas?"

Ce bon vieux Cain est certes un très vieil homme affaibli, son esprit est toujours vif.

- "La météorite. Le feu du ciel." Dis-je d'une voix grave. Il acquiesce.
- "Je devais aller voir. Hélas, je me suis retrouvé acculé ici sans pouvoir ressortir. Il me restait quelques provisions pour tenir jusqu'à demain, mais après cela si les monstres ne m'avait pas tué en premier, la faim et la soif m'auraient achevé à petit feu."
- "Vous m'étonnerez toujours, Cain. Vous avez plus de ressources que ces pauvres âmes qui tentent péniblement de garder les murs de votre bourg."
- "Je vous trouve bien amère, Annor. Ces gens font ce qu'ils peuvent. Ils se donnent du mal." Je hausse les épaules.
- "Retournons à votre nouvelle Tristram si vous le voulez bien. Léah vous attend et je pense que nous avons beaucoup à nous dire. La météorite peut attendre."
- "J'ai usé de beaucoup de magie, je ne peux pas nous téléporter jusque dehors et je n'aurai pas la force de remonter jusqu'en haut." Dit-il gêné.
- "J'ai appris deux trois choses depuis la dernière fois. Laissez-moi l'honneur."

Je l'aide à se remettre debout et prend son sac de tissu pour le passer en bandoulière à mon cou. Puis je lui donne mon bras. Le vieil homme s'y accroche volontiers. De ma main libre, je dessine dans l'air les symboles. Le flux arcanique se concentre autour de nous et l'instant suivant nous réapparaissons à l'entrée de la cathédrale.

- "Très impressionnant. Votre exécution est parfaite." Me complimente le vieil homme. "Quand avez-vous appris à utiliser ces arcanes-là ?"
- "Oh, cela fait bien dix ou quinze ans. Je ne sais plus trop. J'ai étudié les anciens ouvrages d'Akara. J'ai eu du temps pour cela."
- "Au Monastère!" S'exclame-t-il, surpris. "J'ai entendu dire qu'il avait été détruit."

Je l'invite implicitement à avancer, en faisant le premier pas. Il le fait naturellement. Je prends une foulée très petite et lente pour m'adapter à son allure que je devine faible.

- "Effectivement. Il reste encore quelques bâtiments debout mais, si on considère la sororité en elle-même, il ne reste plus rien." Je réponds. Cain baisse tristement la tête.
- "J'espérais que cette rumeur ne fut pas fondée."
- "Les survivantes ont continué comme avant pendant quelques années après notre départ. Mais peu de temps après la destruction de la Pierre Monde, le Monastère a été l'une des cibles privilégiées des hordes de démons résiduelles de l'armée de Baal. Hélas, la sororité était bien trop affaiblie pour résister à des attaques répétées comme celles-là. Cette fois-ci, il n'y avait personne pour nous aider. La magie d'Akara n'a pas suffit à les repousser. J'ai cherché pendant un temps des survivantes. Mais chaque mort que je découvrais pesait toujours plus lourdement sur mon cœur alors j'ai cessé. J'imagine que peut-être certaines sœurs ont survécu en trouvant refuge ailleurs. Enfin, c'est ce que je me dis pour rendre les choses plus supportables." Il hoche la tête tristement. "Beaucoup de bâtiments du Monastère ont été gravement endommagés par les assauts répétés des démons, cependant le boudoir d'Akara a été préservé. Ces démons mineurs ne s'en prennent qu'aux vivants. Ils ignorent les trésors que renferment les livres... Lorsque je suis revenue, je me suis intéressée à la bibliothèque personnelle de la Grande Prêtresse. J'ai beaucoup étudié. Je suis certaine que vous adoreriez vous perdre dans ces rayons." J'ajoute en souriant.
- "Sans aucun doute. Si seulement j'avais une éternité de moins." Dit-il amèrement.

Je regarde le vieillard tendrement. Le temps ne lui a pas fait de cadeaux. Il est usé par l'âge et probablement quelques maladies. Cela me fait de la peine.

- "Je vous propose une série de téléportations si vous vous en sentez les forces. Je nous amènerai à proximité de la barricade nord de la nouvelle Tristram. Mais je ne souhaite pas surprendre les gardes, alors nous finirons le chemin à pieds."

Cain acquiesce en silence avant de fermer les yeux. Il fait preuve de prudence. Dans son état de faiblesse, même une nausée pourrait lui provoquer un évanouissement. Je l'agrippe fermement et réitère mon sort de téléportation autant de fois que nécessaire pour rejoindre la ville, en évitant le carnage que j'ai provoqué tantôt. Comme promis, je m'arrête à un peu moins d'un kilomètre.

- "Nous sommes arrivées. Plus que quelques minutes et vous trouverez de quoi vous reposer."
- "Merci Annor." La gratitude se lit sur son visage usé par le temps.