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Acte 3 - Deuxième partie : Les fantômes du passé
Chapitre 1 : L'apprentie
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Je me lève bien avant l'heure. Bien qu'elle fut courte, la nuit fut reposante. Je profite de mon avance pour me préparer. Les parties communes sont propres mais dans un état lamentable. Je prends une douche froide avant de retrouver le confort de mon armure. Je retraverse l'auberge silencieuse. Le seau et la serpillière, posés contre la table qui masque légèrement les traces du combat de la vieille, promettent une nouvelle mise à contribution aujourd'hui.
A ma grande surprise, la porte de la taverne n'est pas verrouillée. Les premiers rayons du soleil illuminent à peine le ciel lorsque je sors de l'établissement. Léah est debout au milieu de la place, face à la porte. Je dissimule mon sourire. Elle a des cernes. Probablement n'a-t- elle que peu dormi cette nuit. Elle a en travers de l'épaule un arc rustique et son carquois chargé à vue de nez d'une dizaine de flèches de mauvaise facture.
- "Je vois que la réponse fut positive." Dis-je en m'approchant d'elle. Elle me sourit. Elle est tendue mais elle a l'air heureuse. "Premièrement, sache que tu ne crains rien tant que tu fais ce que je te dis. Nous allons entrer sur des terres dangereuses, mais jamais je ne mettrai ta vie en danger. C'est bien compris." Elle déglutit et hoche la tête. "Deuxièmement, je vais te montrer comment transporter correctement ton arc. Donne le moi."
Elle le passe par-dessus sa tête et me le tend. Je grimace. Le bois est de mauvaise qualité et il manque d'équilibre. C'est un miracle qu'elle arrive à tirer avec ça. Je l'empoigne et le garde en main, la corde au niveau du coude.
- "Tu n'as pas d'attache comme moi. Tu ne dois jamais le passer autour de toi comme tu l'as fait. Ce mouvement de trop peut te coûter la vie." Elle déglutit à nouveau. "Fais ce que tu as à faire sans jamais le lâcher." Je lui montre comment manipuler un objet en retirant et rangeant plusieurs fois le poignard de ma botte tout en gardant l'arc en main. "Au début ce sera difficile et tu auras l'impression qu'il te gène, mais le jour où tu ne seras plus encombrée, c'est que ton arc sera devenu une extension de ton bras, comme il doit l'être." Je lui rends.
Elle lutte une seconde contre le réflexe de le passer par-dessus son épaule à nouveau et le garde en main. Je souris. Elle apprend vite. C'est bien… Je me retrouve plus de vingt-cinq ans en arrière lorsque je passais entre les mains de mes maîtresses d'armes.
- "Viens avec moi maintenant, nous allons voir un peu ce que tu sais faire."
Je la conduis à l'extérieur du village. Les gardes nous saluent. Je l'emmène sur le chemin que j'ai emprunté pour venir, là où je sais qu'il n'y a que peu de monstres. Je lui montre un arbre à une trentaine de pas et lui demande de tirer. Je la vois qui essaie de s'appliquer, mais sa technique est mauvaise. Cependant à ma grande surprise, la flèche part droit et atteint sa cible. Elle a trouvé comment compenser les défauts de son arme. Je lui tends mon arc.
- "Essaie maintenant avec ça."
Elle ouvre des yeux ronds et échange son arc miteux contre le mien. Elle a du mal à tendre la corde, mais elle trouve naturellement l'équilibre. La flèche tombe avant la cible, mais elle est dans l'axe.
- "Ce n'est pas grave." Je lui dis alors qu'elle me regarde déconfite. "Tu n'as pas la musculature suffisante pour le bander. Mais ta flèche est partie droit. C'est ce que je voulais voir. Le tiens est défectueux et j'avais peur que tu ais pris une mauvaise habitude à force de l'utiliser. Va ramasser les flèches pendant que j'essaie de régler le problème."
Elle part en trottinant. Je sors à nouveau mon poignard et attaque le bois. Mon couteau n'est pas prévu pour, mais le matériau offre si peu de résistance qu'il ne m'est pas difficile de l'entamer.
- "L'équilibre est mauvais. Pour la courbure, je ne peux rien faire, mais avec quelques grammes de bois en moins, tu devrais pouvoir tenir ton arc correctement." Je lui dis lorsqu'elle revient.
Avant de lui rendre, je retends aussi la corde. Ses yeux s'écarquillent lorsqu'elle le prend en main.
- "C'est incroyable! J'ai l'impression que ce n'est plus le même." S'exclame-t-elle. Je souris.
- "Ce n'est pas parce que ton matériel est de mauvaise qualité qu'il est inutile. Des arcs comme le tien peuvent sauver des vies. Mais pour cela il ne faut pas qu'il handicape son porteur. La première fois, j'ai combattu Diablo avec un arc d'apprentis. Notre forgeronne faisait du bon matériel mais cela restait un équipement de base, fait pour combattre de petites créatures. Il y avait un artisan à Tristram autrefois qui a corrigé les petits défauts qu'il avait et en a fait une arme qui m'a servie bien longtemps."
- "L'arc que vous avez aujourd'hui est incroyable."
- "C'est celui de ma première sœur, Moiraine." Elle semble reconnaître le nom. Sans doute Cain lui aura parlé d'elle. "C'est un arc barbare, mais il a été adapté pour moi. Il reste cependant difficile à manier pour des novices. Mais c'est justement sa résistance qui fait sa puissance. Avec lui, mes flèches peuvent percer le cuir de n'importe quel démon."
- "Mais nous n'avez pas de flèches."
- "Je les génère."
Je dégaine rapidement et enchante mon arc dans la seconde. Le trait de glace se forme instantanément. Je vise un jeune arbre mort sans doute foudroyé il y a longtemps et tire. Mon trait le pulvérise. Léah recule d'un pas et lâche un cri de surprise.
- "Tes flèches ne pourront pas faire cela, mais tu peux terrasser plus fort que toi en attaquant aux bons endroits. L'aine, les aisselles, la gorge et les yeux. Sais-tu viser aussi bien que cela?" Elle secoue la tête.
- "Rien d'aussi précis."
- "Maintenant que ton arc est mieux réglé, je suis certaine que si." Elle regarde son arme avec un œil nouveau. "Maintenant, voyons les règles pour que nous coopérions efficacement sur le terrain. Premièrement, ne tire que si c'est une absolue nécessité. Tu n'as que peu de flèches. Il faut les préserver. Et n'oublie pas que pour ma part, je ne tomberai jamais à court de munitions. Deuxièmement, sois attentive. Nous parlerons peu. Je dois entendre les bruits alentour. Observe et apprends." J'hésite un instant à chercher à éveiller en elle la Vision Intérieure, mais j'ignore ce qu'une perte de repères pourrait provoquer chez elle. Avec la menace d'une crise, je m'abstiens. "Troisièmement, si je t'ordonne de fuir, rentre à Tristram par le chemin le plus court et ne te retourne pas." Elle s'apprête à protester, mais je l'arrête d'un geste de la main. "Je m'en sortirai mieux, seule. Je ne peux utiliser mes pleins pouvoirs que si le terrain est dégagé. Le cas contraire tu risquerais d'être blessée, voire pire." Elle baisse la tête.
- "J'ai…" Elle hésite. "Mon oncle vous a-t-il parlé de mes pouvoirs?"
J'acquiesce. Elle a eu la réaction que j'attendais. En lui dévoilant la dangerosité de mes pouvoirs, je lui ai offert le tremplin pour me parler des siens. Il faut que je la teste un peu.
- "Je n'ai pas besoin de magie incontrôlée dans mon entourage." J'affirme les bras croisés.
Elle se renfrogne légèrement. Je suis sèche avec elle, mais je veux connaître sa réaction face à la provocation.
- "Ils ne sont pas toujours incontrôlés. Je sais utiliser les arcanes correctement. Je peux être utile, pas seulement à l'arc."
Je souris. Intéressant, elle n'est pas particulièrement susceptible, mais elle est fière. Il ne sera pas difficile de lui faire comprendre les enjeux. Je m'adoucis.
- "Le problème est le pas toujours, Léah. Un pouvoir puissant nécessite d'avoir le contrôle en permanence. Dans notre cas, nous devons être certaines de ne blesser personne. En toutes circonstances." J'insiste.
Son visage s'éclaire alors qu'elle comprend maintenant pourquoi je lui demande de fuir en cas de problèmes.
- "Lorsque vous utilisez vos pleins pouvoirs, que se passe-t-il exactement ?" Me demande-t-elle inquiète.
- "Je fais tomber les barrières qui font de moi celle qui te parle à présent et je me laisse envahir par la haine pure. Hélas, mon sang démoniaque est de même nature et si mon pouvoir est décuplé, je perds mon discernement et je ne m'arrête que lorsque plus rien ne vit autour de moi. Peu de personnes sont capables de me ramener à la raison. Les épreuves de la vie ont renforcé cela. J'éprouve une soif de vengeance terrible et aveugle."
- "Combien d'innocents avez-vous tué?" Elle pince les lèvres.
- "Le chiffre n'est pas important, car même un, c'est déjà un de trop." Elle baisse la tête.
- "Mes crises se produisent toujours de nuit pendant que je cauchemarde. C'est oncle Cain qui contient mon pouvoir lorsque cela arrive."
- "Et bien, à partir d'aujourd'hui, nous allons chercher à trouver le déclencheur réel et essayer de t'offrir les moyens de te contrôler seule, comme je contrôle la bête sanguinaire en moi." Elle lève vers moi un regard chargé d'espoir. "Ton oncle n'est pas éternel. Il faut que tu sois à même de faire ce qu'il faisait pour toi." Elle acquiesce. Je laisse passer un moment avant de reprendre la parole. "Dis-moi que sais-tu des sœurs de l'Oeil Aveugle ?"
- "Ce sont de formidables guerrières. Elles…"
- "Étaient." Je corrige aussitôt. Elle me regarde en biais.
- "Tant qu'il y a des sœurs en vie, la sororité existe, non?"
- "Je ne me considère plus vraiment comme faisant partie de l'Ordre et je doute qu'il y ait eu des survivantes. Au fond de moi je l'espère, mais mon cœur me dit que nous appartenons au passé… Je poursuis la mission, mais je n'ai plus la droiture des miennes. Je ne me sens pas vraiment légitime pour porter le titre." Je me racle la gorge, gênée par cet aveu. "Nous étions effectivement des guerrières, mais sais-tu pourquoi nous existions ?" Elle secoue la tête lentement.
- "La sororité a été formée par Akara, qui deviendra notre Grande Prêtresse, après qu'elle a eu la prémonition de terribles événements. Je pourrai te parler des heures de cette femme exceptionnelle, tant la vision qu'elle a eu de l'avenir a changé le monde. Si nous sommes là aujourd'hui à nous parler, c'est parce qu'elle a tout mis en œuvre pour empêcher la chute de Sanctuaire." Léah ouvre des yeux ronds puis se renfrogne.
- "Mais c'est vous qui avez combattu les seigneurs démons. Pas elle." Je souris.
- "Akara cherchait des filles possédant quelque chose de particulier que l'on ne retrouve pas dans toute la population. L'étincelle Néphalem. Une particularité de notre héritage en tant que rejetons d'anges et de démons." Je n'hésite pas un instant à lui parler de cela. Je suis certaine que Cain lui aura déjà raconté l'origine du monde et bien d'autres choses. "Cette étincelle, une fois éveillée, permettait le développement de pouvoirs uniques. Il n'y a rien de plus fort et de plus fragile que l'étincelle. Akara possédait l'une des étincelles les plus puissantes ayant existé ces quatre cents dernières années, alors que la Pierre Monde nous bridait toujours. L'apprentissage des Sœurs consistait en deux choses. Éveiller et maîtriser l'étincelle, pour celle qui le pouvait. Dans un seul but. Créer un contre pouvoir suffisant capable d'arrêter les seigneurs démons dans leur plan de conquête de Sanctuaire. Elle y a voué son existence entière."
- "Vous êtes sa consécration alors !" Il ne pourrait y avoir plus d'admiration dans son regard. "Quelle est votre étincelle?" Elle est pendue à mes lèvres.
- "Je ne suis pas sa consécration. Une autre était élue, mais n'a jamais été trouvée. J'ai simplement été son bras armé et j'ai fait ce que j'ai pu avec mes moyens." Je me racle la gorge avant de poursuivre. "Mon étincelle était particulière. Chez la vaste majorité des sélectionnées, l'étincelle provient d'un ou plusieurs ancêtres Néphalem qui définissent notre part angélique et démoniaque." Je commence à arriver là où je le souhaite. J'observe attentivement la jeune femme. "Ces deux moitiés se répartissent dans la fabrique de notre être. Dans le corps et dans l'esprit. Ce mélange particulier définit la base de nos aptitudes physiques et magiques. Contrairement à la majorité, mon étincelle provenait directement d'un archange et d'un seigneur démon dans un mélange peu conventionnel."
- "Encore au passé?"
- "Comme je le disais, l'étincelle est ce qu'il y a de plus fort et de plus fragile. Les épreuves de la vie ont atrophié peu à peu la part angélique qui faisait partie de ma chair, jusqu'à la détruire totalement. Par définition, je suis aujourd'hui une démone pur sang." Léah porte la main à sa bouche. "Je suis la fille spirituelle de Méphisto, seigneur de la haine."
- "Qui était l'ange?" Demande-t-elle d'une voix tremblante.
- "Auriel, archange de l'espoir. Elle me donnait une combativité et une propension à survivre exceptionnelle. Le pouvoir que j'avais lorsque je pouvais faire appel à mes deux moitiés était fabuleux et libérateur. Je n'ai pu l'expérimenter que peu de fois..."
- "Et aujourd'hui ?"
- "La Pierre Monde ne limite plus l'expression de mon pouvoir, il s'est donc amplifié de manière significative, mais il n'est issu que de ma part démoniaque et est extrêmement destructeur et sauvage. Si j'avais été entière, peut-être que mon étincelle aurait pu devenir Néphalem..."
- "Mon pouvoir à moi. Il est un peu comme le vôtre, n'est-ce pas ?" Elle baisse la tête.
- "Je l'ignore mais Cain pense que je peux t'aider à te contrôler, comme je le fais avec ma part démoniaque." Je lui réponds, le plus honnêtement possible.
- "Vous pensez qu'il peut y avoir du démon en moi?" Elle semble inquiète.
- "Ce n'est pas à moi de te révéler tes origines. Lorsque tu seras prête, tu pourras demander à Cain ce qu'il soupçonne. Sache que nous ne pouvons le vérifier avec certitude. Akara connaissait le moyen de le déterminer mais ce savoir s'est évanoui avec elle. Il faudrait sans doute voyager jusqu'au Khéjistan ou les lointaines îles Skovos pour trouver des personnes capables d'un tel acte."
- "Vous savez des choses, mais vous ne voulez pas m'en parler, n'est-ce pas?"
Elle est vive, je dois le reconnaître.
- "Ce que je pense n'a pas d'importance. Ce n'est pas à moi d'élaborer des théories. Je pourrai emplir ta tête de fausses idées en me trompant à ton sujet. Que tes crises soient liées à une part démoniaque sauvage ou autre, la seule chose qui compte est que l'on trouve comment canaliser cela au mieux."
Elle semble un peu déçue mais elle ne proteste pas. Je l'invite à me suivre à nouveau et nous nous éloignons davantage de Tristram.
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Je l'emmène d'abord dans un petit bosquet. Je sens la présence de monstres autour. Ça pue le démon. Je sais qu'elle vit dans un monde brutal et glauque, mais j'ignore sa sensibilité réelle. Elle n'avait pas particulièrement réagi à mon intervention dans la taverne, mais cela ne veut pas dire que si c'est elle qui porte le coup fatal, elle ne ressente rien. J'hésite un instant à la forcer dans ce genre situation si vite, mais j'ai besoin de la cerner émotionnellement.
Comme elle n'a qu'une perception limitée, je lui montre comment lire les traces dans la végétation et dans la terre. Nous avons affaire à un petit groupe de khasdras. Ils sont quatre. Je les piste et étudie le terrain pour être sûr qu'ils sont bien seuls, avant de les débusquer.
Je sens Léah tendue mais elle n'a pas réellement peur. Elle se sent en sécurité à mes côtés. J'en suis flattée et cela me rend nostalgique de mes années en tant que novice. J'avais ce genre de confiance aveugle envers mes maîtresses d'armes.
Je mets en place une attaque simple et efficace. Aucun ne s'en sortira, c'est une certitude, mais nous ferons les choses proprement. Je lui laisse tirer la première flèche. A ma surprise, le coup est mortel. Elle a même le temps d'en blesser un autre avant qu'ils essaient de se disperser. C'est là que j'interviens. J'abats les fuyards avant qu'ils aient le temps de s'éloigner.
Je reste attentive à la réaction de Léah. Elle est fébrile, mais elle ne montre aucun signe de dégoût face à l'acte de mort.
- "Combien de démons as-tu tué, avant cela?" Je demande alors que je m'approche des corps pour reprendre ses flèches.
- "Aucun. Ce sont les premiers. Je ne m'attaque qu'à des morts-vivants d'habitude."
Je nettoie les pointes dans la fourrure des hommes boucs avant de lui rendre. Elle ne remarque ni mon geste, ni les traces de sang qu'il reste. Elle les range simplement dans son carquois.
- "Tuer un homme, même transformé, est une chose difficile." Elle me regarde les yeux ronds. Elle ne semble pas comprendre. "Un vrai démon est une créature qu'il est facile de haïr. Un mort vivant a pu être un voisin, une connaissance ou pire un de tes amis…" Elle hausse les épaules.
- "Ils sont déjà morts. Cela ne me rend pas plus triste. J'ai tué la vieille dame qui vendait des oignons quand elle s'est transformée. Je le vois un peu comme une délivrance." Se justifie-t-elle.
- "Elle n'était pas quelqu'un de proche…"
- "Oncle Cain me confiait parfois à elle lorsqu'il allait explorer des ruines, quand j'étais trop petite pour le suivre. Elle s'était transformée en goule. Elle hantait sa propre maison. Cela faisait plusieurs semaines qu'elle ne venait plus en ville vendre ses produits. Je suis allée la voir. Je l'ai découverte dans son potager en friche, en train de manger un cadavre. Je n'ai pas hésité. Mais elle ne ressemblait déjà plus trop à une humaine. Vous savez comme les goules sont répugnantes..."
Sa réponse me glace le sang. Je n'attendais pas d'elle de la tristesse mais un semblant d'empathie. Ma première impression d'elle était qu'elle était bien plus sensible que cela. La manière dont elle me regarde... La manière dont elle s'occupe de Cain... Toute cette innocence qu'elle dégage... De plus, elle est trop jeune et me semble trop pure pour déjà avoir autant de détachement. Soit elle a vécu des choses bien plus traumatisantes que je l'imagine, soit elle a effectivement quelque chose en elle qui ternit son cœur. Je me souviens du traumatisme violent de voir mon amie Maeko relevée d'entre les morts par nécromancie. Léah a tué de sang froid une femme qui a été sa nourrice.
- "C'était la chose à faire, c'est certain…" Je concède, sans laisser transparaître mon malaise.
Distraitement, je forme le mot de pouvoir du feu et embrase les cadavres des khasdras. Je ne souhaite pas que leur dépouille souille la terre. Les flammes magiques sont puissantes et consument rapidement les corps. Le regard de Léah ne peut mentir. Elle a une accointance pour le feu. Cependant, contrairement à sa précédente réaction, je n'y trouve rien de malsain. Elle est simplement déplacée en cet instant précis. Elle avait le même regard pensif lorsqu'elle écoutait mon histoire hier et qu'elle fixait le feu dans l'âtre.
Les flammes se tarissent ne laissant que des traces noirâtre sur la terre là où se trouvaient les corps.
- "Je n'avais jamais vu de tel feu." Dit Léah qui sort de sa torpeur.
- "Ce sont les arcanes d'Akara. Je vois que tu as l'œil. Peu de gens peuvent faire la différence entre le feu d'arcanes élémentaires classiques et celui-là." Mon compliment la rend fière.
- "Oncle Cain m'a appris beaucoup de choses." Dit-elle pensive.
- "Mais?" Je l'invite à parler.
- "Il ne me dit pas tout…" Je souris intérieurement. Elle est lucide.
- "Cain te protège à sa manière. Il tient beaucoup à toi. Il essaie de te préserver de la cruelle réalité de ce monde tout en te préparant à l'affronter."
- "Mais je suis adulte. Il y a certaines choses auxquelles je peux faire face."
- "Vraiment ?" Je hausse un sourcil. Elle les fronce. "Je ne suis pas Cain. Même si je respecte sa manière de faire, je ne suis pas là pour t'épargner." Je désigne l'endroit où se trouvaient les corps. "Cependant, je ne pense pas que tu vives dans le même monde que nous. La réalité est plus dure que ce que tu as vu jusque là." Elle se renfrogne.
- "Je vis dans une ville taudis, parmi des ivrognes. Chaque jour nous essayons de repousser les morts et de survivre. Je ne vois pas ce qu'il y a de plus réel que cela."
- "Laura vend son corps pour vivre." J'assène sèchement. Léah me regarde avec de grands yeux. Elle semble choquée. "Cain lui a demandé de ne jamais t'exposer à cela. C'est pour cela que tu ne fais que certaines tâches à l'auberge, à certaines heures..." Je continue. "Laura te jalouse un peu, d'avoir l'innocence et la chance de ne pas avoir besoin d'en arriver là pour vivre." La jeune fille semble déstabilisée. "Tu ne vis pas dans le même monde que nous, Léah. La réalité est plus dure…" Je répète.
- "Je ne pensais pas que…"
- "Ne prends pas Laura en pitié. Elle est trop fière pour cela. Mais si tu l'apprécies, soit attentive. Un jour elle aura sans doute besoin d'aide et il faudra être là pour qu'elle se relève de l'épreuve… Te sens-tu capable d'être cette personne?" Léah secoue lentement la tête.
- "Pas encore… pas tout de suite…"
- "C'est bien tu es consciente de tes limites. C'est une preuve de maturité. Mais laisse-moi te poser une dernière question."
Elle relève la tête. Ses yeux sont légèrement humides. Je sens que le conflit intérieur est grand en elle. Je commence à distinguer quelque chose qui se réveille. Je ne vois aucune aura mais je vois les mouvements dans le chaos autour d'elle. Je crois que j'ai trouvé un déclencheur - l'affectif - . Il faut que je sois prudente pour ne pas attiser le feu.
- "M'en veux-tu te t'avoir révélé ce que Laura faisait?"
- "Oui et non." Marmonne-t-elle. J'attends patiemment qu'elle développe. "Oui parce que je me rends compte que je ne voyais pas ce qui se passait sous mon nez. Je me sens stupide… Et non parce que vous venez de me faire prendre conscience à quel point oncle Cain a été une bonne personne pour moi. Il me protège de tout ce qu'il peu avec le cœur d'un père... J'ai un peu honte, mais ce que Laura fait me révulse. Vous me dîtes que si je l'apprécie je dois être là pour elle, mais je n'ai plus envie de l'approcher du tout."
- "Tu as envie de fuir la réalité, Léah. Tu demandes à la connaître pourtant… Laura est toujours Laura. Et elle sera toujours Laura."
- "Il va me falloir un petit moment pour assimiler cela..."
Le chaos s'apaise autour d'elle. Il n'y aura pas de crise. Je suis soulagée mais aussi curieuse. Le déclencheur émotionnel me paraît presque logique, mais le fait que Léah soit insensible ou presque à la mort, même de personnes dont le lien affectif me paraît évident, m'inquiète. Il y a quelque chose de très louche avec cette jeune femme.
Je décide de m'ouvrir doucement à la Vision Intérieure. Je ne sais pas si elle est capable de la sentir, alors je préfère être discrète comme je m'apprête à l'inspecter à son insu. Tout se passe bien. Je ne détecte toujours aucune aura, comme la première fois que je l'ai rencontrée. Cette fois-ci je distingue les contours de son corps éthéré. Il est peu commun. Comme pour la majorité des humains, il épouse son corps, mais sa surface frétille, comme s'il était stimulé par une force extérieure. À moins que ce soit d'une force intérieure… mais pourquoi je ne vois pas ce qui provoque un tel phénomène ?
Léah finit par ressentir que je l'observe, alors je cesse mon inspection.
- "Vous avez l'air soucieuse." Me dit-elle.
- "Je réfléchissais… J'aimerai visiter la cathédrale pour voir ce qui y est tombé, mais je ne te sens pas prête à venir avec moi sur une mission d'exploration comme celle-là." Dis-je pour changer de sujet. Elle ouvre des yeux ronds, chargés d'admiration.
- "Vous vouliez que je vienne avec vous?"
- "Cain est très âgé. Il ne reste pas vraiment de personne ayant le sens de l'aventure dans l'épave qui vous sert de village." Je vois bien que l'admiration se ternit légèrement dans son regard. Je sais que suis rude, je le sais bien, mais j'ai pas envie de flatter les flancs de la bête mourante, ni de la bercer d'illusions à mon sujet. "Le problème est que la survie ne fait pas tout. Sans personne pour aller de l'avant et débusquer les tanières de khasdras, de déchus ou les sources de nécrose, le village sera toujours victimisé et finira inexorablement par sombrer. Cain a toujours eu cette flamme et bien qu'il n'ait jamais été un combattant, je suis certain qu'il a grandement contribué à pacifier la région. Si tu veux que ton village subsiste, il faut des personnes comme lui. Je pense qu'il t'a transmis la flamme, et je pense qu'il veut que je la fasse perdurer en toi." Elle sourit maintenant.
- "Oncle Cain a sanctuarisé de nombreuses terres autour de Tristram, en effet. Nous avons beaucoup voyagé ensemble lorsque j'étais petite. Je crois qu'il a voulu faire de moi une Horadrim, comme lui, mais son savoir dépasse de loin le mien. Il m'a appris comment chercher les indices du passé, décoder les anciens écrits, lire l'angélique et le démonique, pour que je sois prête à lui succéder. Aujourd'hui, c'est moi qui rédige ses notes... Mais je me sens loin d'être à la hauteur."
Elle semble à la fois triste et honorée d'être sa descendante choisie. L'espace d'un instant, alors que la jeune femme parle calmement, son aura se dévoile. Elle s'imprime sur ma rétine comme une image rémanente avant de disparaître aussitôt. Large, sombre et tumultueuse. J'ai déjà vu cela avant... Je n'ai qu'un mot qui me vient en tête pour la décrire. Adria…
Je garde un visage impassible pour ne pas alerter la jeune femme, mais ce dont je viens d'être témoins me trouble au plus haut point. Aucune émotion excessive, aucun mouvement anarchique du chaos ne peut expliquer ce dont je viens d'être témoin. Adria cachait sa véritable puissance, pour des raisons qu'elle seule connaissait, mais son aura était toujours visible pour ceux ayant le don de Vision Intérieure. Les crises de Léah ne sont peut-être pas d'origine démoniaque mais pourquoi pas le fruit de la manifestation d'une puissante hérédité comprimée, réprimée... Mais par quoi et comment ?
J'ai peut-être mis le doigt sur un problème plus complexe que je le pensais.
- "Retournons en ville pour l'instant. J'aimerai demander l'avis de Cain pour une future expédition à la cathédrale. Même si je n'aime pas vraiment ce que j'y ai vu a mon premier passage, je ne pense pas qu'un jour ou deux fasse une grande différence…"
Elle acquiesce et nous retournons ensembles au village dans le silence.
