Bonjour!
Ça faisait longtemps, haha... Je vous avais dit "à la semaine prochaine" dans ma dernière update... qui date d'il y a plus d'un mois... Bon. J'ai carrément menti, mais après, j'ai plein d'excuses à vous proposer! First of all : les vacances de noël. J'ai passé mon temps en famille et à réviser pour mes partiels — j'ai peut-être aussi fait beaucoup la fête, on ne sait pas... Deuxièmement : et bien, j'ai eu mes partiels début janvier et après ça, j'étais crevé.e et j'ai donc pris la décision miraculeuse de dormir (c'était super). Pour finir, j'ai dû complètement réécrire ce chapitre. Et si vous me connaissez un peu, vous vous doutez que cela a pris des proportions quelque peu excessives. À l'origine, il était relativement court (une quinzaine de pages) et maintenant... je crois qu'il en fait bien 60... En gros, on part sur un chapitre qui fait aux alentours de 25k et donc que j'ai mis énormément de temps à reprendre et à corriger. Pour être honnête, j'ai dû beaucoup, beaucoup le retravailler parce qu'il ne me convenait pas DU TOUT (j'avais vraiment ellipsé trop de choses et ça rendait le tout incompréhensible). Mais maintenant, je suis un peu plus satisfait.e du résultat !
Aussi, on est très proche de la fin puisque le prochain chapitre sera le dernier (il y aura aussi un épilogue) ! Néanmoins, je ne pense pas qu'il sortira la semaine prochaine parce qu'il est aussi catastrophique que le chapitre d'aujourd'hui avant sa réécriture. Je vais donc certainement prendre du temps, je ne sais pas exactement combien, pour le retravailler — en espérant que ça ne s'éternise pas trop !
Je m'excuse de cette disparition prolongée sans le vouloir parce que le temps me file toujours entre les doigts, et j'espère surtout que ce chapitre vous plaira. Je vous souhaite une bonne lecture !
— C'était la dernière.
Oikawa observe la brèche qui se referme, l'œil hagard. Il aperçoit encore la silhouette ronde s'enfoncer dans la brume, un sourire aux lèvres. Toujours le même espoir sale — depuis quand a-t-il cessé d'y croire ?
— Et maintenant ? demande Iwaizumi.
— Nous devons attendre, lâche Kiyoko en se laissant glisser contre l'un des murs de la cave.
Oikawa aurait pensé que le soulagement l'envahirait lorsque le dernier homme franchirait la frontière. Envolée cette peur atroce, ces visions morbides. Plus aucun cri. Les enfants ne mourront plus. Mais il n'en est rien. Il fixe bêtement la porte rouillée qui se dresse devant lui. Quand il pose sa paume dessus, elle est gelée.
Il pense à tous ces gens tués sans motif ; cette horreur qui vit en lui. Il l'aperçoit dès qu'il ferme les yeux. Il est passeur. Personne ne l'a prévenu pour les larmes, le souffle qui manque, la culpabilité qui ne s'en ira jamais, les ongles rongés si fort que ses doigts sont rougis par le sang, les cheveux qui tombent par poignée. Le froid dans son corps. Une lassitude immense — la colère perdue.
La lampe au-dessus d'eux grésille. Yachi balance ses jambes dans le vide, perchée sur une commode brinquebalante. Elle fait claquer sa langue. Des papiers journaux jonchent le sol.
Oikawa a envie de dormir. Il est épuisé. Ce n'est plus seulement tirer sur un fil, c'est s'arracher la peau et se laisser mourir. Il n'a plus rien à l'intérieur ; tout est parti dans le brouillard.
Il y a un long silence — il y en a souvent maintenant. Personne ne cherche à les briser et cela lui va très bien. Ne pas penser, répéter les mêmes gestes, ouvrir et refermer, offrir des petits bouts de lui et savoir qu'il ne les récupérera jamais ; accepter l'absence, ou peut-être simplement l'occulter.
Son regard coule vers Yachi sans qu'il y fasse vraiment attention. Yachi qui se mure dans ses nœuds, s'enroule dans la colère, ne laisse plus rien paraître, mais le mensonge ne lui sied pas. Ses yeux sont ternes, elle a coupé ses cheveux très courts, ses chevilles sont si légères qu'Oikawa se demande si elles ne vont pas se briser. Elle a ces gestes brusques, des tressautements soudains qui lui froissent le cou.
Le temps a passé et Oikawa a appris à parler sans agiter les lèvres. Il attrape le regard de son amie au vol, l'empêche de fuir. Elle lui retourne sa question muette et c'est finalement lui qui ferme les paupières.
— Tu ne peux pas rester ici, déclare-t-il alors que les roues de la voiture rebondissent contre la route abîmée.
Yachi et Oikawa sont tous les deux à l'arrière. Deux jours qu'ils sont seuls au monde. Les derniers hommes à peupler les chemins.
Elle tourne la tête vers la fenêtre. Le paysage défile. La mer est si loin que l'horizon ne la présage pas. Pourtant, des mouettes volent haut dans le ciel. Les collines laissent place de temps à autre à des champs où la nature reprend doucement ses droits. Des corbeaux retournent leur terre.
— Je peux faire ce que je veux, réplique-t-elle.
— Tu vas mourir.
Elle souffle avant de venir plaquer ses genoux contre sa poitrine.
— Je disparaîtrai certainement en traversant la frontière, lâche-t-elle avec désinvolture. Ça ne change rien.
— On ne peut pas savoir.
— Je refuse de finir comme ça. Dévorer par le Destin, les os brisés. Ton regard parle, Oikawa. Je vois bien que c'est terrible. Je préfère m'éteindre sur cette terre plutôt que dans un vide qui n'existe nulle part.
Un poids s'engouffre dans sa poitrine. Il dévisage son amie longuement, désemparé. Il ne peut pas protester. Yachi a raison. Il est possible qu'ils meurent tous les quatre dans ces abysses hasardeux.
— Tu dois essayer, s'entête-t-il malgré tout.
Son ton est faible, sans conviction. Elle ignore sa remarque. Le calme s'installe. La route continue de se dérouler, mais Oikawa ne regarde que la jeune femme. Le cœur serré, il s'efforce de trouver quelque chose pour la persuader, mais il y a ce froid qui l'habite, une résolution sinistre contre laquelle il ne peut rien.
— Kiyoko ne nous a pas tout dit, annonce Yachi après un moment.
Elle lève des yeux soupçonneux et las vers la jeune femme qui discute avec Iwaizumi. Les deux mains posées sur le volant, elle sourit. Comme toujours, un calme olympien se dessine sur ses traits.
— Comment ça ? demande Oikawa.
— Je suis certaine qu'elle en sait plus que ce qu'elle nous raconte.
Il roule des yeux, agacé. Le désarroi laisse place à l'exaspération. Yachi a toujours fui le réel. Parfois, elle blâmait les autres comme s'ils étaient la cause de tous ses malheurs. Oikawa est conscient que ce n'est pas de sa faute. Sa peine est trop grande pour une seule personne. Elle se la trimbalait depuis trop longtemps. Il n'a jamais connu Yachi véritablement heureuse. Il ne parle pas pendant un moment. Des mots lui brûlent la langue. Il ne sait pas s'il devrait les dire. Yachi fronce les sourcils dans l'attente d'une réponse.
— Arrête de te chercher des excuses, assène-t-il finalement, le ton un peu plus brutal qu'il ne l'aurait voulu.
— Je ne me-
— Yachi. S'il le faut, je te traînerai par les cheveux au travers de cette foutue frontière.
Elle ouvre la bouche, la referme. D'un seul coup, ses lèvres tremblent. La culpabilité envahit Oikawa. Son amie se détourne, elle fixe la fenêtre.
— Ce n'est pas parce que tu es incapable de le faire seule que l'on doit t'abandonner, lui avoue Oikawa qui s'adoucit.
— Tu ne comprends pas, réplique-t-elle sans lui jeter un regard.
— Je refuse de te laisser ici.
Il lui attrape sa main. Celle de la jeune femme est molle dans la sienne. Elle essaie de la retirer, mais Oikawa ne la lâche pas. Il ajoute alors, la voix tremblante :
— Même si tu me le demandais, je ne pourrais pas. Je suis trop égoïste pour ça.
Il y a une histoire que l'on conte aux hommes pour que jamais ils n'oublient les dangers du cœur. Celle d'un Arcane qui par amour aurait pu briser la lune. Il est de ceux qui ont brûlé la tour, de ceux qui ont sauté sans regret, mais il est surtout de ceux qui ont vécu. Survivre à la dernière chute offre l'éternité. C'est le souffle vital, celui qui n'arrête jamais le mouvement, créateur de chaos et de renaissance.
Cet Arcane était tombé amoureux d'un homme qui lui avait brisé le cœur si fort qu'il s'était retourné contre les siens. Sa peine eut presque raison du Pendu et de l'Empereur. De ses mains, le dieu déchu tordit le cou de la reine des deniers. Tuer un Arcane, c'était détruire l'équilibre, c'était arracher un morceau de la Terre, assassiner le Destin.
Les divinités le condamnèrent à l'exil. Elles égorgèrent son amant sous ses yeux, un soir d'été brûlant. Il y eut une brise chaude qui vint lécher leurs nuques. Dans un champ d'orangers, l'humain mourut. On exposa sa tête livide tout en haut d'un arbre. Ses paupières furent cousues. Sa mâchoire brisée et pendante, révélant une langue gonflée et noire. Sa beauté fragile profanée ; un sourire malicieux qui tirait vers la gauche, un regard vert ingénieux et une silhouette oscillant avec légèreté au creux de la nuit. Une voix discrète qui ne chanterait plus jamais, des contes psalmodiés à la lyre, une myriade de songes naissant de son esprit que sa fin avait emporté pour l'éternité. L'affliction du dieu fut si déchirante que jamais ses larmes ne se tarirent ; elles devinrent les lunes se reflétant sur l'écume de la mer. L'Arcane prit la fuite, refusa son châtiment. Malheureusement, ses ennemies étaient rusées. L'Éternel s'apprenait et ses bourreaux avaient grandi avec la langueur d'une vie immortelle. Ils lui arrachèrent ses souvenirs. Ils brûlèrent son esprit pour qu'il ne puisse se remémorer sa puissance.
L'amour était ce qui rendait les cœurs vulnérables.
On murmure que les divinités le plongèrent dans un rêve sans fin. Tous les cent ans, la mère de l'Arcane s'assurait que sa prison sertie de pierres précieuses n'était pas vide Elle en fortifiait les sorts. L'enfant sentait la présence, une mélodie lointaine qui le réchauffait.
Toutefois, l'on raconte qu'un jour, à l'aube, au temps des honneurs de l'homme devenu divin, l'on retrouva la prison vide. Les barreaux d'or étaient tordus, le verre brisé. Le châtié s'était enfui. Une seconde fois, il avait sauté de la tour.
Un Arcane avec un cœur de mortel. Un dieu égaré. Un prénom que tous avaient oublié. Mais la Grande Prêtresse, elle, se souvenait ; les mères se rappelaient toujours.
Elle court. Elle ne s'arrête pas. La cavale est interminable. Le donjon brûle derrière elle et il n'y a plus personne pour apaiser ses craintes : Mika est seule.
Les ronces lui griffent les chevilles, ses jambes tiennent simplement parce que son esprit s'entête, elle ne s'arrête pas sinon c'est la mort, une boucle qui se répète ; elle voudrait que la fuite cesse, mais cela est impossible.
Elle finit malgré tout par s'effondrer, à bout de force. La forêt l'observe et lui offre un refuge éphémère. Des arbres touffus. Des bourgeons en train d'éclore. La fin de l'hiver. Une faune et une flore foisonnante, les sons de la vie autour d'elle, des traces de pas, souvenir furtif du passage d'un cerf. Les buissons s'agitent. Un renard bondit de sa cachette avant de s'enfuir à toute allure. Sa respiration bruyante est avalée par le chant des oiseaux. L'herbe est fraîche dans son dos. La fatigue la cloue à terre.
Elle n'a pas pu rester avec ses amis. Mika a commis l'irréparable : elle a brisé un tabou qui lui vaudra la mort. Sa vie lui importe peu dorénavant. Elle a fait ce qu'elle devait faire pour protéger les siens — elle aurait fait n'importe quoi pour eux.
Le donjon s'était écroulé juste après qu'elle a traîné les corps de Daishou et Kuroo hors de la bâtisse. Le feu avait dévoré la terre, créant une fosse qui avait avalé le lieu. Elle n'avait pas vu Akaashi, mais elle savait qu'il était en vie — il en fallait plus à son ami pour mourir. Elle avait laissé Kuroo et Daishou inconscients au bord de la route, bien visibles pour qu'Akaashi puisse les secourir. Elle ne craignait pas qu'on les tue. Il n'y avait plus personne sur ce territoire. Elle ne pouvait expliquer comment Kuroo et Daishou avaient survécu. Le Destin avait décidé de lui faire une offrande, le dé était tombé sur la face heureuse. Une drôle d'ironie, avait-elle pensé. Elle venait d'assassiner un Arcane et la chance lui souriait.
Elle aurait aimé rester avec eux. Les retrouver et les serrer fort dans ses bras, ne plus jamais lâcher Kuroo et Daishou, se construire une chaumière accueillante où ils auraient écoulé des jours calmes. Yachi et les autres les auraient rejoints. Ils auraient été heureux.
Il était trop tard. Mika avait fait son choix il y a déjà bien longtemps.
Elle se met à sangloter. Pour balayer la peine, elle essaie de se relever, mais sans prévenir, des racines s'enfoncent dans sa peau. Brisant la quiétude, le bois perfore sa chair, transperce ses bras et ses jambes. Elle ne peut plus bouger. Elle ouvre la bouche pour hurler de douleur, mais on lui a coupé les cordes vocales. Son sang vient tacher le sol.
— Tu es une idiote, soupire une voix.
Les yeux écarquillés, Mika se débat. Elle grogne. La souffrance est telle qu'elle manque de s'évanouir.
— Arrête de gesticuler ou tu ne te réveilleras jamais, l'avertit l'homme.
Un corps se penche au-dessus d'elle. Elle ne le reconnaît pas immédiatement. Un filet de lumière éclaire alors le visage du Fou. Il ne sourit pas. De là où elle est, elle ne voit rien d'autre qu'un arbre aux branches nues flottant dans le vide. La forêt luxuriante s'est volatilisée, seules les ténèbres demeurent.
— Je suis venu pour te prévenir.
Il s'approche un peu plus. Les racines brisent une vertèbre de Mika. Elle sent à peine les larmes rouler sur ses joues. Le Fou caresse affectueusement le haut de son crâne.
– Ils savent, Mika. Ils savent et ils vont vous tuer.
Ils ont toujours voulu me tuer, pense-t-elle. Qu'est-ce que ça change ?
— Tes amis commettront une erreur, ajoute-t-il comme s'il avait entendu.
Mika est lasse. Elle garde le silence.
— Akaashi brisera sa promesse. Tes mots ne seront pas assez forts.
Son cœur dégringole.
— Que va-t-il arriver ? l'interroge-t-elle alors, la voix enrouée.
— Tu le sais très bien. Ils vont aller là où le souhaite le Destin. Akaashi doit se souvenir. Il ne peut pas éternellement échapper à son passé.
Un mélange d'amertume et de colère gratte dans sa poitrine.
— Je ferai en sorte que tu les rejoignes, la prévient-il. Mais ce sera la dernière fois, Mika. J'honore une ultime fois mon serment d'errance pour une vagabonde comme toi.
Il a perdu ses couleurs. Ses vêtements sont gris et sa peau terne.
Dans un effort surhumain, Mika balbutie en crachant du sang :
— Pourquoi faites-vous tout ça ?
Il la regarde, attendri. Il l'embrasse sur le front, ignore sa question.
— Fais confiance à ton instinct, répond-il à la place.
Son corps éclate et Mika se retrouve à nouveau seule. Des ronces remontent dans sa trachée. Des roses fleurissent sur sa langue alors que les racines s'agitent au creux de ses reins. Sa tête va exploser à cause de la douleur. Ses jambes tressautent. Que l'on abrège mes souffrances ! Elle ne sait plus ce qu'elle fait là, les lettres de son prénom s'évaporent. Puis des charognards se jettent sur sa carcasse, on lui déchire la peau, mais elle est encore vivante, elle sent absolument chaque morsure, toutes les dents qui arrachent sa chair. Ses yeux deviennent du lierre.
— Les interstices te rejettent Mika, lance quelqu'un qu'elle ne voit pas. Méfie-toi des rêves ou ils te tueront.
Une silhouette tenant une coupe s'approche. Une plaie béante dans le cou. L'inconnue plaque sa paume contre un sol invisible. Les racines s'étendent d'un coup et perforent le cœur de Mika.
Yachi est assise près d'un feu qui s'est éteint depuis longtemps. Elle s'amuse à dessiner des spirales dans les cendres avec un morceau de bois. Elle soupire : le sommeil ne viendra pas. Elle relève la tête vers le ciel, mais il est sans étoile. Elle n'aperçoit même pas le lac en contrebas et encore moins la vallée verdoyante qui s'étend au-delà.
Bientôt, ils quitteront ce monde et elle mourra avec lui. Elle a pris sa décision. Tout ça ne sert à rien. Peu importe ce que dit Oikawa, elle a la vérité qui frémit au fond de ses entrailles : il n'y a rien pour elle là-bas.
Elle refuse de finir broyée dans le rien. Elle n'a pas envie d'accepter les règles du Destin, entité sans cœur qui n'a que faire de l'espoir des hommes. C'est sa manière à elle de se révolter. En fuyant le jeu et en écoulant ses derniers jours ici, elle hurle sa colère à ce monde qui n'a cessé de la broyer. Ou se réfugie-t-elle derrière tout cela pour ne pas admettre sa peur ? Il arrive à Yachi de se demander ce qui pèse le plus en elle : la rage ou l'effroi. Sans doute les deux. De toute façon, elle n'a jamais très bien su les distinguer.
— Alors tu vas l'abandonner ?
Yachi laisse un cri de mourir au bord de ses lèvres. Aussi vite qu'elle est arrivée, la peur se volatilise pour une raison qu'elle ignore. Dans la nuit noire, elle sent une présence. La voix d'un homme sans joie qui la tire de ses songes. Elle entend le bruit de vêtements qui se froissent. Sans doute qu'il vient de s'asseoir non loin d'elle, sur le tronc faisant office de banc sur sa droite.
— Qui ça ? demande-t-elle, même si elle connaît la réponse.
— Elle pense souvent à toi, tu sais, l'ignore-t-il. Elle n'en parle pas, mais tu es tout. Sa force, son entêtement, son courage. Si elle vit encore, c'est en partie grâce à toi.
— Elle n'a pas besoin de moi. Elle a toujours été ainsi, même avant que l'on se rencontre. Et de toute façon, cet autre monde n'est pas le mien. Ma décision dépasse l'amour que j'ai pour Mika. Je ne peux pas la rejoindre.
— Un chez-soi n'est pas forcément un endroit, argue-t-il. Il est où le cœur tisse ses liens, là où le mouvement prend vie, dans le regard des autres.
— Je n'ai pas de chez moi, réplique Yachi, insensible à ses paroles.
L'homme claque alors des doigts. Son geste provoque une étincelle. Le bois s'embrase et elle l'aperçoit enfin. Un souvenir lointain se répercute sur sa peau. Un corps souple aux membres longs et mous. Une fluidité dans la manière de se tenir. Des mots que l'on enfonce dans sa tête qui ne sont pas les siens, des mains invisibles saisissent ses phalanges, la poussent à appuyer sur la gâchette. D'un coup, Yachi se sent faible. Elle tremble. Elle n'est pas loin de tourner de l'œil. Ses doigts s'agrippent au tissu de son pantalon, le froissent très fort.
Elle a essayé d'oublier. D'effacer cet acte abject. Les autres n'ont cessé de lui dire qu'elle n'y était pour rien, qu'elle les avait seulement protégés. Mais ils ne savent pas. Ils ne peuvent pas comprendre. Une euphorie a coulé dans ses veines à ce moment-là. Elle est presque certaine d'avoir souri. Mais ce n'était pas ses sentiments. Elle essayait de s'en convaincre. Elle n'en était plus si sûre aujourd'hui.
— C'est vous qui m'avez forcé à tuer cet homme, crache-t-elle.
Elle relève la tête d'un geste brusque, plante son regard dans celui de l'Arcane. Malgré l'angoisse, elle bouillonne de rage. Ses doigts crispés s'agrippent encore à ses jambes. Le Fou offre une seconde étincelle. Les flammes grandissent.
— Il n'est pas bon de se rappeler, avise-t-il d'une voix étonnamment calme. Il n'y a que le présent qui compte, l'occurrence des évènements. Il est inutile d'essayer de comprendre ce qui n'a pas de sens et encore moins de vérité.
— Pourtant vous me parlez de décisions futures, constate Yachi d'un ton brûlant.
Il s'esclaffe.
— Oh, mais je ne te raconte rien du tout. Je te questionne seulement.
Yachi le dévisage. Il y a quelque chose de différent en lui. Elle ne l'avait jamais vu de si près. Pourtant, elle se souvient de ses pirouettes dans les airs alors qu'il discourait sur le beau temps et les contrées lointaines.
Il ressemble à un homme, réalise-t-elle soudain. L'indolence a laissé place à du souci quand le Fou parle de Mika. Sans trop comprendre, la carapace autour de son cœur se met à fondre.
À quel moment l'amour a-t-il cessé d'être important pour moi ?
Elle se mure dans sa tristesse depuis trop longtemps. Difficile de se souvenir du bonheur. Sa peine a toujours fait partie d'elle et elle a appris à vivre avec. Les médecins lui ont dit que cela arrivait. Même si la souffrance perdure, il y a de quoi l'apaiser. Elle les avait écoutés et les nœuds s'étaient desserrés — ils n'avaient pas disparu. Cependant, le brouhaha s'était fait moins fort. Ça s'agitait dans le fond de sa tête, mais Yachi pouvait le supporter.
Bien que le désespoir danse autour d'elle, elle a compris qu'il fallait qu'elle chante avec lui pour ne pas se faire engloutir. Mais depuis plus d'un an, ce n'était plus seulement ses gribouillis. Elle avait arrêté de se soucier des autres, de soutenir ceux qui lui étaient chers. Mika lui avait appris l'amour et elle avait brûlé ce savoir vital.
Elle dévisage le Fou qui ne dit rien. Il a troqué ses vêtements colorés pour des teintes ternes, oscillant entre le gris et un bleu très pâle. Le tissu de son baluchon se déchire. Son visage est sale, ce qui est surprenant pour une divinité. Il lui retourne son regard.
La jeune femme comprend alors qu'elle doit lui donner une chance. Ou plutôt, elle se le doit. Fuir est parfois une solution, mais elle ne l'a jamais fait par indulgence envers elle-même. Il est temps qu'elle panse ses blessures.
— Racontez-moi comment c'est là-bas, capitule Yachi.
Il sourit et laisse le silence s'étirer.
— C'est pareil qu'ici.
Yachi écoute un garçon lui parler de l'amour. Elle a quatorze ans et ses yeux observent les silhouettes des filles. Il lui dit :
— L'amour c'est une douleur que l'on s'entête à poursuivre.
Elle pense au frère d'une de ses amies, Isamu. Isamu a rêvé de saisir la main d'un jeune homme, il n'a que son prénom à la bouche, sa sœur Shigeko n'en peut plus de l'entendre, elle raconte qu'il s'invite dans ses songes, Yachi rigole parce que c'est ce que l'on attend d'elle, mais la vérité c'est qu'elle préfère les filles, elles ont une allure différente, leurs silhouettes coulent dans les rues, les gestes fluides, une langueur feinte qui la fascine. Elle se demande d'où vient le verbe de la passion. Quel étrange mouvement du cœur que d'aimer ! Sa mère lui répète que ça ne sert à rien, ne pas avoir d'attaches protège, les arbres ne peuvent pas fuir les flammes, alors que les oiseaux s'envolent.
Elle rentre à l'université et puis n'y met plus les pieds. Elle passe ses journées dans son lit, les mêmes questions dans la tête depuis des années. Elle voudrait ne plus traverser les corps. Pourquoi sa main agrippe-t-elle son propre poignet et pas celui d'Oikawa ?
Quel est le secret de la chair ?
Le brouillard et bonjour tristesse, elle n'a jamais vraiment vécu là. Il y a une fille qui lui parle de camaïeu. Elle imagine des yeux qui la perforent. Étonnamment, la souffrance n'est plus un abîme, elle la cherche, entame une sarabande autour des précipices.
Peut-être qu'elle est amoureuse de l'absence. Elle se dit que ce tourbillon a presque une logique, et puis un prénom qui hante ses songes, tout comme Isamu. L'amour comme souffle de vie, c'est ça qui est absurde.
Akaashi avait perdu la trace de Mika alors qu'un brasier insatiable dévorait le donjon. Il avait parcouru les derniers endroits qui n'avaient pas encore brûlé, hurlant son prénom à chaque nouveau couloir. Son amie était introuvable.
Il avait réussi à sortir in extremis, à l'instant où le pont en bois s'effondrait derrière lui. Il avait regardé la bâtisse s'écrouler. Au moment de sa chute, la terre avait tremblé si fort que le sol s'était fendu jusqu'à ses pieds. Puis une fois qu'il ne resta plus que des décombres, des corps éparpillés et de la poussière, le feu avait cessé. Il n'y avait eu aucune bourrasque et ce n'était pas la pluie fine qui avait arrêté la catastrophe. Une fois leur travail achevé, les flammes s'étaient simplement volatilisées. Akaashi avait continué d'appeler Mika. Seul le silence lui avait répondu.
Non loin de là gisaient les corps de Kuroo et Daishou. La terre était retournée et déserte. Il avait cru qu'ils étaient morts tant ils étaient couverts de blessures et de sang. Éventuellement, Daishou avait repris connaissance. Les yeux confus, le garçon avait marmonné des phrases inaudibles, avoué que Mika avait tué le Sorcier par la force des mots, que ses mains avaient arraché le cœur de l'Arcane. Akaashi avait refusé de le croire, mais au fond, il savait qu'il ne mentait pas.
Et puis, alors qu'Akaashi s'affairait à panser les plaies profondes de Kuroo, Sugawara vint à leur rencontre. Il le reconnut tout de suite. Même s'il ne l'avait aperçu qu'un bref instant au marché de Chariot, un quelque chose d'inexplicable dans sa gestuelle, cette manière si souple de se tenir, comme si le vent chantait en lui, l'avait rendu inoubliable aux yeux d'Akaashi.
— Le soigner ainsi ne suffira pas, avisa Sugawara d'une moue rieuse qui détonnait avec la désolation du décor.
Akaashi ne lui répondit pas. Il le dévisagea quelques instants avant de se remettre au travail. Sa tête était ailleurs. Il cherchait Mika en lui, comme si penser très fort à elle aurait pu la ramener. Il sentit une main se poser sur son épaule.
— Elle s'est enfuie, Akaashi, lui avoua Sugawara.
Ses doigts se suspendirent autour du ventre de Kuroo. Il nettoyait le sang pour mieux y voir. Ce qu'il observait en dessous le terrifiait. Il n'était pas médecin, mais il se doutait que la cavité qu'il distinguait n'était pas bon signe. Sugawara posa sa tête sur la poitrine du garçon.
— Il vit encore, murmura-t-il. Tout ira bien.
Son optimiste tordit l'estomac d'Akaashi. Sugawara se releva avant de se diriger vers Daishou assis par terre, ses bras entourant ses genoux. Il lui chuchota des phrases qu'Akaashi ne put entendre et l'autre finit par s'endormir sans un mot.
— Il faut que nous les emmenions dans un endroit où je pourrais leur prodiguer les soins nécessaires.
— Tu es médecin ? demanda Akaashi, méfiant.
Sa voix rauque le surprit. Il mit sa main devant sa bouche, sans réfléchir à son geste. Sugawara sourit.
— Guérisseur, le corrigea-t-il. Daichi est parti trouver de quoi les transporter tous les deux. Nous avons une demeure non loin d'ici.
— Vous n'habitez plus chez Chariot ?
— Tu as une bonne mémoire, le complimenta Sugawara. Nous avons dû fuir. La ville est devenue trop curieuse. Les Arcanes nous observent, cherchent les traîtres.
— En es-tu un ? répliqua Akaashi.
Une brise souleva quelques mèches grises qui embrassaient le front de ce presque inconnu. Son sourire se fit plus grand, révélant des dents blanches.
— Autant que toi.
— Alors, je peux te faire confiance.
Sugawara semblait interroger quelque chose en lui. Akaashi s'entêta à soigner Kuroo comme il pouvait, jusqu'à ce que Daichi arrive. Durant ces opérations, Sugawara lui indiqua les bons mouvements, où panser, quelles herbes appliquer (Akaashi en avait toujours avec lui, néanmoins trop peu pour sauver un mourant, mais cela lui permit de retarder l'échéance). Finalement, Daichi les rejoignit une heure plus tard. Deux sangliers tiraient un brancard de fortune, assemblé par des lattes en bois tandis qu'il galopait sur son cheval à côté des deux animaux parfaitement dressés. Akaashi n'avait pas l'énergie pour être décontenancé. Sugawara l'aida à tenir debout lorsqu'ils se relevèrent.
— Tu es pâle, déclara-t-il, un air soucieux sur le visage. Toi aussi, tu as besoin de repos.
— Il est surtout blessé, intervint Daichi depuis sa monture, à bout de souffle.
Akaashi repoussa faiblement Sugawara. Il pencha la tête vers son corps pour prendre le temps de s'observer. Daichi avait raison : il avait des coupures partout, ses vêtements pourtant solides en lambeaux. Un liquide bleu et poisseux coulait tout le long de son bras gauche. Il remarqua vaguement le regard de Daichi qui s'attarda dessus. Il posa sa main précipitamment sur ce sang, mais cela ne dissimulait rien du tout. Le garçon ne fit aucun commentaire. Sugawara, après avoir installé Kuroo et Daishou sur le brancard, l'intima à monter avec lui sur son cheval. Akaashi ne protesta pas. Il dormit tout le long du trajet. Du reste, il se rappelait peu de choses. Il avait alterné entre un sommeil sans rêves et des éveils cotonneux dans une chambre aux volets en persienne qui laissaient passer un mince filet de lumière. Chaque fois qu'il ouvrait les yeux, Sugawara lui apportait un thé, il mangeait un peu avant de s'endormir à nouveau. Ce presque-rien avait duré sept jours. Il se souvenait vaguement de voix étouffées qui discutaient par delà les murs recouverts d'étoffes aux teintes chaudes.
— Comment nous as-tu retrouvés ?
— Une intuition, élude Sugawara, un sourire énigmatique dans ses lettres.
La voix d'Akaashi est râpeuse. Il n'est pas tout à fait éveillé. Ses yeux collent à ses paupières. Il est tôt. Daishou et Kuroo dorment encore, leurs corps sûrement emmêlés. Sugawara est en train de préparer du thé. Ses doigts s'agitent avec souplesse, se saisissent d'herbes et de fleurs qu'Akaashi n'a jamais vues. Au-dessus de l'évier blanc, une fenêtre ronde laisse entrer la lumière chaude du matin.
Les yeux d'Akaashi coulent vers l'extérieur. Rien que des arbres touffus. L'hiver semble disparaître doucement. Il se souvenait vaguement que Mika lui avait dit que le printemps viendrait à la mort de l'Ancien Monde. Il pense à Oikawa et Yachi, mais cela lui fait trop mal. Il n'a pas le temps d'y réfléchir, alors il scelle son cœur. À la place, il s'imagine les ruines du donjon qui s'enfoncent doucement dans la boue. Des paysages qui deviendront bientôt des marécages.
— Je te serre ? lui propose Sugawara, tenant une théière en fonte.
Akaashi hoche la tête puis le remercie. Cette fois-ci, il ne manque pas une tasse, mais deux. Il déglutit difficilement. Il a une question qui brûle ses lèvres depuis qu'il est sorti de sa torpeur, il y a de cela deux jours. Il voit bien que Sugawara attend qu'il l'interroge. Le garçon a ce regard perspicace qui met Akaashi mal à l'aise. Il fendait la chair avec une simplicité déconcertante.
— Raconte-moi ce qui vous est arrivé, Sugawara.
Ce n'est pas un ordre — plutôt une prière. Il ignore pourquoi cela l'intrigue autant. Peut-être est-ce l'espoir de trouver quelqu'un comme Mika et lui. Des fuyards audacieux, mais effrayés. Des gens las de cette guerre invisible, épuisés par la peur et l'incertitude.
Sugawara pose son menton dans sa paume. Du bout des doigts de sa main libre, il plonge deux sucres ronds dans sa boisson fumante. Il fait tourner sa cuillère sans rien dire.
— Tu te souviens du jour où j'ai offert ce livre à Mika ? se décide-t-il enfin.
Akaashi acquiesce.
— Parfois, il m'arrive de sentir des choses. J'ignore comment l'expliquer. Ce sont des couleurs près des gens, une aquarelle qui flotte autour de chaque homme. Lorsque mon cœur s'agite, j'agis sans réfléchir. J'ai croisé Mika avant qu'il y ait le feu. J'ai compris que quelque chose clochait. Je savais que cela vous concernait. Les mots me sont tombés de la bouche. Je l'ai prévenue que vous étiez en danger. Nous allions vers un autre marché à ce moment-là parce que nous fuyions la ville de Chariot. L'étau se resserre partout. Chariot nous a dit que nous étions menacés. Il nous a averti qu'une humaine voulait détruire le monde et qu'elle n'était pas seule. Il nous a demandé de dénoncer ceux ou celles que nous trouvions suspicieux. Les têtes se sont mises à tomber. Les portes se sont fermées et la ville s'est recroquevillée sur elle-même. Plus personne ne pouvait entrer ou sortir. Nous nous sommes retrouvés coincés entre ces murs étouffants avec Daichi. La nuit, nous nous efforcions d'aider ceux qui voulaient partir. Nous cachions aussi ceux dont la vie était menacée. J'ai appris à soigner les hommes en arrivant ici. Avant, j'étais infirmier. Enfin, je faisais des études pour le devenir. Mais dans ce monde, ça n'avait rien à voir avec ce que je connaissais. J'ai dû repartir de zéro. Je n'avais aucune idée de comment manipuler la chair. Il y avait beaucoup de personnes qui étaient battues, laissées pour mortes dès que le jour tombait. J'ai fait ce que j'ai pu.
— Mais que faisait Chariot ? l'interrompt Akaashi, sourcils froncés.
Sugawara laisse échapper un rire railleur.
— Il n'en avait que faire. Si tuer les traîtres signifiait assassiner des innocents, cela en valait la peine. Daichi et moi avions pris la décision d'accueillir tous les blessés que nous pouvions. Peu importait qu'ils soient coupables ou non. La vie, c'est un bien qu'il ne faut pas souiller. C'est le seul dieu auquel je crois. Il est absurde de la retirer pour des raisons si risibles. Je suis de ceux qui considèrent que nous ne devons jamais lui porter atteinte. Enfin, c'est un autre sujet.
Sugawara s'égare un bref instant dans ses pensées. Il avale une gorgée de son thé. Akaashi entend les pages d'un livre se tourner dans la chambre derrière lui. Daichi est toujours réveillé à l'aurore, mais il ne s'extirpe de ses draps qu'à midi, lorsque la faim lui tiraille trop le ventre.
— Quelqu'un a fini par nous dénoncer, reprend Sugawara. Nous savions que cela arriverait, nous étions préparés. Lorsque nous avons entendu la rumeur des armures approcher, nous avons attrapé nos sacs et nous avons fui avec ceux que nous protégions. Mais au dernier moment, nous avons échoué. Aucun de nos camarades n'a survécu.
Son regard se voile. Ses jolies lèvres rosées pendent brusquement vers le bas. Akaashi le voit pour la première fois perdre son air calme et enjoué.
— Nous avons couru, mais il y avait des archers. J'ignore pourquoi Daichi et moi n'avons pas été touchés par ces flèches meurtrières. Une chance absurde, je suppose. Nous avons réussi à nous échapper par les égouts et nous avons volé des chevaux. Cette maison (Il tend ses bras vers les murs pour désigner la demeure.) nous l'avions trouvée bien avant tout cela. Nous avions déjà tendance à aller vendre nos ouvrages de ville en ville et nous sommes tombés par hasard sur cette chaumière. Au fil de nos voyages et à force d'aller-retour, nous avons pris l'habitude de faire étape ici. C'est devenu un second chez nous. Aujourd'hui, c'est le seul qu'il nous reste. Si tu observes le mur à l'arrière de la maison, celui qui donne sur le potager, tu pourras lire les prénoms de nos compagnons. Nous les avons gravés dans la pierre blanche. Pour ne jamais oublier. Ils n'étaient pas des étrangers. Chaque personne que nous accueillons est un frère, une sœur. Des adelphes.
— Je suis désolé.
Il n'y a pas de mots plus justes que cela. Et encore, Akaashi sait qu'ils ne suffisent pas. Il connaît la douleur de la fuite, la perte de ceux que l'on aime.
Ils restent silencieux un moment. Leurs tasses sont vides. Akaashi pense au courage de Sugawara, à sa ténacité. Il avait soigné Daishou et Kuroo pendant une semaine presque sans interruption — il continuait de le faire, bien que leur état se soit stabilisé. Les deux garçons étaient encore faibles. Sugawara avait à peine mangé durant tout ce temps. Il avait aussi guéri Akaashi, perdu dans des délires dus à son épuisement. S'ils étaient en vie tous les trois, c'était uniquement grâce à lui.
— Merci, Sugawara.
Il voudrait attraper sa main, mais quelque chose le retient. Malgré la bienveillance du jeune homme, une distance entre eux l'empêche de lui offrir son affection.
— Ce n'est rien. Une fois encore, ce n'est qu'une question de chance et d'intuitions hasardeuses. Le marché de l'Ermite avait été annulé, alors nous sommes rentrés plus tôt que prévu. Nous avons tout de suite aperçu le feu et Daichi voulait que l'on prenne un autre chemin. J'ai refusé. Au fond, je savais que j'allais vous découvrir là-bas. Je suis parti à toute allure, sommant Daichi d'aller récupérer de quoi vous ramener. C'était comme si vos corps meurtris s'étaient dessinés sous mes paupières.
— Tu ressembles à Mika, avoue Akaashi.
— Tu la retrouveras, affirme Sugawara.
— Elle ne veut pas que je la retrouve.
Akaashi avait trouvé un mot griffonné à la va-vite avant de s'effondrer. Il roulait dans les cendres.
Tu n'as qu'une seule destination : celle d'un exilé.
Instinctivement, il glisse sa main dans sa poche, saisit le papier. Une fois dehors, il le froisse avec colère. L'écriture de Mika se plie. Sugawara penche la tête sur le côté. Le voilà redevenu comme à son habitude.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? le questionne-t-il.
Akaashi se demande s'il peut vraiment lui dire la vérité. Toutefois, la méfiance d'Akaashi se dissout presque, son coeur certainement touché par l'histoire de Sugawara. De plus, son hôte était parfaitement conscient qu'il avait tué un Arcane — tout le monde l'était. Mais il ne semblait pas s'en soucier.
Les yeux de la terre sont rivés sur mon péché.
— Elle veut que nous rejoignions le territoire de l'Impératrice, explique Akaashi après un bref instant de réflexion. C'était ce que nous avions prévu de faire avant…
Il laisse la fin de sa phrase flotter dans l'air, incapable de la terminer. Sugawara ne relève pas. Akaashi fait tourner ses doigts sur la table ronde. Des bibelots ornent de nombreuses étagères. Tout est en rondeur ici. Les pièces, le mobilier, les objets. Même les mots. On ne peut pas se couper et cela lui convient très bien.
Il avait encore du sang de la couleur d'un saphir sur ses poignets.
— Qu'as-tu décidé de faire ? l'interroge finalement Sugawara.
— Je ne sais pas, soupire-t-il. Je voudrais la retrouver, mais je n'ai aucune piste. Et puis, je ne peux pas laisser Kuroo et Daishou seuls. S'il leur arrive quelque chose, ça serait comme briser ma promesse. Mika aimerait qu'ils soient en sécurité.
— Elle souhaiterait que tu le sois aussi.
Sugawara a un regard indescriptible. La maisonnée est comme endormie ; cette conversation a des allures oniriques qui déstabilisent Akaashi.
— Je crois que c'est demander l'impossible.
— Parce que tu as tué une des femmes aux coupes ?
Il lâche cette vérité avec une telle simplicité que cela broie la respiration d'Akaashi. Sugawara cherche son regard, mais il l'évite.
— J'ai assassiné un Arcane. Il n'y a pas plus grand crime que celui-ci.
— Pourtant, ils sacrifient des hommes tous les jours. Quelle est la différence ?
— On ne tue pas les dieux, rétorque Akaashi. L'immortel est par définition éternel. Y mettre fin, c'est détruire la cohérence du monde.
— Mika et toi avez donc bouleversé l'équilibre.
— C'est bien pire. Nous avons annihilé la logique de cet univers.
— En es-tu certain ? Et si nous voyons les choses ainsi, simplement parce que nous sommes incapables d'imaginer le monde autrement ? Peut-être que vous n'avez rien détruit du tout. Peut-être avez-vous créé un nouveau possible. Un endroit où chaque vivant est vulnérable. Je pense que vous avez entamé la fin d'une ère. Vous n'avez pas tué, vous avez engendré. Ce n'est pas un meurtre, mais une renaissance.
Akaashi laisse les paroles de Sugawara s'imprégner en lui. Il se demande si le jeune homme réalise ce qu'il lui offre. Ce n'est pas uniquement un pardon : c'est un avenir qu'il lui promet.
— En tout cas, tu ne sembles pas vouloir écouter les conseils de Mika, ajoute Sugawara quand il voit qu'Akaashi ne lui répond rien.
— Je ne peux me résoudre à la laisser à son sort. Et puis, je ne sais pas si je peux faire confiance à l'Impératrice. Sans doute acceptera-t-elle d'accueillir Daishou et Kuroo. Ce sont ses fils après tout. Mais moi… Moi, je suis un enfant de la lune.
— Je vois.
Sugawara lui resserre du thé. Aux alentours de dix heures, le garçon prend le temps de regarder ses blessures. Elles guérissent lentement. Il change ses bandages, applique de l'onguent sur certaines de ses plaies. Une fois les soins prodigués, ils vont s'affairer dans le jardin. C'est la première fois qu'Akaashi l'aide. Sugawara avait refusé jusqu'ici, arguant qu'un convalescent devait avant tout se reposer. Mais cette fois-ci, il sait qu'Akaashi a besoin d'encombrer sa tête en vaquant à des occupations simples. Bêcher la terre, cueillir des poireaux, prendre soin de cette nature apprivoisée sans brutalité.
Une semaine plus tard, alors que le soleil est à son zénith, Akaashi remarque des silhouettes foulant la terre du sentier. Il se précipite à l'intérieur pour prévenir les autres. Akaashi ne devait pas être vu. Si quelqu'un apprenait qu'il était ici et qu'on le dénonçait, c'en était fini de lui et ses amis. Sugawara lui avait avoué qu'en dehors de la forêt, des rumeurs circulaient. Les Arcanes étaient bel et bien affolés. Pire : ils étaient fous de rage. Ils voulaient se venger, que justice soit faite. Les hommes ne tuaient pas les dieux. C'était un affront à tout ce qu'ils étaient. Akaashi savait que le châtiment qu'on lui infligerait serait plus terrible que la mort. Il n'était pas prêt à cela, pas avant d'être assuré que Mika était en vie. Il ne se laisserait pas prendre tant qu'elle ne serait pas sauve.
— Ce ne doit pas être grand-chose, temporise Sugawara alors qu'Akaashi se tient debout dans la cuisine. Il y a parfois des voyageurs qui viennent demander le couvert. Le feu de la cheminée se repère assez facilement.
Kuroo et Daishou échangent un regard avec Akaashi.
— On devrait peut-être se cacher, suggère Daishou.
— Vous avez raison, approuve Sugawara. On est jamais trop prudent, malgré tout. Vous n'avez qu'à aller dans la chambre. Si je sens que ces gens ne sont pas une menace, je ferai sonner le carillon.
Daichi referme la porte de leur cachette à l'instant où l'on frappe. Le cœur d'Akaashi tambourine sous sa poitrine. Il pose une main contre son torse, s'efforce d'apaiser sa respiration. Kuroo et Daishou ne semblent pas plus inquiets que cela. Akaashi est persuadé qu'ils ne sont pas tout à fait conscients des risques qu'ils encourent à rester à ses côtés. Une fois que leur santé avait commencé à s'améliorer, ils lui avaient fait comprendre d'emblée qu'ils ne l'abandonneraient pas si facilement.
— Tu nous as sauvé la vie, avait assené Kuroo. Et Mika semble beaucoup t'aimer. Elle te fait confiance, alors moi aussi.
— Personne ne devrait se trouver seul dans une telle situation, avait surenchéri Daishou, les bras croisés, un air malgré tout arrogant plaqué sur son visage couvert de coupures et de bleus. Ce n'est pas pour Mika que nous faisons ça. On le fait de nous même. Parce que c'est ce qui nous semble le plus évident et le plus juste.
Des voix feutrées résonnent de l'autre côté de la pièce. Akaashi secoue la tête. Il ne doit pas penser à ça. Pas maintenant. Il faut qu'il reste concentré sur le présent. Un seul faux pas pourrait lui être fatal. Sugawara a un rire enjôleur, presque mesquin. Kuroo a collé son oreille contre un des murs en bois.
— Alors, qu'est-ce qu'ils racontent ? chuchote Daishou .
Son ami agite la main pour lui faire signe de se taire.
— Je… Je crois que je reconnais ces voix. On dirait celles de-
Il n'a pas le temps de finir sa phrase. Daichi ouvre la porte en grand. Kuroo se redresse d'un coup, comme un enfant pris sur le fait d'une énorme bêtise qu'il viendrait de commettre. Il lève les mains en l'air.
— Ils sont là pour vous, déclare Daichi en lançant un drôle de regard à Kuroo. Il n'y a aucun danger, vous pouvez sortir.
— Vous n'avez pas fait sonner le carillon, grommelle Daishou en s'extirpant malgré tout de la pénombre.
La gorge serrée, Akaashi est le dernier à quitter la chambre. Il se fige à moitié dedans, à moitié dehors. L'encolure est l'ultime rempart qui le protège. Une barrière factice.
— Bonjour, le salue Kageyama d'un ton grave.
Hinata et lui sont attablés de part et d'autre de la table de la pièce à vivre. Kageyama porte un arc dans son dos. Akaashi remarque aussi un poignard accroché à sa ceinture. Hinata quant à lui, a des sangles autour de ses bras, ses jambes et sa taille lui permettant de garder une dizaine de couteaux près de lui. Leurs tenues sont presque similaires : un pantalon de velours noir, un pull et une veste en cuir de la même couleur. Leurs chaussures sont de grosses bottines aux lacets jaunes à la semelle épaisse. La seule différence dans leur accoutrement est leurs bagues : celles d'Hinata sont en or tandis que celles de Kageyama sont en argent.
Un oiseau chante dehors. Le soleil est très haut dans le ciel sans nuages — peut-être est-ce pour cela qu'Akaashi a la nausée. La fin de l'hiver. Une pensée qui revenait sans cesse. Ils arriveraient bientôt. Il garde les lèvres closes. Tout cela ne présage rien de bon.
— Qui êtes-vous ? lance Daishou, les bras croisés après un long silence où chacun se jauge.
— Des connaissances de Mika, répond froidement Kageyama.
Akaashi se tourne vers Kuroo et Daishou. Il force sa gorge à se délier. L'appréhension résonne quand même.
— Des amis de Kiyoko, précise Akaashi. Celle qui t'a secouru dans l'Ancien Monde, Daishou.
Ce dernier fronce les sourcils.
— Elle l'a envoyé chez le Sorcier, relève Kuroo. Je n'appellerai pas ça « le sauver ».
— Mika m'a sauvé, affirme Daishou. Sugawara et toi aussi. Personne d'autre.
L'atmosphère devient brusquement électrique. Sugawara observe la scène d'un air amusé.
— Allons, allons… Ne nous emportons pas sans rien savoir, intervient-il. Il doit sûrement y avoir une bonne raison à tout ça.
Hinata qui n'a encore rien dit se redresse. Akaashi le trouve vieilli. Une version différente de lui-même, si lointaine qu'il ne se ressemble plus. Il manque un élan de naïveté, une douceur dans les gestes.
— C'est la Grande Prêtresse qui nous envoie, annonce-t-il de but en blanc.
Le sang d'Akaashi se glace. La nouvelle lui fait l'effet d'un coup en plein visage. Il n'a pas le temps de dire quoi que ce soit que le jeune homme enchaîne :
— Elle souhaite que tu la rejoignes, Akaashi. Nous sommes là pour te ramener chez toi.
— Cet endroit n'est pas ma maison, rétorque-t-il vivement, le cœur au bord des lèvres.
— Elle ne te veut aucun mal, indique Kageyama.
— Que vous a-t-elle promis ?
Akaashi ne peut empêcher sa voix de trembler. Un silence. Kageyama pose sa main sur celle d'Hinata.
— Elle peut sauver le frère de Mika. Il est avec elle.
— Takeshi est mort, déclare-t-il sans appel.
— Pas tout à fait, objecte Kageyama. Tu le sais très bien.
— Elle peut le faire redevenir comme avant, dévoile Hinata. Toi contre son frère.
L'air est trop lourd. Il manque une présence rassurante. Il a besoin de la force de Mika, de la colère juste d'Oikawa. Il ne peut pas y arriver sans eux.
— Non, mais vous vous entendez parler ? s'exclame Kuroo. Akaashi ne-
— Très bien.
Un éclat de surprise passe dans les yeux de Kageyama. Mais il ne sait pas. Aucun d'eux ne peut comprendre. Il est voué à l'exil ou au châtiment éternel. Au fond, les deux se ressemblent. Akaashi est à bout de force. Il réalise que sa fuite ne durera pas. C'est une situation fragile, qui finira par se briser. Alors plutôt que les Arcanes y mettent un terme, il se dit que c'est à lui de décider de quelle manière sa vie prendra fin. Si elle peut apporter un peu de paix à Mika, cela lui suffit. Il n'a pas besoin de plus.
— Akaashi, l'appelle Kuroo. Mika n'aurait pas voulu-
— Je crois que je m'en fiche, confie-t-il. Si ça peut ramener son frère, alors…
Les mots se coincent dans sa gorge. En réalité, le bonheur il l'a connu il y a longtemps. Peut-être que ça aussi, ça ne dure pas. Il l'a d'abord découvert avec Oikawa, sa main chaude dans la sienne, à une époque où ils étaient trop jeunes pour comprendre. Puis il y a eu Yachi, sa douceur qui dissimulait mal une peine débordante, un trop plein de larmes et de vie, mille couleurs glissaient de sa bouche, elle a toujours su aimer avec calme malgré sa tempête. La tendresse timide de Yachi était bien loin. Enfin, il y avait Mika. Être insondable et à la fois si facile à lire, des poèmes à l'envers, des mains qui s'accrochaient si aisément à votre corps, présence entière, honnêteté sans faille, certainement trop coupante. Mika c'est une fougue que l'on n'arrête pas, c'est un courant puissant qui vous entraîne avec elle. Il se souvient du chagrin de son amie, son cœur troué et sa peine qu'elle se trimbalait — qu'elle abrite encore et qu'elle continuera de porter pour toujours.
Peut-être que la terre des exilés n'est pas celle que Mika croit. Il ravale ses larmes, ignore la peur qui lui noue le ventre. Il doit bien cela à son amie. Elle a tant fait pour lui : elle s'est jouée du Destin.
— Il paraît qu'Akaashi a tué un Arcane, lance Yachi.
Oikawa évite le regard de son amie.
— Ta copine a fait la même chose.
— Ce n'est pas ma copine, proteste-t-elle en roulant des yeux. Inquiète-toi pour ton copain.
— Pourquoi se fourre-t-on toujours avec des gens qui font n'importe quoi ?
— Parce qu'on est comme eux, réplique-t-elle du tac au tac.
— Peut-être que vous attirez juste les problèmes, intervient Iwaizumi, sourire en coin.
Oikawa ne prend même pas la peine de relever la moquerie. Les vagues viennent lécher ses pieds. Il redresse la tête vers Kiyoko qui observe l'horizon.
— C'est ici pas vrai ?
Des mouettes volent haut dans le ciel. Le soleil se couche doucement, si bien que la peau de la jeune femme reflète de jolies teintes orangées. Elle acquiesce.
— Il va falloir s'immerger sous l'eau. Je crois que la frontière est au fond de l'océan.
— Que va-t-il se passer ? demande alors Yachi.
Cette dernière se tient en retrait, les bras croisés. Elle se mord la lèvre. Une fatigue énorme écorche son visage.
— Ça ne sera pas si différent que d'habitude, explique Kiyoko. L'on ouvrira une brèche avec Oikawa. Vous vous engouffrerez dedans, nous vous suivrons et nous arriverons chez l'Impératrice.
— C'est ce que l'Arcane t'a dit ?
Le ton de Yachi est agressif. Ses yeux plissés par la méfiance, elle n'a pas l'air convaincue. Oikawa s'approche. Le sable s'enroule autour de ses pieds nus.
— Fais-nous confiance, tente de la persuader Oikawa.
Il pose une main qui se veut réconfortante sur son épaule. Elle se dégage de son étreinte.
— Ce n'est pas de vous dont je doute, mais des Arcanes, raconte-t-elle. Comment peux-tu croire en la sincérité de l'Impératrice, Kiyoko ? Alors que le reste de ces divinités cherchent à tuer nos amis ?
— Elle est différente.
Le vent se lève, balaie le visage de Kiyoko. Le bruit de l'océan n'apaise pas les inquiétudes d'Oikawa. Il a peur que Yachi refuse de les accompagner, qu'il doive laisser une partie de lui ici, dans ce monde qui n'a plus rien à leur offrir.
— Foutaise, conteste Yachi. Je ne lui fais pas confiance.
— Une fois là-bas, tu seras libre de faire ce que tu veux, réplique calmement Kiyoko.
Yachi la fixe longuement, mais ne répond rien.
— Je vais monter le camp, déclare-t-elle. Je suis trop fatiguée pour partir ce soir.
Personne ne la retient. Oikawa a un pincement au cœur. Il aimerait que tout redevienne comme avant. Le soleil se couche. La nuit n'apporte aucun conseil. Il est réveillé à l'aurore, mais Kiyoko n'a pas fermé l'œil.
— Salut, lui fait-elle alors qu'il vient s'installer à côté d'elle.
— Tu n'as pas dormi, observe-t-il.
Elle souffle.
— Cela fait un moment que le sommeil me fuit.
— Quand tout sera fini, je suis certain que cela ira mieux.
Il ne croit pas un seul instant ce qu'il raconte. Kiyoko n'est pas dupe. Mais parfois, les mots ne sont pas là pour énoncer la vérité, ils existent pour apaiser les maux, se convaincre et lutter face à la peur.
Il pense à ce que Kiyoko leur a avoué il y a bientôt deux semaines. Les crimes de Mika et Akaashi, l'incompréhension de ces actes. Ils ont tué. Pourquoi ? se demandait chaque jour Oikawa. Il connaissait Akaashi. Le jeune homme n'aurait pas fait ça sans raison. Mais l'Impératrice n'avait rien expliqué. Elle s'était contentée de leur donner les faits.
— Cela est une affaire qui vous dépasse, avait-elle averti Kiyoko.
Oikawa fait confiance à la jeune femme, mais parfois, il pense que sa loyauté la rend aveugle. Il a besoin de savoir. Il voudrait venir en aide à Akaashi et à Mika Il n'a rien pu faire, bloqué du mauvais côté de la frontière, envoyant parfois des innocents à la mort. Et bien que ce supplice arrive enfin à sa fin, il n'a aucune idée de quoi faire ensuite.
Il contemple la mer à marée basse. Il y a des traces d'eau sur le sable humide. Il attrape un galet bien plat, le fait tourner entre ses doigts. La pierre est fraîche sur sa peau. Kiyoko tient entre ses mains un livre aux pages cornées. Elle a arrêté de le parcourir pour fixer Oikawa, un sourire presque imperceptible aux lèvres.
— Pose-moi ta question, lui intime-t-elle en levant son ouvrage.
Oikawa soupire. Son esprit réfléchit en permanence, et le capharnaüm de ses pensées l'éprouve plus que de raison.
— L'Impératrice ne t'a pas donné de nouvelles d'Akaashi et de Mika ?
— Non. Mais je n'ai pas cherché à lui demander. Je savais que ce serait inutile. Elle ne m'aurait rien avoué de plus.
— Tu ne crois pas qu'elle te cache quelque chose ?
Kiyoko attrape du sable entre ses doigts, le regarde couler.
— Probablement, lâche-t-elle comme si cela ne la touchait pas.
— Ça ne te dérange pas ?
— Elle fait ça pour nous protéger. De toute façon, on ne peut rien y faire. Le Destin a déjà choisi pour eux.
Une amertume roule sous la peau d'Oikawa. Il s'efforce de ne pas la laisser s'échapper. Il sait que cela ne sert à rien. Il voit bien la confiance sans bornes que Kiyoko voue à l'Impératrice.
— Pourquoi l'aimes-tu ? demande-t-il à la place.
Des coquillages apparaissent alors que la mer se retire.
— Elle est tout pour moi.
Ses yeux brillent d'amour.
— Elle m'a accueilli alors que je n'étais qu'une orpheline. Une petite fille qui chapardait dans les marchés, dormait dans des ruelles sales et se glissait dans les chaumières pour y trouver un peu de chaleur l'hiver. Elle m'a offert un foyer. Elle est la mère que je n'ai jamais eue.
Oikawa réalise qu'elle serait capable de mourir pour l'Impératrice. Sa voix est sûre de son amour, ses gestes passionnés. On ne lutte pas contre de tels sentiments. Oikawa sent qu'il devrait dire quelque chose, mais rien ne vient. Il fixe bêtement le livre de Kiyoko.
Puis un corps s'agite dans la tente derrière eux. Le soulagement s'empare d'Oikawa. Il détourne vite son attention de la femme, plaque ses yeux vers la silhouette qui se dessine en contre-jour. La tendresse exulte de Kiyoko. C'est une émotion étrangère pour le jeune homme — une chose qu'il préférait oublier.
Akaashi lui manque. Plus il s'approche, plus il se demande s'il pourra le revoir. Pour tuer le temps, il ramasse des coquillages, glisse les plus beaux sur un fil.
Il emportera un souvenir de ce monde avec lui.
C'est une tour dorée où l'intérieur est bien plus grand qu'il n'y paraît depuis l'extérieur. Une pièce circulaire, la plus haute de la bâtisse. On a disposé vingt et un trônes en bois en arc de cercle. En face d'eux, une tribune où s'agglutinent des rois, des reines, des cavaliers, des valets, des hommes et des femmes qui n'ont jamais connu l'enfance. Des pièces volent dans les airs, viennent se cogner contre des bâtons parfois très grands. On entend le bruit d'épées qui s'entrechoquent ou qui se glissent dans leur fourreau. Deux déesses avec une coupe posée sur le haut de leurs crânes se tiennent devant, leurs corps plaqués contre les rambardes en bois qui les séparent des Arcanes majeurs. Elles se penchent, les yeux baignés de larmes. Des cris s'échappent de leurs lèvres rouges, elles accusent les hommes de leur avoir volé une sœur qu'elles ne récupéreront jamais. La toge qu'elles portent est noire, elles sont écrasées par le reste des dieux qui s'accumulent. Elles ne semblent pas y prêter attention. Elles continuent de pleurer.
Du lierre orne les murs et des étoiles glissent du plafond. La salle est pleine, mais il y a un trône inoccupé. Ce vide détonne dans toute cette présence.
La rumeur de la foule s'agace comme un bruit de tissu que l'on froisse ; il y a de la crainte dans les plis, les visages déformés par le dégoût. Le même murmure se répète tel un écho : « Une femme a tué des Arcanes ! » La stupeur est immense, certains n'y croient pas, ils secouent la tête, font cliqueter leurs précieux bracelets. D'autres répondent : « Nous aurions dû laisser les humains mourir dans leur monde, l'Impératrice a commis une erreur dont nous payons tous le prix. » Ceux qui gardent le silence observent leurs échanges, les lèvres pincées. Impossible de savoir ce qui traverse leurs esprits, eux qui ont vu tant de choses, oubliées beaucoup. L'Histoire est lointaine, peut-être n'ont-ils cure de tout ça.
Le Jugement se lève. La cacophonie s'évapore alors au travers des ouvertures sans fenêtre. Une brise tiède s'y glisse. Son visage d'ange n'exprime rien. Appuyé nonchalamment sur son clairon, il déclare :
— Que la Mort vienne frapper aux portes des pêcheurs et des assassins présomptueux !
La Mort se redresse. Ses os s'entrechoquent alors qu'un pan de son armure s'écrase au sol.
— Il n'est pas encore tout à fait l'heure pour le cœur de cette humaine, lâche-t-elle d'une voix impartiale.
Des murmures se répandent rapidement dans la salle.
— C'est à nous de décider de la vitesse de l'horloge, intervient l'Empereur, la bouche tordue par la colère.
— Cette femme doit être condamnée à la hauteur de ses crimes ! s'emporte la Justice.
— Tout à fait ! s'écrie la Tour, un sourire dément ornant ses lèvres. Il faut que nous unissions nos forces pour retrouver cette meurtrière.
Le Fou s'enfonce dans son trône en roulant des yeux. Personne ne le remarque. Sa bouche est étirée en un rire mesquin qu'il arbore toujours lors de ces cérémonies. Les Arcanes ne réalisent pas qu'ils se font tous berner. Personne ne sait pour Akaashi. La Grande Prêtresse s'était assurée de masquer son crime, rejetant toute la faute sur Mika. Mais l'Impératrice et lui ne sont pas stupides, les mensonges n'ont aucune prise sur eux. Cependant, aucun d'eux n'essaie de la révéler au grand jour. L'une parce qu'elle n'a que faire de ceux qui ne sont pas enfants, et l'autre parce qu'il ne se soucie pas des secrets. Au contraire, ils pouvaient s'avérer palpitants.
Les dieux n'avaient jamais allié leur force. Ils s'apprêtaient à le faire aujourd'hui et la raison de cette union était des plus ridicules. Ils se sentaient offensés parce que des hommes s'étaient attaqués à leur divinité. Le Fou avait du mal à retenir un rire. Ils ne comprenaient donc rien.
Alors que la conversation s'égare dans des discours futiles, le Fou se redresse un peu, croise ses jambes, avant de se saisir du morceau de bois auquel est accroché son baluchon. Il le fait tourner devant lui et tous le dévisagent, incrédules. Plus personne n'écoute la Mort. Pourtant, c'est elle qui a raison. Les aveugles sont aussi devenus sourds. Le Fou lance alors un regard moqueur à l'Impératrice. Elle voit clair dans son jeu, mais ne laisse rien paraître.
— Impératrice ! l'interpelle-t-il. N'aurais-tu pas des explications à nous donner ? Il me semble que c'est toi qui as ramené les hommes ici, et ce sans même nous demander notre avis.
— Tu veux dire que tu as quelque chose à redire de ma conduite ? Toi qui allais séduire des humains, Fou ? rétorque-t-elle d'une voix mielleuse.
Il a un rictus. Ses yeux pétillent de malice. Il aime voir ses proies se débattre en l'accusant. Mais il s'en fiche. Il n'a pas de royaume à protéger. Aucune richesse à garder près de lui. C'est un vagabond. Sans attache.
— Allons, ma chère ! Cela n'est pas comparable. Je n'ai pas détruit un monde entier pour rapatrier sa population sur nos terres calmes qu'ils mettent dorénavant en danger !
— Ces terres sont aussi les leurs, réplique-t-elle. Mes enfants devaient rentrer chez eux. Et ce n'est pas eux qui posent problème. Mika n'est pas ma fille.
Les gens autour les regardent sans comprendre. Certains froncent les sourcils.
— Elle est humaine, c'est forcément ton enfant, affirme le Fou.
— Tu es devenu un piètre menteur.
Il arrête de faire tourner son bâton. Un silence lourd se fait. Il décide de jouer l'idiot.
— Parle, au lieu de m'accuser de je ne sais quoi avec des demi-mots que personne ne comprend.
— Mika est ta fille, l'incrimine-t-elle. C'est parce que du sang divin coule en elle qu'elle a pu tuer le Sorcier. Et peut-être que tu la protèges en ce moment même, nous empêchant de la retrouver.
Il ne laisse pas le temps à la stupeur de s'installer sur les visages. Il éclate d'un rire tonitruant, si fort que les larmes lui montent aux yeux.
— Ces accusations sont à la fois très graves et parfaitement ridicules.
— Auriez-vous des preuves de ce que vous avancez, Impératrice ? lui demande alors le Jugement.
Elle pose ses mains délicates sur sa robe fleurie.
— Une mère reconnaît toujours ses enfants. Cela n'est-il pas une assurance suffisante ?
— De toute façon, ce n'est pas ce qui nous préoccupe, avise la Grand-Prêtresse d'une voix vigoureuse et assurée. Pour le moment, il est impératif de retrouver Mika. Au-delà, du meurtre du Sorcier, elle possède des pouvoirs incontrôlables et dangereux. Le sang qui coule en elle n'est pas le plus important. Nous nous occuperons de cela une fois qu'elle sera entre nos mains.
Ses yeux orageux se fixent sur l'Impératrice et le Fou. Ce dernier comprend le message : il y a des mères qui feraient tout pour leur fils. Son ton est sans appel et de toute façon, personne n'aurait pu contester. La Grande Prêtresse est un Arcane respecté à la puissance sans borne. S'opposer à elle, c'est encourir des risques qui dépassent l'entendement.
Soudain, la Mort se lève à nouveau. Une puanteur abominable se répand ; un morceau de chair décomposée pend au creux de son cou.
— Vous ne m'avez donc pas écouté, lâche-t-elle d'un ton grave et glacé qui vient se glisser sur leurs os d'ivoire. Ce n'est pas à nous de décider de son sort. Nous sommes peut-être des divinités, mais nous ne sommes pas tous puissants. La fin choisit son moment, indépendamment de notre volonté. Seul le Destin la commande.
— Baliverne ! s'exclame quelqu'un depuis la tribune.
— Mika a tué le Magicien ! Un Arcane majeur !
La Mort toise la foule. Sans préambule, elle s'évapore dans la brume. Sa voix résonne alors que le brouillard s'enroule à leurs chevilles.
— Elle fera face à ses fautes, déclare-t-elle. Tout comme nous.
Elle disparaît. Le Fou profite du désordre et de la colère pour s'échapper. Le visage de Mika danse dans son esprit. Il y a des secrets qui devaient rester dans la pénombre, mais peut-être avait-elle déjà compris, au fond.
La silhouette d'une femme se dessine à côté de lui. La mère de Mika avait toujours eu cette lueur dans le regard, une confiance sans faille en l'autre. Alors qu'il sort à l'air libre, une main invisible serre la sienne.
— Ne l'abandonne pas, murmure une voix qu'il ne pouvait se résoudre à oublier.
Kuroo déteste monter à cheval. Il a toujours peur de tomber. C'est quelque chose dont Daishou se serait moqué, avant, mais aujourd'hui, ils avançaient en silence.
Kageyama et Hinata leur montrent la voie. Akaashi ferme la marche, le regard sombre, ses bras striés de plaques rouges. Il a refusé d'adresser la parole à Kuroo et Daishou depuis qu'ils avaient décidé de l'accompagner dans son périple. Pourtant, leur choix était évident : ils n'allaient pas laisser seul le garçon qui avait tout fait pour leur sauver la vie.
Ils ont voyagé toute la journée. La lumière décline lentement et le sol se couvre peu à peu de fleurs : le printemps est doucement en train d'éclore. Les forêts de sapins propres à la région commencent à paraître moins ternes. L'herbe est verdoyante, des oiseaux se posent sur les branches des arbres en chantant. Malgré le froid, les derniers rayons de soleil flottent dans un ciel sans nuages.
Kuroo pense à Mika alors qu'il descend de sa monture. Il entend sa voix clamer ces vers, une prestance presque inhumaine. Des souvenirs par bribes, rien que des sons, car tout était sombre. Une douleur à l'abdomen et l'estomac lui revient quelques fois en rêve. Il a envie de voir son amie pour ne pas oublier qu'elle est avant tout un sourire, une présence chaleureuse.
Comme en écho à ses pensées, il pose une main sur son ventre. Sous une couche épaisse de vêtements se dessine une cicatrice profonde encore rosée. Sugawara avait retiré les points de suture il y a peu et Kuroo craignait que sa chair se déchire à nouveau.
Il s'en veut terriblement. Chacun de ces actes n'a été qu'une suite de mauvais choix, plus désastreux les uns que les autres. Sa gorge se serre. Tout est de sa faute. S'il avait réfléchi un peu plus, s'il avait cherché à rejoindre Daishou et à le protéger, il aurait pu venir en aide à Mika, s'opposer à ce désastre, empêcher la peine d'Akaashi, Kuroo aurait dû-
— Tout va bien ? lui demande Daishou, le sortant brusquement de ses pérégrinations.
Son regard est soucieux. Il a la tête penchée sur le côté.
— Depuis quand est-ce que tu t'inquiètes pour moi ? se moque Kuroo.
— Arrête ça. Tu verrais la tronche que tu tires. Ça parle tout seul.
Kuroo le fixe un instant avant de capituler.
— Je pense à Mika, c'est tout. (Il marque une pause.) J'espère qu'elle va bien.
Daishou se mord la lèvre. Lui aussi, des souvenirs lui revenaient encore par bribes, des fragments égarés qu'il retrouvait maintenant que le puzzle était presque complet.
— Ne t'en veux pas, lâche alors son ami, son regard planté dans le sien.
— Je-
— Tu n'y es pour rien. Tu as fait ce qu'il fallait. Sans toi, on ne serait plus de ce monde aujourd'hui.
— Sans moi, Akaashi serait venu nous sauver discrètement, Mika n'aurait pas risqué sa vie pour moi et elle ne serait pas condamnée à mort par les Arcanes.
Daishou le foudroie du regard. Il se décide à descendre de sa monture. Il n'a pas besoin d'être en hauteur pour toiser Kuroo.
— Arrête ça, le réprimande-t-il. La situation était déjà catastrophique avant qu'Akaashi arrive. Si tu n'avais pas fait diversion, nous n'aurions jamais pu nous évader. Et n'oublie pas que tu as mis fin à la souffrance de milliers d'hommes.
— Je les ai tués, rétorque Kuroo d'une voix dure.
— Non, répond-il d'un ton sans appel. Tu les as délivrés. De toute façon, ce qui est fait est fait. La conversation est close. Concentrons-nous plutôt sur le présent. Comment allons-nous sauver Mika et empêcher Akaashi de faire la bêtise du siècle ?
Ses yeux coulent vers le jeune homme qui s'affaire aux côtés de Kageyama et Hinata. Tous trois ont des gestes précis, signe de l'habitude de la vie en cavale. Aucun ne parle. Ils savent ce qu'ils ont à faire. Akaashi doit se sentir observé, car il relève la tête vers eux.
— Venez nous aider, les appelle-t-il.
Son ton est neutre. Un filet mince qui s'échappe de ses lèvres. Sans trop y réfléchir, Kuroo attrape la main de Daishou pour l'entraîner avec lui. Il la serre fort et son ami ne dit rien. Les pensées de Kuroo s'apaisent quelque peu. Daishou a raison : l'heure n'est pas aux remords. Ils doivent trouver un moyen de barrer la route aux catastrophes qui s'annoncent.
— Il faut que tu manges, Akaashi.
Hinata agite un morceau de viande séchée sous le nez du jeune homme. Celui-ci l'attrape, mais n'y touche pas pour autant.
— Les deux prochains jours seront éprouvants, annonce Kageyama, le regard sévère. La Grande Prêtresse nous a prévenus que des Arcanes étaient à nos trousses.
Kuroo trouve les deux garçons changés. Si Hinata semble vieilli, Kageyama, lui, a l'air de s'être endurci. Les os de son visage ressortent, ses traits émaciés. Ses yeux auparavant intimidants, sont aujourd'hui emplis d'une détermination qui se confond avec l'obstination. Chaque fois que Kageyama l'observe, il transmet à Kuroo une brûlure qui ricoche dans son estomac blessé.
Kageyama tourne alors sa tête vers Kuroo et Daishou. Il mord dans un morceau de nourriture qu'il mâche longuement avant de reprendre en s'adressant directement aux deux garçons :
— Les Arcanes pensent que vous savez où Mika se trouve. Au vu de votre implication dans toute cette affaire, ils veulent vous retrouver.
— J'espère qu'ils nous interrogeront autour d'un thé, plaisante Kuroo pour dissimuler sa crainte.
— Ils vous tortureront avant de vous laisser pour mort, lâche Kageyama, impassible.
— Kageyama ! s'offusque Hinata.
— C'est la vérité, rétorque-t-il. J'ai besoin qu'ils réalisent la gravité de la situation. Tout notre petit groupe est menacé à cause de ça. Quiconque est vu à vos côtés sera arrêté.
— Et Akaashi, les Arcanes s'en fichent ? intervient Daishou, les sourcils froncés et la lèvre supérieure relevée dans un rictus agacé.
— Ils ignorent pour lui, avoue Hinata.
Kuroo ouvre la bouche en grand. Akaashi ne semble pas être touché par la nouvelle.
— Tu étais au courant ? lui demande alors Daishou.
Il secoue la tête.
— Au fond, d'eux les Arcanes savent, confie Akaashi. Ils n'en ont pas tout à fait conscience, mais tout le monde peut voir ma faute.
— Qu'est-ce que tu racontes ? s'agace Daishou. Tu n'as rien fait de mal, Akaashi. Ce n'est pas parce que ce sont des dieux qu'ils ont le droit de bafouer la vie des hommes. Tu nous as sauvés de la mort. Ne t'avise pas de regretter ce choix.
Daishou s'avance vers Akaashi. Pendant un instant, il reste immobile à scruter son expression. Son exaspération s'apaise subitement pour laisser place à un air indescriptible sur son visage — un mélange de reconnaissance, d'inquiétude et de tristesse. Akaashi ne bronche pas. Kuroo fronce les sourcils, s'apprête à lâcher une blague stupide pour dissiper ce drôle de malaise, mais sans prévenir, Daishou enlace le jeune homme. Son corps glisse sur la terre humide pour l'étreindre dans des gestes souples. Kuroo n'a jamais vu son ami agir de la sorte. Le sentir si expansif le surprend. Il remarque qu'Akaashi aussi ne sait pas comment réagir ; il s'est crispé quelque peu. Finalement, Kuroo se décide à les rejoindre. Il serre ses deux compagnons très fort sans un mot. Il y a quelques larmes qui perlent au coin de ses yeux. Il les laisse sécher sous les rayons du soleil couchant.
— Bon, les appelle au bout de longues minutes Kageyama. Vous êtes mignons, mais il faut que nous discutions du trajet de demain. Nous allons devoir être discrets si nous voulons arriver sains et saufs à notre destination.
Ils se séparent enfin, et Kuroo doit se mordre la langue pour ne pas se moquer des joues rouges de Daishou et du sourire timide et tordu d'Akaashi. De toute façon, il n'a pas le temps de dire quoique ce soit. Chacun est de nouveau assis à sa place initiale.
— La Grande Prêtresse nous a expliqué que les Arcanes étaient très vigilants, ajoute Hinata. Surtout que nous sommes toujours sur le territoire du Sorcier.
— Pourquoi ne nous vient-elle pas en aide ?
— Elle se fiche de vous, répond Hinata de manière un peu abrupte. Elle ne veut qu'Akaashi.
— On met son précieux fils en danger, comprend Kuroo, assis à droite du jeune homme.
— Mais alors, intervient Akaashi, cela devrait être une raison pour nous secourir.
— Sauf qu'elle a dissimulé une partie de la vérité aux autres. S'ils se rendent compte qu'elle nous protège, ils penseront que c'est une traîtresse venant en aide à Daishou et Kuroo. Les Arcanes ne connaissent pas ton existence. Ils ne verront en toi qu'un complice de Mika.
— Ainsi, c'est nous contre les dieux, pas vrai ? déclare Akaashi après un court silence.
Hinata hoche la tête avant d'ajouter avec regard jovial, voilé d'un curieux chagrin :
— Ce n'est rien en somme. On a survécu à la fin du monde. À partir de là, plus rien ne devrait nous effrayer.
Kuroo se demandait pourquoi la Grande Prêtresse tenait tant à récupérer Akaashi. Il n'avait pas osé le questionner jusqu'ici. Akaashi parle peu depuis leur départ, mais il ne semble plus leur en vouloir. Kuroo et Daishou s'efforcent d'être une présence réconfortante. Enfin, surtout Kuroo. Daishou se contente la plupart du temps de sermonner Akaashi pour le sortir de sa torpeur — la délicatesse et la justesse des mots n'ont jamais été son fort. Ils viennent presser sa main de temps à autre, s'assurent qu'il mange ne serait-ce qu'un peu.
Kageyama et Hinata mettaient une distance déroutante entre eux. Comme s'ils ne voulaient pas mélanger leurs cœurs et leurs actes. Et bien que Kuroo ignore tout, il se doutait de leurs motivations. Leurs intentions hurlaient dans chacun de leurs gestes — et ce peu importe l'étendue qu'ils cherchaient à creuser.
Il est aux alentours de treize heures lorsqu'Hinata propose qu'ils s'arrêtent pour se restaurer et se reposer un peu. Le front transpirant et la respiration forte, Kuroo s'allonge par terre.
— Je ne pensais pas que monter à cheval serait si éprouvant ! se plaint-il en fixant le ciel bleu.
— C'est parce que tu ne sais pas faire, se moque Daishou.
— Tu es dans le même état que moi, rétorque-t-il.
— C'est faux.
Kuroo pointe du doigt ses joues rouges.
— Regarde ton reflet dans la rivière et on en reparle.
L'eau est étonnamment claire. Elle s'écoule doucement, indifférente à leurs craintes. Daishou soupire alors qu'Hinata plonge ses mains dedans avant de se rincer le visage. L'endroit est dépourvu d'arbre. C'est une clairière où la lumière du soleil vient embrasser des fleurs sauvages poussant sur les rives. À cet instant, la maison de Sugawara et Daichi lui manque.
— Comment les Arcanes pourraient nous retrouver ? interroge-t-il tandis qu'il croque dans une pomme.
Kageyama lève la tête vers lui, arborant un regard indescriptible.
— Ce sont des dieux, répond-il comme si cela suffisait.
— S'ils étaient tout puissants, ils nous auraient trouvés depuis un moment, argumente Daishou.
— Ce n'est qu'une question de temps, avise Hinata. Nous allons devoir être plus rapides qu'eux. Une fois que nous serons sur le territoire de la Grande Prêtresse, ils seront impuissants.
— Ça ne répond pas à mon interrogation, maugrée Kuroo.
— Nous sommes humains, il est impossible de comprendre leur force, réplique Kageyama.
— Les Arcanes ne sont que des hommes, intervient soudain Akaashi.
Tout le monde se tourne vers lui. Il s'entête à fixer l'orange qu'il fait rouler entre ses doigts.
— Mika et moi n'aurions pas pu les tuer, sinon.
Un silence pesant s'installe. Personne ne cherche à le briser. Lorsqu'ils repartent, l'atmosphère s'est alourdie.
C'est Hinata qui réalise qu'ils sont poursuivis en premier. Il lance un regard à Kageyama et ce dernier saisit tout de suite. Tout son corps se tend, ses muscles bandés à cause de sa nervosité.
— Ils sont tout proches, murmure-t-il.
Les doigts de Kuroo se raidissent sur ses lanières. Tous accélèrent la cadence. Leurs chevaux galopent.
— Combien ? demande Akaashi.
— Deux, répond Hinata, la mâchoire serrée.
— Comment le sais-tu ? s'étonne Daishou. Je ne vois rien.
Hinata a un sourire crispé. Il tapote son oreille.
— J'ai appris à écouter la nature depuis mon arrivée ici. Ce lieu est différent de notre monde. Akaashi a peut-être raison. Les divinités sont des hommes, mais nous pouvons devenir des dieux.
— Hinata entend et moi je vois, éclaircit Kageyama. Mais nous parlerons de ça une autre fois. Il faut que nous nous cachions. Nous ne pouvons pas les semer, nous sommes trop loin de là où nous devons aller. Nous avons encore au moins une journée de voyage.
Kageyama et Hinata ont refusé de leur confier leur destination exacte. Kuroo n'a aucune idée de la manière dont ils rejoindront la Grande Prêtresse. Sa vue se brouille quand ils accélèrent. Les troncs d'arbres se mêlent les uns aux autres, drôles d'images floues qui se succèdent alors que la vitesse vient fouetter ses oreilles.
Kageyama est tout devant, son arc rebondissant contre son dos. Il se retourne sans ralentir pour demander à Hinata :
— Ils sont loin ?
— Six kilomètres environ, répond son compagnon.
— Putain.
— Et ils sont bien plus rapides qu'un homme, ajoute le Hinata. À ce rythme-là, ils seront là dans dix minutes.
Le cœur de Kuroo rate un battement. Ses phalanges deviennent blanches.
— Qu'est-ce qu'on fait ?
— Taisez-vous, ordonne Kageyama d'une voix sèche. J'ai besoin de me concentrer.
Kuroo fronce les sourcils lorsqu'il voit Kageyama fermer ses paupières. Il ne peut s'empêcher d'avoir cette pensée stupide : il va se prendre un arbre et se briser la nuque à cette vitesse s'il ne regarde pas devant lui.
Soudain, un mince filet bleu nuit enrobe les contours du corps du jeune homme. Cela ressemble à un ruisseau minuscule qui naît du coin interne de ses yeux. Comme un bouclier infime, la couleur s'intensifie jusqu'à devenir presque noire. Puis brutalement, Kageyama ouvre les paupières. Ses pupilles brillent d'une lueur argentée — Kuroo est persuadé qu'il a la lune dans son regard.
— J'ai trouvé de quoi nous abriter, les informe Kageyama d'une voix étrangement calme. Suivez-moi.
Il donne un coup sec avec son pied pour forcer son cheval à accélérer. L'animal agite la tête avant de s'élancer.
Kageyama a déniché une grotte au cœur de la forêt. Il descend de sa monture et s'engouffre à l'intérieur sans hésiter. L'entrée est immense. Assez large pour qu'ils puissent se tenir à deux côte à côte avec leurs chevaux, elle fait environ six mètres de hauteur. Mais cela n'est rien en comparaison de la profondeur de la caverne. Kuroo ne distingue que de la pénombre. Il suit le reste du groupe. Il aperçoit encore très vaguement la lumière de l'extérieur lorsque le chemin devient brutalement très raide.
— On n'aurait pas mieux fait de laisser nos chevaux dehors ? questionne Kuroo.
— S'ils les trouvent, ils sauront que nous sommes ici, argumente Kageyama.
Sa voix se répercute contre la pierre, arrachant un frisson à Kuroo.
— Mais on ne va pas pouvoir continuer avec, les avertit Akaashi. Il faut que nous les abandonnions là, à moins de ne pas nous enfoncer plus.
— Il serait plus prudent d'avancer un peu, suggère Daishou. À moins qu'ils scrutent vraiment la grotte, je doute que nos ennemis puissent apercevoir nos montures.
— On n'a pas le choix de toute façon, déclare Akaashi alors qu'il noue fermement le harnais de son cheval à une pierre. Laissons nos animaux ici et avançons sans eux.
Les autres acquiescent. Alors qu'ils se mettent à imiter Akaashi, Hinata se fige. La bouche ouverte, un gargouillis étrange s'échappe de sa gorge. Kuroo n'a jamais vu un tel regard. Les yeux écarquillés par la terreur ; le teint du garçon est d'une pâleur extrême.
— On est piégé, lâche-t-il alors. Ils savent où nous sommes.
Les yeux de Kageyama se révulsent à l'instant où son ami parle. La peur s'immisce en Kuroo comme un poison froid et familier.
— Ils viennent juste de découvrir l'entrée, les informe Kageyama une fois que son regard est redevenu normal.
— On n'a pas le choix : nous devons aller tout droit.
Kuroo a essayé d'adopter un ton ferme, mais ses cordes vocales sont si serrées que sa voix flanche. Ils descendent précipitamment — il a l'impression que la peur est presque tangible entre eux. Ses yeux s'habituent à la pénombre. Les murs brillent d'une lueur blanche très faible. Kuroo est presque certain qu'ils ne devraient pas être ici, sans savoir pourquoi.
Tandis qu'ils continuent d'avancer, les couloirs se resserrent. Bientôt, ils sont en file indienne. Le plafond est bas, si bien que le crâne de Kuroo le frôle. Ils entendent des bruits derrière eux. Des sons métalliques, comme des épées qui s'entrechoquent. Puis quelqu'un s'écrie, une femme sans doute :
— Ils ne sont pas loin !
Les hurlements de leurs chevaux que l'on égorge leur parviennent ; les derniers soupirs de ces vivants qui n'avaient rien demandé. Kuroo se mord l'intérieur de la joue pour ne pas fondre en larmes. L'effroi et la tristesse sont devenus indiscernables en lui.
Leur marche finit par s'aggraver : arrive un moment où les parois de pierre les écrasent presque, si bien que Kuroo se coupe à plusieurs reprises les bras et les chevilles.
— On est foutu, gémit Daishou. Ils vont nous rattraper et nous égorger dans ces putains de boyaux.
— Il faut que nous continuions d'avancer, assène Kageyama. Nous n'avons pas le choix. Il suffit que nous soyons rapides.
Au bout de minutes qui semblent interminables, ils arrivent dans une clairière souterraine. L'espace s'agrandit d'un coup. La crypte est large et très haute. Le soulagement qui envahit Kuroo est tel que chaque respiration lui paraît d'une pureté incomparable. Son corps brûlant se rafraîchit. La lumière blanche est plus intense ici. Des centaines de chauves-souris se reposent au-dessus d'eux. Leurs ailes se froissent légèrement au moment où leurs pieds foulent le sol. Et puis, Kuroo réalise que c'est un cul-de-sac. Il n'y a aucun couloir dans lequel s'enfoncer, rien que cette ultime cavité où s'amoncèlent d'énormes pierres.
— On est bloqué, panique Daishou. On va vraiment crever ici, alors ? Après tout ça ?
Personne ne lui répond. Kuroo réfléchit à toute allure, une impression de déjà-vu qu'il croyait impossible de revivre, une boule immense qui se forme dans sa poitrine ; l'effroi de la mort. Soudain, une idée germe dans son esprit. Elle est familière. C'est une arme qu'il n'a pas su contrôler la première fois — il refuse d'y penser maintenant.
— Kageyama, l'appelle-t-il. Je vais avoir besoin de ton arc.
Le garçon fronce les sourcils.
— J'ai un plan, annonce Kuroo.
Le bruit des épées s'approche de plus en plus. Une mélodie que quelqu'un siffle ricoche jusqu'à eux.
— C'est une idée, stupide, lance Daishou une fois que Kuroo leur a exposé ce qu'il voulait faire.
— Tu en as une meilleure, peut-être ?
Son silence suffit comme réponse. Cette fois-ci, les pas qui frottent contre la terre sont juste à côté.
— Allez vous planquer ! ordonne tout bas Kuroo.
Seulement quelques secondes après qu'ils se soient tous cachés, les Arcanes arrivent. De là où il se trouve, Kuroo aperçoit deux femmes aux yeux bandés. Elles ont des cheveux noirs, sales et emmêlés. L'une porte une robe en haillon rose, recouvrant sa silhouette rachitique. Ses pieds nus sont en sang. Elle arbore un sourire inquiétant, craquelant la peau autour de sa bouche. Toutefois, elle paraît hésitante, son corps tout recroquevillé sur lui-même, le dos rond et ses mains contre son cœur. Mais ce n'est pas cela qui marque le plus le garçon : dans un arc de cercle désordonné, flottent au-dessus d'elle huit épées aux lames émoussées. L'autre quant à elle, est aussi vêtue d'une robe, mais l'habit est gris et semble en meilleur état. Son allure n'a rien à voir : elle arbore un ventre rond et des cuisses rebondies. Sur ce visage aux joues pleines se dessinent de jolies lèvres rouges. Kuroo croit apercevoir un filet de sang à leurs commissures. Bien plus assurée que sa compagne, elle se tient droite, l'air brave. Elle n'a que deux épées ; elle en serre une dans chaque main. Néanmoins, ses armes sont très grandes — elles font probablement plus d'un mètre cinquante. Cela contraste avec sa taille, bien qu'elle ne soit pas si petite.
— Ils sont forcément ici, lance la fille maigrichonne d'une voix rauque.
Elle s'avance d'un pas souple, volant presque au-dessus du sol. Elle soulève de la poussière. L'autre la rejoint, au centre. Puis soudain, les deux s'immobilisent. Elles se tiennent la main. Kuroo ne prête pas attention à leurs épées qui se mettent à scintiller d'une teinte orange. Il est trop occupé à faire signe à Kageyama. Sans que les Arcanes le remarquent, le garçon embrase sa flèche. Ses gestes sont précis, efficaces. Il n'hésite pas à décocher. Et tout à coup, il se met à pleuvoir des braises.
Les chauves-souris prennent feu presque instantanément. Leurs cris de douleur résonnent par millier dans la grotte. Certaines viennent s'écraser au sol tandis que d'autres fondent sur les murs et les pierres. Le spectacle est à la fois saisissant et effroyable. Toute cette vie qui part en fumée et qui éclaire leurs visages ; c'est comme si Kuroo était tous les vivants à la fois. Il discerne chacun d'eux, ressent tout. Figé, il oublie le monde autour. Les chauves-souris fondent sur les deux Arcanes et leurs robes s'enflamment. Bien qu'elles soient déstabilisées et distraites pendant quelques instants, elles n'ont pas l'air de se soucier du feu. De leurs mains, elles lissent le tissu de leurs vêtements comme si cela suffisait pour éteindre les flammes. Sans y prêter attention, il voit ses amis se précipiter pour fuir.
— Kuroo ! s'écrie Daishou qui se tient à l'entrée du boyau par lequel ils étaient arrivés.
L'appel bruyant du garçon le fait sursauter. Il ne remarque pas les Arcanes qui se tournent vers lui, alertés par le cri de Daishou.
Ah oui, se souvient-il. Le feu, c'était une diversion.
Une nouvelle fois, les flammes s'apprêtaient à avoir raison de lui. Il pose ses mains au sol pour se relever quand soudain, un frisson lui parcourt l'échine.
— Trouvé, lâche la femme aux deux épées d'une voix si calme qu'elle brise le chaos.
Tout à coup, une de ses armes vient se planter dans le rocher derrière lequel Kuroo se dissimulait. La lame ressort devant ses yeux. Il ne peut retenir un cri de stupéfaction. Dans un réflexe tardif, il plaque ses mains contre sa bouche. D'un bond, son assaillante se trouve perchée sur la pierre, juste au-dessus de lui. Elle lui offre un sourire désabusé.
— Nous te cherchions, Kuroo, lance-t-elle.
— Vous savez, pas besoin d'en faire autant pour quelques questions, plaisante-t-il pour cacher la peur.
Les yeux de la divinité glissent jusqu'à ses bras et ses jambes tremblantes. Elle ne répond rien. La bouche de Kuroo se tord. Elle retire son épée de la roche, avant de venir se placer face à lui. Il n'y a plus que son ennemie et le métal froid contre sa gorge. Doucement, elle fait glisser son arme sur son épaule, puis un peu plus bas, jusqu'à arriver à son poignet.
— Une main en moins, ne te fera pas de mal, non ? réfléchit-elle tout haut. Ils ont dit de te ramener vivant, pas entier.
Les poils de Kuroo se hérissent sur sa peau et l'épouvante se grave définitivement sur son visage. Il n'a pas le temps de hurler. La lame tranche sa chair avec une simplicité déconcertante. Il se met à crier lorsqu'il voit sa main qui gît à terre. La douleur éclate avec une seconde de retard, il approche son bras mutilé près de lui en pleurant. Ses larmes viennent se mélanger à son sang pourpre, il se recroqueville au sol. Il n'est plus que cette sensation, un vide lancinant qui remonte jusqu'à son épaule avant de ricocher partout en lui. La blessure pulse dans son esprit blanchi par la souffrance, il devient son calvaire ; cette main coupée, c'est lui.
— Kuroo ! s'époumone alors une voix juste à côté de lui.
Il aperçoit Hinata sauter par-dessus le rocher. D'un geste vif et fulgurant, il enfonce un poignard dans le crâne de l'Arcane. La femme s'effondre, face contre terre. En un instant, le jeune homme est à côté de lui. Il passe sous bras autour des épaules de Kuroo, le force à se redresser un peu.
— Sérieusement, un plan s'est fait pour sauver tout le monde, y compris celui qui en a eu l'idée ! le réprimande Hinata.
— Je-
Il n'a pas le temps de répliquer. Kuroo aperçoit la déesse s'agiter par terre. Les cheveux poisseux, elle se relève comme si de rien n'était. Elle époussette ses épaules avant de retirer avec nonchalance le couteau planté sur le haut de sa tête.
— Tu vas me le payer, crache-t-elle.
Kuroo essaie de se mettre debout tant bien que mal. Hinata se détourne de lui. C'est à ce moment-là qu'il aperçoit sa main aux pieds de la femme.
— Ne te soucie pas de moi ! lui ordonne d'un ton ferme Hinata. Je m'occupe d'elle. Toi, tu rejoins les autres et tu te dépêches de te faire un garrot, sinon tu vas perdre trop de sang !
Il le pousse pour le forcer à s'éloigner. Kuroo est projeté avec force, si bien qu'il se retrouve à découvert. Hinata s'élance vers la divinité en grognant. Il tient entre ses doigts des couteaux qu'il lance droit sur elle. Elle en esquive la plupart, mais l'un d'eux vient se planter dans son œil, déchirant par la même occasion le tissu qui dissimulait ses yeux. Contrairement à Kuroo, elle ne crie pas. Elle se contente de retirer l'arme de sa chair. Il y a du sang qui coule, mais Hinata comprend qu'il n'y a rien sous ce bandeau. Il fixe deux trous béants, des abysses aussi grands que ceux qu'il avait rencontrés dans les pupilles de la Grande Prêtresse. Il secoue la tête et repart à l'assaut. Il n'a pas dit son dernier mot.
Certaines chauves-souris volent encore, lumières incandescentes dans un tombeau qui ne sera pas le sien — Kuroo le refuse. Il titube, mais choisit d'ignorer la douleur lancinante. Il serre les dents, scrute les alentours. Hormis Hinata qui a risqué sa vie pour sauver Kuroo, les autres ne sont plus là. Il remarque que la seconde Arcane s'est aussi volatilisée.
Il ne se retourne pas. Il préfère se dire tout bas qu'Hinata s'en sortira. Kuroo sait bien qu'il n'est pas Mika, mais peut-être qu'à force de répétition, ses mots deviendront réels, eux aussi.
Kuroo rebrousse le chemin qu'ils ont parcouru sans croiser personne. Du sang rouge se mélange à un autre d'un orange incandescent. On dirait de la lave, songe-t-il. Au fur et à mesure, sa vue se brouille. Un froid lourd envahit son corps, accompagné d'une fatigue qui ralentit sa fuite. C'est à peine si Kuroo tient debout, mais il continue. Alors qu'il revient vers l'entrée de la grotte, il perçoit le bruit d'épées qui s'entrechoquent. Il s'approche encore un peu et au moment où il s'apprête à sortir, il sent une main se poser sur son épaule. Il sursaute et ravale un cri.
— Kageyama nous a dit de rester planqués, chuchote Daishou.
Il le tire par le coude pour le forcer à se cacher derrière une énorme pierre. Il retrouve Akaashi, un regard impassible, ses bras enroulés autour de ses genoux. Kuroo observe le combat qui se déroule dehors. Kageyama se tient à bonne distance, la corde de son arc tendue. À bout de souffle, il a l'arcade sourcilière fendue, une entaille profonde à la mâchoire. Le reste de son corps n'est pas mieux : il a une plaie creusée dans le mollet, comme s'il avait été mordu par un loup. Il guette une ouverture alors que son adversaire fait danser ses huit épées autour d'elle. Véritable bouclier mouvant, elle s'approche doucement. Néanmoins, elle n'est pas en meilleur état que Kageyama. Des flèches sont plantées dans ses bras et son dos. Sa peau est si fine qu'elles ont dû lui briser les os. Un cercle flou tache sa robe rose au niveau de son ventre. Kuroo se demande si Kageyama est véritablement humain : il faut être prodigieux pour réussir à blesser un Arcane ainsi. Les doigts de la déesse s'agitent dans tous les sens, traçant des signes invisibles dans l'air. Soudain, une de ses armes s'illumine d'une lueur orange. Elle se détache brusquement pour tenter d'aller se planter dans la poitrine de Kageyama, mais celui-ci parvient à esquiver. Il enchaîne avec un saut d'une détente prodigieuse qui lui permet de s'accrocher à une branche épaisse, bien en hauteur. Il se hisse sur cette dernière, appuie ses pieds sur le tronc avant de disparaître dans le feuillage.
— Kageyama se bat seul ? demande Kuroo.
— Oui. Il a dit qu'il la retiendrait le temps que vous reveniez.
— Hinata est en train d'affronter l'autre Arcane, dit-il comme si cela n'était pas évident.
— Au moins, il n'est pas mort, raille Daishou en faisant claquer sa langue. Bordel, je commence à en avoir marre de tout ça.
Kuroo sait que son ami masque sa peur au travers de ses remarques agacées. Malgré l'horreur, Daishou reste le même et cette persistance a quelque chose d'apaisant. Il le regarde en souriant avant de tituber et de glisser sur lui. Il en oublie sa blessure. Ses paupières coulent tranquillement sur ses yeux alors qu'il se perd dans une contemplation ahurie de Daishou.
— Qu'est-ce que… bafouille Daishou. Kuroo, merde ! Ta main ! Oh putain, c'est quoi tout ce sang ?
Akaashi se redresse, alerté. Ses yeux s'écarquillent légèrement à la vue de la blessure de Kuroo. Daishou repousse doucement Kuroo dont il supporte presque tout le poids.
— Il faut qu'on le soigne, se met à paniquer Daishou toujours à voix basse.
— Laisse-moi faire, lui ordonne Akaashi d'un ton ferme.
Sans trop saisir ce qu'il se passe, Kuroo sent les mains d'Akaashi appuyer son corps mou contre la pierre. Sa tête s'affaisse comme si elle pesait une tonne. Les doigts de son ami semblent chercher quelque chose dans sa sacoche, puis il y a le bruit d'un tissu que l'on déchire, sa peau qui se froisse, un vêtement serré très fort autour de son bras mutilé.
— C'est bon, souffle Akaashi. Maintenant, avale ça.
Il pose une petite fiole en verre contre ses lèvres. Il entrouvre la bouche et boit un liquide au goût âcre.
— Comment sais-tu faire tout ça ? l'interroge Kuroo d'une voix pâteuse.
— Le vagabondage apporte des connaissances qui peuvent se révéler utiles, élude Akaashi d'un sourire presque imperceptible.
L'espace d'un instant, il croit entendre Mika.
— Tu lui ressembles parfois, murmure Kuroo alors qu'il se sent partir.
Kuroo se réveille deux jours plus tard. Daishou est le premier à s'en rendre compte, car c'est lui qui le voit glisser de son cheval — le seul ayant survécu. Le corps inerte de son ami vient s'écraser sur un tas de feuilles mortes, amortissant sa chute.
— Merde ! peste Daishou.
Les autres devant lui se retournent avant de s'arrêter en remarquant Kuroo par terre. Daishou s'approche du garçon qui se frotte la tête, le regard confus.
— C'est pas trop tôt, se moque-t-il. Tu nous as fait une sacrée sieste.
Kuroo ne semble pas comprendre où il se trouve. Il met de longues minutes avant de parler. Le silence s'étend. Ils savent qu'il faut attendre que les souvenirs reviennent, alors s'assoient autour de Kuroo sans un mot. Au bout d'un certain temps, il sursaute, laisse échapper un glapissement. Instinctivement, il veut attraper sa main droite, mais sa prise se referme sur du vide. Il lève son bras pour mieux observer, mais il n'y a rien à voir de toute façon. Son membre a été sectionné au niveau du poignet. De grosses larmes se mettent à rouler sur ses joues alors qu'il fixe le bandage parfait d'Akaashi. Celui-ci l'avait refait à plusieurs reprises, prenant soin de nettoyer la plaie encore fraîche.
— Comment est la douleur ? demande alors Akaashi d'une voix douce.
— Ça me fait un mal de chien, gémit Kuroo entre deux sanglots.
Akaashi ouvre sa petite sacoche de cuir qu'il porte toujours sur lui. Au milieu des fioles, il y a des fleurs séchées, des récipients minuscules qui contiennent des poudres et d'autres aux composants douteux — comme un, où se trouve quelque chose qui ressemble à une gélatine grisâtre. Il se saisit d'une petite bouteille au liquide vert qu'il tend à Kuroo.
— Bois. Ça apaisera ta souffrance, explique Akaashi.
Ce ne doit pas avoir bon goût puisque Kuroo grimace en l'avalant. Il appuie sa main sur son front. Daishou se rend compte qu'il le fixe trop intensément pour que cela soit anodin. Gêné, il détourne le regard de ce visage griffé de blessures. Le paysage a changé en deux jours. Ils ont enfin quitté le territoire du Sorcier. Les forêts de sapins ont laissé place à des collines vallonnées peuplées de cours d'eau. Bien que ce ne soit pas des montagnes, l'endroit est assez raide. Ils n'ont cessé d'emprunter des chemins sinueux, de monter et de descendre. Durant la nuit, ils se reposaient que dans les bois en hauteur, à l'abri des regards. Derrière Kuroo, il y a donc des terres rondes, de grosses buttes élevées où bourgeonnent quelques pissenlits. Le ciel est peuplé de nuages gris, sans doute gorgés d'eau.
— Que s'est-il passé ? finit par questionner Kuroo, sortant Daishou de sa rêverie.
— De quoi te souviens-tu ? répond-il.
— On était poursuivi, alors on s'est caché. Puis les Arcanes nous ont trouvés. Hinata m'a protégé pour que je puisse m'enfuir et puis… (Il marque une pause et Daishou pourrait presque voir les images du combat danser dans ses pupilles.) Et puis, Akaashi m'a soigné. Après, c'est le trou le noir.
Il essuie ses joues encore humides avant d'ajouter :
— Je suis content que vous alliez bien. Et pardon, pour tous les soucis que je vous ai causés.
— Je ne suis pas sûr que tes excuses suffiront, se moque gentiment Daishou. J'ai cru que tu étais mort, une fois de plus ! Cette blague n'était pas marrante la première fois et elle ne l'était pas la seconde.
Kuroo a un rire léger.
Daishou ne comprend pas comment il a la force de sourire après ce qui lui est arrivé. Il le revoit perdre connaissance, sa tête qui se fracasse au sol brutalement, l'Arcane qui entend le bruit. Leurs souffles se figent ; celui de Kuroo est trop faible pour être perçu. Akaashi qui pose un doigt sur ses lèvres tandis que sa main libre glisse dans le fourreau au niveau de sa ceinture pour saisir son couteau.
C'est un peu comme si tout recommençait, n'avait pu s'empêcher de penser Daishou avec amertume.
Kageyama qui finalement se jette sur la femme, une hachette à la main. Il s'était dissimulé dans le feuillage et s'était fait si discret qu'elle n'avait pu le voir arriver. Son arme lui avait tranché le visage en deux. Sans un cri, elle avait planté deux de ses épées dans ses cuisses. Kageyama lui aussi n'avait pas hurlé, il avait simplement serré les dents très fort. Et alors qu'Akaashi s'avance pour lui venir en aide, Hinata passe à toute allure devant eux, son visage dégoulinant de sang, le bras droit arborant une coupure très profonde sur toute sa longueur.
Il court à une vitesse folle, mais surtout il saute encore plus haut que Kageyama. Avec son élan, il bondit vers l'Arcane, se contorsionne dans les airs pour éviter les épées qui essaient de le tuer, et une fois qu'il est en face d'elle, il lance son ultime couteau qui vient se ficher dans sa poitrine. Elle le dévisage avant de s'effondrer au sol, son corps chétif fendu en deux.
— On se barre de là ! avait hurlé Hinata sans prendre le temps de s'arrêter.
Daishou avait porté Kuroo sur son dos et ils avaient fui.
Évidemment, si Daishou lui raconte tout cela, il ne lui parle pas de l'inquiétude infinie qui l'avait étreint, la terreur effroyable que Kuroo soit mort. La sensation que son cœur va lâcher depuis deux jours, mais la vérité c'est que la peur ne l'avait plus jamais quitté depuis le décès du Sorcier. Il s'était souvenu à ce moment-là et ses sentiments étaient venus enserrer sa poitrine avec une force telle que s'il avait dû mourir, ce n'aurait pas été de la faute de ses blessures, mais à cause de tout ce qu'il ressentait pour Kuroo.
— Mais alors, vous avez tué des Arcanes tous les deux ? demande Kuroo à Hinata et Kageyama, une fois que Daishou a terminé son récit.
— Non. Nous ne sommes pas comme Mika ou Akaashi, commente Kageyama sans aucune ironie. Nous ne pouvons pas assassiner les dieux.
— Nos attaques ont suffi à nous permettre de fuir, clarifie Hinata. Elles guériront bien vite de tout cela.
— Vous n'avez pas peur qu'elles cherchent à se venger ? avise Kuroo.
— Non, confie Kageyama. Les Arcanes des épées ne sont pas des divinités rancunières. Elles se contenteront de poursuivre leur but jusqu'à ce qu'il soit achevé.
— Ce qui veut dire qu'elles sont toujours à nos trousses, constate Kuroo.
Une brise fraîche soulève quelques mèches de cheveux qui tombent sur le front de Kuroo. Daishou réalise alors que ceux-ci ont bien poussé depuis qu'ils sont arrivés ici. Son ami les attache en un demi-chignon brouillon qui ne cesse de se défaire.
— Je sais que tu es fatigué, mais nous devons repartir, annonce Kageyama. Il est plus prudent de rester en mouvement.
— Bien sûr. Et puis, je ne suis pas le plus à plaindre, je crois. Vous aussi vous êtes salement amochés, fait-il remarquer.
En effet, Kageyama et Hinata sont couverts de blessures. C'est à se demander comment ils tiennent encore debout. Daishou est persuadé que c'est la persévérance et leurs espoirs qui les font avancer. Il n'y a que l'esprit pour permettre de telles prouesses alors que le corps suffoque.
— Je peux marcher, ajoute-t-il. Si l'un de vous veut utiliser le cheval, il-
— Nous allons le laisser partir, déclare Akaashi.
Tous les regards se tournent vers lui, interloqués.
— Elles nous repèrent à l'odeur, développe-t-il. Ce cheval sent la tienne, Kuroo. Peut-être que si on le relâche, cela brouillera les pistes.
— Ça vaut le coup d'essayer, approuve Hinata. Et puis, peut-être que cela lui évitera une fin aussi atroce que ses camarades.
Alors qu'Akaashi s'affaire à enlever le harnais et qu'Hinata et Kageyama se relèvent, Kuroo et Daishou restent par terre. Ils se font face sans rien dire. Son ami est assis en tailleur, le dos bien droit. Son bandage est teinté de rouge. Il essaie de s'imaginer la douleur qu'il doit ressentir, mais il réalise que s'il le pouvait, il l'endurerait à sa place. Cela provoque un sursaut à Daishou. Ce genre de pensées, depuis deux semaines, il en avait de plus en plus. Il ne se souvenait pas si c'était pareil dans l'Ancien Monde. Avait-il toujours aimé Kuroo de la sorte ?
— Tout va bien ? lui demande son ami en fronçant les sourcils.
Sans trop réfléchir, Daishou pousse du bout de son index les mèches de cheveux qui dissimulent le visage du jeune homme. Kuroo se fige d'un coup. Il y a une telle tendresse dans ce geste que ça les déstabilise tous les deux. Daishou retire ses doigts bien vite avant de se redresser.
— Allons-y, suggère-t-il.
Il tend sa main à Kuroo pour l'aider à se lever. La prise du garçon s'attarde un peu autour du poignet de Daishou. Malheureusement, il ne peut pas dissimuler le frisson qui parcourt son bras.
Finalement, les Arcanes ne les avaient pas retrouvés. Ils n'avaient pas dormi durant le reste de leur trajet ; presque deux jours à garder l'œil ouvert. Ils avaient pris du retard à cause de Kuroo. Comme il avait mis un moment avant de se réveiller, le voyage s'était allongé. Afin de corriger ce contretemps, Kageyama avait décidé d'accélérer la cadence.
— Nous sommes arrivés, annonce alors Kageyama.
Kuroo hausse les sourcils.
— C'est une cascade, observe Daishou, les bras croisés.
Hinata vient se mettre à côté de Kageyama, dépassant Kuroo et Daishou. Étrangement, l'eau qui coule pour aller se fracasser dans la rivière ne fait aucun bruit. Le plateau qu'ils ont emprunté s'est resserré en un chemin étroit qui les a menés juste devant ce torrent vertigineux. Quelques mètres plus bas se trouve un cours d'eau qui continue sa route loin dans la vallée.
— C'est un portail, explique le Hinata. De l'autre côté, il y a le palais de la Grande Prêtresse.
— Je sais que nous évoluons dans un monde où des gens sur des cartes sont des divinités très puissantes, mais je dois avouer que je suis dubitatif face à cette histoire de pseudo-téléportation.
— On l'a déjà fait en venant dans ce monde, soupire Kageyama. La frontière ce n'était que ça.
— Je ne suis pas tout à fait arrivé comme vous, ricane Daishou. On peut dire que j'ai eu un léger trou de mémoire en débarquant ici.
Kageyama ignore sa remarque. La route, créée par l'érosion de la pierre continue derrière la cascade. Kuroo suppose qu'une grotte se trouve au-delà. Kageyama est le premier à s'y engouffrer, sans demander son reste. Il est suivi d'Hinata et d'Akaashi. Kuroo et Daishou échangent un regard avant de se décider à leur emboîter le pas. Ils passent au travers de l'eau, mais ne sont pas trempés après l'avoir franchie. Kuroo, qui est devant Daishou, s'arrête net, si bien que ce dernier lui rentre dedans.
— Hé fais gaffe !
Puis d'un seul coup, son expression change. L'agacement fugitif est remplacé par la stupeur et l'émerveillement.
Là où devrait se trouver un mur ou un renfoncement se dresse un paysage.
— Je n'y crois pas, siffle Daishou.
Un désert immense, sans fin. Des dunes rouges et des arbres morts. Un ciel sans nuages où deux soleils enflamment les terres. En s'y penchant de plus près, Kuroo a l'impression de regarder par une fenêtre ouverte. Toutefois, la vue qu'il observe semble être recouverte d'une couche aqueuse, faisant onduler cet autre territoire, si différent de celui où ils sont.
— Et… ça marche comment ce truc ? interroge Kuroo. Faut réciter une incantation magique ou je ne sais quelle connerie du genre ?
Il aperçoit un très léger rictus sur les lèvres d'Akaashi. Il vient poser la paume de sa main sur le paysage. Celui-ci ondule au contact de sa peau, le rendant flou.
— Il suffit de traverser, indique Kageyama. C'est une porte sur un autre monde, rien de compliqué.
— Rien de compliqué, tu m'étonnes, raille Kuroo. Trop facile à faire.
Kageyama le fusille du regard. Il hausse les épaules, indifférent. Sans trop savoir pourquoi, Kuroo a envie de le provoquer. Ces jours de voyage l'ont éprouvé et il sent une aigreur naître au creux de ses reins. Il a longuement réfléchi aux motivations des deux garçons. Il a besoin de comprendre. Il n'a jamais été très doué pour contenir sa curiosité — il n'essaie pas de le faire, de toute façon. Il lance alors à l'intention d'Hinata et Kageyama :
— Je sais ce qu'elle vous a promis.
Hinata se tourne brusquement vers lui. Ses yeux s'agitent, le scrutent dans tous les sens. Il n'y a aucun autre bruit que leurs respirations.
— Tu mens, affirme le jeune homme.
Kuroo relève le menton.
— J'ai l'air ?
— Et bien, dis-le, si tu es si sûr de toi, le met au défi Kageyama.
Un sourire mesquin étire ses lèvres. Il n'a qu'un mot à prononcer pour les mettre à nue.
— Kiyoko.
Hinata ouvre la bouche, mais ne réplique rien.
— Ce n'est pas difficile à deviner en même temps, relève Akaashi. Je veux dire, rien ne vous rattache à ce monde et encore moins à la Grande Prêtresse.
Kageyama et Kuroo se toisent. Finalement, Kageyama se détourne et s'engouffre sans un mot dans le portail. Son corps est aspiré et il disparaît. Le paysage ondule de la même façon qu'un galet qui ricoche sur l'eau. Hinata s'avance et plante son regard dans celui de Kuroo.
— Je sais que tu nous comprends, affirme-t-il. Sinon, tu aurais fui avec Akaashi et Daishou depuis longtemps.
C'est au tour de Kuroo de se retrouver sans voix.
— Allez-y, les somme finalement Hinata. J'irai en dernier.
Akaashi leur passe devant. S'il a peur, il ne laisse rien paraître. Son expression est indéchiffrable. Il s'engouffre à la suite de Kageyama sans hésiter une seconde. À cet instant, Kuroo sait qu'il pense à Mika.
S'il fait tout ça, c'est pour elle. C'est un idiot.
Il est parfaitement conscient que ce n'est pas ce que Mika aurait voulu. Peut-être aura-t-il dû empêcher Akaashi d'accepter. Peut-être que cela aurait changé les choses, qu'ils auraient pu la secourir. Mais au fond de lui, Kuroo sent qu'il n'y a pas d'autre solution. Le poids du Destin s'abat sur ses épaules. Il a la sensation d'être prisonnier dans un labyrinthe gigantesque.
Kuroo attrape instinctivement la main de Daishou. Le garçon ne relève pas — il la serre même un peu plus fort.
— Promets-moi de faire attention, lui murmure Kuroo.
— Uniquement si tu le jures, toi aussi.
Il hoche la tête avant de s'avancer. Bien que tout lui échappe, il y a une chose qui est certaine : il ne laissera plus jamais Daishou seul. Si tout perd de son sens, il demeure cette idée tangible dans son esprit. S'il ne peut pas contrôler l'ordre du monde, il a encore une prise sur ses sentiments. Et c'est peut-être ce qui fait la force des hommes : leur obstination à aimer.
La traversée est terriblement houleuse. Cela est similaire à la fois où il a franchi la frontière. Toutefois, il n'y a pas cet abysse blanc où il flotte dans l'attente d'un choix qu'il ignore. La main de Daishou reste dans la sienne tout au long du voyage qui ne dure qu'un instant. Malgré tout, il a l'impression que son corps est écrasé entre deux murs invisibles, une pression si grande qu'il ne peut plus respirer. Il est baladé dans tous les sens, il tourne dans le vide puis il est propulsé dehors. Il vient s'étaler sur le sable. En voulant se relever, il oublie qu'il n'a plus qu'une seule main, si bien qu'il s'appuie sur sa blessure tout juste soignée. Il refrène un cri de douleur avant de vomir, sans remarquer le palais en ruine qui se dresse devant lui.
Mika meurt de faim. Elle n'a rien mangé depuis presque trois jours. Les jambes collées contre son torse, elle se balance d'avant en arrière. Elle attend que l'averse se calme, recroquevillée dans le tronc d'un arbre mort. Le bruit de la pluie ricoche sur le bois et la terre se régale de cette eau précieuse. Mika est convaincue que cette forêt n'est pas d'ici. C'est un petit lopin qui flotte dans le Rien, un refuge factice qu'elle s'est créé par inadvertance. Les fleurs scintillent d'une lumière orange et rose, parfois violette. C'est un arc-en-ciel qui habille ce lieu qui n'existe nulle part. Les branches des arbres caressent souvent les joues de Mika lorsqu'elle pleure. Les rivières lui chantent des berceuses pour apaiser son cœur meurtri. Mais le ciel est sans étoile, d'un noir profond toutes les nuits.
Elle a perdu le compte des jours. Mika a la sensation d'errer depuis des siècles. Ses amis lui manquent. Elle pense souvent à les rejoindre. Puis elle se rappelle : sa présence suffit à les mettre en danger.
Akaashi a cessé d'être un vagabond.
Au fond, la Grande Prêtresse avait raison. Mika était seule. Sauf que c'était elle qui avait quitté Akaashi.
La cavale en solitaire avait un goût bien amer. Mika se perdait trop aisément dans sa tête, ses sens lui jouaient des tours. Elle croyait voir des menaces là où il n'y avait rien, prenait le grincement du bois pour des flèches décochées, les ombres des feuilles pour des cavaliers.
Elle ne serait pas capable de fuir toute sa vie.
Elle ne pouvait pas rejoindre ceux pour qui elle avait tout sacrifié sans hésiter.
Mika n'avait plus personne.
Une impasse. Elle lisait les cartes, mais elles ne voulaient pas lui conter son avenir. Il n'y avait rien. La Mort si proche. Elle refusait cela. Elle avait coupé les liens du Destin une fois. Elle était prête à le refaire.
— Mika !
Quelqu'un la secoue. Elle s'agite en grognant — elle s'était endormie pour éviter la faim. Les yeux à demi clos, elle aperçoit une silhouette familière qui flotte au-dessus du sol, les pieds frôlant l'herbe encore humide.
Elle a parfois des instants où la vérité la frappe de plein fouet — systématiquement lors de cas incongrus. Elle veut l'appeler papa et puis sa langue la brûle d'un coup. Elle se ravise. Une divinité, ce n'est pas si différent d'un père absent.
Les visites du Fou sont toujours un moment de distraction. Toutefois, il ne s'éternise jamais. Une affaire de quelques minutes, parfois rien qu'un souffle qui laisse Mika morose.
— Bonjour, marmonne-t-elle en se frottant l'œil gauche.
— L'heure est arrivée, annonce le Fou sans préambule. Akaashi a brisé sa promesse pour de bon. Il n'y a plus de retour en arrière possible.
La confusion du sommeil s'évapore. Elle bondit hors de sa cachette, la joie légère de la venue du dieu se muant en inquiétude. Surtout, Mika le réalise en posant un regard brûlant sur le Fou, la colère se répand dans son sang. Elle n'avait pas oublié les mots de l'Arcane. Seulement, elle croyait qu'elle aurait plus de temps avant que le pire ne se produise. Quelque chose se brise définitivement en elle. Chaque peine causée détruisait des éclats de son être qu'elle ne pourrait jamais retrouver. Mika arrivait à un point où elle ne possédait plus rien. On lui avait tout pris. Se reconstruire un foyer et le perdre. Encore et encore. Donner des morceaux de son cœur. Croire à nouveau en l'autre. Ne pas perdre espoir. Ce n'est pas de leur faute, se convainquait-elle. Ça ne l'a jamais été.
Il n'y a personne à blâmer. Sa colère n'a rien de tangible pour se consumer. Tous ces fragments d'elle-même morts à jamais, d'autres qui vivront encore longtemps. À chaque rencontre, elle offre des traces infimes de son être parce qu'elle ignore comment faire autrement, elle n'a aucune idée de la haine des autres et c'est pour cela que cette rage la dépasse, elle naît de tout cet amour qui vit en elle.
Mika serre les poings. Sa décision est prise. Cette haine ne sera pas vaine. Elle n'a jamais cru que la colère était une émotion pernicieuse. Elle sera ce qui lui permettra de sauver Akaashi — de sauver tous ceux qui lui étaient chers.
— Où est-il ? demande-t-elle, le regard dur.
Le Fou évite ses yeux. Il s'élève un peu plus dans les airs. Les ongles de Mika s'enfoncent dans sa chair.
— Où est-il ? insiste-t-elle d'un ton glacial.
— Chez la Grande Prêtresse, finit-il par avouer.
Mika se fige. Tout à coup, son visage se tord de colère. Sa rage exulte, c'est comme si tout son corps prenait feu. C'est alors qu'elle comprend ce que l'Arcane a fait.
J'ai été si idiote ! réalise-t-elle avec fureur.
Elle ne peut pas laisser Akaashi. Cela serait pire encore que le phare perdu au milieu des mers éternelles. Il y a des destins qui ne méritent pas d'être vécus.
— Emmène-moi là bas.
Mika ne lui demande pas. Elle emploie toute sa puissance de liseuse. Elle ne contrôle plus rien. Chaque mot est dorénavant ensorcelé, porteur de tout son sens. Une force meurtrière lorsqu'elle est utilisée sous le joug de la haine.
— Tu n'as pas besoin de ça avec moi, lance calmement le Fou.
Il pose une main sur son épaule. Mika n'y prête aucune attention. Elle ne cherche pas à comprendre. Il n'y a que le visage morne de la Grande Prêtresse. Sa perfidie et son amour mauvais.
— Je t'enverrai là où ton cœur a besoin d'être, chuchote-t-il au creux de son oreille.
Des lianes enlacent ses chevilles. Brutalement, elle est aspirée par la terre. La dernière chose qu'elle aperçoit est le Fou. Pour la première fois, son visage lui semble empli d'une immense tristesse.
Le phare s'effondre. Les vagues sont bien trop proches de Mika. Elle peut sentir des éclaboussures sur ses joues. Le ciel est voilé de nuages gris. L'orage monte.
— Tu devrais faire demi-tour, l'avertit la Grande Prêtresse.
Elle ne prend pas la peine de la regarder. La barque a disparu depuis longtemps.
— Rendez-moi Akaashi et je le ferai.
— Tu sais bien que ce n'est pas possible.
Son ton est sans appel.
— Alors je brûlerai votre palais. Il ne restera de vous que des cendres. Ce ne sera pas la première fois qu'un Arcane meurt.
— Serait-ce une menace ?
— C'est une promesse, invective Mika.
Les vagues sont si hautes qu'elles traversent les barrières de la promenade. Elles manquent d'emporter Mika, mais ses pieds sont aussi solides qu'une ancre. Elle est collée au sol, impassible.
— Je tuerai ton frère si tu viens, la défie la Grande Prêtresse.
Ses mains serrent la rambarde. Elle a compris lorsque le Fou lui a dit qu'Akaashi était parti chez sa mère. Si ce n'était pas le Sorcier qui avait capturé Takeshi, ce ne pouvait être qu'elle. La Grande Prêtresse savait que sans moyen de pression, elle n'aurait jamais pu faire revenir Akaashi. Quoi de mieux que sa dévotion infinie pour les siens ? La divinité avait longuement observé son cœur. En le scrutant, elle avait compris : Akaashi se fichait de sa vie. Il n'a jamais été qu'abnégation. Cela ne l'étonnait pas vraiment. Dans une autre existence, il avait tout sacrifié par amour.
— Takeshi est mort, rétorque Mika après un long silence.
— Tu sais bien que non. Il est avec moi, Mika. Il erre dans les couloirs en pleurant.
Des lamentations remontent alors depuis les escaliers, mais Mika n'a plus peur. Elle n'est que sa colère ; elle pulse à ses oreilles, bouillonne dans ses veines. L'émotion est incontrôlable et elle la laisse venir.
— Je ferai en sorte que ses larmes cessent. Je suis lasse, vous savez. Il faut que tout cela s'arrête.
— C'est de ta faute si tout ça a commencé, la fustige la divinité.
Mika éclate de rire.
— Pourquoi tenez-vous tant à avoir Akaashi auprès de vous ?
— Parce que je suis sa mère, dit-elle comme si cela suffisait.
— Une mère n'est pas censée étouffer son enfant, observe Mika.
— C'est pour son bien.
— Vous ne le connaissez pas.
— Ça n'a pas d'importance, s'entête la Grande Prêtresse.
— Être mère n'a rien à voir avec le sang, vous savez ?
— Il était un Arcane, avoue brusquement la femme.
Mika fronce les sourcils.
– Vous mentez.
Cette fois-ci, c'est la Grande Prêtresse qui rit.
— Tu ne sais rien.
— Expliquez-moi, alors.
La mer se calme. La lune vient faire une trouée dans les nuages. La peau de la déesse se teinte d'argent.
— C'est un Arcane déchu, lui confie-t-elle. Il s'est échappé de sa prison. Il est temps pour lui d'en payer le prix. (Elle marque une pause.) Et c'est à moi, sa mère, qu'incombe cette tâche.
— Le passé se reproduit, n'est-ce pas ?
Mika ignore pourquoi elle dit ça. Une conviction sauvage, si profonde qu'elle ne peut être dans l'erreur.
— Akaashi avait déjà tué, je me trompe ?
Le silence de la Grande Prêtresse confirme les dires de Mika. Elle n'arrive pas à retenir le fou rire qui secoue ses épaules. Bientôt, c'est tout son corps qui s'agite, la colère s'efface un instant, Mika trépigne si fort qu'elle passe par-dessus bord. Voilà qu'elle chute une fois de plus. L'eau est glacée, mais elle ne se noie pas. Le courant l'emporte simplement.
La terreur est risible lorsque le monde paraît absurde.
Yachi n'a pas dit un mot depuis le lever du soleil. Son corps est trempé jusqu'à la taille. Les autres sont déjà totalement immergés. Seules leurs têtes dépassent de l'océan. Elle a encore pied, pas eux. Les lueurs rougeâtres du jour se reflètent sur l'eau. La mer est calme, sans vague. Ses vêtements lui collent à la peau ; leur poids l'attire vers les profondeurs. Elle a envie de rebrousser chemin, de se laisser mourir sur cette plage déserte.
Elle se demande ce que cela fait d'être le dernier humain sur terre. De savoir que les autres sont ailleurs et que l'on reste là malgré tout. Disparaître sans aucun regard. Elle tressaille. L'appréhension tord son estomac. Elle a la chair de poule. Elle sort sa main de l'eau, la tend vers le soleil. Elle tourne sa paume vers elle, étire ses doigts laissant passer la lumière chaude qui vient lécher la peau de son visage. Ses phalanges craquent tandis qu'elle les fait onduler à l'air libre. Le froid s'enroule sur sa chair, remonte doucement vers son poignet, puis son coude avant de se fondre dans son épaule. Elle essaie de sourire, mais des larmes salées viennent couler sur ses lèvres sèches. Les autres ne le remarquent pas, ils sont trop loin pour ça.
Elle ignore ce qu'elle fait là, les yeux éblouis par un astre brûlant. Elle ne voulait pas partir. Les mots d'Oikawa l'ont laissée indifférente. Elle n'a cessé de penser à ce que le Fou lui avait dit. Elle ne l'avait pas revu depuis.
C'est pareil qu'ici.
De quoi a-t-elle peur ?
Elle n'a jamais connu le bonheur. Puis elle avait rencontré Mika. Le réel avait repris un peu de son sens. Mais Mika était partie. La tristesse était revenue — ce sentiment ne l'avait jamais quittée.
Elle claque des dents. Ses pensées divaguent. Ce qui l'a décidé à partir n'est pas l'espoir de revoir la jeune femme. Elle a simplement imité les gestes de ses compagnons. Si le monde est pareil là-bas, il est possible que sa tête n'explose pas. Elle continuera de se morfondre. Tout ira bien. Elle connaissait cela ; ça ne faisait pas trop peur.
Son regard se pose sur la silhouette d'Oikawa. Il éclabousse Iwaizumi qui grogne. Ce dernier s'approche de son ami puis il enfonce sa tête dans l'eau. Oikawa ressort en riant avant de tenter de se venger. Son entreprise échoue et Iwaizumi l'immerge à nouveau.
C'est pour eux, comprend alors Yachi. Ce n'a jamais été pour moi. Ma mort les rendrait tristes. C'est la seule chose que je ne supporterais pas.
Si la vie pulse encore dans son cœur, c'est parce qu'Akaashi et Oikawa le font battre chaque jour. Chacun de ses souffles est pour eux. Maintenant, il y a Mika et sa poitrine s'affole toute seule. Pour la première fois, Yachi a envie de connaître l'avenir. Une curiosité qui la déroute, qui la pousse à avancer encore un peu.
— Yachi, tu viens ? l'appelle Oikawa.
Sa voix efface ses songes. Elle secoue la tête et nage jusqu'à lui. Son ami lui sourit lorsqu'elle arrive à son niveau. Il saisit sa main, exerce une pression légère.
— Tu n'auras qu'à me suivre, lui explique-t-il. Je ne vais pas te dire de ne pas avoir peur. Mais je suis convaincu que le hasard sera bon. Ou plutôt, il nous ignorera.
Elle hoche la tête.
Oikawa prend une grande inspiration avant de plonger dans la mer. Yachi se lance à sa suite et leurs deux amis font de même. Une fois sous l'eau, ses yeux ouverts ne distinguent pas grand-chose. Le sel la brûle, tout est flou. Alors qu'ils nagent, une brume s'enroule autour de son corps. La lueur du ciel est loin au-dessus d'elle. Soudain, elle est irrésistiblement attirée par un rai de lumière. Elle pense à Hana tandis qu'elle se laisse porter vers le fond de la mer. Des algues frôlent ses mollets. Finira-t-elle comme elle ? Une partie d'elle l'espérait, mais la terreur d'une telle mort la hantait. Elle imagine sa chair fondre, ses regrets ressurgir lors de ses derniers instants, Mika et Akaashi qu'elle n'aura jamais revus, leurs chaleurs éternellement oubliées, la peine d'Oikawa et le néant de la fin, elle avait souvent cru que cela l'apaiserait, mais que se passerait-il si elle s'était trompée ? Les battements de son cœur accélèrent. Elle veut ouvrir la bouche pour saisir un peu d'air, mais se ravise au dernier moment, se souvenant qu'il n'y a qu'une eau sombre autour d'elle et ce calme terrible, si lourd sur ses épaules, ses amis qui sont redevenus des ombres, douce ironie qui-
La main d'Oikawa la tire un peu plus vers le bas. Yachi n'avait pas réalisé qu'il ne l'avait pas lâchée. Il agite la tête, lui pose une question muette. Elle le rassure avec quelques gestes. La panique s'estompe peu à peu. Ils atteignent le fond et Yachi se demande comment ils ne suffoquent pas. L'air a quitté ses poumons depuis bien longtemps. Elle a cessé de chercher des réponses ; des phénomènes qu'elle ne comprendrait sans doute jamais. Ce n'est pas grave.
Finalement, Oikawa s'éloigne. Il se place en face de Kiyoko, à quelques mètres d'elle. Ils sont tous deux d'un côté de l'entrée d'une grotte. Une arche de pierres bleu foncé encadre ce refuge naturel. Yachi plisse les yeux pour tenter de voir ce qui se cache au-delà, mais il n'y a que le noir. Oikawa et Kiyoko posent leurs mains de part et d'autre sur les roches de l'arcade. Elle les a observés faire une centaine de fois, mais cette fois-ci, tout est différent. Pourtant, c'est la même routine qui se répète. Cette brume indescriptible apparaît dans l'ouverture, la mâchoire d'Oikawa se serre à cause de l'effort, Kiyoko a les doigts crispés et les muscles tendus. Des petites bulles se forment autour d'eux alors que l'air s'échappe de leurs bouches. Leurs yeux sont fermés, leurs sourcils froncés. Le brouillard se répand sur le sable gris. Iwaizumi se lance le premier sans hésiter. Il se fait avaler et Yachi sait qu'elle ne peut plus reculer. Elle arrête de réfléchir et s'engouffre à sa suite.
La quiétude de l'eau se volatilise à l'instant où elle franchit la frontière. Toutefois, il n'y a que le silence qui s'abat sur elle. Son esprit se vide d'un coup. Tout est si calme. Elle n'a plus peur, ne se rappelle plus ce qu'elle fait là, elle sait seulement qu'elle doit traverser cette frontière qui la sépare de son cœur, il est de l'autre côté, elle le sent, si proche, si proche, si-
Sans crier gare, son corps se tord dans tous les sens. Elle tangue, on la tire de toute part. C'est comme si des mains géantes avaient agrippé chacun de ses membres et qu'elles les tendaient vers des endroits opposés. Une douleur aiguë irradie dans tout son être. Elle retient un cri. Une migraine vrille violemment ses tempes. Quelque chose ne va pas. La souffrance s'intensifie, elle flotte dans le vide, les bras et les jambes tendus, incapable de bouger. Si cela continue, Yachi sera écartelée. Elle lutte, elle hurle aussi, enfin elle croit. Elle a si mal, elle va exploser. Brusquement, elle est persuadée que c'est la fin. Le hasard a décidé de s'en mêler, elle ne franchira pas la frontière, jamais elle ne reverra Mika et Akaashi, son choix aura été vain et sa vie n'aura été qu'une succession d'erreurs qui l'auront menée ici, dans ces abysses où un supplice terrible aura raison d'elle. Elle finira comme Hana. Elle commence à perdre conscience, respirer devient insupportable, elle n'ose pas ouvrir les yeux de peur de voir sa chair se déchirer, de sentir ses os se briser sous le poids de cette force invisible. L'effroi lui broie la gorge, des larmes dégoulinent sur ses joues, finalement Yachi ne veut pas mourir, c'était une pensée stupide, il est trop tôt pour cela, le néant la terrifie, elle a besoin de Mika, de sentir sa main chaude dans la sienne, son odeur pluvieuse et ses sourires réconfortants. Elle rêverait d'entendre son rire une dernière fois. Ses cordes vocales la brûlent à force de crier, mais Yachi demeure immobile, écrasée par la crainte. Ses pensées se font incohérentes. Des gribouillis dansent sous ses paupières. Un filet de sang coule de ses lèvres, ses boyaux se répandent dans les airs, ce blanc immaculé tâché de sa vie qui lui échappe, son cou se fend, sa tête tombe, rebondit dans le rien. Elle n'a pas le temps de comprendre ce qui se passe.
Puis le calme.
Le sol est froid.
Du carrelage. Non, du marbre.
Elle ouvre les yeux, sa tête sur ses épaules.
Elle s'appuie sur ses bras pour se relever, tousse si fort que ses poumons manquent de se décrocher.
La vue brouillée, elle aperçoit sept lunes dans le ciel.
Ça y est, pense-t-elle, je suis devenue folle. La chute m'a cassé la tête.
Ils n'ont pas eu à frapper sur le heurtoir immense, les portes étaient déjà ouvertes. Ils se sont glissés dans les couloirs, suivant la mélodie d'une harpe.
Les corridors sont tapissées de tentures précieuses. Des fils dorés et argentés se mélangent pour former des astres sur un fond bleu nuit qui parfois tire vers le bleu roi. Une frise de lune et de soleil s'étend sur tous les murs, eux-mêmes garnis de fenêtres immenses et de candélabres. Les bougies sont presque toutes consumées et aucune flamme n'éclaire l'endroit — rien que la lumière des lunes. Les meubles qui peuplent les pièces qu'ils traversent sont aussi grands qu'eux.
Leurs pas les mènent dans une salle à manger. Des commodes sont alignées sur tout le côté droit. Elles dépassent légèrement la tête de Kuroo. Ses yeux ronds comme des soucoupes trahissent la surprise qu'il essaie de dissimuler en se mordant la lèvre. Il y a une table en marbre aussi longue que la pièce qui occupe le centre de la salle. Des chaises, finement sculptées dans un bois sombre, sont installées tout autour. Les gravures des accoudoirs représentent des humains androgynes se tenant la main. Ils dansent dans une ronde, leurs cheveux argentés ondulent. Akaashi observe les détails, le cou tendu. Ils font la taille des pieds des chaises.
Il sait qu'elle le fait exprès. Si la Grande Prêtresse le désirait, elle pourrait d'un simple claquement de doigts rétrécir ou bien agrandir le mobilier. Elle voulait garder un ascendant risible. Grand bien lui fasse.
Les deux soleils ont disparu du ciel. Il ne reste que sept lunes éparpillées dans les étoiles. Les fenêtres font presque office de murs, faisant pénétrer la lumière nocturne.
Bien que son cœur palpite, Akaashi n'a plus peur, il est résigné. Il a longuement réfléchi depuis leur départ. C'est la meilleure chose qu'il peut faire pour Mika, mais aussi pour tout le monde. La Grande Prêtresse les laissera enfin en paix, et Takeshi sera sauvé. Peut-être que le bonheur reviendrait dans les yeux de son amie. Elle aura une présence chaude à ses côtés, elle ne sera plus seule et il n'y aura plus de crainte. Akaashi vivra ici pour l'éternité. C'était sa punition pour avoir tué un Arcane. Son secret restera caché, et il en paiera le prix.
— Bonsoir.
Akaashi se tourne vers la voix, mais il n'y a que du vide.
— Vous êtes venus nombreux, à ce que je vois.
Un ton moqueur se dresse devant eux. La Grande Prêtresse les toise de toute sa hauteur, un air doucereux mal dissimulé. Kageyama et Hinata s'agenouillent immédiatement.
— Ils m'ont seulement accompagné, se défend Akaashi.
Le ventre noué par l'appréhension et le dos droit, il s'efforce de planter son regard dans celui de l'Arcane. Akaashi sent ses doigts trembler. Il tient à peine sur ses jambes. La présence de la déesse est insupportable, trop lourde pour un homme. Elle s'approche de lui. La Grande Prêtresse reste un instant immobile puis elle se penche en avant et passe une main délicate sur sa joue. Elle est glacée.
— Te voilà enfin, murmure-t-elle.
Akaashi est incapable de savoir si elle est émue. Son visage parfait de déesse ne laisse rien paraître.
— J'exige de voir Takeshi, somme Akaashi d'un ton qu'il espère ferme.
Du sable vient griffer les vitres. Un rictus au coin des lèvres de sa mère. Elle se redresse, tape dans ses mains. Une silhouette décharnée apparaît de nulle part. Malgré la maigreur, Akaashi reconnaît des traits familiers.
Il ressemble à Mika, ne peut-il s'empêcher de penser.
Le garçon ne les voit pas. Il oscille dans la pièce. Des haillons couvrent des morceaux de peau grise où pullulent des plaies mal cicatrisées. Takeshi porte ses mains à son visage et se met à gratter ses joues. Le son de ses ongles qui arrachent sa chair résonne. Akaashi retient son souffle. Il voudrait se jeter sur lui pour l'empêcher de se faire du mal, mais il n'est plus là, son esprit est ailleurs, peut-être est-il mort, il n'en a aucune idée. De nouvelles blessures se forment sur ses pommettes, creusant un peu plus sa peau déjà très abîmée. Sans prévenir, la Grande Prêtresse tape à nouveau dans ses mains et Takeshi disparaît.
Ils sont tous trop choqués pour dire quoi que ce soit. Un long silence s'installe et c'est finalement Akaashi qui se décide à le briser, la gorge si nouée que sa voix déraille lorsqu'il demande :
— Vous jurez de le sauver ?
— Bien sûr. Je ne suis pas une menteuse. Un Arcane honore toujours ses promesses, mais pour que cela arrive, il faut que tu fasses de même, Akaashi.
Il la regarde sans comprendre. La longue traîne bleu nuit qui orne sa robe se perd dans la pénombre. Elle croise ses mains sur son ventre.
— Je suis venu, hasarde-t-il.
— Rester avec moi signifie redevenir ce que tu as oublié. Tu es mon fils, après tout. Tu n'es pas un homme.
Son estomac se tord. Quelque chose s'agite en lui. Des images, des sons et des odeurs qu'il avait enterrés très loin, tout au fond de son être, il y a de ça une éternité — dans une autre vie.
— Il est temps que tu te souviennes, déclare-t-elle d'un ton solennel.
Sans crier gare, les pieds d'Akaashi décollent du sol. Il ne se débat pas : une torpeur s'empare de lui et alors, tout devient cotonneux. Son corps est soudain plongé dans un liquide froid et épais, comme du miel. Les doigts de la Grande Prêtresse s'agitent et il réalise qu'elle l'enferme dans un immense cylindre. Des ornements ocre forment le socle et le plafond de sa prison.
La divinité pose une paume sur la vitre. C'est à peine s'il distingue ses amis. Sa tête est lourde, il a soudainement envie de dormir, il se sent bien ainsi, immobile, et son esprit qui ne pense plus à rien, son cœur apaisé.
— Te rendre à nouveau divin risque de prendre un peu de temps, murmure l'Arcane. Mais ne t'inquiète pas. Lorsque ta transformation sera achevée, tu te souviendras de tout.
Kuroo et Daishou sont figés. Un éclat de colère habite leurs traits, mais la peur les maintient immobiles. Ils auraient cru avoir le loisir de réagir, au moins de s'accrocher à Akaashi, de lui sommer de fuir, mais tout cela est arrivé si vite, ils n'ont pu que cligner des yeux et voilà que la peau d'Akaashi se met à briller de la lueur de la lune.
— Nous avons honoré notre part du marché, lance alors Kageyama, la voix dure. À vous d'honorer le vôtre.
La Grande Prêtresse se tourne vers lui.
— Bien sûr, répond-elle.
Pour la première fois depuis qu'ils sont ici, elle sourit. Ses lèvres violettes s'étirent si largement que son visage s'en trouve déformé. Elle ressemble à un ange fou, sa peau se craquelle comme les cratères de Vénus, avant d'être à nouveau parfaitement lisse et laiteuse. Elle laisse sa main quelques instants sur la vitre puis elle chuchote des paroles dans un langage ancien qu'aucun ne comprend.
Une fois qu'elle s'est tue, une brume glisse sur le sol marbré. Le brouillard monte, devient de plus en plus dense. Les quatre garçons reculent. On entend un grand fracas comme si des coupes venaient de s'écraser par terre.
La Grande Prêtresse souffle sur les nuages qui ont envahi la salle. Se dévoilent alors des corps inertes, allongés à même le sol. Pendant un instant, ils croient que ce sont des cadavres. Puis Kuroo remarque leurs poitrines qui se soulèvent et s'abaissent dans un rythme lent. Ils sont trempés ; l'eau dégouline de leurs vêtements, créant une flaque autour d'eux.
— C'est votre jour de chance, s'exclame la Grande Prêtresse. Je vous offre non pas un être cher, mais quatre !
Alors que les silhouettes commencent à s'agiter, hébétées, la cacophonie d'une porte que l'on fracasse résonne. La déesse fronce les sourcils.
Kageyama et Hinata se précipitent vers Kiyoko sans prêter attention à ce qui se passe. Akaashi sent quelque chose lui gratter le cœur, il y a quelqu'un qu'il doit protéger à tout prix, un garçon qui lui a sauvé la vie et à qui il doit rendre la pareille, mais ses paupières sont si lourdes, il verra cela plus tard, pour le moment il a sommeil, l'eau est si chaude sur sa peau.
Te rendre à nouveau divin, a dit l'Arcane.
Malgré la langueur qui l'accable, ses mots résonnent en lui. Il ignore ce que cela signifie. Akaashi n'a jamais eu la puissance de Mika. Si la Grande Prêtresse est une déesse, lui ne s'est jamais senti dieu. Il est aussi faible qu'un homme, puéril et fragile à cause de son cœur dépourvu d'or et d'argent. Un enfant de la lune, peut-être, mais certainement pas puissant.
Qu'est-ce que cela voulait dire ?
Les rouages de son esprit fonctionnent au ralenti, il sent que la réponse est proche, il peut presque l'effleurer du bout de ses doigts engourdis. Une tour s'effondre, elle se dessine sous ses paupières, un amour dévastateur et le feu de ses émotions, il faut qu'il se souvienne, rien qu'un dernier effort et tout reviendra.
Soudainement, une voix ricoche contre les murs. Elle est si forte que les colonnes de marbre tremblent, quelques-unes se fissurent.
— Qu'avez-vous fait à Akaashi ?
La Grande Prêtresse égare son sourire à l'instant où Mika s'engouffre dans la pièce. La solution échappe à Akaashi et il sait qu'elle est perdue pour le moment. Les ténèbres et un froid glacé l'envahissent : il perd connaissance.
Elle a voyagé dans les abysses du monde. Des souterrains secrets, seulement accessibles aux dieux et aux vagabonds. Le Fou l'a aidée, une fois de plus. Son visage triste l'a hantée tout au long de son périple. Elle n'a aucune idée du temps qu'elle a passé dans ces ténèbres. Elle ne voyait rien, ne sentait que la terre humide sur ses bras nus, ploc, ploc, le son de l'eau qui goutte au sol, un filet se glisse dans son cou avant de couler le long de son dos ; un friselis glacé. Elle marchait à quatre pattes, suivant le seul sentier, unique couloir de ce dédale à mille pieds sous terre. Aucun embranchement — le Fou lui avait tracé le chemin pour rejoindre sans encombre le territoire de la Grande Prêtresse.
Il n'y avait aucun bruit, si ce n'est celui du vent. Les brises ressemblaient à des cris lancinants, lui arrachant des frissons à chaque pas. Elle ne pensait à rien. La colère revenait à nouveau, c'était comme avec le Sorcier, le visage d'Akaashi au creux de ses paumes comme un talisman, il n'y avait que cela qui comptait.
Elle arrive finalement dans le domaine de la Grande Prêtresse, pousse les lourdes portes du bout de ses doigts : elle exulte de force, sa rage brille dans la nuit claire. Elle entend des éclats de voix, mais elle n'a pas besoin de son ouïe. C'est son instinct qui dicte chacun de ses gestes vers la salle à manger grandiose.
Haletante, et à bout de force, c'est la haine qui la fait tenir. Elle ne reprend même pas son souffle, elle ne voit rien d'autre que l'Arcane qui se dresse devant elle. Celle-ci la dévisage longuement, sans rien dire. Alors que Mika s'apprête à ouvrir la bouche avec la volonté de tuer, un mouvement flou au centre de la pièce fait dériver son regard. Elle remarque une silhouette familière, un corps qu'elle a appris à connaître au fil des nuits, blotti contre le sien.
La stupeur est telle qu'elle en perd ses mots. Elle ne voit même pas les trois autres à côté de Yachi. Cette dernière ne semble pas avoir remarqué Mika. Son amie a l'air déboussolée. Ses gestes sont lents, elle tremble — sûrement parce qu'elle est trempée. L'odeur de la mer monte jusqu'au nez de Mika. Elle est persuadée de rêver. Elle réalise qu'elle a oublié des morceaux de Yachi, en a modifié d'autres. Ses cheveux blonds sont sales et une grosse cicatrice court autour de son genou (elle est incapable de se rappeler si elle était là avant qu'elles ne se séparent). Ce qui retourne le plus Mika, c'est la mélancolie qui émane de la jeune femme. Elle ne sait pas si c'est le regard fuyant, la posture un peu tassée ou les mains qui se tordent, mais une peine lourde dégouline de Yachi.
Elle est plus triste qu'avant. Voilà ce qui a changé.
— Je t'avais interdit de venir, la sermonne la Grande Prêtresse, les dents serrées.
Mika reprend brutalement ses esprits. Elle n'a pas le temps pour ça. Ses yeux se posent à nouveau sur l'Arcane. Lorsqu'elle parle, sa fureur est tangible dans l'air :
— Où est-il ?
La déesse fait un geste du menton. Akaashi est enfermé dans un cylindre rempli d'eau. Inconscient, sa peau scintille d'une étrange lueur argentée. Ses cheveux poussent à une vitesse inhumaine, et de temps à autre, lorsque ses yeux s'ouvrent, Mika aperçoit des éclats dorés dans ses pupilles.
— Qu'est-ce que…, balbutie Mika.
— Nous en avions discuté. Il redevient ce qu'il a toujours été, Mika. Et personne ne peut l'empêcher. Le Destin en a décidé ainsi.
Mika serre les poings. Mille émotions lui retournent le ventre ; elle a la nausée. Elle déteste la Grande Prêtresse pour utiliser le Destin de la sorte lorsqu'elle sait qu'il n'a rien à voir avec tout cela. Le dieu roulerait des yeux s'il en avait ; cela ne concerne pas la fatalité inéluctable de la vie, ce n'est que le caprice d'un Arcane qui a failli à sa mission, une mère étouffante qui n'a jamais essayé de comprendre son enfant. Mika a envie de hurler, elle est effrayée par sa propre puissance, elle ne veut pas que son courroux emporte tous ses amis, mais la vision d'Akaashi suffit à tout balayer : la haine est trop grande.
Des vers commencent à fourmiller sur sa langue. Les poils de Mika se hérissent, elle tressaille et se tient droite, ses paumes devant elle se mettent à luire d'un éclat orangé. La Grande Prêtresse sent le danger. Elles se regardent en chiens de faïence. La femme murmure de drôles de paroles et ses mains se teintent d'une lueur pourpre.
— Il a fait ça pour toi, tu sais. Pour que tu puisses voir à nouveau ton frère, lui révèle l'Arcane avec un brin de pitié dans la voix.
Soudain, Takeshi apparaît. Mika sait que la Grande Prêtresse fait cela pour la déstabiliser. Mais ce n'est plus lui. Il est si proche d'elle qu'elle sent son haleine putride, l'odeur du trépas ; celle d'un cadavre qui pourrit. Il n'y a rien dans ses yeux, si ce n'est un vide immense. Il ne la voit pas. Il est mort depuis longtemps.
De grosses larmes montent parce qu'elle ne peut pas nier que la vision de son frère lui broie les entrailles, même si elle essaie de fuir la peine, c'est un morceau de son cœur qu'on lui a dérobé à tout jamais. Mika se demande si elle va encore tenir longtemps, elle voudrait que tout redevienne comme avant, des histoires tard le soir, la voix de sa mère qui mettait parfaitement le ton, les soupirs de Takeshi et ses sourires à elle.
Son frère reste devant elle, il renifle son visage. Elle ne recule pas, cherche son regard inquiet et agacé, mais ne trouve rien. Finalement, elle attrape sa main. La chair du garçon se décompose, des bouts de peau se collent à la paume de Mika, elle essaie de lui sourire. Takeshi garde la bouche ouverte, la respiration forte et hasardeuse.
Même si les sanglots redoublent, la haine les accompagne. Takeshi n'a été qu'un jouet dans cette histoire, jamais l'Arcane ne s'était soucié de lui. Elle n'a fait que l'utiliser encore et encore. Takeshi avait donné sa vie pour elle sans hésiter. Mika a envie de vomir. Elle désire qu'on lui rende son frère, or, elle sait que cela est impossible. Le besoin de tout détruire grandit. Les épopées se font de plus en plus fortes, elle rêve d'annihiler cette divinité, Mika est tellement lasse, épuisée de tout cela. Elle ne voulait pas de ce pouvoir, mais elle refuse de l'utiliser comme les Arcanes le désirent. Ont-ils vraiment souhaité qu'elle les aide ? Dès le début, ils avaient craint ses dons, faisant d'elle une ennemie du Destin. Au fond, peut-être que les dieux haïssaient les hommes. Peut-être que ceux qui, comme elle, avaient de grands pouvoirs leur rappelaient qu'ils n'étaient pas si différents des humains. Sa puissance était sienne. Jamais elle n'agirait comme ils l'attendaient. Elle se demande si sa mère est fière.
Mika ferme les yeux. Elle laisse enfin sa langue se délier, ses lèvres s'agitent, un filet de voix claire s'échappe, calme comme l'air mélodieux d'un oiseau. Quelques fleurs percent le sol, des racines s'enroulent autour de la table et les chaises en bois se métamorphosent en saule pleureur immense, éventrant le plafond de la salle. Le chant de Mika se fait de plus en plus fort. Des fils dorés partent de ses doigts tandis qu'elle raconte l'histoire d'une forêt prospère et innocente qui se met à agoniser lorsque les dieux viennent fouler cette terre sacrée. Soudain, les fleurs pourrissent et les racines se décomposent, elles brûlent le sol, engendrent des gouffres. Les fils au bout de ses doigts se multiplient et elle en dirige quelques-uns vers la Grande Prêtresse, mais une aura la protège. Les brins de Mika se désagrègent dans les airs.
La jeune femme change de stratégie. Pendant ses semaines de cavale, elle avait appris à mieux rendre tangibles les épopées qui vivaient en elle. Elle avait aussi dessiné des contes et des histoires plus douces, mais elle ne pouvait se contenter de cela. Elle devait laisser ses émotions éclore dans le monde, c'était cela qui devait exister et prendre corps dans le réel.
La puissance de Mika vient de son cœur, elle va donc lui donner matière et forme. Les mots éclatent sur le marbre qui se fissure, ils font trembler les murs. Une odeur nauséabonde se répand tandis que les fleurs ne sont plus qu'un liquide noir et épais. Mika n'est plus très loin de trouver le point de rupture, elle le sent, elle ignore si Yachi ou Akaashi vont bien, à cet instant plus rien n'a d'importance, il n'y a rien d'autre que ce désir dévorant de tout anéantir ; parce que Mika ne compte pas vivre bien longtemps, elle supprimera ce monde, mettra fin au règne des divinités. Pour cela, elle est prête à tout.
Et soudain, l'Impératrice apparaît dans une lumière blanche, si éblouissante que Mika recule de quelques pas. Avec sa prestance et sa taille de géante, elle l'empêche d'avancer vers la Grande Prêtresse.
— Tu en as assez fait, jeune fille, la sermonne l'Impératrice. Il faut que cela cesse.
— Dites donc ça à la Grande Prêtresse, crache Mika, folle de rage, ses mots encore empreints de magie.
— Je comprends ta colère, Mika. Mais si tu continues, tu finiras par tuer ceux qui te sont chers. De toute façon, il n'est jamais honorable pour un Arcane de jouer avec le cœur des hommes, avise l'Impératrice en se tournant vers la Grande Prêtresse.
Les souffles de tous se suspendent. L'Impératrice soutient le regard de sa comparse. Son sceptre dans la main, sa couronne de lierre où brillent les douze signes du zodiaque. Mika sent que la déesse atténue ses pouvoirs. Elle est incapable de lancer son sort jusqu'au bout.
La Grande Prêtresse a un rictus de dégoût. Pour masquer sa gêne, elle place ses bras devant elle, contre ses cuisses avant de demander :
— Que me vaut l'honneur de cette visite ?
L'Impératrice soupire.
— Je suis simplement venue récupérer mes enfants. Je tolère la vengeance lorsqu'elle est légitime et qu'elle ne va pas trop loin, mais si elle impacte des gens qui n'ont rien à voir avec tout ça, il est de mon devoir d'intervenir. Tu comprends, n'est-ce pas ?
Il y a un combat silencieux où chacune se toise. C'est la Grande Prêtresse qui finit par capituler.
— Ce n'est pas une affaire de vengeance, précise-t-elle toutefois. C'est pour cela que je ne te donnerai pas Akaashi et Mika. Ce n'est pas négociable. Je t'ai déjà laissé outrepasser de nombreuses lois. N'oublie pas que tu es sur mon territoire.
— Très bien, concède l'Impératrice.
— Non ! s'écrie Daishou. Vous ne pouvez pas abandonner Mika et Akaashi ici !
Kuroo doit retenir son ami pour l'empêcher de se jeter sur l'Arcane. Le cœur de Mika dégringole dans son estomac. Une fois de plus, les divinités l'abandonnent. Elles n'ont jamais été là pour elle.
Elle n'est qu'un pion sur un échiquier qui lui échappe.
— Mika n'est pas ma fille, déclare simplement l'Impératrice.
Ces mots-là lui font l'effet d'une gifle. Pendant si longtemps, Mika avait cru en cette femme qui peuplait les histoires de son enfance, elle l'avait érigée en sauveuse. L'Impératrice n'était pas un Arcane comme les autres : elle était la mère des hommes. Et voilà que même elle la rejetait, Mika n'avait plus de chez elle, ses mères étaient mortes. La douleur est pire que la trahison. C'est la réalisation d'être une orpheline, et non une simple une vagabonde. Ce n'est plus de la colère qui s'insinue en Mika, mais une solitude infinie. Elle se tient debout, les bras ballants, trop outrée par les mots de l'Impératrice. Sa haine bout sous sa chair. Il n'y a plus personne, on lui a tout pris. Les vers changent. Sa force n'est plus la même, elle se noircit. Il n'y a plus aucune envie de sauver quiconque, rien que la volonté de tout emporter avec elle dans les abysses. Une aura parme émane de sous ses pieds avant de s'enrouler sur tout son corps.
Le paysage s'efface. Le sang bat à ses oreilles. Elle ne remarque pas Yachi qui se relève. Les murs tremblent à nouveau. Des pierres se décrochent du plafond. Aussi grosses que des chênes, elles brisent le sol. Les mains crispées, elle chuchote des histoires sombres où la Mort clôt les récits. Le palais s'affaisse, aspiré par la terre. Elle est en train de créer un véritable séisme. Les fils de ses doigts sont enroulés autour de la demeure, ils sont d'un noir profond et impénétrable. Les traits s'épaississent et gangrènent tout sur leur passage. Elle insuffle la terreur et les enfers depuis ses paumes. Une chaleur étouffante naît d'ici, des flammes invisibles lèchent tous les corps.
Mika ne peut plus s'arrêter. Elle est prête à être engloutie avec les décombres.
— Mika ! l'appelle désespérément Kiyoko. Je t'en supplie, il faut que tu cesses ! Nous allons tous mourir !
Mais elle ne l'entend pas. Elle n'entend plus personne. Même l'Impératrice ne peut empêcher le massacre.
Le Destin n'a pas de prise. C'est moi qui le tisse. Je décide de la fin.
La grande table se fend en deux ; une colonne tombe à l'horizontale, manque d'écraser Kuroo et Daishou. Il y a des cris — Mika ne sait pas si ce sont les siens ou ceux de ses amis. Elle s'en fiche à présent.
Un pan du mur s'effondre. Un vent violent s'engouffre dans la pièce. Les cheveux de Mika fouettent son visage tordu de douleur.
Soudain, des mains chaudes enlacent sa taille. Un corps se fait avaler par le brouillard parme. Elle comprend que c'est Yachi qui l'embrasse lorsque ses lèvres se posent contre les siennes. Son amie pleure. Leur baiser a le goût de la mer.
— Je ne veux pas que tu meures, Mika, murmure-t-elle alors que leurs souffles se mélangent.
Puis plus rien. Le noir.
Pitié, dites moi que tous mes mental breakdowns ont valu le coup. Je m'excuse aussi pour tout ce que je fais subir à Kuroo, je ne contrôle plus rien, c'est terrible. Est-ce que le lesbianisme sauvera tout le monde ? Vous découvrirez ça dans le prochain et ultime chapitre !
Des bisous!
