Notes: Bonjour, bonsoir! Voici un nouveau texte des Enfers. Je vous souhaite une bonne lecture.
Minos – Roi fainéant
La porte du sauna s'ouvrit sur une étendue de neige infinie. De la vapeur sortait de la minuscule pièce et, le corps encore rougi de la chaleur étouffante, Minos laissa enfoncer ses pieds dans le tapis blanc immaculé. Les températures extrêmes ne le touchaient pas plus que cela, mais il prit la peine de nouer une serviette autour de la taille, et étala sa longue et épaisse chevelure argentée dans son dos nu. La Norvège en hiver, le silence et les paysages enchanteurs à perte de vue. Il avait encore un peu de temps avant sa séance de massage aux huiles essentielles. Et ensuite... Peut-être retournerait-il dans sa suite d'hôtel, pour se prélasser dans le lit géant en regardant la télévision, tout en dégustant des mets locaux.
Minos avait toujours apprécié mener un train de vie très élevé du plus loin qu'il se souvenait. Il aimait le luxe, les soins du corps, la relaxation et les plaisirs nobles. Royaux, même. Et ce pays scandinave dans lequel il était né et où il trouvait ses origines les plus récentes. Il en aimait la culture, les gens, et revenait dès qu'il le pouvait. Dès que son travail le lui permettait.
Il était désormais un client régulier de ce lieu touristique qu'il fréquentait juste après la haute saison, quand la neige tombait plus intense, plus épaisse. Une fois que le Père Noël avait terminé sa tournée annuelle et que les lutins redevenaient des étudiants expatriés qui retournaient en cours. Lorsque les températures baissaient toujours plus, que le vent se levait sous les nuages épais que perçaient les timides rayons de soleil.
Quand on lui demandait ce qu'il faisait dans la vie, il répondait de sa voix grave et posée, tout en fixant l'interlocuteur d'un regard perçant, troublant, qu'il était juge. Un juge haut placé dans une cour universelle. Rien de plus. Dire qu'on était un homme de loi suffisait à imaginer une profession noble et respectée. Les gens étaient impressionnés, les femmes en admiration. Et en effet, Minos était un Juge. Aux Enfers, sous la direction du dieu Hadès, le Seigneur du monde souterrain. Mais cela, il ne le mentionnait pas. Pour le commun des mortels, avant de franchir la frontière de l'au-delà, cela n'avait aucune valeur, aucun crédit. Il n'était même pas sur d'être pris au sérieux après cela. Et puis ce n'était pas nécessaire d'en parler. Il gardait cette petite part de mystère... pour plus tard... D'autant qu'il pourrait revoir ces personnes avec qui il avait parlé, lui assis devant un grand pupitre en marbre sculpté, eux réduits à l'état d'âme translucide attendant la direction de leur dernière demeure. S'ils en valaient la peine. Dans le cas contraire, ce serait Rune, son procureur, qui se chargerait de cette tâche.
Minos était un des trois grands Juges des Enfers, un des trois Spectres les plus puissants, les plus redoutables de l'armée d'Hadès. Et ce depuis la nuit des temps, il se refusait à faire des travaux futiles et sans intérêt ou indigne de sa personne.
Lui qui fut autrefois le grand roi de Crête, Minos, qui avait vécu dans le luxe et l'opulence à une époque que même les historiens grecs ne purent définir au point de penser que cela relevait des chants mythologiques. Pourtant, lui, cet homme au corps finement musclé, à la peau nacrée, à la chevelure épaisse et argentée, était vivant depuis cette époque. Enfin... il avait vécu et trépassé bon nombre de fois pour revenir toujours plus puissant et noble. Même si son royaume n'était plus. Le palais de Cnossos avait été rénové pour devenir un site archéologique visité par les touristes du monde entier. D'ailleurs, la dernière fois qu'il s'y était rendu, il ne reconnaissait plus rien. On lui avait même refusé l'accès vers des couloirs qu'il avait empruntés tant de fois. Il n'avait même pas pu aller dans sa propre chambre. Quel affront. Que les employés du site avaient payé de leur personne, retrouvés grièvement blessés, bras ou jambes désarticulés et souffrant atrocement.
On ne refusait rien à un roi. On ne désobéissait pas au roi Minos. Ce souverain, descendant de Zeus, lui même roi de tous les dieux de l'Olympe, dominait depuis la Crête tout le monde méditerranéen. Les échanges commerciaux, les routes maritimes passaient par son ile, elle même riche de ressources, de produits prestigieux, que toutes les civilisations enviaient. Les chants, les enseignements, la religion et même la science trouvaient leur berceaux ici bas et autant les nobles que les gens du peuple pouvaient en profiter, du moment que personne n'oser semer la pagaille. En prenant pour épouse Pasiphaé, il souhaitait que son royaume soit paisible, juste et loin des guerres qui sévissaient dans les contrées du continent. Il était fidèle à son père, lui vouant une admiration, une dévotion sans borne qui suscita la jalousie des autres dieux. Poséidon le premier. L'épouse du roi, maudite par le maitre des océans s'unit à un taureau et engendra une créature monstrueuse que Minos dut enfermer dans un complexe tortueux afin qu'il ne s'en échappe, qu'il ne terrorise les innocents: un labyrinthe. La suite, la légende du Minotaure, tout le monde la connaissait. Ariane, qui, grâce à son fil délivrant Thésée du labyrinthe après avoir terrassé le monstre, Dédale et Icare, et puis... on ne retint rien d'héroïque le concernant. Alors qu'il fut le roi de Crête, et que sous son règne, il y eut une longue période de prospérité, où les criminels étaient punis et les justes sous sa protection.
On oublia sa dévotion pour Zeus, ses combats contre Poséidon qui lui imposait de lui sacrifier des taureaux blancs, ou bien cette haine envers Athènes... non... Athéna. Cette déesse qui, se servant des habitants de la ville qui lui était consacrée, ne cessait de le défier. Minos fut un prétexte pour les guerres entre le dieu des mers et celle qui représentait la sagesse. Aussi, il en fut las. Las d'être le bon roi, las de perdre ses proches, las de rester sans rien faire.
Petit à petit, une force grandissait en lui, un don.
Tout en gardant cette attitude noble, même privé de son palais, de son ile, de son confort, il continuait à se faire servir, à manipuler ceux qui tentaient de lui nuire. Il savait parler pour convaincre et cela marchait, où qu'il fût.
Un jour, comme sur un coup de tête, il partit loin de sa chère Crête, pour découvrir le monde, évitant la région d'Athènes qu'il détestait. Il s'enfonça vers des terres inconnues par delà la Grèce, toujours plus au nord pour se retrouver au milieu de paysages merveilleux, irréels, enchantés. Le vent soufflait sur sa peau, le figeant sur place, glacé, tandis que ses pieds humides foulaient une poudre blanche, moelleuse et presque apaisante. La neige des pays nordiques. Minos avait découvert ce qui, aujourd'hui, est appelé la Scandinavie, la Norvège précisément. Le silence y régnait en maitre, mais il n'avait pu s'en échapper. Pas tout de suite en tout cas. Régulièrement, il y revenait pour apaiser cette colère qui l'envahissait, quand il réalisait que son royaume à lui ne retrouverait plus le faste d'antan.
Les légendes racontaient qu'il mourut en Sicile, brulé par l'eau versée sur son corps par les filles d'un roi. Cependant ses dernières pensées furent pour ce pays du Nord où il avait souhaité reposer.
En tant que fils de Zeus, Minos eut une place privilégiée après la mort. Ses qualités de souverain droit lui permirent d'occuper le poste prestigieux de Juges dans les Enfers d'Hadès. Le premier des Juges à qui lui furent confiées les âmes défuntes accusées injustement, mais aussi arrivant de régions du monde inconnues. Ce nord qu'il avait pu aimer en faisait partie.
Même mort, Minos avait un poste haut placé, dominant, au dessus des tribunaux de ses frères Eaque et Rhadamanthe. Avec ce dernier, une rivalité naquit, pour savoir qui était le plus juste, le meilleur des Juges, et par conséquent, celui qui avait le plus de légitimité dans ses actions aux yeux de leur nouveau Seigneur.
Parce que Minos était le plus âgé, le plus expérimenté et qu'il avait su commander à ses sujets tant d'années durant, de son vivant. Et parce que Rhadamanthe était réputé pour son sens incisif de justice et son intransigeance.
Malgré tout, ils durent collaborer pour le bon fonctionnement des Enfers. Pour maintenir la paix dans le royaume des Morts, là où les âmes reposeraient à tout jamais.
Minos y retrouva petit à petit cette importance qu'il avait en Crête de son vivant: comme un roi qui dominait ses sujets, ordonnait à ses hommes et manipulait pour maintenir son confort à lui. Le tout sous l'égide d'un dieu puissant. Avant ce fut Zeus, son père. Désormais, ce serait Hadès, son oncle.
Les guerres olympiennes devinrent ensuite plus importantes, plus meurtrières. Le Seigneur s'inquiétait pour ses Enfers et l'arrivée de ces guerriers passionnés et incorruptibles, prêts à saccager ce royaume avec leur force quasi divine. L'ardeur de leurs poings, la vitesse de leurs pieds ne se tarissaient même après avoir trépassé. Les conflits à la surface de la Terre prenaient une importance qui ne devait plus être négligée. Arès, Poséidon et même Athéna levaient des armées toujours plus redoutables dont les soldats si jeunes se battaient, mus d'une abnégation aux limites de la folie et protégés d'armures vivantes, puissantes.
Hadès réagit. En renforçant lui aussi ses tribunaux. Minos fut assisté un procureur consciencieux, silencieux mais efficace. Rune était le nom le plus fréquent auquel il répondait. Quand la surcharge de travail était trop conséquente, il envoyait son assistant dans la Première Prison, pour le premier jugement des morts. Au fil du temps, l'ancien roi de Crête laissa tout le travail à Rune, ne s'occupant que des cas compliqués ou particuliers. Il avait pleinement confiance et devenait à nouveau ce souverain qui regardait les hommes travailler sous ses ordres. Comme avant.
Aussi, le dieu des Enfers offrit des protections noires à 108 de ses plus fidèles habitants. Des Surplis qui conféraient des pouvoirs, afin de défendre le monde souterrain. Il avait son armée lui aussi, les Spectres dont Eaque, Rhadamanthe et Minos étaient les généraux.
Le Griffon devint l'emblème de Minos. Cette chimère à la fois lion tel le roi des animaux et aigle, l'animal symbolisant Zeus lui était destinée. Tout comme le titre d'étoile céleste de la Noblesse, lui, l'ancien roi de Crête, issu d'une lignée honorable.
Il dut s'entrainer au combat, découvrir ses capacités, cette force qui sommeillait en lui et qu'il n'avait pu ressentir au cours de sa vie à la surface. Cette énergie qu'il déployait à détruire des falaises, provoquant la fuite d'âmes errantes affolées. Ces fils qui sortaient du bout de ses doigts, qui s'accrochaient à une cible, un adversaire. D'un simple mouvement, il pouvait les désarticuler à volonté. Comme des poupées, des marionnettes sur lesquelles il avait la pleine puissance. Comme un roi qui imposait sa volonté, ses caprices et ses ordres, Minos, à présent Spectre de l'armée d'Hadès, grand Juge des Enfers, manipulait. Avec justesse pour la cause du royaume des morts. Avec cruauté pour ses ennemis. Mais jamais il n'allait au front en premier. Il observait d'abord. Pour jauger. Pour juger si cela valait la peine de sortir de son tribunal. Les autres savaient aussi se battre, lui, il pouvait attendre son tour sans bouger.
Un roi ne part jamais en première ligne s'il veut garder la main mise sur son territoire. À moins de vouloir mourir à tout prix.
Au cours de ces siècles à protéger les Enfers et juger les âmes, rares furent les adversaires qui suscitèrent un vif intérêt à Minos au point de se déplacer loin de son tribunal. Lui, le Griffon, restait en arrière, comme le dernier rempart avant le palais d'Hadès. Il détruisait les derniers résistants, tandis que Eaque fonçait, grâce à son étonnante rapidité, tandis que Rhadamanthe anéantissait par sa force colossale et brute. Tous trois n'avaient jamais usurpé leur titre de puissants généraux et l'avenir, les prochaines guerres saintes face à Athéna ou quelque autre dieu le prouveraient encore.
Même si une trêve fut imposée depuis l'Olympe. Une paix qui durerait pendant un moment indéterminé où guerriers de tous camps pourraient essayer de vivre côte à côte. Une sorte de pause pour que l'ordre du monde se rétablisse.
Spectres, Chevaliers d'Athéna ou même Marinas de Poséidon furent ressuscités. Ces hommes et femmes si jeunes devaient profiter d'une vie relativement tranquille. Ce qui malgré tout n'empêchait en rien au commun des mortels de continuer leur chemin de la vie vers la mort, de passer la porte des Enfers pour que leurs âmes soient jugées.
Vivants au cœur de ce monde, les Juges ne cessaient leur travail originel. Et Minos n'arrêtait pas non plus pour autant son train de vie royal, s'éclipsant parfois dans sa chère Norvège pour profiter des paysages enchanteurs de l'hiver.
Le vent glacial s'intensifiait et fouettait sa peau nue et nacrée de plus belle. La serviette nouée à la taille ne s'envolerait pas, il en était certain. Et sa chevelure épaisse et argentée tourbillonnait en même temps que la neige.
Une voix de femme brisa le souffle hivernal. Minos se retourna:
« J'arrive, Anja. »
Un léger rictus se dessina sur les lèvres du Spectre. Il savait que sa séance de massage serait des plus agréables, sous les doigts habiles de la belle Norvégienne. Il la connaissait depuis un moment, et savait toute l'attention qu'elle lui portait. Elle n'était qu'une esthéticienne qui s'occupait de son client. Qu'une servante dévouée qui offrait les plus doux plaisirs à son roi. Même s'ils se connaissaient depuis des mois, maintenant et qu'il appréciait sa compagnie. Quoi de plus agréable que de discuter avec une belle femme blonde, intelligente et douée dans son art du massage...
Se retournant, il foulait la neige qui s'accumulait autour de ses chevilles, quand deux auras aux nuances violettes et noires s'imposèrent entre la porte menant vers l'hôtel et lui même.
Minos soupira de lassitude.
« Vous avez décidé de briser mon moment de sérénité, on dirait. N'est-ce pas, Rhadamanthe? Eaque?
-Ouaip, répondit le Garuda.
-Le Seigneur Hadès nous demande de revenir aux Enfers au plus vite, fit le Wyvern d'un ton plus posé.
-Pour quelle raison?
-Peu importe, Minos. On doit rentrer.
-S'il n'y a pas de menace, de guerre imminente ou de désordre dans le monde des morts, on peut bien revenir demain. J'ai réservé mon massage, Anja m'attend, je ne vais pas la laisser tomber. Allez donc profiter, un peu, vous aussi. Eaque, tu n'as jamais gouté à la cuisine norvégienne, il me semble?
-Dépêche-toi de te rhabiller, tu me conseilleras alors!
-Et toi, Rhadamanthe? N'as-tu jamais eu envie de profiter, te détendre en contemplant la neige qui tombe comme ici, un verre d'alcool local dans les mains, et savourer, simplement?
-Tu me gonfles, Minos...
-Rejoignons-nous dans ma chambre, dans une heure... »
Sur ces paroles, l'ancien roi passa entre les deux autres Juges, un rictus toujours fixé sur ses lèvres. Celui d'un souverain à qui rien ne résiste. Ni la gourmandise, ni la colère à peine contenue de ses frères.
notes de fin: Merci d'avoir lu. Alors c'est bizarre, mais Mimiche c'est un des seuls pour qui je n'avais pas d'idées de départ, et d'un coup, l'illumination est arrivée et j'ai pris un plaisir incroyable à écrire. Seuls les aléa du quotidien m'ont empêchée de le finir d'une traite. Et toutes les recherches que j'ai effectuées aussi pour le contexte. J'ai vraiment adoré peindre le portrait de Minos, et même de développer ce petit trait de caractère que j'ai parfois tendance à lui donner, comme un personnage qui se porte meilleure quand il en fait le moins possible. Et je pense que cette cruauté et ce sadisme qu'on lui prête un peu trop (surtout dans TLC) ne se produit que sur le champ de bataille. Ça reste mon point de vue, car il est le Spectre de l'étoile céleste de la Noblesse. Par conséquent, cela doit également influer sur sa personnalité. En tout cas, je suis contente d'avoir produit ce texte.
À la prochaine
Des bisous
