Chapitre 4
LÉO
Léo appuya son front contre les battants. Il aurait dû entendre ses amis parler, ou du moins pleurer. Il aurait dû entendre le vent s'engouffrant dans le conduit qui menait à la surface. Il aurait dû entendre le bruit de pas martelant le sol, au-dessus de sa tête. Mais non. Aucun bruit. Le Tartare était complètement insonorisé. Et pour la première fois de sa vie, Léo découvrit la vraie solitude. Pourtant, il croyait bien la connaître; après tout, il était resté pendant tout son printemps dans un bunker avec pour seule compagnie des machines. Il n'avait pas de petite amie. Et il avait passé presque toute son enfance à fuir ses innombrables familles d'accueil. Certaines le battaient, d'autres le traitaient comme un animal de compagnie, quelques-unes lui rappelaient trop sa mère. Mais ensuite, il s'était trouvé une vraie famille, qui l'appréciait à sa juste valeur, qui avait subi des problèmes aussi importants que les siens, et qui le comprenaient. Cette famille, c'était les sept demi-dieux qui étaient impliqués, bien contre leur gré, dans cette stupide prophétie. Et aussi ce vieux bouc de coach Hedge (Léo eut du mal à se l'avouer), sans oublier Nico, qui avait seulement, quoi? Douze ans? Treize? Mais qui avait vécu tant de choses qu'il avait l'air d'en avoir 16.
Mais maintenant, sans aucun grincement de machines, sans aucun vent soufflant dans le feuillage, sans aucune vague s'échouant contre la coque, sans aucune présence, qu'elle soit mécanique ou organique, autour de lui, Léo se sentit entièrement coupé du monde.
Qu'il ne reverrait probablement jamais.
Brusquement, ses jambes lâchèrent et il s'effondra par terre. Le courage qui l'avait assailli lorsqu'il s'était proposé l'avait abandonné, et tout ce que le jeune homme voulait faire maintenant, c'était hurler toute sa souffrance. Malgré lui, les larmes lui montèrent aux yeux.
«Voyons, marmonna-t-il en les essuyant rapidement d'un geste rageur. Léo Valdez ne pleure pas.»
Alors à ce moment-là, comme pour se contredire, il se souvint des fois où il avait pleuré. Une fois, alors qu'il avait cinq ans, il avait pleuré de désespoir, car son dessin de l'Argo II s'était envolé alors qu'il avait mis tant de temps à le faire. Une autre fois, il avait pleuré de douleur après s'être méchamment fait une longue estafilure le long de la jambe, alors qu'il fuyait une énième famille. Un jour, il avait pleuré de rage après que l'homme prétendant être son père, dans sa première famille d'accueil, l'avait battu sans pitié. Pas besoin de préciser que le lendemain, le petit garçon avait fui pour la première fois, sans un regard derrière lui. Et, oui, il lui était déjà arrivé de pleurer pour enlever une stupide cendre qu'il s'était stupidement fichu dans l'œil.
Mais il n'avait pleuré de vraies larmes de tristesse que trois fois dans sa vie. La première, c'était lorsqu'il avait huit ans et qu'il s'était réveillé d'un sommeil comateux pour se faire apprendre que sa mère n'avait pas survécu et qu'on le soupçonnait d'avoir contribué à sa mort.
En fait, c'était effectivement lui qui avait usé de ses pouvoirs et déclenché l'incendie qui avait brûlé l'usine en perdant le contrôle, mais il l'avait fait pour les protéger de Gaïa. Jamais il n'aurait utilisé ses pouvoir contre sa mère, alors qu'il l'aimait plus que tout au monde.
La deuxième fois, c'était lorsqu'il avait perdu Festus. Non seulement il avait perdu un ami cher, mais en plus il avait l'impression d'avoir perdu son petit frère. C'était Léo qui l'avait réparé, ajouté des ailes, qui lui avait appris des tas de trucs et qui avait partagé des tas d'aventures avec lui , en compagnie de Jason et Piper. Lorsqu'il l'avait pleuré d'ailleurs, ses deux amis étaient présents. Ils avaient compris sa tristesse, ils ne l'avaient pas rabroué en lui disant un truc du style «Voyons! Ce n'était qu'un gros tas de ferraille! Reprends-toi!» et, plus que tout, ils étaient restés auprès de lui. Et tout ce qu'il avait pu faire par la suite, c'était de transformer la tête de Festus en figure de proue.
La troisième fois, ce fût quand il avait enfin découvert ses véritables sentiments envers Calypso. Mais à ce moment-là, il était trop tard; il était déjà embarqué sur son radeau, en direction du monde réel. Pour la première fois, il avait goûté à ce que tous les autres demi-dieux participant à la quête ressentaient en compagnie de leur amoureux ou amoureuse. Il avait aimé, du vrai amour qui lie les deux personnes pour toujours.
Mais bien sûr, le destin lui avait ri en pleine face et il avait dû quitter l'île, et du coup se séparer de Calypso.
Léo ferma les yeux à ce souvenir, se prit la tête entre les mains et sentit une larme couler le long de sa joue, cependant il ne l'essuya pas. Il avait besoin de pleurer, pour faire sortir tous les sentiments qui l'emprisonnaient, qui l'empêchait de continuer d'avancer. Au fur et à mesure, il reprit son calme et son esprit devint plus clair, plus à même de prendre la situation en main.
Finalement, pleurer c'était bien aussi.
Le jeune homme prit une grande respiration, sécha ses larmes d'un geste vif et ouvrit les yeux.
-Bon. Quel est le plan? se dit-il à voix haute.
Sa voix résonna beaucoup moins qu'il ne l'avait présumé. «Bon, se dit-il. Première chose à faire: observer dans quel genre d'endroit j'ai atterri.» Il se mit aussitôt à l'oeuvre, heureux d'avoir trouvé quelque chose d'utile à faire, et se rendit compte, avec suprise, qu'il était dans une sorte de cabine d'ascenseur. Qui, comme toute bonne cabine d'ascenseur, il y avait des boutons. Un pour descendre, un pour monter. Sauf que, au grand effroi de Léo, celui qui permettait de monter, disparu lentement dans le mur, comme avalé par la paroi. Il jeta un coup d'oeil craintif au plancher de la cabine. Finir coincé dans une paroi de métal pour le restant de ses jours, très peu pour lui.
Au bout de quelques secondes, il ne restait qu'un seul bouton devant le jeune demi-dieu: celui qui permettait de descendre au plus profond du Tartare, là où même le seigneur des Morts n'osait pas aller. Là où seulement trois personnes dans toute l'histoire de l'humanité (Nico, Percy et Annabeth) en étaient ressorties avec tout leur bon sens et vivants -et encore, avec énormément de chance, chose dont Léo ne possédait pas. Là où habitaient tous les monstres qui n'étaient pas à la surface -et ça en faisait un bon paquet-, tous plus horribles et plus terrifiants les uns que les autres et qu'aucun héros, quel qui soit, ne pourrait battre tous, encore moins s'il est seul.
Alors, Léo fit ce qui était le plus sensé à faire. Il pesa sur le bouton.
Dans un ébranlement, la cabine se mit en marche et commença à descendre lentement. Les Portes de la Mort disparurent derrière les panneaux coulissants.
Puis, l'ascenseur se mit à prendre de la vitesse. Plus vite.
Plus vite.
Plus vite.
-Aaaaaaaaah!
Jusqu'à ce que Léo se retrouve écrasé au plafond de la cabine comme une mouche et se retenant de vomir -notamment parce que sinon, tout le liquide se retrouverait collé à sa figure.
Puis, soudainement, après il ne savait combien de temps, la cabine s'arrêta brusquement. Le jeune homme s'écrasa par terre dans un bruit mat.
-Ouch!
Léo se releva péniblement et s'observa sous toutes les coutures; par miracle, il n'avait rien.
-Merde, jura-t-il entre ses dents. Cet ascenseur est possédé ou quoi?
Comme pour lui répondre, les portes coulissèrent dans un tintement de clochettes, le faisant sursauter au passage, et s'ouvrant sur une immense salle plongée dans une semi-obscurité.
Il passa prudemment la tête hors de la cabine -il préférait ne pas être décapité d'un coup de hache/griffe/dent par un monstre qui se tenait embusqué tout près- mais rien ne bougea. Abandonnant pour de bon le chaleureux halo de lumière que produisait l'ascenseur, il s'avança et alluma une flamme au creux de sa main. Aussitôt, le reflet de la flamme se répercuta sur toute les surfaces et Léo put distinguer parfaitement l'endroit dans lequel il était. C'était effectivement une salle, mais moins grosse qu'il ne le croyait; elle était environ de la taille d'un terrain de soccer, un peu plus large sinon. Il se tenait debout en plein milieu. Et, à sa grande surprise, aucun monstre ne se tenait dans cette salle. Il était seul.
Brusquement, un frisson glacial lui parcourut la nuque. Le jeune sang-mêlé jeta des regards craintifs autour de lui, mais rien ne semblait avoir changé. Il se détendit et se dit tout haut:
-Houlà, tu stresses, Léo. Ça fait que deux minutes que t'as atterri dans le Tartare et t'imagines déjà des monstres! Sérieux, relaxe, man.
Seul le silence lui répondit. Pourtant, le malaise restait, et la sensation de déjà-vu n'était pas partie elle non plus.
Léo descendit prudemment la petite colline sur laquelle se tenait la cabine et aperçut un petit couloir qu'il n'avait pas vu jusque là, camouflé dans la paroi de pierre devant lui. Il continuait tout droit, sans bifurcation, avant de se perdre dans le noir. Léo regarda, soupçonneux, autour de lui. Comme il l'avait prévu, il n'y avait pas d'autre échappatoire possible. Il poussa un gros soupir et se dit:
-Bon bah Léo, au moins tu ne vas pas te perdre.
Après un silence, il reprit:
-Tu as eu un billet gratuit pour la plus grande maison hantée du monde. Pour un aller seulement. Alors autant l'utiliser avant qu'il ne dépasse sa date limite, non?
Et il s'enfonça dans le tunnel sombre, sa flamme comme seule source de lumière -et de réconfort.
