Chapitre 5
LÉO
«Tu as oublié quelque chose.»
Tout le long de sa marche, Léo entendit cette petite voix. Insistante, énervante, à la limite écoeurante.
«Tu as oublié quelque chose.»
-Je sais, tu viens de le dire, grogna le jeune homme, agacé. Maintenant boucle-la que je puisse me concentrer pour trouver cette ladite chose.
Pourtant, il ne se souvint pas d'avoir oublié quoi que ce soit. Et ça l'énerva encore plus, car il était convaincu que la mystérieuse (et sacrément énervante) petite voix avait raison. Comment pouvait-il le savoir? Il n'en savait absolument rien. Son sens de déduction le lui disait simplement.
Mais il s'égarait. Et la maudite petite voix se fit un plaisir de le lui rappeler.
«Tu as oublié quelque chose.»
-Ferme-la, Jiminy! Je suis pas Pinocchio!
À ce moment-là, deux petites lumières rouge sang s'allumèrent dans les ombres à côté de lui, au niveau de ses pieds. Léo ne les remarqua pas, trop occupé à pester.
Malheureusement pour lui. Car les petites lumières ressemblaient étrangement à des yeux, qui l'avaient fixé quelques instants avant de disparaître dans la pénombre...
La marche commença. Elle était infinie, et peu à peu l'esprit de Léo entra dans une sorte de transe qui faisait qu'il ne pensait plus à rien tout en continuant à marcher. Il ressemblait à un genre de zombie ayant des problèmes de somnambulisme. Le temps passait, les secondes se transformant en minutes, les minutes en heures, les heures en journées. Il piochait parfois mécaniquement dans les poches de sa ceinture de quoi manger ou de quoi boire, mais jamais il ne s'arrêta. Les murs, espacés d'environ trois mètres, ne changeaient jamais et ne possédaient aucune petite imperfection qui aurait pu captiver le regard du jeune homme.
Puis, après une éternité, la petite voix se fit entendre dans l'esprit de Léo.
«Réveille-toi» lui ordonna-t-elle.
Et, au son de la voix, le jeune homme prit conscience qu'il avait débouché dans une petite salle circulaire. Devant lui, trois couloirs, tous pareils, s'enfonçaient dans la paroi de pierre. Lequel choisir?
«Prend la gauche», murmura la petite voix.
Léo décida de lui faire confiance et s'engouffra dans le tunnel de gauche. Et recommença la marche. Léo replongea dans sa transe. Il avait terriblement mal aux pieds, mais la douleur était lointaine. Puis, après un temps que Léo ne pourrait certifier, il trouva une petite torche accrochée au mur, ce qui attira son attention et suffit à le tirer de son état somnambule. Le tison avait une flamme bleue et ne semblait pas avoir besoin de carburant pour brûler. Il se demanda si c'était de bonne augure. Puis, une trentaine de pas plus loin, il en dénicha une autre. Puis une autre. Et encore une autre. Il décida donc d'éteindre sa flamme, car elle ne lui servait plus à grand-chose étant donné que c'était devenu clair comme en plein jour. Au fur et à mesure, les torches s'espacèrent de moins en moins, jusqu'à ce que le jeune demi-dieu n'ait qu'à faire deux pas pour en trouver une autre.
Alors, il sortit enfin de tunnel.
-Waouh, souffla-t-il, les yeux équarquillés.
Car devant lui se tenait un endroit qui tenait plus d'une fête foraine gigantesque que celle de l'endroit -le-plus-horrible-des-Enfers- et-dont-personne-ne-peut-supposément-en-ressortir-vivant. À gauche se tenait plus de jeux de foire que Léo en avait jamais vu. À droite, des manèges en tous genre balançaient leurs wagons/bancs/cabines en tous sens, et la simple vue des plus effrayants lui donnait envie de vomir. Pourtant, il n'y avait personne et les néons pendaient tristement, fermés, comme si leurs propriétaires avaient fait une grève ce jour-là précisément.
Léo s'avança lentement entre les jeux. Ses bruits de pas résonnaient dans le silence, mais il ne s'en préoccupa pas; il aurait parié qu'il n'avait pas âme qui vive dans ce lieu. Puis, alors qu'il se disait que tout ce bazar ne servait à rien et qu'il s'apprêtait à faire demi-tour pour retourner dans la salle circulaire et choisir un autre tunnel, une lumière vive, jusqu'alors cachée par les pans de tissus qui traînaient ici et là, attira son attention. Il se dirigea vers elle, intrigué, et tira sur un rideau de satin rouge qui lui bloquait la vue. Ce qu'il vit alors l'étonna; Un chapiteau, tellement grand qu'il lui remplissait complètement la vue et bariolé rouge et blanc, trônait majestueusement au centre d'un cercle de pierre jaune. Ce qui rappela au jeune homme l'histoire du magicien d'Oz ; lorsque Dorothée s'était retrouvé perdue après que la tornade l'ait envoyée dans l'autre monde, elle avait dû suivre un chemin de briques jaunes accompagné d'un lion, d'un homme en fer, d'un épouvantail et de son chien.
Un film qui avait traumatisé petit Léo.
Mais sa curiosité l'emporta; il s'avança prudemment jusqu'au chapiteau et se faufila sous le pan de tissu. Ce qu'il vit alors le laissa bouche bée.
Car devant lui s'étendait une gigantesque assemblée de monstres en tout genre, allant du Minotaure aux géants et des telchines aux eidolons, sans oublier des hydres à sept têtes aux gorgones et une multitude d'autres. Léo vit même un cochon avec des ailes roses fluo renifler le derrière d'un énorme chien des Enfers -au grand déplaisir de celui-ci. Ce que le jeune homme trouva fort... spécial.
Et, tout au fond, se tenait une immense estrade qui faisait face à Léo. Surélevée, elle dominait tous les monstres -qui avaient tous le regard tourné vers elle, ce qui faisait que personne, semblait-il, n'avait remarqué le demi-dieu.
Et, debout sur l'estrade, gambadait un homme avec un chapeau haut-de-forme et un costume queue-de-pie. Et qui avait l'air tout à fait normal -avant que Léo ne remarque qu'il pouvait voir la tenture du chapiteau à travers lui.
Brandissant son micro, l'Eidolon déclama à l'assemblée de monstres, qui l'écoutaient comme si c'était un dieu (c'est-à-dire le ou les yeux ronds et la langue pendante):
-Bien le bonjour! Je suis heureux de vous voir en si grand nombre ce soir. Je vois que mes affiches ont fait leur boulot!
Un monstre hurla:
-On veut pas de tes belles paroles! On veut savoir c'est quoi l'événement que tu nous a préparé! On veut du sang!
Les monstres hurlèrent leur accord dans un brouhaha phénoménal.
L'eidolon ricana, et Léo frissonna. Il semblait reconnaître ce rire... «Non, raisonna-t-il. C'est impossible.»
-Très bien, très bien, dit l'eidolon-présentateur en faisant semblant de soupirer. Heureusement, il semble que notre invité spécial vient d'arriver...
Il se tourna et fixa Léo. Droit dans les yeux.
-Se serait bien dommage qu'il nous épargne de sa présence, non? Sussura l'eidolon sur un ton écoeurant. Après toutes les activités que j'ai spécialement préparé pour lui... Attrapez-le!
Les monstres se tournèrent vers lui d'un coup et Léo vit dans chaque regard une haine pure et simple s'allumer. Le jeune homme estima qu'ils n'étaient pas fans des demi-dieux. Et, manque de chance, il en était un.
-Merde!
ll recula frénétiquement. Pour foncer dans la tenture et se faire mal au coude en passant. Car, par il ne savait quel sort, le tissu du chapiteau était devenu aussi rigide et impénétrable qu'un mur de brique. Ce qui lui déplaisa énormément et réduisit ses chances de survivre de 15% à, soyons généreux, disons 0%.
«Tu as oublié quelque chose» murmura la petite voix d'un ton pressant.
Maintenant, il savait. Il avait oublié qu'étant un sang-mêlé, tous les monstres pouvaient sentir son odeur à des kilomètres à la ronde. Et il avait oublié de se munir d'une arme qui avait du bon sens, au cas où il tomberait dans un piège de ce style. Car, en voyant à quelle vitesse les monstres se précipitaient sur lui, il estimait qu'il n'avait pas le temps de se sortir un bon gros marteau bien solide d'une des poches de sa ceinture à outils pour pouvoir assommer quelques monstres.
Et il le regrettait amèrement.
Alors, faute de temps et d'idées, il s'enflamma tout entier, telle une torche humaine, et rugit sur un ton de défi à la marée de monstres qui fondait sur lui à une vitesse hallucinante:
-Allez! Venez, je suis prêt! Je vais vous faire regretter d'être né!
Et il disparu, englouti par la masse noire assoiffée de sang.
