PIPER

Piper ne voyait rien. Elle avait l'impression de flotter au milieu d'un labyrinthe de fantômes tous abrutis par ce que leur avait fait faire ce très cher Héphaïstos.

-Où sommes-nous? Demanda-t-elle à personne en particulier.

Évidemment, personne ne lui répondit.

Elle resta donc comme ça pendant quelques minutes, à jeter de fréquents coups d'œil à la ronde pour essayer de se situer. C'est alors qu'elle aperçut, à l'écart de la marée blanche de sang-mêlés-phantômes, une jeune fille brune aux cheveux frisottés. Un sourire s'épanouit sur le visage de la jeune cherokee alors qu'elle se précipitait à la rencontre de son amie.

-Hazel!

En entendant sa voix, son amie jeta un coup d'œil au-dessus de son épaule. Une lueur de panique s'alluma au fond de ses yeux –mais Piper était encore trop loin pour s'en rendre compte.

La jeune sang-mêlé tendit le bras, toujours souriante.

-Haz…

Mais cette dernière fit volte-face et interrompit son élan, coupant court son amie. Piper sursauta.

-Qu'est-ce qu'il y a?

La jeune romaine ne répondit pas, le visage caché dans l'ombre.

Elle attrapa solidement son amie par les épaules et s'écria d'un ton où pointait l'affolement :

-HÉ! Hazel! Qu'est-ce qui se passe? C'est quoi le problème!?

Celle-ci ne lui dit rien, mais regarda finalement Piper dans les yeux. Les siens étaient confus, suppliants, agards. D'une main elle indiqua vaguement le sol.

Piper écarquilla les yeux. Son regard s'accrocha au tas affaissé près d'eux, qu'elle avait complètement ignoré jusque-là, et elle se mit à le détailler malgré la sorte de trouble qui voilait sa vue.

Elle hoqueta. Cette chemise, ces bretelles, ces cheveux, ce collier, cette ceinture… Ils appartenaient tous à quelqu'un. Un quelqu'un qu'elle connaissait très bien.

C'est à ce moment-là qu'à son tour, elle sentit le sol s'effondrer sous ses pieds, pour la faire lentement tomber dans un abysse de douleur, de folie, de douleur, de hurlements, de douleur, d'incompréhension et de douleur.

J'ai mal…J'ai mal, j'ai tellement mal…

Cette douleur, au niveau de la poitrine, qui ne voulait pas se la fermer. Piper agrippa sa chemise. Mais qu'elle se taise!

À l'aide… Quelqu'un, aidez-moi…J'ai tellement mal…

C'était comme un déchirement. Un déchirement terrible, un cri strident qui lui fendait le cœur et l'esprit.

Sans s'en rendre compte, elle recula de quelques pas. Peut-être que s'il disparaissait de son champ de vision, elle se réveillerait de ce cauchemar, et qu'elle irait déjeuner décoiffée et encore en pyjama entourée de ses amis, de tous ses amis. Et qu'il lui sourirait, puis sortirait une blague nulle en enfournant un croissant au nutella d'un coup. Et qu'il…

Une chaleur. Piper leva les yeux. À travers les vagues de sa vue, elle vit deux saphirs la scruter, affolés.

-Piper! s'exclama Jason. Piper, est-ce que ça va? (Son regard accrocha le sol et ses yeux s'écarquillèrent.) Oh mes dieux, Piper…Fit le jeune homme en la prenant dans ses bras, calant la tête de sa petite amie dans le creux de son épaule.

Piper entendit alors des martèlements de pas qui s'approchaient. Les autres.

-Hazel! Aboya Frank en se précipitant vers sa copine.

-Qu'est-ce qui se passe? S'alarma Percy. Mais qu'est-ce qui se p…

-Percy! s'exclama Annabeth qui venait de les rejoindre. Calme-toi! (Elle jeta un regard sur le corps de son ami qu'elle avait finalement remarqué.) Mais qu'est-ce que... (Une colère sourde sembla lui monter aux yeux.) HÉPHAISTOS!

-ON M'A APPELÉ!? Hurla alors une voix dans leur esprit, les faisant tous sursauter. (Il y eut un sccrrrriiiitch, puis le volume de la voix baissa.) Oh, vous l'avez donc trouvé sans mon aide. Parfait, ça économise du temps.

Piper, hagarde, s'exclama, colérique aussi :

-Il est mort!

-Oh mais non ma jolie, il ne l'est pas. Je vous l'ai dit tantôt.

Piper bondit (dans sa tête, sinon elle aurait balancé Jason quelque part) et ouvrit ses yeux pour de bon, complètement réveillée. La douleur dans sa poitrine ne s'effaça pas, mais s'atténua suffisamment pour qu'elle réussisse à se redresser.

-C'est vrai?

-Oui, bien sûr. Par contre je ne sais pas s'il ne le sera pas dans deux minutes. Son cœur bat, mais très faiblement. Même moi, je ne pourrais dire s'il va s'en sortir.

-C'est à lui de choisir, souffla Hazel, repompée elle aussi. Lui, et lui seul, a le pouvoir de choisir de se battre ou pas.

Puis, sans s'en rendre compte, les six amis se rassemblèrent autour du corps de leur ami, comme pour le cacher, non, le protéger du regard des autres. Le silence régnait, fermait leur petit cercle, comme un vœu, une clé qui les coupait du monde extérieur. Les monstres et la foule disparurent de leur vue. Les grognements jusque-là omniprésents s'amenuisèrent, pour s'éteindre complètement. Ils savaient que Léo n'était pas vraiment là, qu'ils ne pouvaient pas le toucher, et que dans sa dimension, on ne les voyait sûrement pas. Mais ils le firent quand même. Pour leur ami.

Alors, Piper pria. Pas un quelconque dieu, mais son ami. Son ami qui avait toujours été là pour la soutenir, pour leur remonter le moral à tous, dont la présence ne les faisait cruellement souffrir que lorsqu'elle n'était plus là.

Un sourire amer lui monta aux lèvres. Fixant le corps déchiré dont le sang baignait le bout de ses chaussures, elle ferma les yeux et lui dit, avec la voix du cœur :

«Léo,

Tu as le droit de partir. Personne ne t'en empêche, et tout le monde acceptera ta décision moi étant la première de tous. Tu as vécu l'enfer, alors tu as bien le droit d'aller au paradis, non? Tu existeras toujours pour nous, dans nos cœurs, et tu seras vénéré comme un grand héros. Et pourquoi pas? Si tu le choisis, tu pourrais recommencer une nouvelle vie, te nettoyer de toutes ces horribles choses que tu as vécu.

C'est ce que je te dirais, à voix haute, d'une voix convaincue. Après tout, si je ne le disais pas, je passerais pour une sans-cœur, une stupide hypocrite qui n'a aucuns égards pour toi. Mais… Je ne veux pas te mentir. Et je sais que, du fond de mon cœur, ce n'est pas ce dont je souhaite. Je veux que tu reviennes. Je veux revivre de merveilleux moments avec toi encore au moins une fois, rire, te taquiner, t'ébouriffer les cheveux, te regarder t'engueuler avec m'sieur Hedge, te voir embrasser Festus. C'est ce que je veux sincèrement.

Alors, s'il te plaît, reviens.

Pour moi.

Pour Jason.

Pour Hazel, Frank, Percy, Annabeth, Hedge, Nico, ton bungalow, pour nous tous.

Pour toi. »

Et alors, elle se mit à prier. À prier et à espérer, du plus fort possible, pour que d'une quelconque façon que ce soit, son message atteigne Léo.

Et, lorsqu'elle ouvrit les yeux…

Ceux de Léo s'ouvrirent aussi.

Aussi rouges que le sang qui s'écoulait de sa tempe.