Ce texte a été écrit pour la 170e Nuit du FoF autour des thèmes «rater» et «chagrin».Le FoF est un forum ouvert à tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !
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« Raté ! » cria Tani.
Une main crispée sur sa batte et l'autre agrippée au manche de son balai, Daisy secoua la tête, chassant de ses yeux les mèches folles échappées de sa queue-de-cheval. Sur l'aile gauche du terrain, Brewster filait à la poursuite du deuxième Cognard. Elle l'intercepta avant qu'il atteigne Giv et l'expédia d'un puissant revers en direction des tribunes de droite, le côté que couvrait Daisy. Celle-ci se pencha en avant sur le manche pour foncer vers le Cognard. Elle savait ce qu'elle avait à faire : le rattraper avant qu'il sorte du terrain pour l'envoyer sur l'une des cibles qu'elles avaient disposées autour de la zone de jeu. Dans un vrai match, aucun joueur ne restait jamais immobile plus de quelques secondes, mais il fallait bien commencer par quelque chose, disait le capitaine. Et ce premier exercice n'était pas si facile...
« Raté, encore ! Concentre-toi, putain ! »
Sèche et sonore, la voix de Brewster la cingla comme un fouet. La batte de Daisy venait de manquer le Cognard de dix bons centimètres ; la balle noire poursuivit sa course à travers l'air froid avant de changer de trajectoire, irrésistiblement attirée par le groupe des joueurs en robes vertes qui s'agitaient sur le terrain de quidditch. Emportée par son élan, Daisy elle-même faillit glisser de son balai et se retrouva suspendue tête en bas à dix mètres du sol. Elle se rétablit d'un coup de reins et revint vers le centre, rougissant sous le rire narquois de Clint Delamare.
« Eh, Bulstrode ! Tu t'es prise pour un cochon à la broche ? »
Dans sa robe froissée, avec ses joues écarlates et sa tignasse échevelée, Daisy avait la très nette conscience de ne plus ressembler à rien, déjà qu'en temps normal elle n'avait pas l'air de grand-chose. Si encore elle avait réussi l'exercice, son apparence n'aurait guère compté, mais...
« T'as l'intention de toucher une balle, ou cet entraînement restera foireux jusqu'au bout ? » lui lança Tani d'un ton hargneux après l'avoir rejointe.
Elle-même se surpassait aux yeux de Daisy, changeant de main à chaque coup de batte sans difficulté particulière. Elle brûlait manifestement de reprendre les techniques d'attaque développées avec Riley, mais Daisy était loin de posséder le niveau requis, ce qui agaçait Brewster au plus haut point. Chacun de ses regards transperçait la nouvelle batteuse comme un pic à glace.
« On a peut-être vu trop grand, déclara Hugo qui venait d'arrêter son balai à côté d'elles. Commence déjà par t'entraîner à dévier les Cognards, ensuite on travaillera sur la récupération et la contre-offensive…
– On va se retrouver derniers si on n'utilise plus les batteurs en attaque ! s'indigna Tani.
– J'ai dit : plus tard, insista fermement Hugo. Chaque chose en son temps.
– Chaque chose en son temps, maugréa Tani, furieuse. Tu vas voir la claque dans la gueule qu'on va se prendre au prochain match si on fait que de la défense ! Tu parles d'une régression ! »
Après un dernier regard mauvais à Daisy, elle fila reprendre sa place de l'autre côté du terrain. Hugo leva les yeux au ciel en secouant la tête d'un air agacé.
« Ne fais pas attention à elle, dit-il à Daisy. Il leur a fallu du temps, à Rye et elle, pour maîtriser les communications par sifflements, la tactique mexicaine et tout le reste. Personne ne peut apprendre tout ça d'un coup. Brewster le sait très bien. Ce qu'elle teste, c'est ta résistance… et la mienne, ajouta-t-il avec un faible sourire. Ne te laisse pas déstabiliser. »
Daisy hocha la tête en reniflant et regarda le capitaine rejoindre son poste, à la pointe du triangle d'attaque des poursuiveurs. Une pluie fine s'était mise à tomber, juste à temps pour cacher les larmes qui commençaient à poindre. Elle se doutait que ce serait dur de trouver sa place dans une équipe pareille, mais pas à ce point… Tani n'avait aucune sympathie pour elle, c'était évident ; personne n'avait de sympathie pour elle. Quant à compter sur son indulgence, Daisy n'était pas assez naïve pour ça. Hugo avait raison : elle devait serrer les dents et tenir bon. Pour commencer, il lui fallait ravaler ses larmes, parce que, si Brewster la surprenait à pleurer, jamais elle ne la respecterait. Et si elle ne la respectait pas… Daisy se souvenait trop bien de l'enfer qu'avait vécu Cunningham pour avoir envie de subir le même sort.
En réalité, le problème ne venait pas seulement de Tani. Pas seulement non plus de Delamare et ses blagues aussi stupides que blessantes, ni des petits sourires en coin dont les accompagnait Giv Farahani. Daisy savait que toute la maison Serpentard l'attendait au tournant. L'annonce du recrutement de cette grosse brute de Bulstrode comme deuxième batteuse avait surpris tout le monde ; depuis, les autres la regardaient de travers en attendant de voir si elle ferait ses preuves lors du premier match de la saison. Et, à en croire les murmures qui la suivaient quand elle marchait dans les couloirs, personne ne pariait sur sa réussite.
Un Cognard siffla soudain près de son oreille droite, la faisant sursauter sur son balai.
« Bordel, qu'est-ce que tu fous ? T'es pas en histoire de la magie, ici ! Réveille-toi ! beugla Brewster d'une voix qui portait dans tout le stade.
– T'es pas censée dormir pendant les entraînements, tu sais ! » renchérit Clint depuis les buts.
Hugo, lui, ne dit rien, mais à sa mine sombre, Daisy comprit qu'il commençait à regretter son choix. Elle aperçut, près des buts adverses dépourvus de gardien pendant l'entraînement, Tommy et Giv qui échangeaient un regard lourd de sens. Seul Lance Warrington, le nouvel attrapeur, semblait ignorant de ses difficultés : depuis le début de la séance, il sillonnait les airs à la recherche du Vif d'or, si concentré sur sa tâche qu'il n'avait sûrement rien entendu. Les tribunes, heureusement pour elle, étaient vides de spectateurs ; même le fantôme de Cunningham était resté au château, peut-être pour ne pas ajouter à l'angoisse de Daisy. Avait-il deviné qu'elle se couvrirait de honte ?
La seule pensée réconfortante qui lui vint à l'esprit pendant qu'elle battait des paupières pour chasser ses larmes, c'était que ses parents ignoraient tout de son recrutement au sein de l'équipe : elle n'aurait donc pas à leur annoncer son renvoi quand Hugo se déciderait à le prononcer. Attendrait-il le premier match pour cela ? Peut-être, élégant comme toujours, préférait-il lui donner la possibilité de démissionner d'elle-même et de préserver ce qu'il lui restait de dignité ?
« Sans rire, Bulstrode, tu peux pas passer ton temps à regarder le vide en attendant que ça passe. »
Clint Delamare avait quitté ses buts pour se rapprocher d'elle. Les trois poursuiveurs s'étaient lancés dans un exercice acrobatique où chacun essayait de prendre le Souaffle aux deux autres. Tani les couvrait, apparemment trop écœurée par la prestation de la nouvelle pour s'intéresser davantage à son sort. Loin au-dessus d'eux, Lance tournoyait tel un aigle traquant sa proie.
« Faut que tu t'y mettes, insista Clint. Tu voulais entrer dans l'équipe, tu y es, maintenant, alors secoue-toi les puces ! »
Le ton du gardien n'était pas agressif comme celui de Tani, et avait perdu son habituelle nuance railleuse. En fait, remarqua Daisy avec étonnement, il semblait soucieux.
« Écoute, si tu te sens pas de taille, tu ferais mieux de t'en aller tout de suite, déclara-t-il. Mais si tu restes, il faut… il faut que tu te blindes, tu comprends ? »
Daisy ne l'avait jamais vu aussi sérieux. Préoccupé par l'avenir de l'équipe, sans doute, encore que ce soit surtout la tâche du capitaine. Ou alors…
« T'as peur que je finisse comme Cunningham ? »
Lui s'était efforcé de se blinder contre le harcèlement de Brewster et Delamare. Il avait même essayé de contre-attaquer, et ça ne lui avait pas réussi. À sa connaissance, le gardien n'avait jamais exprimé le moindre remords, mais qui pouvait savoir ce que Clint Delamare avait en tête ?
« Après tout, t'es une grande fille, grommela-t-il en haussant les épaules. Si t'as envie de te transformer en punching-ball, c'est ton problème. »
Et il l'abandonna pour rejoindre les buts vers lesquels fusait le trio reformé des poursuiveurs. Tani virevoltait autour d'eux, batte brandie, visiblement furieuse de devoir gérer les deux Cognards à elle toute seule. Daisy se mordit la lèvre. Pour que Delamare s'inquiète à son sujet, elle devait vraiment avoir l'air pitoyable. Personne ne s'inquiétait jamais pour elle.
« Il faut que tu te blindes », avait-il dit. Se blinder : Daisy y avait passé sa vie. Résister aux coups était plus difficile quand ils survenaient après l'espoir d'être acceptée, raison pour laquelle elle s'était efforcée de tuer cet espoir. Alors, pourquoi avait-elle voulu intégrer l'équipe ? Croyait-elle vraiment être de taille ?
« Non », souffla-t-elle.
Non, mais elle avait beaucoup progressé pendant ses séances de vol en solitaire, à en croire Cunningham. Et puis, elle avait l'habitude de se sentir stupide, balourde et inutile. Tout le monde la fuyait, soit par mépris, soit par crainte. Que lui restait-il à perdre ?
Un cri aigu transperça l'air : aux prises avec un Cognard qui pourchassait Lance, Brewster n'avait pas pu intervenir à temps pour empêcher le deuxième de frapper Tommy en pleine poitrine. Hugo rattrapa le poursuiveur avant qu'il bascule de son balai et l'aida à se rétablir pendant que Giv filait vers les buts, Souaffle en main : l'entraînement continuait tant que n'avait pas retenti le sifflet du capitaine.
« Je ne suis pas un punching-ball, murmura Daisy dans le vent chargé de gouttelettes. Parce que c'est moi qui tiens la batte. »
Serrant le manche entre ses doigts, elle lança son balai vers le groupe des poursuiveurs au moment où le deuxième Cognard repartait à l'attaque.
Les débuts sont difficiles pour Daisy. Il faut dire qu'elle n'est pas tombée dans l'équipe la plus tendre de l'école... À votre avis, est-ce qu'elle finira par laisser tomber ?
