La cohabitation n'est jamais simple entre mâles, même quand ils appartiennent à la même famille, peu importe leur âge, et malgré le fait qu'ils soient des humains civilisés plutôt que des bêtes. En fait, ce dernier élément pourrait compliquer les choses – autant dire qu'Eddard nourrit une certaine appréhension par rapport aux deux autres garçons avec lesquels il sera instruit.

Robert Barathéon pense apparemment la même chose, vu les mots qu'il s'empresse d'adresser au second fils du Sire de Winterfell :

« J'ai un frère plus jeune, et il me déteste. Est-ce que tu seras pareil ? »

« … Je ne pense pas... »

Eddard ne pense vraiment pas qu'il va détester l'héritier des Terres de l'Orage – quelque chose dans sa façon d'être, cette tendance à l'insolence qui brille dans le regard bleu tempête, lui rappelle irrésistiblement Brandon. Et bien que son frère aîné le fasse occasionnellement enrager – mais n'est-ce pas inévitable au sein d'une fratrie – Eddard est loin de lui souhaiter du mal.

Sur ce, Robert se dépouille de toute méfiance à une telle vitesse que son interlocuteur plus jeune sursaute, lui décochant un immense sourire radieux.

« Et bien, c'est merveilleux ! »

Et à partir de là, il n'y a plus rien à dire du tout, car Robert a pris sa décision et les Barathéon ne sont pas réputés pour changer facilement d'avis – à moins qu'on leur enfonce une autre idée dans le crâne à coups de marteau, proclame fièrement le garçon plus vieux. En son for intérieur, Eddard se demande s'il s'agit réellement d'une qualité, mais n'ose rien dire – si l'héritier d'Accalmie prend le commentaire pour une insulte, ça pourrait brouiller l'Orage avec le Nord et Rickard Stark n'a certainement pas envoyé son puîné dans le Val pour obtenir ce résultat.

Qualité ou pas, il admettra que Robert est très facile à aimer, quoique un peu épuisant à suivre et définitivement enclin à bouder la partie moins physique de son éducation – ce qui ne manque pas de contrarier lord Arryn, lequel considère qu'un suzerain stupide et négligent est presque pire qu'un suzerain délibérément malfaisant.

En parlant de lord Arryn, celui-ci s'efforce visiblement de se montrer impartial mais cela saute aux yeux qu'il favorise son fils. L'homme hésite toujours avant de laisser le garçon blond partir avec le maître d'armes, et manifeste un léger déplaisir chaque fois qu'il n'a pas Sebas dans la même pièce - d'ailleurs, à en croire les femmes de chambre, lord Arryn n'a décidé de prendre des pupilles que parce qu'il refusait de confier son propre enfant à la tutelle d'un autre seigneur.

Toujours à en croire les femmes de chambre, lord Arryn a récemment failli perdre Sebas, peu de temps après avoir été laissé veuf. Le Nord est familier avec la douleur et les multiple façons par lesquelles les gens essaient de vivre après, si bien qu'Eddard n'en veut pas à son éducateur de cajoler autant son fils, un peu trop pour un lord suzerain.

C'est d'autant plus facile de ne pas se montrer rancunier que Sebas est un garçon tout à fait poli et pas tellement gâté, en dépit de son inlassable curiosité qui le pousse à bombarder Robert autant qu'Eddard de questions sur les Terres de l'Orage et le Nord, sur leurs familles, sur leurs préférences personnelles et leurs projets pour le futur. Cet insatiable besoin de savoir, cet intérêt pour ce qui est placé hors de sa portée, ça ressemble beaucoup à Benjen – qu'on a beau fesser et rabrouer, il trouve toujours moyen de fausser compagnie à la nourrice et tripote tout ce qu'il ne faudrait pas.

Vivre en compagnie de ces deux garçons qui lui rappellent ses frères sans être Brandon ni Benjen, c'est une expérience douce-amère, qui aide avec le mal du pays autant que ça l'amplifie. Drôle de contradiction, mais s'il faut retenir quelque chose des contes de Vieille Nan, c'est que les gens n'arrêtent pas de se contredire.


Dans le Nord, personne ne pense vraiment au titre de chevalier, ou quand ils le font, c'est pour tourner en dérision la chose, considérée comme une fioriture sudière qui cherche à monter en épingle une tâche absolument dépourvue de grandeur ou de poésie. Franchement, qu'y a-t-il de si noble à tuer des gens ? Eddard a vu le résultat, et c'est plus salissant et dégoûtant que noble.

Mais dans le Val, c'est tout l'inverse du Nord : la chevalerie, ils ne pensent qu'à ça, ils n'arrêtent pas de poétiser là-dessus, ça imprègne chacune de leurs actions. Ça et les Sept – qu'ils proclament n'être qu'un seul dieu mais en même temps sept, de quoi en attraper mal à la tête.

Eddard ne sait pas à quoi pensait lady Rowena lorsqu'elle l'a fait lever tôt le lendemain de son arrivée pour qu'il puisse assister au service matinal dans la chapelle des Eyrié, mais en tout cas, il ne la remercie pas : la lumière colorée par les vitraux est très belle, mais l'odeur de l'encens lui a troublé le nez au point qu'il a vomi sur les pieds du septon.

Robert a trouvé le désastre désopilant, le septon ne s'est miraculeusement pas offusqué, mais lady Rowena a été épouvantablement humiliée, ce qui explique sans doute pourquoi elle accepte aussitôt de dispenser Eddard d'avoir à revenir dans la chapelle. De toute façon, il n'a rien compris au sermon alors ce n'est pas comme s'il y perdait quelque chose.

« Mais comment fais-tu pour prier dans le Nord si tu ne vas pas à la chapelle ? » interroge Sebas qui n'a connu que les Sept durant sa vie.

Pour l'édification de son congénère plus jeune, Eddard se retrouve donc à lui détailler les rites simplifiés des anciens dieux, qui ne demandent à leurs fidèles qu'un arbre-cœur au sein d'un bois sacré correctement entretenu. Sebas connaît un peu les barrals, puisque le trône ancestral de sa famille a été gravé à partir de leur bois, mais la description des visages ornant les troncs blancs pour en faire des arbres-cœur véritables le plonge dans un grand émoi.

« Mais tu auras du mal à prier ici » réalise le garçonnet blond après s'être calmé, « le jardin a le sol trop rocheux pour laisser un arbre y pousser. »

C'est un coup dur pour Eddard – comment peut-il rester un Nordien s'il ne peut pas se réfugier dans le bois sacré ? Il fait déjà trop chaud, il lui faut apprendre des règles de politesse absurdes, et maintenant il n'a même plus le réconfort de la prière.

Il s'efforce de faire bonne figure devant Sebas, lui assurant qu'il peut s'en accommoder, mais ne parvient visiblement pas à duper le garçonnet puisque lord Arryn ne perd pas de temps à convoquer Eddard dans son étude après cette conversation.

Et il offre au garçon stupéfié une petite plaque de bois blanc veiné de rouge, sur lequel est gravé un visage aux yeux scrutateurs. C'est quelque chose que font les clans des montagnes, parfois, explique le Sire des Eyrié, une amulette pour s'assurer que les dieux gardent constamment l'œil sur eux. Parfois, ils prient avec, lorsque les circonstances ne leur permettent pas de rejoindre un bois sacré.

« … Messire, vous n'aviez pas à vous déranger pour ça » parvient à formuler Eddard, éperdu de gratitude.

« Jeune homme, tu es mon pupille. Lorsque ton père t'a confié à ma garde, c'était dans l'attente que je te traite aussi courtoisement que mon propre enfant. Si je permettait à Sebas de prier les Sept mais que je ne te donnais pas l'opportunité de prier les anciens dieux, ce ne serait pas très courtois de ma part, n'est-ce pas ? »

La courtoisie, c'est l'un des principes clef de la chevalerie. Peut-être qu'en fin de compte, ce n'est pas une attitude si absurde que cela. En tout cas, Eddard ne va pas se plaindre, surtout pas après pareille démonstration de gentillesse de la part de lord Arryn.

Ce ne serait pas… correct.