Jon l'avoue franchement, il avait eu ses doutes concernant sa capacité à former ses pupilles afin d'en faire des hommes aussi valeureux qu'honorables. À cela, Rowena lui a répondu – plusieurs fois – que c'était lui qui avait choisi ces pupilles en particulier, alors de quel droit se plaint-il de leur caractère ?
C'est un bon argument, mais Jon persiste à croire que dans un problème, il y a toujours plus d'un responsable. Et les deux garçons apportent certainement leurs lots de complications.
Robert Barathéon a le caractère aussi orageux que ses terres d'origine, aussi prompt à éclater sans prévenir qu'à se dissiper brusquement. Il s'adonne passionnément à ses leçons auprès du maître d'armes, seulement pour bâiller et bouder lorsque le mestre ou Jon lui-même tentent de lui détailler les aspects financiers et administratifs de la suzeraineté. Par malheur, il est charmant, il le sait et en use afin d'esquiver réprimandes et punitions.
Eddard Stark se renferme sur lui-même au point que le faire parler est un combat sans cesse recommencé. Venu du Nord et accoutumé à des usages entièrement différents, il peine à s'adapter au Val et souffre visiblement du mal du pays – faisant des pieds et des mains pour dissimuler ce détail précis. Et sous ses airs dociles, il dissimule un tempérament remarquablement buté envers tout ce qui lui déplaît, et il se trouve nombre de choses déplaisantes à un jeune Nordien au sein du Val.
On pourrait s'imaginer que deux caractères aussi contrastés, aussi ouvertement différents l'un de l'autre ne pourraient que se prendre en aversion, et Jon ne nie pas que Robert et Eddard ont leur content de friction et d'étincelles. Et pourtant.
Robert semble considérer la nature introvertie d'Eddard comme un défi personnel, une invitation à extirper le garçon plus jeune de sa coquille, ce à quoi Eddard répond par une docilité aussi résignée qu'amusée, traitant son congénère plus vieux comme une irrésistible force de la nature sous laquelle il faut plier sous peine de rompre.
« J'ai l'habitude avec Brandon et Lyanna » mentionne nonchalamment le garçon aux yeux gris lorsque Jon l'interroge sur sa conduite, « et au moins Robert a trop le vertige pour vouloir grimper les murs de la forteresse. »
Il ne manquerait plus que ça, laisser ses pupilles escalader les murs de son château – haut perchées comme le sont les Eyrié, une chute ne serait pas une mince affaire.
Pour sa part, Sebas est ravi d'avoir gagné deux compagnons et s'empresse de les suivre partout, ce que les pupilles acceptent comme une fatalité en échange de leur éducation auprès du lord suzerain du Val. Et en conséquence, Jon est ravi aussi.
Il y a une raison politique à cette joie, forcément, de voir le futur dirigeant des Eyrié nouer des liens plus que cordiaux avec le suzerain en devenir des Terres de l'Orage et le frère cadet de l'héritier de Winterfell. Tout seigneur se doit de bâtir des alliances, car il est impossible de gouverner dans un vide – autrement, n'importe quel sot ou fou peut s'établir dans un désert et se proclamer sire des lieux, ce qui est stupide et absurde.
Néanmoins, le pincement de fierté que ressent Jon alors qu'il observe Robert corriger la prise d'Eddard ou Sebas sur leurs épées d'entraînement, qu'il considère Eddard en train d'expliquer une opération mathématique à ses camarades plus petit comme plus grand, ou qu'il surveille Sebas présentant les oiseaux de proie du fauconnier à ses deux aînés, c'est entièrement personnel et égoïste, et il ne le regrette aucunement.
Il n'a jamais prétendu être un homme parfait, seulement un homme bon.
Au dehors du Val, cependant, la vie poursuit son cours.
La malchance de la famille royale pour ce qui est d'engendrer des héritiers persiste, avec leur troisième fils Aegon et leur quatrième fils Jaehaerys ne venant au monde que pour le quitter à peine quelques mois plus tard. La mort de Jaehaerys est d'autant plus cruelle qu'elle semblait avoir chassé la démence qui menaçait de dévorer l'esprit du roi, seulement pour le voir succomber encore plus profondément une fois le nourrisson mort.
Jon compatit de tout cœur à la tragédie qu'il a personnellement vécue trois fois avec sa malheureuse Jeyne. Ce qu'il n'approuve pas, c'est la décision prise par sa Grâce de tuer la nourrice et sa propre maîtresse sous le coup d'une rétribution mal placée. Au moins s'en est-il publiquement repenti, promettant par la même occasion de rester fidèle envers sa reine.
Jon ignore si cette décision sera bien accueillie par Rhaella : d'un côté, elle ne semblait guère désireuse d'épouser son frère et futur roi, de l'autre, la tragédie répétée de leurs enfants morts pourrait mener à un rapprochement entre le roi et la reine. Il attendra de voir.
La maison Lannister endure également un double drame, lorsque la superbe Joanna Lannister – le délice de son mari, toutes les langues vous l'affirmeront – perd la vie en couches pour mettre bas une horreur – une abomination déformée et rabougrie pourvue d'une queue, de griffes de lion, de dents si longues qu'elle en est incapable de fermer la bouche.
Plus d'un septon – encouragé par le roi qui ne s'est pas gêné pour exprimer l'opinion le premier – proclame que tel doit être le châtiment de lord Tywin qui a voulu se croire plus grand que le roi alors que seuls les dieux détiennent ce privilège, que la chute de la maison Lannister ne tardera plus. C'est un discours brutal, aussi brutal que l'inspiration des Pluies de Castamere et aussi dépourvu de pitié que le seigneur ayant instigué l'événement.
Très souvent, les conséquences de vos actions reviennent vous hanter, Jon a dû apprendre cette leçon dans les larmes, et à présent c'est au tour de Tywin Lannister : s'il n'avait pas été si acharné à faire un exemple des maisons Reyne et Tarbeck, ses paysans ne l'accuseraient pas d'être maudit. Reste à voir si cela lui attendrira l'âme, mais à en croire les rumeurs selon lesquelles il aurait insulté la Princesse de Dorne venue présenter ses condoléances pour la mort de sa chère amie Joanna, cette possibilité n'a que peu de chance de se concrétiser.
En parlant de Dorne, leur second prince a encore fait des siennes – s'il existe bien un individu qui confirme tous les préjugés sur les Dorniens, il s'agit incontestablement d'Oberyn Nymeros Martell. L'impétueux principicule semble ne vivre que pour insulter les hommes, séduire les femmes – ou l'inverse – et généralement scandaliser l'ensemble de Westeros et d'Essos. Cette fois-ci, il s'est amusé à coucher avec la maîtresse d'un des principaux vassaux de Dorne, et a empoisonné lord Ferboys pour lui apprendre à se plaindre.
N'importe quel lord suzerain aurait envoyé le responsable de pareille audace au Mur, ou au moins l'aurait fait fouetter. Dorne ne se faisant pas la même idée du raisonnable que le reste des Sept Couronnes, la Princesse s'est bornée à envoyer son fils à Villevieille pour qu'il y forge une chaîne de mestre. Vu le personnage, il s'empressera vraisemblablement de filer à la première occasion – non sans avoir débauché la moitié des aspirants et rempli la bibliothèque d'œuvres obscènes.
Quand on entend de pareilles nouvelles, on est furieusement tenté de se claquemurer dans sa propre maison, ou bien de prendre les vœux pour ne plus ressortir du septistère, priant pour que le monde cesse sa dégringolade dans la folie. En tout cas, Jon en a très envie.
Et puis survient l'invitation pour un tournoi à Port-Lannis, organisé par Tywin Lannister pour le tout dernier prince né à la famille royale.
