À son grand désarroi, Jon a contracté le pli pour ce qui est de surprendre un garçon placé sous sa tutelle en train de se faufiler dehors, ou de tenter de le faire. Le coupable de la majorité de ces évasions s'avère être Robert, sans grande surprise – l'héritier des Terres de l'Orage juge la vie nocturne plus à son goût que celle diurne depuis qu'il a appris la différence entre les deux, et il ne passe pas deux nuits sans qu'il veuille se coucher imbibé de parfums féminins et de relents de bière.
Ned est un peu plus surprenant, et moins fréquent. Néanmoins, quand le mal du pays le saisit à bras le corps et l'empêche de dormir, ce qui survient une à deux fois par mois, le jouvenceau décide d'aller se promener sur les remparts afin de se changer les idées. Là-dessus, Jon consent à davantage de mansuétude et se borne à renvoyer son pupille se coucher sans trop de reproche.
Mais jamais, au grand jamais, le sire des Eyrié ne s'attendait à attraper Sebas – sa chair et son sang, son précieux enfant – occupé à faire le mur, prenant son air le plus innocent, comme s'il ne s'agissait que de réclamer une tartelette aux mûres supplémentaire pour la fin du repas.
Cachant la trahison abjecte qu'il ressent, lord Arryn croise les bras sur la poitrine et arbore son expression la plus hautaine et sévère, celle qu'il utilise pour rendre la justice en face de brigands.
« Et bien ? » gronde-t-il. « Y a-t-il une raison à cette conduite de ta part ? »
Sebas fait passer son poids d'un pied sur l'autre, plissant les lèvres dans une moue gênée vide de toute trace de repentance.
« Je voulais juste aller au bois… j'ai oublié que je devais rentrer tôt, c'est tout ! »
Jon hausse les sourcils, pas dupe. Ce n'est pas le bon moment pour cueillir des fruits de quelque sorte, et Sebas n'a jamais manifesté de fascination particulière pour les forêts en enfant typique du Val qui préfère les montagnes broussailleuses et rocheuses de sa contrée natale.
« Et que voulais-tu faire, dans le bois ? »
Il ne pense pas qu'il s'agisse d'un grand crime, son fils n'a même pas encore douze ans de vie à son actif. Mais cela aurait pu mener à un grand crime, si un loup ou un vaurien quelconque avait réalisé qu'une cible facile se trouvait sous le couvert des arbres, là où peu de gens pourraient voir ou intervenir, et alors que se serait-il passé ?
C'est la première fois que Jon a éprouvé une frayeur pareille, Sebas n'ayant jamais quitté son champ de vision ni celui de ses chevaliers et serviteurs qui ne laisseraient rien arriver à l'enfant de leur suzerain auparavant, et il ne tient pas à revivre cela. S'il faut en passer par la punition pour cela, soit.
Sebas renifle.
« … Les marmitons racontaient qu'une sorcière vit là-bas... »
Tout à coup, Jon se sent fatigué, et pas seulement à cause de l'heure tardive. Son fils grandit bien, il connaît ses chiffres et ses lettres, il ne renâcle pas devant les leçons visant à lui inculquer ses futures responsabilités envers le Royaume et ceux qu'il devra gouverner, mais pour toute sa maturité en développement n'en conserve pas moins une scandaleuse faiblesse pour les contes de fées et témoignages de monstres. Encore aujourd'hui, il vérifie qu'un croque-mitaine ne se cache pas sous son matelas avant de dormir.
C'est Jeyne qui lui a appris ça. Elle lui a légué toute une collection de récits fantastiques et le regret de la magie évaporée de ce monde, et comment Jon peut-il réprimer cet engouement de son fils pour l'invraisemblable alors qu'il s'agit d'une passion que l'enfant a hérité de sa mère ? Un dernier lien pour la garder auprès du garçon ?
Peut-être lui aurait-il fallu se montrer plus sévère, si cela mène Sebas à se fourrer dans les ennuis. Il sent déjà son cœur se fendre en deux.
« Quels marmitons ? » demande-t-il sans grand espoir de réponse, les tournois réunissent tellement de visages que les traits finissent par se mélanger et les noms par se perdre.
« Je sais plus » fait le garçon en baissant la tête, « et j'ai fini par avoir peur, alors je suis revenu dès que j'ai pu… Est-ce que tu es fâché ? »
Le timbre aigu, pas encore mué, a pris des tonalités enrouées qui signalent l'arrivée imminente des larmes. Le sire des Eyrié s'autorise un long soupir.
« Sebas, lorsque j'ai décidé de te laisser venir assister à ce tournoi, tu m'as promis que tu resterais près de moi, pour ne pas te perdre et pour éviter qu'il t'arrive du mal. Ou que tu resterais avec un membre de notre entourage, pour les mêmes raisons. Tu t'en rappelles ? »
L'enfant déglutit et hoche la tête.
« Tes mots, Sebas. Est-ce que tu te rappelles m'avoir promis ça ? »
« O… oui, père. Et un homme digne du terme tient ses promesses » récita docilement son fils.
« Et tu as brisé la tienne. Est-ce là un comportement digne du futur lord Arryn et Défenseur du Val et des Eyrié ? »
La voix de Jon est douce mais implacable, et Sebas frémit tel un arbre pris dans la tempête.
« N… non, père. »
Un reniflement mouillé. Les larmes sont enfin libres, se frayant un sentier brillant et humide sur les joues du garçon. Les mains de Jon lui crient de saisir un mouchoir pour essuyer le visage de son enfant, mais il les contraint à demeurer inertes.
« Puisque je ne peux pas te faire confiance, tu n'assisteras pas au reste du tournoi » décrète le Gouverneur de l'Est. « Tu resteras dans ta chambre, sous la surveillance d'un de mes chevaliers. Est-ce que c'est compris ? »
« … Oui, père. »
Quand il pleure, Sebas a toujours l'air d'avoir quatre ans. Il peut encore se le permettre, mais bientôt ce ne sera plus le cas, et il doit s'y préparer. N'est-ce pas la tâche d'un père ? Surtout un père qui doit penser à une province entière en plus de sa propre famille.
« Va te coucher, maintenant. Et ne fais pas de bruit ou tu réveilleras Ned et Robert. »
Le garçon s'exécute prestement, sans doute soulagé de pouvoir fuir la déception de son père qui se retrouve seul avec son cœur lourd.
Il n'aime pas punir son fils, un comportement sans doute partagé par d'innombrables pères au sein de Westeros mais que la grande majorité des lords ne comprendrait pas. Même au sein de sa maison, Rowena lui reproche de se montrer beaucoup trop coulant, trop indulgent envers un garçon qui un jour sera contraint de voler de ses propres ailes et n'est-ce pas lui rendre un mauvais service que de lui laisser croire que le monde pliera constamment sous ses quatre volontés ?
Sages paroles que son cœur n'en refuse pas moins d'entendre. Il semble qu'il faudra bien, maintenant que Sebas approche l'âge d'homme, l'âge de commettre des erreurs sérieuses. Il faut que Jon durcisse ses sentiments.
Cette conviction n'est que renforcée le lendemain, alors qu'un drame ébranle Castral Roc – la découverte qu'une enfant élevée dans la forteresse, l'une des plus proches compagnes de la jeune lady Cersei, a échappé à toute surveillance assez longtemps pour tomber dans un puits et s'y noyer. Rien que d'imaginer Sebas subissant le même sort est assez pour qu'une sueur froide poisse la colonne vertébrale de Jon.
Sebas est vivant, cependant, et il le restera aussi longtemps que Jon pourra s'en assurer. Il restera en sécurité et ne succombera pas à un accident stupide. Pas comme la pauvre petite Mélara Cuillêtre.
