« Comment te sens-tu ? »
La question télépathique précéda de peu la silhouette massive de son oncle dans le cadre de la porte de sa chambre. Zen'kan ne prit même pas la peine de se relever.
«Ça va. »
« Tu n'as pas trop faim ? »
« Pas plus que ces derniers temps. »
« Bien. » approuva le traqueur en venant lourdement s'asseoir sur le bord de son lit, le forçant à se pousser.
D'une pensée interrogative, il s'enquit de la raison de sa présence.
« Plus tôt on commencera ton entraînement, mieux ce sera. »
« Quoi ? »
« Assieds-toi. »
La pensée sèche fut accompagnée d'une rude bourrade. Il obéit en grommelant.
« Bon, voilà. Content ? »
« Mmmh. Première leçon. » gronda le guerrier, lui saisissant les poignets, qu'il leva l'un après l'autre. «La droite pour tuer, la gauche pour sauver. » martela-t-il, à trois reprises, assortissant à chaque fois ses paroles d'une secousse sur ledit bras.
« Quoi ? Je pige rien. »
« Ta main droite, pour prendre la vie. Pour tuer et te nourrir. La gauche, pour donner la vie. Pour sauver tes frères. »
« Mais c'est complètement con ! »
Le traqueur siffla.
« Non. Ça doit devenir un réflexe. Pour éviter les accidents. Si tu ne prends pas tout de suite les bonnes habitudes... »
Un flot d'images et de sensations suivirent. Zen'kan déglutit.
La Faim, brûlante, et l'appel irrésistible de la vie. Comme un fleuve de pure lumière. Sublime et magnifique.
Un papillon attiré par le soleil.
Pas de place pour la réflexion, les pensées, dans un tel déchaînements de sensations. Juste l'instinct et quelques réflexes, puissamment inscrits dans le subconscient.
« OK. La droite pour tuer, la gauche pour sauver. Je fais ça comment ? »
« La droite, tu sais déjà le faire. Sors les crochets. L'enzyme s'injectera automatiquement au contact. Pour la gauche, tu dois apprendre à les contrôler. Doucement. Bouge ta main comme ça... »
« Comme ça ? » demanda-t-il, tentant d'imiter son oncle – qui le corrigea d'un doigt expert.
Il lui fallut de longues minutes et beaucoup d'efforts pour parvenir à faire jaillir les petits tentacules dorés tout en gardant les crochets repliés.
Il était épuisé et sa main était douloureuse de s'être tant crispée quand enfin Markus se releva.
« Entraîne-toi autant que possible. »
« Et c'est tout ? Tu vas pas m'apprendre le don ouman'shii ? »
« Il faut déjà que tu maîtrise ça, avant d'espérer maîtriser le don. Apprends à ouvrir tes schiitars sans sortir les crocs, et je t'apprendrai le don. »
Se sentant défié, Zen'kan gronda, soudainement très motivé. Markus allait voir ce qu'il allait voir !
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« Vraiment navrée de ne pouvoir vous raccompagner chez vous, les filles. » s'excusa le Dr Weir.
« Madame ! Ne vous excusez pas, vous nous prêtez votre jet personnel ! » s'exclama Ilinka, agitant les mains.
« Ouaip, c'est cool. Merci. » approuva Tania, manquant de claquer une bulle de chewing-gum.
« Merci à vous deux. Ç'a été un vrai plaisir de vous avoir avec moi pendant ces six semaines. Et pour être tout à fait honnête, votre ardeur m'a fait du bien. Ça m'a rappelé pourquoi je fais ce métier. Alors, un immense merci à vous. »
Le sourire de la femme était sincère. Peut-être un peu fatigué, mais sincère.
« Madame... » ne put-elle s'empêcher de murmurer, ne retenant qu'avec peine une soudaine envie de faire un câlin à la diplomate – à laquelle son élan n'échappa pas.
Avec un étrange sourire tordu, cette dernière écarta un peu les bras en une invitation muette, à laquelle elle répondit volontiers.
Est-ce qu'elle avait tendu son esprit sans s'en rendre compte, ou Weir avait-elle réussi à établir un contact télépathique ?
L'esprit de la diplomate était paisible, vaste et ordonné. Il lui évoqua la bibliothèque du Trinity College de Dublin, qu'elle avait visitée des années auparavant lors d'une sortie éducative en Jumper. Chaque pensée, chaque savoir, chaque émotion soigneusement rangée et entretenue. Jamais elle n'avait touché d'esprit si ordonné. Et pourtant, il n'était ni froid, ni stérile. C'était un endroit accueillant, et bienveillant.
« Désolée. Je n'ai pas fait exprès. Je m'en vais !» s'excusa-t-elle aussitôt, prête à se retirer de la conscience de la femme – qui la retint avec douceur.
« Non. Tu es là parce que je t'ai laissée entrer. Je voulais te parler en... tête à tête. »
«OK... » opina-t-elle, docile, soudain intimidée par ce calme paisible. Elle se sentait comme une touriste qui réalise que les horaires de visites sont passés depuis longtemps, et qu'à chaque instant un gardien risque de venir.
L'amusement de Weir illumina sa conscience, comme autant de rais de lumière au travers de hautes vitres.
« Je n'ai jamais laissé un wraith ne serait-ce que me serrer la main. Je n'ai jamais eu assez confiance... »
Mais elle l'avait laissée l'étreindre. Elle l'avait laissée entrer dans sa tête.
« Tes parents sont parmi les personnes les plus vicieuses et dangereuses que j'aie jamais rencontrées. Ils n'ont aucune limite. Quand ils ont un objectif, ils ne reculent devant aucun obstacle. Mensonge, manipulation, meurtre, torture. Rien n'est trop horrible pour eux. Et pourtant... pourtant... »
Elle avait confiance en eux. Une confiance viscérale et absolue. La conviction que, quoi qu'ils fassent, c'était dans l'espoir d'un plus grand bien. Mais pas une confiance aveugle. Ils étaient faillibles, et Elisabeth n'était pas assez naïve pour croire que, fusse-t-elle un jour sur leur chemin, ils l'épargnent.
« Ils ont fait beaucoup de choses que je désapprouve, et encore plus que j'ignore, c'est certain.
T'emmener sur Terre n'a jamais fait partie de ces choses. Ta présence sur cette planète est un secret bien gardé, mais pas assez pour que la directrice d'Atlantis n'en entende pas parler. Ce n'était qu'une rumeur. Je n'en ai jamais notifié la Commission. Pourquoi les inquiéter pour une simple rumeur ? John n'approuvait pas. Mais il a fini par devoir se rendre à l'évidence : les Ouman'shiis ne désiraient pas plus que nous que la Terre soit envahie de wraiths... »
Une immense nostalgie emplit l'âme de Weir. La même qui souvent emplissait le cœur de sa mère.
Comme si une part d'elles était restée à jamais sur cette cité mirifique, flottant dans un océan lointain.
« Je me souviens, à l'époque, je me suis dit que s'ils parvenait à t'intégrer aux humains, comme Markus a su s'intégrer sur Atlantis, alors ce serait merveilleux. Un vrai petit miracle. Une reine, qui veut bien aider les humains, quel atout précieux ! Mais après avoir passé ces quelques semaines avec toi, je me rends compte de mon erreur. »
Elisabeth Weir avait connu beaucoup de wraiths. Le cœur d'Ilinka se serra. Elle allait lui dire qu'elle était un monstre. Qu'elle était dangereuse. Mauvaise.
« Ilinka, tu es la plus pure et la plus grande réussite de tes parents. Les Ouman'shiis sont nés de leurs intrigues et de leurs meurtres. Et toi, tu es le produit de leurs espoirs et de leur amour. »
« Je suis adoptée... » ne put-elle s'empêcher de souffler, noyée dans un soulagement qu'elle ne comprenait pas vraiment.
« Bien sûr, mais quand je te regarde, je vois le discernement et le sens de la justice de Rosanna Gady, mais aussi le courage et la ténacité de Markus Lanthian. Je vois l'intelligence et la perspicacité propre aux wraiths, associées à cette révolte et ce sentiment d'urgence propre aux adolescents. Et tu es d'un altruisme et d'une gentillesse qui n'appartiennent qu'à toi. Suis ton cœur. Bats-toi contre ce qui te révolte. Protège ce que tu aimes. Et tu déplaceras des montagnes. »
« Et si je ne veux pas déplacer des montagnes ? »
Weir rit à nouveau.
« Alors ne les déplace pas... même si, te connaissant, je doute que tu puisses laisser des innocents mourir écrasés sous des montagnes... »
« Je ne veux pas devenir reine... » murmura-t-elle du bout de son âme, comme un secret honteux.
La diplomate se radoucit.
« Quelle est la première règle d'une négociation de contrat réussie ? » demanda-t-elle sur un ton professoral.
Prise au dépourvu, la jeune wraith mit un instant à répondre.
« Heu... Il faut que les clauses soient connues et acceptées de tous les partis prenants ? »
« Exact. Si les clauses ne te conviennent pas, alors il est indispensable de les négocier jusqu'à satisfaction de tous.. »
D'accord, mais comment pouvait-on négocier un trône de reine wraith ?
Ses doutes transparurent, amusant la diplomate.
« Tu regardes des Disney ? »
« Ou... oui, mais pourquoi ? »
« Est-ce que tu trouves que Elsa, Kida ou Yzma se ressemblent ? »
« Heu... dans quel sens ? » demanda-t-elle, perplexe et étonnée de la connaissance extensive des dessins animés de la diplomate.
« Ont-elles le même caractère ? La même façon d'appréhender les choses ? »
« Non, pas du tout. »
« Et pourtant, toutes les trois sont des reines. Il n'y a pas qu'un seul moyen de monter sur un trône, et encore moins de gouverner. »
« Mais si je ne veux pas de trône et encore moins gouverner ? »
« Alors ne le fais pas. Il y a un million d'autres moyens de mettre tes talents à profit. »
La réponse de la femme lui enleva un poids colossal des épaules. Comme si elle avait eu besoin de cette autorisation pour oser respirer.
« Comme ? »
« La politique, la diplomatie, l'aide humanitaire, le social, la médiation, que sais-je ! Tu es jeune. Tu as littéralement l'éternité devant toi pour découvrir ta vocation ! »
Cette dernière pensée fut assénée avec un enthousiasme éblouissant, qui la laissa étourdie alors que Weir la lâchait, après ces quelques instants qui avaient semblé durer des heures.
« Tania ! Je ne doute pas que grâce à toi, on se souviendra encore longtemps du sénateur Keith comme d'un « vieil ours avec la morve au nez ». Mais par pitié, ne gâche pas ton talent d'oratrice à trouver des sobriquets à tous les vieux cons qui hantent les couloirs de nos institutions et gouvernements ! Ce serait un terrible gâchis. Vraiment.
« J'ai quelques amis à l'université d'Oxford. Le cadre sera sans doute trop « aristo » et rigide pour tes goûts, mais tu trouveras difficilement meilleure école. Quand tu auras postulé, passes un coup de fil à Caroline. Je soutiendrai ta candidature. (La diplomate sourit.) Ça fera le plus grand bien possible à cette bande de « petits cons » de fils à papa, de se faire rabattre le caquet par quelqu'un de ta trempe. »
L'adolescente eut un immense rictus prédateur.
« J'adorerais faire chier des sales petites merdes blanches qui se croient meilleurs parce qu'ils ont un lingot d'or au fond du derche ! »
Weir eut une étrange grimace pincée. Ilinka pouffa. Avait-elle seulement compris tout ce que Tania avait dit ?
« Prenez soin de vous, mesdemoiselles et si je peux vous aider, n'hésitez pas à me contacter. »
« Merci. Pour tout. »
« Allez filez, votre avion vous attend ! » les sermonna Elisabeth avec tendresse.
Agitant la main en guise d'au revoir, elles obéirent.
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Toisant l'humain de toute sa hauteur, Markus gronda. Un grondement sourd et mauvais, qui découvrit ses dents.
« Monsieur, vous pouvez pas rester là, c'est dangereux ! » hurla Zen'kan, s'approchant en gesticulant, alors que dans un grand fracas, un arbre fraîchement tronçonné s'abattait.
Markus sourit, d'un sourire cruel.
« Oui, vous devriez partir... loin... avant qu'il ne vous arrive malheur... » siffla-t-il, le ton lourd de menace.
L'humain hésita encore un instant, puis son instinct de survie prit le dessus, et il s'éloigna, jetant des regards inquiets derrière lui.
Personne ne le suivit.
« J'ai déjà vu ce type. Il essayait de regarder dans l'appart. Y m'a dit qu'il te cherchait. » nota le jeune wraith, s'essuyant le front.
Il opina. Après des années sans avoir montré son sale faciès, l'ancien inspecteur ne cessait d'apparaître dans des tentatives plus ou moins fructueuses d'espionnage.
Sa douce humaine avait prévenu le brigadier, qui avait fait perquisitionner discrètement le domicile de ce dernier.
Malheureusement, l'humain moustachu ne pouvait pas les aider. Puccini ne soupçonnait pas un instant qu'ils soient d'origine extraterrestre. Il ne se doutait sans doute même pas que la vie existait au-delà des limites de l'atmosphère de sa petite planète bleue.
Le brigadier Schmidt n'avait juridiction que sur les affaires extraterrestres et « inexpliquées ». Tant que Puccini ne commettait aucun acte répréhensible, il n'y avait légalement rien à faire. Et l'ancien policier avait été méticuleux. Il n'y avait rien à lui reprocher.
Markus avait bien suggéré de prendre des mesures personnellement, mais Rosanna lui avait demandé d'attendre. Bien que nuisible, il n'était – selon elle – pas encore une menace nécessitant une élimination définitive.
Ne partageant pas son avis, il avait cependant accepté d'attendre, mais il avait été plus que clair : à la seconde où l'humain mettrait la vie d'Ilinka en danger de quelque manière que ce soit, il était mort.
Sa lumineuse compagne n'avait trouvé aucune objection à ce fait.
« Faudrait pas faire un truc ? » s'enquit Zen'kan.
« Mmmh ? » siffla-t-il, fixant toujours l'humain qui s'éloignait sur le chemin.
« Pour ce type... »
« Pas pour le moment... mais s'il s'en prend à Ilinka, tu as le droit de le tuer. »
« Wow, sérieux ?! »
« Oui. »
« OK... Heu, c'est qui exactement ? »
« Un humain trop curieux, avec des certitudes erronées, et un sens de la justice bien à lui. »
« Soit... Mais c'est quoi cette histoire de l'buter ? C'est sérieux ? »
« Oui. Très sérieux. » siffla-t-il, ignorant l'inquiétude palpable du jeune mâle.
« On a le droit de faire ça ? »
Il se retourna vers l'adolescent.
« Tu me demandes si tu as le droit de défendre ta reine ? »
« Heu... Lili est pas ma reine... »
« Vraiment ? » siffla-t-il, moqueur, tout en rabattant la visière de son casque.
Quelques secondes plus tard, le jeune guerrier le rejoignait, prêt à reprendre le travail.
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« Je suis trop contente de rentrer ! La maison m'a manqué. Vous m'avez manqué aussi. Et Pipeau ! Comment il va ? »
Sa mère eut une petite grimace pincée.
« Pas très bien. On a dû l'amener chez le vétérinaire, il y a deux semaines. Il a des problèmes de reins. »
« Pourquoi tu m'as pas prévenue ?! »
L'artiste soupira.
« Pour ne pas t'inquiéter. Le docteur nous a donné des médicaments et des croquettes spéciales pour lui. Il va aussi bien que possible pour son âge. »
« Mais tu aurais pu me dire ! »
« Ça n'aurait fait que t'inquiéter, ma chérie. »
Sa mère semblait piteuse. Coupable même. Elle tenta d'effleurer ses pensées de surface. En vain. Rosanna était solidement retranchée derrières les murailles de lumière de son esprit.
« M'man, qu'est-ce que tu me caches ?! »
« Rien de grave, ma chérie. Va ranger tes affaires, on en discute plus tard. »
Mouais, comme si ça allait la rassurer. Sa mère n'aurait pas fait un tel cinéma pour la santé du chat. Il devait s'agir d'autre chose de bien plus important.
Elle tendit son esprit vers son père.
« Papa, y se passe quoi ? Pourquoi maman est toute bizarre ? »
Comme un coquillage qui se referme, l'esprit de Markus se claquemura.
« Demande-lui, ma petite reine. Elle t'expliquera mieux que moi. »
De plus en plus furieuse et inquiète, elle tendit ensuite ses pensées vers Rorkalym, qui bien qu'en vacances, bossait sur un projet universitaire.
« Désolé, c'est pas à moi de le dire. » répondit-il simplement.
Un instant, elle envisagea de fouiller son esprit à la recherche de la réponse à toutes ses questions, mais y renonça. Rory était le seul à avoir la décence de ne pas barricader son esprit.
Elle se tourna enfin vers Zen'kan, qui l'avait soigneusement évitée depuis quelques jours, ayant toujours un prétexte ou un autre pour ne pas faire durer les conversations télépathiques.
« Zen... Tu sais ce qu'il se passe ? »
Un immense sentiment de malaise lui répondit. Oui, il savait. Parfaitement.
Comme le pêcheur qui a ferré sa proie, elle ne le lâcha pas.
« Zen ! Dis-moi ce qu'il se passe ! » exigea-t-elle.
