« Comment t'as pu me faire ça ?! Salaud ! Comment... ?! J'veux pas partir ! Comment... ? Pourquoi... ? Merde... Je te déteste ! Je te déteste ! Salaud ! Je te déteste !»

Chacune de ses paroles, chacune de ses pensées était comme un coup de lame chauffée à blanc en travers de son âme.

Après un dernier feulement, des larmes coulant sur ses joues, Ilinka partit, claquant la porte de l'appartement avec assez de force pour en déloger un carreau qui se brisa au sol avec un bruit cristallin.

« Vas-y, rattrape-la. » parvint-il à lancer à Rory, qui avait assisté à toute la scène depuis le couloir, impuissant.
Son ami hocha doucement la tête de gauche à droite.

« Va l'aider, s'te plaît. » supplia-t-il, paralysé par une douleur qui lui broyait la poitrine.

« Non. Je reste ici. »
« Rory ! J'vais bien ! Vas-y ! » rugit-il, tremblant sous l'effort d'articuler ses pensées.
Son ami s'approcha, doucement, les mains levées en un geste apaisant.

« Non. Tu vas pas bien. Je ne te laisse pas seul. »
« Putain ! Rory ! » siffla-t-il, sa fureur enflammée par le refus qui lui était opposé.

Instinctivement, il avança sur son adversaire, prêt à en découdre.

« Zen, calme-toi. Tout va bien. »
« Non ! Tout va pas bien ! Tu l'as entendue ! »
Rory hocha tristement la tête.

« Elle est juste choquée. Elle ne pensait pas un mot de ce qu'elle a dit... »

« Qu'est-ce t'en sais ?! T'étais dans sa tête ? Non ! Sinon, tu saurais ! » rugit-il, avançant encore.

Si cette bourrique n'y allait pas, il allait y aller lui-même. Tout sauf la laisser dans cet état !
Rory essaya de l'arrêter, appuyant une main ferme contre son torse.

D'un revers de main, il lui saisit le T-shirt et tira, avec l'intention de le dégager de son chemin.

Il n'y eut pas vraiment de résistance, et avec un gémissement de douleur, Rory s'écrasa contre le comptoir de la cuisine.

Le champ libre, il fonça, jusqu'à la porte qu'il ouvrit, seulement pour découvrir Markus, immense et massif, lui bloquant le passage.

« Pousse-toi .» gronda-t-il a son oncle, qui ne broncha pas. « Dégage ! » répéta-t-il, tentant de l'écarter.

En vain. Autant essayer de déplacer un mur.

« Ilinka a besoin d'aide ! » supplia-t-il, sa rage soudain devenue une immense angoisse.

« Oui. Mais pas de ton aide. Reste ici. »
Les mots eurent un effet massue sur lui, et il se sentit en un instant vidé de toute énergie.

Tellement vide, qu'il ne se sentait même plus la force de vivre.

.

Elle avait en un sens espéré s'enfuir. Comme si disparaître dans la forêt pouvait empêcher l'inéluctable.

Sa fuite n'avait pas duré longtemps. Il avait fallu à peine une heure à sa mère pour la pister et la rejoindre.
En une heure, sa rage s'était muée en un désespoir paniqué. Lorsque Rosanna la retrouva, au bord d'un ruisseau aux parois escarpées, elle se sentit plus que jamais prise au piège. Acculée.

La traqueuse le sentit, et elle s'approcha pas à pas, doucement, avec la prudence de celle qui ne veut pas effaroucher sa proie.

C'était mesquin et futile, elle le savait, pourtant Ilinka feula. Un sifflement venimeux échappé d'un rictus féroce de bête fauve.
Fuir était inutile, elle le savait, et se battre plus encore. Il ne lui restait que ça. Un vain feulement de chaton outré. Une bravade absurde et injuste. Aussi absurde et injuste que toute cette situation !
« Ma chérie... »
« Kshhhhha ! »
« Ilinka... »
« Shhhht. »

Ignorant ses protestations inarticulées, sa mère s'approcha d'elle, pas à pas, jusqu'à pouvoir la toucher.

Sa main resta suspendue en l'air et, un moment, Ilinka songea à la mordre de toute sa fureur. Puis Rosanna termina son geste, et à la seconde où la main douce et rassurante de sa mère touchait sa joue, elle s'effondra en sanglots frénétiques qui l'étouffaient.

Elle voulait que tout ça s'arrête. Qu'elle arrête d'exister ! Qu'il n'y ait plus rien. Juste le calme et le silence du néant ! Pas toutes ces émotions. Cette douleur. Ces pensées.
Ces pleurs se transformèrent vite en une toux muqueuse, qui tout aussi vite se transforma en haut-le-cœur violent, et sans trop comprendre comment, elle se retrouva à quatre pattes sur un rocher, à regarder ses vomissures être emportées par le courant. La bile lui brûlait la gorge, mais au moins avait-elle l'impression de régurgiter, en même temps que son déjeuner, un peu de ses émotions.

Sa mère attendit patiemment que la nausée reflue, lui tenant délicatement les cheveux en arrière, et traçant de petits cercles apaisants sur ses épaules nouées. Quand enfin, Ilinka osa se redresser pour s'essuyer la bouche, elle lui tendit un mouchoir humidifié puis la conduisit à un tronc couché tout proche, sur lequel elle l'assit avant de l'imiter et de la serrer contre elle.

Rosanna ne prononça pas un mot, se contentant de l'enlacer, la berçant doucement d'un petit mouvement d'avant en arrière.

De longues, longues minutes s'écoulèrent, pendant lesquels la forêt – qui avait retenu son souffle – reprit son long chant.
Finalement, après un rude combat intérieur, Ilinka parvint à ouvrir la bouche suffisamment pour articuler.

« J'ai été horrible, hein ? »
« Oui. » opina doucement sa mère.

« Zen méritait pas que.. Oooh... merde... »
« Non, il ne le méritait pas. »
« Je pensais pas ça ce que j'ai dit ! » se sentit-elle obligée de se défendre en se redressant.

D'une subtile mais ferme poussée, sa mère la força à revenir contre elle, poursuivant ses caresses.

« Mais tu l'as dit. »
« Tu crois que je me sens pas assez horrible comme ça ?! »
« Si. Mais, cela ne change rien à la réalité du mal que tu as fait. Tu as le droit d'être surprise, triste, fâchée même, mais tu n'as certainement pas le droit de te défouler comme tu l'as fait sur Zen'kan. Ou sur qui que ce soit. »

Elle avait merdé, et en beauté.

« J'suis désolée... »
« Tu ne me dois aucune excuse. C'est à Zen'kan que tu en dois. Ainsi que des explications. Et il ne te doit pas le pardon. »

Elle opina, peinant à retenir une nouvelle vague de larmes. Son ami ne lui devait en effet pas le pardon. Et elle ne méritait pas qu'il la pardonne.

« Mais, le connaissant, je doute qu'il te tienne rancune très longtemps. »

Elle hocha la tête une fois de plus. Sa mère avait raison. Zen ne lui en voudrait pas, pas à elle. Il s'en voudrait à lui. Elle frémit. Quel genre d'horreur serait-il susceptible de s'infliger maintenant qu'il se savait capable de régénérer ?
« Il doit être en train de se mutiler... et c'est de ma faute... » sanglota-t-elle, enfouissant son visage dans ses mains.

Sa mère la serra contre elle.

« Non. Papa et Rory veillent sur lui. Ils ne lui laisseront pas se faire du mal. Et même si ce sont tes actions qui ont déclenché ses pulsions, en fin de compte, ce n'est pas toi qui mutile Zen'kan. S'il vient à se faire du mal, tu n'en seras pas la seule responsable. »
« Maman ! Pourquoi tu me dis des choses pareilles ?! C'est horrible ! »
Le ton de sa mère se fit sérieux, mais pas dur.

« Mais c'est la vérité. Il n'y a pas que les garçons qui grandissent. Toi aussi. Et ce n'est pas qu'une question de schiitars. Tu n'es pas encore adulte, mais tu n'es plus une enfant. Tu deviens responsable de tes actes, et tes capacités te rendent capable de beaucoup de choses, en bien ou en mal. Que tu le veuilles ou non.

Car c'est ça, la triste réalité. En quelques secondes, et en quelques mots hurlés sans sincérité, tu as détruit des années de travail sur soi de Zen. Tu n'as pas besoin de schiitars, ou de télépathie pour pouvoir faire très mal. De simples mots, un simple regard – ou son absence – peuvent suffire. Et ça, comme tous ceux qui grandissent, tu dois l'apprendre.
Personne n'a envie de te forcer à être ce que tu n'es pas, mon cœur, mais personne ne peut arrêter la course du temps. Chaque jour qui passe nous éloigne de celui de notre naissance, et nous rapproche de celui de notre mort. Certains ont des vies plus longues que d'autres, mais on partage tous cette réalité. Sachant cela, as-tu vraiment envie de gâcher de si précieux jours à être quelqu'un que tu n'es déjà plus ? »

Emplie d'un vide lancinant, Ilinka fixa sans le voir un point devant elle.
« Qu'est-ce que je suis censée faire ? Sauter de joie ? »
« Non, pas forcément. Mais tu ne peux certainement pas t'en prendre aux autres pour des choses dont ils ne sont pas responsables. Et plutôt que de penser à tout ce que tu vas perdre en grandissant, tu devrais penser à tout ce que tu vas gagner. A toutes les choses que tu vas pouvoir découvrir, et expérimenter. »

Elle ne répondit pas. Que pouvait-il y avoir de bien à un trône de chair et des pouvoirs de sangsue ?

« L'univers est grand, ma chérie. Il est immense. Pour l'instant, tu n'en as vu qu'une infime goutte. La Terre n'est qu'une petite planète, dans un petit coin d'une petite galaxie. Je te promets qu'il y a infiniment plus de merveilles que de choses à redouter, au-delà des étoiles. »
« Mais je suis bien ici ! J'aime cette vie ! Je veux pas d'une infinité de merveilles ! Je veux ça ! » lâcha-t-elle dans un cri du cœur.

Rosanna eut un sourire triste.

« A l'école, vous avez étudié l'allégorie de la caverne ? »
« Oui, et va pas me dire que je suis dans la caverne ! »
« Et pourtant, c'est exactement ça. Les garçons, et toi, on vous a volontairement cachés au fond de cette grotte très profonde. Là ou vous ne pouviez que voir les ombres de ce qu'il y a dehors au travers de nos récits. Mais aussi là où les choses du dehors ne pouvaient pas vous voir ni vous atteindre. »
Ilinka ne put retenir un rire sans joie.

« Tu dis que c'est merveilleux et tout, mais qu'on doit se cacher. C'est pas un peu paradoxal ?! Si c'est vraiment aussi génial que tu le dis, pourquoi on est ici et pas là-bas, « au-delà des étoiles » ? » ricana-t-elle avec une joie feinte.

L'artiste mit quelques secondes et un long soupir à répondre.

« Parce que l'univers est un fauve. Il est magnifique, fascinant et précieux. Mais il est aussi sauvage, dangereux et souvent cruel. L'un n'empêche pas l'autre. Bien au contraire. »
« Et moi, je veux pas aller dans la cage du fauve. Tu comprends ça ?! »
« Oui. Parfaitement. Mais tu es aussi un fauve. Un tout jeune fauve qui a grandi dans un centre de protection de la nature et n'a jamais connu la jungle. On ne veut pas te jeter dans la cage aux lions. Mais te faire découvrir un enclos de réintroduction pour pouvoir, à terme, te relâcher. Tu comprends ? »
Vraiment ? C'était ce qu'elle était à ses yeux ? Un lion en cage ?
« Je ne suis pas un FAUVE à réintroduire ! » beugla-t-elle en se relevant, bouillonnante de colère.

Rosanna se redressa à son tour.

« Non, tu ne l'es pas. Tu n'es pas un animal. Tu es une personne ! Avec des capacités de réflexion. Tu es capable de comprendre ce qui t'arrive et d'agir en conséquence. Contrairement à un fauve, tu es responsable de tes actes. On ne peut pas en vouloir au lion de manger la chèvre qui s'égare dans son enclos. Mais on peut t'en vouloir pour le mal que tu peux faire à autrui. Et ça, c'est un fait, que tu le veuilles ou non ! » répliqua-t-elle, sans hurler mais sur un ton qui ne souffrait aucune réplique.

Un nerf tiquant dans la mâchoire, Ilinka ne put que la contempler, emplie d'une rage révoltée.

« Maintenant, tu arrêtes de te regarder le nombril et tu fais l'effort de te mettre un peu à la place des autres. Imagine comment tu te sentirais, si c'était Zen'kan qui t'avait dit tout ce que tu lui a dit ! Tu te sentirais comment ? »
« Horrible... » murmura-t-elle, défaite.

Elle avait été abominable. C'était tout.

Le silence retomba, seulement empli du glouglou du ruisseau.
Finalement, sa mère soupira, vidée par cette confrontation.
« Ça suffit. On rentre. » statua-t-elle avec un petit geste défait.

Elle opina, exténuée et soulagée.

.

Markus avait géré la situation, d'une main de maître – et de deux coups de blaster.
Rorkalym n'avait pas protesté. Zen'kan était dans un tel état de détresse mentale que l'inconscience était sans aucun doute une bénédiction.

Pour faire bonne mesure, ils lui avaient entravé les mains et l'avaient allongé dans le canapé, puis dans un silence épais, ils s'étaient assis en silence, chacun dans un des fauteuils flanquant la télévision.

« J'aurais préféré que ce soit moi le premier. » finit par lancer Rory, au vide, presque comme un aveu.

Markus le dévisagea, un sourcil interrogateur relevé.

« La réaction d'Ilinka était prévisible... peut-être pas sur l'intensité, mais on la connaît... (Il soupira.) Je pense que je ne l'aurais pas aussi mal pris que Zen... »
Le traqueur eut un rauquement amusé.

« Tu te penses plus résistant qu'un guerrier ? »
« Qu'un guerrier, je ne sais pas. Mais dans ce cas précis, que Zen'kan, oui. Absolument. »
Markus le détailla longuement, puis opina avec un petit rictus.
« Tu as probablement raison, mais on ne le saura jamais... »
Le silence revint, pour ne disparaître que lorsque Zen'kan reprit conscience, et après avoir vainement tenté de se libérer, il se mit à sangloter doucement, vaincu par son impuissance.

Sa première impulsion avait été de libérer son ami, mais un grondement d'avertissement du traqueur et une rapide sonde mentale l'en avaient dissuadé. Zen'kan pleurait de rage. Une colère aveugle nourrie de son incapacité à se punir, ou mieux encore à se supprimer, pour ne plus jamais risquer de faire subir cela à Ilinka.
Heureusement, le jeune guerrier était trop obnubilé par sa douleur pour réfléchir, sinon, il aurait vite réalisé qu'il n'avait pas besoin de ses mains pour se nuire.

« On fait quoi maintenant ? » s'enquit-il télépathiquement auprès de son aîné, qui répondit d'un laconique : « On attend ».

S'installant plus confortablement dans son siège, il se résolut à patienter.
Il aurait bien voulu aider son meilleur ami, mais il craignait d'empirer les choses sans le vouloir.