« Hé, tu as mauvaise mine. Comment tu te sens ? »
Il reconnut la voix de sa tante.
Péniblement, il parvint à murmurer quelques mots, le visage à moitié enfoui dans le cuir du canapé, collant de ses larmes et de sa morve.
« Mal. Comment va Lili ? »
« Mieux que toi. Elle aimerait te parler. Tu es d'accord de la voir ? »
Elle voulait le voir, lui ? Pourquoi ? Elle avait été claire pourtant. Elle le haïssait.
« Pourquoi faire ? Elle me déteste. » marmonna-t-il.
Doucement, Rosanna écarta une mèche de cheveux qui lui tombait sur le visage, lui permettant de la voir un peu mieux. Elle lui sourit, tristement et avec tendresse.
« N'écoute pas cette voix. C'est celle de ton instinct de mâle wraith. Celle qui t'incite à te soumettre et à servir sans réfléchir une reine. Elle te pousse à croire et à faire tout ce qu'une femelle te dit, sans aucun discernement, mais tu restes toi. Capable de réfléchir et de décider par toi-même, malgré tout. »
« Elle a dit qu'elle me détestait. » gémit-il, retenant avec peine une nouvelle vague de larmes rageuses.
« Zen'kan, tu connais Ilinka depuis aussi longtemps que moi. Est-ce que ça lui ressemble de haïr quiconque pour quelque chose qui n'est pas de sa faute ? »
« Mais c'est de ma faute ! »
« Non, et tu le sais. »
Oui, il le savait, mais ça n'y changeait rien. Qu'il n'y puisse rien n'annulait pas le fait qu'il était entièrement responsable.
Rosanna soupira.
« Écoute, je ne vais pas essayer de te convaincre. Ça ne servirait à rien. Mais tu veux bien laisser ma fille te voir ? »
Non, il n'en avait pas envie. Il ne voulait pas lui infliger sa présence et tout ce qu'elle représentait. Il opina bien malgré lui.
« Merci. Markus va te détacher et on va prendre cinq minutes pour te requinquer, d'accord ? Te passer une lavette sur le visage, changer de t-shirt, peut-être un petit coup de brosse. Tu en penses quoi ? »
Il opina, vidé et docile. Il voulait juste que ce cauchemar s'arrête. Qu'il arrête de souffrir. Qu'il arrête d'exister.
Sa tante l'aida à se redresser, puis à se relever, et son oncle défit le nœud complexe qui lui liait les mains. Il frotta ses poignets endoloris, un peu trop conscient des regards posés sur lui.
« Rorkalym, tu veux bien l'aider ? » demanda l'artiste.
Aussitôt son ami bondit en avant et le pilota jusqu'à la salle de bain.
« On vous attend dehors. Viens quand tu te sens prêt. » lança-t-elle, guidant son mari vers la sortie.
Il se retrouva seul avec son meilleur ami et un reflet fantomatique dans le miroir, qu'il n'osait regarder en face.
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Ça faisait bientôt dix minutes que ses parents étaient sortis de la ferme de Milena et Selk'ym, et elle commençait à s'inquiéter. Et si Zen refusait de la voir ? Refusait de lui parler ? De la pardonner ?
Un grincement de sa mère la sortit de ses pensées. Au bout de la route, la vieille guimbarde de Milena était apparue.
Rosanna lui fit signe de rester devant la maison en compagnie de son père, tandis qu'elle s'avançait au petit trot, avec la claire intention d'arrêter l'ancienne militaire le plus vite possible pour lui expliquer la situation et gérer l'inévitable inquiétude de cette dernière sans qu'elle ne vienne rajouter une couche de drame à la situation – déjà bien assez explosive.
Un mouvement au coin de sa vision et une brève tension mentale de son père la fit se retourner.
L'air de ne pas savoir où se mettre et le regard définitivement rivé au sol, Zen'kan descendait l'escalier, suivi de Rory qui lui lança un petit sourire rassurant.
Elle voulait juste courir et le prendre dans ses bras, et lui dire qu'elle était désolée, qu'elle avait été horrible et qu'elle ne pensait pas un mot de ce qu'elle avait dit. Qu'elle n'était même pas sûre de se souvenir des mots qu'elle avait prononcés. Lui demander pardon, et le rassurer. Et ne pas sentir ce vide abyssal entre leurs esprits, pire que les plus hautes défenses mentales.
Mais elle ne bougea pas. Et s'il la détestait ? Et s'il ne voulait plus jamais lui parler ? Qui était-elle pour lui imposer ses désirs, surtout après ce qu'elle lui avait déjà infligé ?
Finalement, il s'arrêta devant elle dans un silence gênant, un petit nerf palpitant sur sa mâchoire.
« Tu voulais me parler ? » lâcha-t-il, atone et inexpressif, fixant un point quelque part derrière elle.
Ravalant un hoquet, elle le fixa, bouche bée. Ce n'était pas son ami. Ce n'était pas le Zen'kan qu'elle connaissait, toujours prompt à la joie ou à la colère, plein d'émotions et de sentiments.
Il ressemblait aux guerriers de l'Utopia, froid, distant, et détaché.
Elle avait eu l'intention de lui présenter ses excuses, simplement, et poliment. En lui laissant tout l'espace nécessaire pour lui pardonner, s'il le désirait.
Mais une peur panique la submergea, et ses mots se noyèrent dans un torrent de larmes.
Elle se mit à bégayer, ses pensées aussi terrifiées et incohérentes que ses paroles.
Ne pars pas ! Non !
« Je suis désolée ! Je n'aurais pas dû faire ça ! »
Ne meurs pas ! Reste toi-même ! Je suis désolée !
« Je m'en veux tellement ! Reste mon ami ! Pitié ! »
Tu es ma famille !
« J'ai peur ! »
J'ai besoin de ma famille !
« S'il te plaît ! Pardon ! Pardon ! »
Tu me fais peur ! Pourquoi tu es comme ça ? Redeviens comme avant !
« S'il te plaît ! Je suis désolée ! Je ferai tout ce que tu veux, mais ne change pas ! »
Pitié !
« Je ne veux pas être seule ! Je t'en prie ! Pitié... »
Les mots sortaient comme autant de perles sur un long collier, qu'elles ne pouvaient retenir.
Finalement, à bout de souffle, elle ne parvint plus qu'à hoqueter, s'essuyant le nez d'un revers de main. Elle se sentait tellement seule, plantée là sous le regard des siens.
Elle sentait l'effort inhumain de Markus, dans son dos, luttant contre son instinct de père qui lui commandait de la rassurer et de la consoler.
Elle voyait la peine de Rory qui, une main toujours posée sur l'épaule de Zen'kan, s'efforçait de rester neutre dans l'affaire, malgré la souffrance qu'elle lisait dans son regard, de la voir ainsi.
Mais de Zen'kan, elle ne lisait rien, ne sentait rien. Il était comme une statue, vide et inexpressif, le regard toujours fixé dans le vague.
Elle avait envisagé toutes les réactions possibles, mais pas leur absence.
« Zen... »
Il mit longtemps à lui répondre.
« Je suis désolé de ne pas pouvoir changer ce que je suis. » cracha-t-il sur ce même horrible ton atone.
« Mais je veux pas que tu changes ! » sanglota-t-elle en retour, la voix presque brisée par les émotions.
Son ami eut enfin une réaction. La pire possible. Un rire sans joie.
« C'est bien ça le problème. Je change, que je le veuille ou non, et je ne peux rien y faire. » siffla-t-il, tendant une main devant lui.
Elle voyait presque la fente de sa paume, invisible sous l'hologramme.
D'un discret geste du menton, Rorkalym l'encouragea. Qu'attendait-il d'elle ?
Elle le fixa, perplexe. Mais il ne répondit pas. Il ne l'aiderait pas plus.
Zen'kan fixait toujours sa main, bougeant doucement les doigts, un sourire sinistre aux lèvres.
Il était terrifiant. Tellement différent. Tellement alien.
Il fallait que ça cesse !
Pour effacer cet abominable rictus de son visage. Pour briser ce sortilège maléfique, elle saisit sa main, la serrant fort dans les siennes.
Les crocs du schitaar ouvert lui percèrent la peau, faisant perler le sang. Juste quelques gouttes vertes qui coulèrent sur l'herbe.
Zen'kan tenta de retirer sa main. Elle serra plus fort, malgré la douleur.
Une sensation chaude et électrisante naquit dans sa paume, remontant le long de son bras. Son cœur s'emballa, le temps sembla ralentir. Presque se suspendre.
L'abîme mental disparut. Plus besoin de mots.
Ne change pas ton âme ! Reste mon ami !
Je ne veux pas te perdre !
Peu importe comment tout le reste change !
J'ai besoin de toi !
Reste toi-même ! Reste celui que j'aime !
Ne change pas ! Ne change jamais !
Je ne veux pas te perdre !
Je ne veux pas te perdre !
J'ai peur et j'ai besoin de toi ! Reste ! Reste !
Reste !
« Je suis désolé, Lili. »
Elle entendit les mots murmurés à son oreille au travers de sa cage thoracique, alors qu'il la serrait contre elle.
Elle rit, incrédule.
« C'est à moi de m'excuser ! »
« Je te pardonne. »
« Merci ! Merci... » Elle rit, pleurant, étonnée de constater combien elle avait redouté ne jamais entendre ces mots.
« Bordel de merde ! Vous allez m'expliquer ce qu'il se passe ici ?! » beugla Milena, approchant au pas de charge, gesticulant, Rosanna sur ses talons.
Zen'kan se tourna vers sa mère, sans toutefois la lâcher tout à fait.
« M'man, relax, j'vais t'expliquer. »
« Y a intérêt, oui ! »
Ilinka vacilla un peu alors que, vidée, enfin soulagée, elle était prise de vertiges.
Zen'kan la stabilisa, lui jetant un regard inquiet.
« Lili, ça va ? »
« Ouais, j'ai un peu la tête qui tourne... Et la vue qui... vibre... un peu ? »
« Tu devrais peut-être t'asseoir ? » suggéra Rorkalym, alors que ses parents échangeaient un regard inquiet.
« Ilinka, tu saignes ! » s'exclama sa mère, lui prenant les mains.
« C'est rien. Juste une égratignure. » se justifia-t-elle.
Quelle importance qu'elle saigne ? Ici, tout le monde connaissait son secret. Et ce n'était certainement pas trois gouttes de sang qui allaient lui causer de tels vertiges !
Elle tenta de récupérer sa main, mais sa mère l'en empêcha, lui prenant le pouls, avant de lui rendre son bras seulement pour mieux lui prendre le visage, détaillant ses yeux.
« Qu'est-ce qu'il lui arrive ? » s'enquit Milena.
« Tsssk. Elle est défoncée à l'enzyme. »
C'était donc ça ?
« Rosanna, tu en es sûre ? » demanda la militaire d'une petite voix blanche.
Sa mère se tourna vers l'ancienne soldate avec un petit rire sec.
« Oooh que oui... »
« Mais comment ? » demanda Milena, perplexe.
« Demande à ton fils. »
« Pardon ?! »
« Ton gamin maîtrise pas ses schitaars. Il avait les crocs sortis, et mon andouille de fille se les est plantés Dieu sait comment dans les mains... »
« Zen'kan ! » gronda Milena.
Ce n'était pas de sa faute ! Il avait même essayé de l'arrêter ! Instinctivement, elle se mit entre lui et sa mère.
Elle n'eut heureusement rien à faire, car Rosanna arrêta l'ancienne soldate d'une main sur l'épaule.
« C'est pas de sa faute. Et elle ne va pas en mourir. Je doute que la dose ait été très forte, et elle est wraith, son métabolisme réagit différemment du nôtre. »
« Mais quand même ! C'est peut-être pas grave cette fois-ci. Mais imagine la prochaine ! » répliqua Milena.
Markus, qui jusque-là était resté en retrait, intervint.
« On va faire en sorte qu'il n'y ait pas de prochaine fois, n'est-ce pas ? » demanda-t-il à Zen'kan – qui opina avec force.
Rosanna tapa dans ses mains, faisant sursauter tout le monde.
« Parfait ! L'affaire est donc close ! Ouf ! »
« J'ai préparé du thé. » annonça calmement Selk'ym, apportant un plateau rempli de tasses fumantes, son timing démentant son air d'ignorance absolue de la situation.
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« Donc tout le monde savait sauf moi... depuis des semaines. » se désola Ilinka, assise en face de lui sur son futon déplié pour l'occasion, dans le calme du soir tombant.
Rorkalym opina.
« Mais pourquoi ? (Elle s'affaissa un peu sous la réalisation.) Parce que tout le monde savait comment j'allais réagir... »
Il soupira, posant sa tasse de thé tiède. Son amie lui faisait pitié. Toute la situation faisait pitié.
« Je regrette que ce n'ait pas été moi en premier. »
Elle le fixa avec surprise. Il lui offrit un sourire réconfortant.
« Sans vouloir me vanter, j'ai plus de jugeote que Zen'kan. Je pense que j'aurais été capable de faire la part des choses. »
Elle acquiesça, pensive.
« Je crois que... j'aurais pas mieux réagi, moi. »
Avec un sourire indulgent, il l'attira à lui et la serra avec douceur.
« Sans doute. Mais, c'était prévisible... Zen a vraiment pris les choses comme un crétin... »
« C'est pas très gentil pour lui. »
« Mais c'est la vérité. Je l'adore, mais Zen'kan réagit comme un idiot dans beaucoup de situations. (Il s'interrompit un instant.) Pour être précis, je vous adore tous les deux, mais vous réagissez comme des débiles, des fois. Tous les deux. » poursuivit-il, la secouant un peu avant de la serrer plus fort.
Elle pouffa.
« T'es pas gâté avec nous deux... »
« Et pourtant, je vous échangerais contre rien au monde. Je les aime trop, mes deux crétins de cadets ! »
« Nous aussi on t'aime, Rory. »
« J'espère bien ! »
Ils rirent de bon cœur.
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Les éclats de rire traversèrent le plancher, proches et lointains à la fois.
Avec un petit sourire, un peu triste, Zen'kan fit tourner le pendentif dans sa main. La fente rosâtre qui barrait sa paume contrastait contre l'argent du métal alien.
Une époque était révolue. Les choses avaient changé. Mais l'essentiel était resté intact.
Il avait encore tant de choses à apprendre. Ils avaient encore tant de choses à apprendre !
D'un geste adroit, il fit tournoyer le pendentif et le passa, comme on enfile un vieux pull familier.
Il se redressa, prêt à rejoindre son oncle et sa mère qui l'attendaient dehors.
Du coin de l'œil, il aperçut le miroir de la penderie. Dans la glace, un jeune goth au teint pâle et aux cheveux si blonds qu'ils en paraissaient blanc, le fixait. Une illusion familière.
Il sourit à cet homme qu'il ne connaissait pas, et le salua d'un petit geste du menton que celui-ci lui rendit. Sans un regard en arrière, il sortit.
