« Laissez-moi voir cette ordure. » gronda Markus penché sur Schmidt.
Le brigadier, sa moustache blanche frémissante, ne broncha pas.
« Certainement pas. J'ai besoin de lui vivant. »
« Je ne le tuerai pas. »
« Et entier. Il reste, monsieur, un citoyen suisse dont l'existence est protégée par notre loi. Tout comme la vôtre, d'ailleurs. »
« Laissez-moi le voir ! »
L'homme ne broncha toujours pas. Zen'kan l'admirait pour ça. Ne même pas suer alors qu'il était le cœur de l'attention d'un Markus furieux, c'était héroïque. Et un peu suicidaire aussi, même si en cet instant, il ne doutait pas de la parfaite sécurité physique de l'humain.
« Monsieur Lanthian, ça suffit. Mon travail est de protéger mes concitoyens des menaces extraterrestres et en cet instant, VOUS êtes la pire menace extraterrestre possible pour M. Puccini, donc c'est non ! »
Le traqueur, vaincu, rugit et parti se calmer un peu plus loin.
« Je croyais que vous étiez responsable de la gestion des aliens, pas de la protection CONTRE. » nota Zen'kan, guère étonné, mais un peu amer de se voir considéré comme une menace.
Le brigadier rajusta son uniforme tendu sur son ventre rond, et lissa sa moustache perpétuellement ébouriffée avant de répondre.
« Ah ! Pour être exact, la Confédération m'a donné mandat de la gestion de toute chose d'origine extraterrestre. Rien ne m'interdit d'en tirer profit par des alliances et des échanges mutuellement profitables... » répondit-il avec un clin d'œil et un sourire satisfait qui arrondit ses bajoues rougeaudes.
Il opina. Cela faisait plus de sens, vu dans le contexte de leur présence et des échanges via l'Utopia.
« Hum, est-ce que vous avez pu avancer dans votre enquête maintenant que vous avez ce type ? » demanda Milena, jetant un regard à Markus – qui faisait toujours les cents pas de l'autre côté du hangar.
« En partie. On n'a pas encore eu le temps d'interroger le prévenu. Il a été arrêté il y a quelques heures seulement par la police italienne, non loin de Naples. Il a aussitôt été extradé, mais nous venons à peine de le récupérer. En tout cas, il était préparé. Il avait des faux papiers. Et des contacts sur place. »
« Et avec les mouchards ? » demanda-t-elle en opinant.
« Mes analystes sont toujours dessus. Le matériel est de grade professionnel, mais standard dans le domaine. Ils essaient de pister les données. Ça leur prend du temps. »
« Mais du coup, on peut rentrer chez nous ? » intervint-il.
« Négatif. Tant que l'on ne sait pas qui a accès à ces données et quel type d'information a été récolté, vous devez rester sous les radars. »
Il se dégonfla un peu. Là, tout de suite, après trois jours sur une île déserte et une tempête, tout ce qu'il voulait, c'était le calme et l'obscurité de sa chambre.
Milena lui passa une main compatissante dans le dos.
« Et Selk'ym, comment va-t-il ? » demanda-t-elle.
« M. Lanthian va extraordinairement bien pour quelqu'un qui avait – et je dis bien avait – des côtes cassées il y a moins de vingt-quatre heures. On vous le rend dans un jour ou deux, ne vous en faites pas. »
Milena opina.
Tendant son esprit vers celui de Rorkalym, il lui transmit les nouvelles. Le soulagement de son ami était palpable.
« Tenez-nous au courant de l'avancée de votre enquête, brigadier. » lança-t-elle en guise de salut, gesticulant pour rappeler Markus.
« Comptez sur moi, Mme Giacometti. Puis-je vous demander où vous comptez aller ? »
« Pour l'instant, on va retrouver les autres. Ensuite, on avisera. »
Il opina.
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« Théophile va vous ramener à terre. Je laisse encore un jour ou deux à mes invités pour se remettre de leur mésaventure, puis je leur proposerai comme convenu de nous rejoindre. A bientôt, peut-être, Mme Gady. Princesse. Monsieur Lanthian, mes respects aux vôtres. Que Tuim garde son regard bienveillant sur vous. » les salua Fiz'roz d'une courbette gracieuse, ses longs cheveux crépus battus par la brise marine.
« Merci pour tout, capitaine et bon vent. » répondit l'artiste, lui rendant son salut.
« Oui, merci beaucoup ! » renchérit-elle, hasardant aussi une courbette.
Rorkalym se contenta d'un salut de la tête poli, et ils embarquèrent à bord du petit zodiac qui dansait comme un bouchon sur la mer.
Ils furent échangés contre une cargaison de fruits et d'épicerie sur une jetée de pierre usée par les ans et le vent, et alors que le zodiac repartait au large rejoindre le Sea Dreamer prudemment resté dans les eaux internationales, Ilinka put étudier la petite île où ils se trouvaient.
Quelques maisons de pierre accrochées sur un rocher au milieu de l'océan, couronné de palmiers. Un îlot comme il y en avait tant dans les archipels du Pacifique.
« Le Jumper doit être par là. » déclara Rosanna, désignant un point sur leur gauche.
Suivant la vague direction donnée, sous les regards curieux mais pas intrusifs des locaux, ils grimpèrent les ruelles abruptes jusqu'à rejoindre un terrain de foot en terre battue coincé entre des baraques, presqu'à l'aplomb de l'île.
Appuyé contre un grand palmier tordu, Markus les attendait, les yeux plissés sous le soleil trop brillant.
Il embrassa sa femme, puis la serra contre lui. Enfin, il salua Rory d'un geste du menton et, sortant quelques billets de sa poche, partit payer une bande de gamins qui détalèrent en piaillant dans les ruelles.
Ouvrant la marche, il les guida finalement jusqu'au vaisseau occulté.
« On rentre enfin ? » demanda-t-elle, pleine d'espoir.
« Non. On va retourner sur Marianna, ramasser le matériel... » répondit sa mère, s'installant dans le siège du copilote.
« Et ensuite on rentre ? » renchérit-elle avec entrain.
« Non, le brigadier Schmidt ne pense pas que ce soit judicieux. On va devoir se planquer encore un moment. » répondit son père.
Elle soupira. Pourquoi ? Elle voulait juste rentrer.
« On repart quand même pas sur cette foutue île ?! »
« Non, ce n'était pas une très bonne idée. On va trouver quelque chose de plus... confortable. » concéda l'artiste.
« Y a intérêt ! »
Même Rory, malgré son habituelle impassibilité, ne put s'empêcher d'approuver.
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Sans doute était-ce ça que l'on pouvait appeler l'art du compromis.
Ils étaient à nouveau sous la surveillance des hommes de Schmidt, mais ils n'étaient plus dans un obscur bunker.
Leur nouvelle planque était un alpage perdu au fin fond d'une vallée alpine, perché tout seul sur son flanc de montagne.
L'endroit était rustique, mais ils avaient de vrais matelas, une douche solaire, un toit en dur au-dessus de leur tête, et la sympathique compagnie de vaches curieuses et placides.
Celui qui s'en accommodait le plus mal était Zen'kan. En ce qui le concernait, lui, passer quelques jours au vert, ainsi, était reposant.
« Rory, je m'emmerde ! » geignit son ami.
C'était un fait : une fois le bûcher rempli, les volets réparés et l'alpage récuré de fond en comble, il n'y avait pas grand-chose à faire – en dehors de jouir du panorama. Dur, dur pour le jeune guerrier, habitué à trimer dans la réserve huit heures par jour.
« Profite, la vue est magnifique. » nota-t-il, désignant le paysage sous eux.
L'adolescent le fixa d'un air dubitatif.
Ce n'était pas qu'il avait besoin d'activité constante. Zen'kan était ravi de passer des heures seul à ne rien faire. C'est juste que regarder les beautés de la nature ne l'intéressait pas.
Rory eut une inspiration soudaine.
« Tu devrais t'entraîner à l'affût. Te mettre en position et ne plus bouger pendant le plus longtemps possible. » suggéra-t-il.
L'idée sembla plus lui plaire, et il s'éloigna, à la recherche d'un poste d'embuscade.
Satisfait, Rory se rallongea dans l'herbe. Plus rien ne l'empêchait de regarder les nuages défiler.
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« Je m'emmerde ! » geignit Milena, se versant sa huitième tasse de café de la matinée.
Rosanna leva le nez de son aquarelle, la fixant.
L'ancienne militaire but une longue et bruyante gorgée.
« Comment tu deviens pas chèvre ?! » s'enquit ensuite l'ex-soldate.
L'artiste haussa une épaule.
« Je m'occupe. »
Milena la fixa, dubitative, avant de jeter un regard noir aux adolescents éparpillés autour du bâtiment.
« Je les envie. Pouvoir passer des heures à regarder le ciel ou à tresser des couronnes de fleurs sans s'ennuyer, c'est un don... » marmonna-t-elle, avant de s'interrompre, les sourcils froncés de perplexité « Mais qu'est ce qu'il fabrique encore ? (Elle soupira.) Il fout quoi, ce crétin ? »
Interloquée, Rosanna la rejoignit au coin de l'aula, seulement pour découvrir Zen'kan, parfaitement immobile, perché sur une grosse souche, à quelques dizaines de mètres, dans une posture qui n'était pas sans rappeler celle d'un corbeau mourant de chaud au soleil.
L'artiste retourna à sa peinture, en haussant les épaules. Parfois, il était plus simple de ne pas se demander ce qui pouvait passer par la tête d'un wraith.
« D'ailleurs, il est où le tien ? » s'enquit l'Américaine en se laissant tomber sur le banc en face d'elle, faisant tressauter le pot d'eau sale.
« Le mien ? » demanda Rosanna, stabilisant précipitamment l'objet avant qu'il ne se renverse sur son travail.
« De wraith. »
« Ah. Je ne sais pas. »
« Nan, mais sérieusement, où est Markus ?»
Elle tendit son esprit au travers du Lien.
« Il entretient ses affaires dans le dortoir. »
« Encore ?! Mais il y était déjà ce matin ! Et il l'a pas déjà fait hier aussi ?! »
Rosanna haussa les épaules. Milena devait comprendre mieux que quiconque ce besoin presque pathologique d'un soldat en période de creux d'entretenir son matériel.
Le silence revint, le temps pour Milena de finir sa tasse.
« Pfff... Je m'ennuie. »
« Je peux te prêter du matériel de dessin si tu veux. » proposa l'artiste.
« Tu me prends pour qui ? Une gamine en primaire ? »
Rosanna ne répondit pas.
« Nan, je vais aller voir pourquoi mon idiot de fils joue aux statues de cire. »
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« Maman, pourquoi tu souris comme ça ? » demanda-t-elle, avisant la mine satisfaite de sa mère, qui referma l'écran de l'ordinateur sécurisé prêté par les militaires. Leur seul accès au monde extérieur.
« Le capitaine Fiz'roz a discuté avec les gens que vous avez sauvés, et ils veulent tous tenter leur chance dans Pégase. Le Sea Dreamer restera en haute mer jusqu'à l'arrivée de l'Utopia. »
Ilinka opina, pensive. Devait-elle se réjouir ou s'inquiéter pour l'avenir de ces gens ?
Ses sentiments furent bien vite oubliés, au profit d'une angoisse infiniment plus égoïste. Cette fois, l'Utopia venait aussi et surtout pour eux.
La crainte fut remplacée par une colère révoltée. Elle allait devoir partir bientôt, et elle ne pouvait même pas passer ses derniers jours sur Terre comme elle l'entendait !
Elle eut envie de hurler. C'était comme si de l'électricité courait dans ses veines, faisant vibrer ses os.
Abandonnant le bouquet qu'elle était en train de confectionner pour décorer la table, elle partit en quête de Zen'kan, qu'elle trouva occupé à réduire, avec son canif, un morceau de bois en copeaux.
« Frappe-moi. » gronda-t-elle.
« Qeua ? » lâcha-t-il, perplexe.
Elle écarta un peu les mains, en un geste de défi.
« Je suis en pétard. Faut que je me défoule. Frappe-moi. »
« Ahhh ! Tu veux qu'on s'entraîne. Ne le formule pas comme ça ! » répliqua-t-il, se levant avec une tranquillité exaspérante.
A l'instant exact où il eut lâché le manche du couteau (qu'il avait fiché dans le banc sur lequel il était assis), elle se jeta sur lui, visant la gorge.
Avec un glapissement surpris, il recula, parant tant bien que mal ses assauts.
« Réplique ! » siffla-t-elle, rendue hargneuse par son manque de combativité.
« Mais j'ai pas envie de te faire mal. » répondit-il, se protégeant à moitié, encaissant le reste.
« Zen'kan, ATTAQUE-MOI ! »
L'ordre lui avait échappé. L'effet fut instantané.
Le coup de poing l'envoya voler à deux pas.
Elle se reçut sur les genoux, le souffle coupé par la douleur. Depuis quand était-il aussi fort ?
Elle sourit. Elle allait devoir se concentrer pour ne pas se faire démolir. Juste ce qu'il lui fallait.
Roulant de côté, elle esquiva un coup de pied qui l'aurait sans aucun doute envoyée au tapis et, feulant comme un chat, elle se remit debout. A terre, elle était un sac de frappe en viande.
Zen'kan était fort et précis, mais il tendait à téléphoner ses attaques. Elle en esquiva une première, gardant sa garde haute pour protéger son visage, feinta sur la seconde, et lui décrocha un uppercut dans la mâchoire.
Elle entendit vaguement leurs mères respectives qui hurlaient, mais n'y prêta pas attention.
Avec un grondement mauvais, il se jeta sur elle, avec la claire intention de profiter de sa masse pour la plaquer au sol. Elle bondit en arrière, reculant encore pour esquiver un coup de poing, puis un nouveau plaquage, et profitant qu'il était déséquilibré, lui décrocha un second coup dans la glotte.
Zen'kan émit un son étrange et douloureux, stoppé net dans son élan, puis avec un rictus mauvais, adopta une garde plus conservatrice, contraint de reconnaître l'inefficacité de ses attaques en force brute.
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Ses amis se battaient. Il ne s'agissait pas d'un échange amical, mais d'un combat brutal.
Ilinka ne retenait pas ses coups. Ce qui en soit n'était pas bien grave, maintenant que Zen'kan régénérait. Plus grave : lui non plus ne retenait pas ses coups.
Et Rory l'avait vu démolir des troncs à mains nues. Sa force n'avait plus rien d'humaine. Il risquait réellement de blesser gravement – ou pire, de tuer – Ilinka avec un coup mal placé.
Le problème n'avait échappé ni à Rosanna ni à Milena, mais elles étaient toutes les deux impuissantes. Tout comme lui. En prenant parti pour Ilinka, il serait sans doute capable de vaincre Zen'kan. Le problème était que ce dernier n'était pas dans son état normal. Son esprit tout entier était focalisé sur une seule et unique chose, sourd à tout le reste : l'ordre qu'il avait reçu. « Attaque-moi. »
C'était Ilinka qui détenait la clé de cet affrontement. D'un seul mot, elle pouvait y mettre fin.
Mais encore fallait-il qu'elle le veuille – ce qui, à en juger par ses rugissements excités, n'était pas près d'être le cas.
Inspirant à fond, il pria pour que rien de mal ne leur arrive d'ici-là.
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Zen'kan l'avait jetée à terre d'un coup de genou dans le ventre. Elle allait se relever pour répliquer d'un coup de boule dans le plexus lorsqu'elle se retrouva soulevée du sol, le col de son t-shirt l'étranglant douloureusement.
En face d'elle, Zen'kan se retrouva aussi suspendu par le col, grondant et rugissant sa fureur.
« Dis-lui d'arrêter. » gronda Markus dans son esprit.
Elle tenta de grincer une protestation, en vain. Ni sa poigne, ni son âme ne souffraient contestation.
« Lâche-moi, j'étouffe. » grogna-t-elle à la place.
« Tu le calme, je te lâche. » répondit-il sèchement.
« LÂCHE-MOI ! »
Markus frémit, mais ne broncha pas.
« Ne me crois pas né de la dernière pluie, ma princesse. Maintenant, tu le calmes, ou je serai obligé de le faire, et ce ne sera pas beau à voir. » gronda-t-il.
Vaincue, à bout de souffle, elle obéit.
« Zen'kan, arrête. »
Il mit quelques secondes à se calmer, son regard auparavant si absolument focalisé sur elle papillonnant alentour, perdu.
Markus les reposa à terre tous les deux, s'époussetant les mains avant de repartir comme il était venu.
« La prochaine fois, je ne discute pas, je tire. » lança-t-il à la cantonade.
S'ensuivirent cinq interminables minutes de double engueulade maternelle, puis elle fut envoyée soigner ses écorchures.
Elle avait la lèvre fendue, les paumes et les genoux râpés, et de nombreux bleus – dont le plus notable colorait déjà sa tempe.
Ça allait faire mal, mais là, tout de suite, elle s'en fichait. Elle se sentait bien. Vide et vivante. Et pas pleine d'angoisse et de peurs.
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« Je suis désolé. Je t'ai pas ratée. » s'excusa-t-il, effleurant doucement la paume croûtée d'Ilinka.
Il lui avait fait mal, et ça aurait pu être pire.
Elle s'assit sur le banc à côté de lui.
« T'en fais pas. Je... je crois que j'en avais besoin. »
Il la fixa, perplexe.
« Que j'te casse la gueule ? »
« Nan, plutôt de me battre vraiment, sans retenir les coups ni rien. »
« Ah... »
Il se sentait honteux. Sale. De n'avoir pas su résister à un ordre qui le répugnait. Et en plus, de n'avoir été pour elle qu'un moyen de se faire du mal.
Il se concentra sur le morceau de bois qu'il taillait. Comme s'il essayait d'y tracer une forme, pour de vrai.
D'une main douce, elle l'interrompit, le forçant à la regarder.
« Zen, je suis désolée... Je... J'arrête pas de te blesser, sans faire exprès. »
Il sourit, amer.
« C'est pas moi qui ai des bleus partout, t'excuse pas. »
« Non, non, je te dois des excuses. Je parle pas des blessures physiques. Je veux dire, je parle pas que des blessures physiques. C'est pas parce que tu régénères que j'ai le droit de te blesser. C'est pas bien... et je t'ai fait de la peine. Je t'ai utilisé, sans te demander ton avis, et ça, c'est pas bien. J'aurais pas dû, et je te présente mes excuses... »
Il lui sourit, avec douceur.
« J'te pardonne. »
C'était sincère. Il n'arrivait pas à lui en vouloir, pas longtemps en tout cas.
Le silence retomba, mais à son attitude, il devina qu'elle n'avait pas fini.
« Je suis désolée, j'ai tout cassé. Toi et moi et Rory, avant, on était tout le temps ensemble, et c'était normal et simple et bien. Et j'ai tout cassé. Parce que je suis une idiote. Une imbécile même pas capable de réaliser que... (Elle soupira.) ...qu'un jour, on devrait partir. Ça m'a toujours semblé tellement tellement loin... et tout à coup... (Elle renifla et secoua un peu son bras, qu'elle tenait toujours.) ...c'est là. C'est plus du « un jour »... C'est du « dès que l'Utopia sera là »... J'ai balisé... Je suis débile... ça allait arriver... Toi, Rory, moi... On va tous y passer, de toute façon... (Elle renifla encore, les yeux brillants de larmes.) Je t'ai dit des choses horribles... Je t'ai fait te sentir comme un monstre... alors que le monstre, c'est moi. Je suis désolée... »
« Hé... t'es pas une idiote. Ni un monstre. Tu l'as dit, t'as balisé. Tout le monde est un peu con quand il a peur. Je t'en veux pas. Et Rory non plus, t'en fais pas. Pour moi aussi, c'est flippant. Mais tu sais... au fond, je crois que je suis content que ça m'arrive à moi. » murmura-t-il, serrant doucement la main qu'elle avait posée sur son bras.
Elle le fixa avec perplexité. Il lui sourit.
« Comme ça, quand ce sera ton tour, et celui de Rory, je pourrai vous aider. Vous avez toujours été là pour moi. Je pourrais enfin vous rendre la pareille. »
Elle couina, un drôle de son entre le rire et le sanglot.
« Je vais être une vraie chochotte ! T'as pas idée à quel point ça me terrifie. »
« Tu verras, c'est moitié moins terrifiant que ce qu'il y paraît. » se voulut-il rassurant. « Même si la faim... c'est flippant... »
Elle lui jeta un regard horrifié.
« Mais y a aussi pleins de trucs cool... » s'empressa-t-il d'ajouter.
« Comme ? »
« Oh... ben, tu sais, la régénération, la force, tout ça... (Il s'interrompit, réfléchissant.) Mes sens sont plus... puissants... J'sens des choses chez les gens que j'sentais pas avant... dans leur odeur... leur attitude... tout ça... Et aussi... l'énergie vitale... c'est... comment dire ? C'est extraordinaire... et genre, chaque personne en a une différente... C'est comme si tu prenais la personne et la concentrait, jusqu'à avoir... son noyau ?... son truc de base ? Comment dire ? »
« Son essence ? » suggéra-t-elle.
« Oui ! C'est ça ! Tu peux pas mentir avec ton énergie vitale. C'est qui t'es... peu importe ce que tu prétends être. »
« Oooh... Je vois. Un peu comme avec la télépathie. »
Il hocha la tête de gauche à droite. Comment lui expliquer ?
« Pas vraiment... La télépathie, tu peux cacher des choses, tu peux mentir... mais là... Nan... Tu peux pas... Tom m'a dit une fois qu'il détestait se nourrir sur d'autres gens que Jiu et Liu. Et je crois que j'comprends... La force vitale... quand elle est en toi... elle te marque... Tu deviens un peu d'la personne... Tu vois comment ? (Elle opina.) Quand tu as plein de donneurs, c'est comme un grand milk-shake, y a pas un truc qui ressort dans le mélange... mais Tom ou tes parents... (Il déglutit.) Maman m'a fait un don l'autre jour... sur l'île... (Il cligna des yeux pour en chasser les larmes.) J'me suis jamais senti aussi aimé... Tu sais qu'elle a peur des wraiths ? Nos mains la terrifient... C'est pour ça qu'elle veut pas de don de vie... Elle a déjà été ponctionnée... Elle sait comment c'est horrible... mais l'autre jour... J'étais affamé... Et j'avais jamais reçu de don... Je m'étais juste entraîné avec Markus... Elle le savait... Et elle savait très bien qu'y avait un gros risque que je me rate... mais elle m'a fait un don... Pas parce qu'elle avait peur pour ma vie... ou parce qu'elle croyait que j'allais partir en rage... juste parce que j'allais mal... et qu'elle pouvait faire que j'souffre un peu moins... Elle était pas obligée... »
« Mais c'est ta maman et elle t'aime... »
Il opina avec un petit rire incrédule.
« Ouais, carrément... »
Le silence revint, pensif.
Ilinka fut la première à le rompre.
« On a sacrément de la chance, hein ? »
Il opina. Il se sentait tellement chanceux en ces instants privilégiés. Il n'avait pas réalisé combien cette complicité pouvait lui manquer.
Ilinka soupira.
« Zen, j'ai peur... mais je crois que si on est tous ensemble, alors ça ira... »
Il serra fort sa main dans la sienne.
« On sera là. En tout cas moi, je serai là. Compte sur moi. »
« Merci. »
Elle lui offrit un petit sourire sincère qui lui donna envie de l'embrasser. De la serrer contre lui et ne jamais la lâcher.
« Tu crois que si on demande, les parents voudront bien nous laisser faire un fort de coussins dans le dortoir ? » demanda-t-elle.
Il éclata de rire.
« On va pas demander. On va le faire! »
