Bon sang, j'ai enfin fini de raconter tout ce que j'avais à raconter avant qu'ils n'arrivent.
A l'origine, Rel'kym devait venir alors qu'ils étaient encore sur Terre, mais le timing n'a pas été le bon. Au final, ce n'est pas plus mal qu'il soit là, à bord...


« Mesdames et messieurs, ici le capitaine Giacometti. Dans une heure et trois minutes, nous arriverons en orbite d'Oumana. J'espère que votre séjour à notre bord a été agréable. Au nom de tout l'équipage, merci d'avoir voyagé sur l'Utopia. Nous vous prions de ne pas encombrer les sorties et de réunir vos affaires afin de préparer un débarquement dans le calme. Merci et à très bientôt ! »

L'annonce retentit sur les haut-parleurs, la surprenant en pleine douche.

Mi-excitation d'enfin quitter les coursives étroites du vaisseau, mi-angoisse de découvrir un monde alien, Ilinka s'empressa de terminer sa toilette.

« Maman, ça va comme ça ? » demanda-t-elle, faisant un peu tournoyer sa robe lilas.

« C'est parfait, ma chérie. Par contre, prévois une petite veste ou quelque chose, Oumana peut être un peu fraîche. »

Elle opina et s'empressa d'aller réunir les quelques effets qui traînaient encore dans sa cabine.

.

Zen'kan ne savait pas trop à quoi s'attendre. En tout cas pas à quelque chose d'aussi... terrien ? L'Utopia s'était posé sur un grand terrain bétonné, entouré de petites maisons blanchies à la chaux, en bordure d'une forêt très similaire à celle dans laquelle il avait travaillé.

Dans le ciel, les constellations lui étaient inconnues et la lune, presque trop bleue, était un peu trop petite.

Le plus remarquable était les centaines, non, les milliers de consciences qui scintillaient dans l'Esprit.

Beaucoup étaient sur la planète, mais telle une petite nébuleuse plus brillante encore, loin au-dessus d'eux, régnait un cluster impressionnant. Tom lui avait expliqué qu'il s'agissait des occupants de la ruche de Silla. Pour la plupart ses frères. Leurs frères. Cette pensée était étrange. Perturbante.
Heureusement, il n'avait pas le loisir de trop s'y pencher. Pas en plein débarquement.

Ils étaient arrivés en pleine nuit. Vingt-deux heures, heure locale. Mais ils étaient de toute évidence attendus. Venus des maisons voisines, une petite foule d'humains et de wraiths – dont certains masqués qu'il devina, sans jamais en avoir rencontré, être des drones – s'affairaient, aidant au déchargement des marchandises et à l'accueil des passagers.

« Jin'shi ! »

Le cri de Milena le fit sursauter.
Avant qu'il ait pu comprendre à qui exactement sa mère s'adressait, il fut bousculé, alors qu'enlevée par une force inhumaine, elle disparaissait de son champ de vision, tout comme son frère qui les précédait.

Dans un instant de pure panique, il tenta d'identifier la menace, puis le rire de bonheur de l'ancienne militaire le fit reconnecter.

Se tordant le cou, il dévisagea le gigantesque insecte qu'il savait être la seconde mère de Tom. Son frère lui avait partagé des souvenirs de cette inconnue que ce dernier considérait comme sa maman au même titre que Milena.
Jin'shi était immense et autre. C'était le seul mot qui lui venait à l'esprit. Autre.

Un être que son cerveau refusait d'identifier comme une personne. Un insecte géant. Une créature alien. Mais pas une personne.

Et pourtant, cette non-personne serrait contre elle la seule famille qu'il se soit jamais connu, les soulevant de terre aussi légèrement que s'ils étaient des poupées de chiffon. Et aux réactions de Milena et Tom, la séparation avait été longue pour eux aussi.

Il attendit, mal à l'aise, comme oublié de ce remue-ménage de découverte et de retrouvailles. Finalement, la créature les reposa et, s'avançant, la gigantesque main chitineuse de l'insecte toujours sur son épaule, Milena lui fit signe d'approcher.

« Zen, voici Jin'shi. Tu ne te souviens sûrement pas d'elle, mais elle s'est aussi occupée de toi quand tu étais tout petit. »
« Bonjour. » bafouilla-t-il, faisant un petit geste maladroit de la main.

« Bonjour, Zen'kan ! »

La pensée le frappa, dans le grondement de tonnerre d'un arbre qui s'abat dans la sylve par un chaud jour de juin.
Son instinct premier fut de fermer son esprit, puis il se rappela que l'Irän ne pouvait ni parler, ni comprendre les mots qu'il pourrait prononcer.

« Bonjour. »
« Bienvenue sur Oumana. Bienvenue chez toi. »

Le salut était simple et sincère. Etrangement réconfortant, venant de cette inconnue à la conscience familière.

« Merci. »

Il était déboussolé. L'esprit de l'Irän était lumineux et clair, mais c'était comme essayer d'observer au travers d'une cascade. Comme si ses pensées et ses émotions étaient brouillés. Difficiles à saisir.

« La toile de l'Esprit irän n'est pas tout à fait identique à la nôtre. Si tu la touches, ce sera plus facile. » nota Tom, qui avait suivi tout l'échange télépathique.

Zen déglutit. Instinctivement, il répugnait à toucher l'alien.

Mais c'était stupide. Ils étaient dans Pégase. Jin'shi n'était pas plus alien que lui. En y réfléchissant bien, comme il était wraith et originaire de cette galaxie, logiquement, c'étaient les Terriens qu'il aurait dû considérer comme aliens. Ni ses congénères, ni les Iräns.

Tendant la main, il effleura un des longs doigts chitineux. C'était comme avoir traversé la cascade.

Soudain, l'esprit de Jin'shi était partout autour de lui, clair, lumineux, et rayonnant de joie, enlaçant presque amoureusement l'âme de Milena, ravie d'être ainsi bercée tendrement.

Mal à l'aise, il tâcha de dissimuler son trouble.

A la manière dont Milena lui avait toujours parlé de Jin'shi, il s'était imaginé entre elles une sorte d'amitié. Puissante, certes, mais une simple amitié. Néanmoins, et à présent qu'il était dans l'intimité de son esprit, il n'en était plus aussi sûr.
Maintenant qu'il y réfléchissait, il n'avait jamais vu sa mère sortir avec qui que ce soit. A peine avait-elle eu quelques vagues rencards sans lendemain. Il ne s'en était jamais soucié. Mais à présent, il se posait des questions.
Milena était-elle lesbienne ? Pouvait-on seulement parlé d'homosexualité avec un être aussi différent ?
Son esprit dériva sur des territoires encore plus gênants. L'Irän n'avait pas de bouche. Et le reste ? Comment ça pouvait se passer ? L'image mentale le fit frissonner et il piqua un fard.
Avec un ricanement sourd, Tom lui colla une claque sur l'arrière de la tête. Juste assez forte pour le sortir de ses pensées.
« Petit pervers. Ne va pas te faire des idées. Milena et Jin'shi ne sont pas ce genre de partenaires. Pas plus que je ne suis ce genre de partenaires avec Jiu et Liu. »

« Vous couchez pas ensemble ? »
La pensée lui avait échappé, spontanément. La seconde claque sur son crâne résonna sèchement.

« Non ! »

« Ah, désolé. J'ai cru que... »

Un rire mental, semblable à une source jaillissant de la mousse, s'éleva dans l'Esprit.

« On voit que tu as été élevé parmi les Terriens. Aucun peuple n'est aussi obsédé par la sexualité et qui la pratique comment et avec qui. » nota Jin'shi, amusée.

Milena l'assassinait de regard, aussi cramoisie qu'il était vert.

« Zen'kan ! » lança-t-elle d'un ton plein de reproche.

« Désolé. Désolé. »
« Ce n'est rien, Milena. Tout est tellement nouveau pour lui. Je suis sûre qu'il a un million de questions. Ramassons vos affaires, et allons tranquillement en discuter à la maison. » offrit Jin'shi, en même temps qu'une onde d'apaisement.

« Allez-y sans m'attendre. Ça va faire mauvais genre si je déserte mon propre vaisseau pendant un déchargement de cette ampleur. » nota Tom en faisant une grimace.

« Bien sûr. Nous te garderons du thé au chaud. » approuva l'Irän, se redressant avec grâce.

Le contact physique coupé, c'était à nouveau comme communiquer avec elle à travers un rideau d'eau.

Zen se tourna plutôt vers sa mère.
« Je vais chercher nos sacs dans la cabine, OK ? »
« Vas-y mon chéri. On t'attend. » approuva-t-elle.

.

Rorkalym, un peu étranglé par son sac à dos et les deux besaces qu'il portait en bandoulière, suivit docilement son père dans un dédale de rues, tâchant, au regard de l'heure tardive, de ne pas trop faire sonner sur les pavés les roulettes de la valise qu'il tirait.

Outre la familiarité de voir des façades à colombages, ou des fontaines de pierre taillée, un vague sentiment de déjà-vu le prenait de temps à autre. Trop vague pour qu'il puisse en faire quelque chose, mais trop présent pour que ce soit juste une sensation.
Il se souvenait de la figure sculptée sur cette porte de bois, et du glouglou de ce ruisselet canalisé longeant un mur.
Finalement, alors que la sensation familière atteignait son paroxysme, Selk'ym s'arrêta devant une grande bâtisse. Une ferme de pierre de blanche, flanquée d'une superbe grange de bois bordeaux.

La maison de Tom et Jin'shi, devina-t-il. Et donc aussi celle de Drysse. Il avait entrevu la titanesque silhouette de l'Irän sur l'aire d'atterrissage.
C'était à présent une autre silhouette, plus petite, plus humaine, qui se découpait devant eux, dans la lumière dorée du porche.

Son père posa la valise qu'il portait, et se délesta du reste de ses bagages, avant de s'avancer. Lentement. Presque avec crainte. De quoi avait-il peur ?

Posant sa propre charge, Rorkalym attendit, en retrait, dans les ombres.

La silhouette poussa un petit cri, une exclamation de joie, et s'élança en avant, avec cette lourdeur due au poids des ans. Son père l'accueillit à bras ouverts, laissant échapper un audible soupir de soulagement.

Leur étreinte dura longtemps. A la hauteur de cet amour que jamais son père n'avait avoué mais qu'il était incapable de cacher. Drysse était la seule femme qu'il ait jamais aimé, et le serait sans doute toujours.

Lui avait grandi avec les récits de son père, et les correspondances qu'il avait entretenues avec la femme depuis aussi longtemps qu'il se souvienne. Au début, Selk'ym jouait les intermédiaires, puis c'était sur les lettres de Drysse que Rorkalym avait mis en pratique son alphabet wraith.
Finalement, elle se tourna vers lui.

Elle était petite. Courbée par une vie de soucis et de souffrances, et par la vieillesse que son hybridation monstrueuse n'avait pas été capable de lui épargner.

Selk'ym était né hybride. Elle, avait été fabriquée. Malgré tous les efforts de Silmalyn, les traces demeuraient. Cicatrices et asymétries. Souvenirs et cauchemars.

Elle avait été détruite et reconstruite. Comme une tasse brisée et recollée. Et pourtant, le regard aux pupilles dissymétriques qu'elle posa sur lui n'était que bonté et bienveillance.

Une chaleur sincère et douce, mouillée de larmes de joie.

« Que tu as grandi ! » murmura-t-elle, écartant les bras.

Il n'hésita pas. Il se souvenait de ces bras, forts et doux.

La dernière fois qu'il avait connu cette étreinte, il était petit, faible, et s'était fait mal en jouant avec Zen'kan. Maintenant, il était grand et fort, à sa façon. Et pourtant, dans les bras de cette femme qu'il n'avait pas vue depuis plus de quinze ans, il se sentait en sécurité. Et heureux.

« C'est bon de rentrer. »

Ses propres mots le surprirent. Mais c'était la vérité. C'était bon de rentrer !

.

Les réfugiés tuvaléens qu'ils avaient emmenés avaient étrangement bien pris la découverte de leur véritable destination. Sans doute la promesse du capitaine Fiz'roz – à qui ils vouaient une confiance et reconnaissance absolue – qu'ils seraient accueillis et guidés par ses concitoyens y était-elle pour quelque chose.

Et le capitaine n'avait pas menti. Plusieurs Grinnaldiens, leurs longues silhouettes chamarrées jurant dans la marée des uniformes de cuir, s'étaient présentés au pied de l'Utopia, prêts à les accueillir.

Les Tuvaléens étaient partis avec eux, avec les yeux emplis d'étoiles de ceux qui imaginent soudain tous leurs rêves possibles.
Ilinka ne pouvait qu'espérer qu'ils n'aient pas trop tort.

Alors qu'ils s'éloignaient, les maigres affaires que les équipages successifs du Sea Dreamer puis de l'Utopia leurs avaient données dans leurs bras, elle ne put s'empêcher de les envier.

Eux allaient vers un inconnu qui leur promettait des perspectives d'avenir qu'ils n'avaient pas auparavant. Elle, allait vers un autre inconnu, empli de perspectives qui ne la réjouissaient pas du tout.
Des portes s'ouvraient pour certains, d'autres se refermaient pour d'autres.

Bien trop tôt à son goût, sa mère – ayant terminé de superviser le déchargement de leurs affaires – vint la récupérer dans la salle avec hublot où elle s'était réfugiée.

« On y va ? » s'enquit Rosanna.

A contre-cœur, elle opina, et la suivit sans enthousiasme non pas jusqu'à la rampe d'embarquement, mais jusqu'à la baie à Jumper.

« On ne descend pas ? » demanda-t-elle, surprise, alors qu'elles rejoignaient Markus à bord d'un petit vaisseau aux commandes duquel se trouvait Tom.

« Non, on monte. » répondit joyeusement ce dernier en le faisant décoller.

« Viens voir. » l'invita Rosanna en lui désignant le cockpit.

Alors qu'ils quittaient l'ombre de l'Utopia, elle découvrit les lueurs tentaculaires d'une ville qui avait autrefois été le village d'Estain, et qui s'étendait à présent loin à l'horizon, phagocytant bourgades et hameaux sur son chemin. Puis, alors qu'ils montaient davantage, elle vit apparaître à l'horizon une seconde lune, grande et jaune, et finalement, baignés dans sa lumière nocturne, une flotte de gigantesques vaisseaux noirs, semblables à des chrysalides de mauvais augure suspendues dans le ciel mort.
« Voici le Brass'kall, et ici la Hum'at ba'hal. » leur indiqua Tom, pointant du doigt un vaisseau ou l'autre. « Le petit là-bas, c'est le Felicis. » poursuivit-il, désignant un vaisseau probablement deux fois plus grand que l'Utopia, mais minuscule en comparaison des autres béhémoths, qui brillait d'un éclat métallique.
« C'est un vaisseau lanthien ? » demanda-t-elle.
« En grande partie, oui. L'Utopia a participé à son renflouage dans un cimetière spatial de la Grande Guerre. »
« Il y a beaucoup de vaisseaux. » nota Rosanna.
Tom opina.

« Delleb aimerait doubler la flotte tous les trois ans. Ce n'est bien entendu pas possible, mais pas une année passe sans que de nouveaux bâtiments viennent s'y ajouter. »

Sa mère acquiesça, son regard perdu dans le panorama, alors qu'ils cerclaient lentement l'orbite de la planète.

Ilinka avait trouvé les croiseurs et frégates gigantesques, et pourtant, tous paraissaient petits en comparaison du titan qui se dessinait à présent devant eux.
« Et voici la ruche de Silla. » annonça Tom avec une emphase certaine et affectée, en se tournant vers elle. « A bord duquel sont nés tous les fils de Silla, y compris votre humble serviteur, et où un trône vous attend, si vous le désirez, princesse. »

La solennité de sa déclaration la glaça, et alors que minuscule par comparaison, ils longeaient la gigantesque coque, elle lutta contre la boule d'émotion qui l'étouffait.

C'est à peine si la main rassurante de Rosanna sur son épaule et l'esprit de Markus près du sien lui apportèrent un peu de réconfort alors qu'ils manœuvraient pour se poser dans une immense baie à Darts, dans laquelle les petits vaisseaux s'empilaient par milliers sur plusieurs niveaux.

Le Jumper s'immobilisa sur une zone dégagée, où un terrifiant comité d'accueil attendait, tout en guerriers masqués et officiers en manteau impeccable.

Tom eut la bonté de ne pas ouvrir tout suite la porte du Jumper, lui donnant quelques ultimes secondes de répit que sa mère mit à profit pour lisser sa robe, et lui remettre une mèche de cheveux derrière l'oreille.

« Je sais que c'est terrifiant, ma petite reine. Mais n'aie pas peur. On ne te quitte pas d'une semelle, et personne ne te fera de mal. D'accord ? » déclara Markus, son attitude tendue démentant un peu ses propos.
Elle opina. Elle ne craignait pas qu'on lui fasse du mal. Elle craignait de décevoir. De ne pas être du tout à la hauteur.
« Et ne sois pas surprise. Delleb n'aime rien ni personne. Elle trouvera forcément quelque chose à te reprocher. Tout ce que ça veut dire, c'est que cette chose est une qualité précieuse que tu dois chérir. D'accord mon cœur ? » ajouta sa mère.

Elle acquiesça à nouveau.

« Prête ? » s'enquit Tom.

Elle secoua la tête, mais avec un rire léger, il ouvrit tout de même la porte et, la démarche outrancièrement affectée, s'avança, superbe.

« Inclinez-vous, la reine est de retour sur sa ruche ! » lança-t-il à la cantonade, provoquant une mise au garde à vous parfaitement synchronisée.

Ilinka dut avoir l'air terrifié car, avec un soupir las, Rosanna – qui n'avait pu se retenir de rouler des yeux – se tourna un instant vers elle.

« Ne t'en fais pas. C'est pour moi, tout ce cirque. Tu n'as qu'a rester derrière avec papa. » lui murmura-t-elle, en lui effleurant la joue.

Elle parvint à hocher la tête malgré son effroi et, visiblement rassurée par ce qu'elle avait vu, sa mère opéra une de ses terrifiantes transformations, soudain fière et hiératique, alors que, d'une démarche propriétaire, elle descendait du Jumper.

Tom, retenant mal son sourire goguenard, les attendait au bas de la rampe. Son sourire disparut bien vite lorsque, ayant tendu le bras à Rosanna, celle-ci le dédaigna, poursuivant sa marche.

« Si vous voulez vous rendre utile, capitaine Giacometti, guidez-moi plutôt jusqu'à la régente Delleb. » siffla cette dernière d'un ton sec, qui exprimait clairement son dédain pour ses facéties.

Se raclant la gorge, le jeune capitaine se reprit bien vite et, ouvrant la marche, obéit, alors que bougeant comme un seul homme, leur escorte se mettait en branle.
Ils marchèrent longtemps dans de longues successions de couloirs froids et sombres, qui lui paraissaient atrocement familiers. A aucun moment Markus ne quitta son côté.

Enfin, ils s'arrêtèrent devant une immense porte organique à double battant, gardée par quatre guerriers wraiths qui leur barrèrent le passage.

Il y eut quelques instants de confusion muette, alors que leur escorte argumentait télépathiquement avec les gardiens, puis sa mère s'avança, toujours aussi hiératique.

« Est-ce une plaisanterie, Trel'kan de Delleb ? » s'enquit-elle sèchement.
Le guerrier interpellé inclina la tête avec soumission, mais ne s'écarta pas.

« Ouvrez cette porte. Immédiatement. »

Le ton de sa mère n'était ni sec, ni cruel. Mais il ne souffrait aucune discussion.

« Madame, nous avons des ordres. » répondit le guerrier d'une petite voix.

« Capitaine Giacometti, que le commandant de bord fasse ouvrir cette porte. » ordonna Rosanna.

Tom opina, et moins de dix secondes plus tard, les battants s'écartaient.

D'une petite poussée dans le dos, son père la fit avancer, alors que le gros de leur escorte restait en arrière.

Dans la vaste pièce, aux murs couverts d'écrans et de consoles, Ilinka remarqua immédiatement le gigantesque trône organique qui dominait tout depuis son estrade, ainsi que les deux magnifiques chaises de bois sculpté qui le flanquaient.
De nombreux wraiths, mais aussi quelques humains se trouvaient là, et tous s'inclinèrent bien bas.
Tous, sauf une femelle wraith – la première qu'elle voyait de sa vie, aussi superbe que terrifiante – qu'elle devina être Delleb.

Rosanna les ignora tous, y compris la régente, et se dirigea droit vers un des wraiths inclinés.

« Tiens, vous n'êtes pas mort. » siffla-t-elle.

Le wraith releva le nez, perdu.

« Mort, Madame ? »
« Oui, Jû'reyn, mort. » répondit-elle avec un sourire carnassier. « Je vois à votre tatouage que vous êtes toujours le commandant de cette ruche. Votre décès est la seule raison valable que je voie à votre absence à mon arrivée, non seulement sur cette ruche, mais aussi sur Oumana. » répondit-elle.

Le wraith jeta un regard penaud à Delleb, qui observait la scène avec un intérêt non dissimulé.

Sa mère suivit son regard, et avec une vivacité surprenante, lui saisit le menton, suivant du doigt le tatouage qui courait sur sa joue.

« Dites-moi, que signifient ces lignes sur votre visage ? » demanda-t-elle.

« C'est mon tatouage, Madame. » souffla le wraith, clairement terrifié.
« Oui, mais encore ? »
« Que je suis un fils de Silla, et le commandant de cette ruche... » bafouilla-t-il.

« Oui, c'est exact ! Et qui est la reine de cette ruche ? »
« Vous, Votre Majesté. »
« Exact. Une fois encore, vous brillez par votre servilité, Jû'reyn. » conclut sa mère, glaçante, le lâchant pour se tourner vers la régente qui la regarda venir avec un étrange rictus. « Bonsoir, Delleb. »
« Bonsoir, Rosanna Gady. »

« Je vois que vous avez bien pris vos aises ici. »

« J'ai fait mon travail. J'espère que vous avez fait le vôtre. » répliqua la reine, lui jetant un regard qui pétrifia Ilinka. Si Markus n'avait pas été dans son dos, elle aurait reculé de deux pas.

« Le voyage s'est bien passé, merci de demander. » répliqua sa mère.

« Vous m'en voyez ravie. » siffla Delleb, son regard toujours vissé sur l'adolescente.

Doucement, silencieusement, Markus gronda dans son dos. C'était bon de savoir qu'il était là pour la protéger, alors que la régente s'approchait d'elle, la détaillant avec une insistance inhumaine.

Finalement Delleb fut devant elle, son esprit si vaste, si puissant, qu'Ilinka se sentait comme une fourmi sous le soleil.

La reine millénaire la détailla, effleurant d'une griffe une mèche de cheveux et le col de sa robe, un rictus désapprobateur aux lèvres. Ilinka se ratatina sous le regard inquisiteur.

« Rosanna Gady, je vous ai confié une larve de reine et vous me ramenez... ça ? Quel gâchis... »
Sa mère rit, brièvement.

« Non, Delleb. Vous m'avez confié un bébé, avec la mission d'en faire quelqu'un de bien. J'ai accompli ma part du marché. Je ne suis pas celle qui fait les reines. Ça, c'est vous. Pas moi. A vous de jouer. »

La régente coula un regard noir à l'artiste.

« A-t-elle la moitié de votre mauvais caractère ? »
Rosanna rit, avec plus de sincérité.

« Non ! Je n'ai pas le quart des qualités d'Ilinka. Elle est douce, généreuse, altruiste, compatissante et sensible. »
Delleb rauqua avec une grimace.

« Ce ne sont pas des qualités. Surtout pas pour une reine ! »
Ilinka sentit son cœur se serrer, alors que des larmes lui piquaient les yeux.

« Pas pour une reine wraith. » approuva l'artiste.

Elle était donc un échec à ce point ?
Sa mère s'approcha d'elle, lui passant un bras fier dans le dos.

« Vous l'avez reconnu vous-même, Delleb. Les Ouman'shii ne peuvent avoir ni une reine wraith ni une reine humaine pour les gouverner. Vous n'avez pas besoin d'une version plus jeune de vous. Vous n'avez pas besoin d'une version wraith de moi. Vous avez besoin...Non, nous ! Nous avons besoin de quelqu'un d'autre. Une personne entièrement différente. Qui ne soit ni vous, ni moi. Ilinka est ma fille, mais elle n'est pas moi. Elle est... elle-même... et je suis convainque que, si elle le veut bien, elle a tout ce qu'il faut pour être cette personne. »
La régente les fixa : elle, tremblant de peur, et sa mère, calme et inflexible sous le regard prédateur.
« J'espère que vous avez raison, Rosanna Gady... J'espère qu'une fois encore, vous voyez ce que personne d'autre ne peut voir... Car si vous avez tort... »
La menace était palpable sous ses paroles. Ilinka frémit.

« Si j'ai tort, on improvisera. Ce ne sera pas la première, ni la dernière fois, ma chère Delleb. »

La régente siffla, arrachant un sourire à sa mère qui, après un instant de silence, eut un geste en direction du commandant de bord.

« La journée a été riche en émotions. Jû'reyn, faites conduire Ilinka et Markus à leurs quartiers, qu'ils puisse se reposer, puis faites-moi un rapport sur la situation de la ruche. »
« Vous ne voulez pas vous reposer aussi, Madame ? » s'enquit le commandant.

« Non. Je me suis assez reposée sur l'Utopia. Il est temps que je reprenne mon rôle. »
« A vos ordres, Madame. » s'inclina ce dernier, donnant rapidement des ordres qui firent se rouvrir les grandes portes.

Avec un immense soulagement, Ilinka se retrouva à marcher à nouveau dans les couloirs de la ruche, escortée des même guerriers masqués qu'auparavant.

« Ça va ? » s'enquit télépathiquement son père.

« C'était terrifiant ! »

« Delleb est une des plus grandes reines qui ait jamais existé. Elle est terrifiante. » approuva-t-il.

« Maman aussi était terrifiante. »
Son père opina.
« Rosanna a raison, Delleb est une faiseuse de reines. C'est elle qui lui a tout appris... »

« Je vais devoir devenir comme ça ? »
« Non ! Pas si tu ne le veux pas. »
La réponse avait été immédiate. Farouche et sans réplique.

Elle s'accrocha à cette maigre certitude. Certains se battraient pour sa liberté. Maigre réconfort, mais à quoi d'autre s'accrocher ?


Bonus :

Voici la rencontre entre Delleb et les trois jeunes, telle que je l'avais imaginée en 2017, rencontre devenue impossible à cause de certains canons que j'ai établis plus tôt et qui n'existaient pas alors.

Je précise ne pas avoir relu ce passage avant d'écrire le chapitre ci-dessus.


Lentement, la régente, telle un prédateur patient, tourna autour d'Ilinka, la détaillant avec attention et quelques reniflements critiques.

« Rosanna Gady, qu'est-ce donc que ça ? Vous étiez censée me remettre une princesse, que je pourrais préparer à monter sur le trône, pas... ça ! » siffla-t-elle, un geste éloquent en direction de la jeune wraith.

« C'est ce que j'ai fait, Delleb. »
« Tsssh, certainement pas. Regardez-la, qui se tient à peine mieux qu'un serviteur mal dégrossi. Quelle honte ! Enfin, je suppose que j'aurais dû m'en douter. A quoi d'autre pouvais-je m'attendre en confiant une larve de reine à une humaine et un traqueur ? »
« Delleb, attention. » siffla Rosanna tout bas, levant la main en un vague geste d'amorce de gifle.

La régente lui jeta un regard mauvais, et poursuivit son inspection.

« Et ça, c'est quoi ? Vous avez arraché un tuteur dans un des potagers d'Estain ? » persifla-t-elle, levant le nez pour dévisager Rorkalym – qui ne broncha pas.

Faute de réaction de qui que ce soit, Delleb passa à sa dernière victime.

« Musculeux, les traits équilibrés, voilà bien un pur guerrier de Silla, quoiqu'un peu petit. Pas très intelligent, je parie... Il fera un très beau chien de garde, c'est certain. » nota-t-elle, attrapant le menton de Zen'kan pour le détailler de plus près.

Ce dernier ne put retenir un grondement mauvais.

« Mais c'est qu'il mordrait, l'animal ! » s'enthousiasma la régente, retirant tout de même sa main. « Au moins, vous n'avez pas complètement brisé ses instincts, Milena Giacometti. Avec beaucoup d'effort, peut-être pourrons-nous en faire quelque chose d'acceptable. »