« Merci de vous êtres déplacés, commandants. » salua Rosanna.
Zil'reyn et Jû'reyn inclinèrent la tête.
« Je lis avec la plus grande attention tous vos rapports concernant la dernière couvée de Silla. Il est évident qu'il était plus que temps de les sortir des couvains. Ça fait bientôt deux-cents cycles qu'ils sont sur Grinna, et ils semblent tous s'être parfaitement adaptés à leur rôle. »
Aucun de ses interlocuteurs ne broncha, elle poursuivit donc.
« Mais à terme, ce n'est pas en tant que soldats de garnison que je les imagine. Même si je ne m'opposerai nullement à cela si c'est ce que certains désirent... »
« Madame, veuillez pardonner mon outrecuidance, mais ils sont infiniment trop inexpérimentés pour garder qui que ce soit d'aussi précieux que la princesse ! Il leur faut encore des années de formation avant d'en être capables ! » intervint Jû'reyn avec des airs dramatiques.
« Je ne dis pas le contraire. Mais, vous le savez sans doute mieux que moi, tous les guerriers ne font pas de bons gardes. Il faut certaines... prédispositions... » répondit-elle.
Si Zil'reyn se contenta d'un discret assentiment, Jû'reyn sembla prêt à répliquer – avant de se raviser. Elle continua donc comme si de rien n'était.
« J'aimerais tester leurs aptitudes naturelles dans le domaine. Afin de ne faire perdre son temps à personne s'il s'avère qu'ils sont mieux adaptés à d'autres tâches... »
« Et comment voudriez-vous faire cela, Rosanna Gady ? » s'enquit Zil'reyn.
« Justement, je n'en ai pas la moindre idée. Je comptais sur vous pour m'aider à trouver quelque chose. »
Le commandant de Delleb opina, pensif.
« Il faudrait créer une mise en situation. » suggéra Jû'reyn.
« Oui, mais ils ne doivent pas savoir sur quoi porte exactement le test. Sinon, cela biaisera les résultats. » nota Zil'reyn.
Rosanna acquiesça.
« En effet. Et pour que ce soit pertinent, ce test devra durer un certain temps. Pas juste quelques heures... »
Le commandant de Delleb eut un sourire machiavélique.
« Je crois que j'ai une idée, madame Gady. »
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« Viens ici, larve. »
Docilement, Rorkalym rejoignit son maître, qui le toisa de haut en bas.
« Tu sais piloter ? »
Perplexe, Rory hésita un instant. Il savait conduire des voitures, et des scooters, et calculer une trajectoire basique de lancement de fusée, mais ce n'était sans doute pas de cela que parlait le commandant.
« Non, monseigneur. »
« Mmmh. Alors tu vas apprendre. Il est acceptable qu'un meutier ou un scientifique de bas étage ne sache pas piloter, mais un futur officier... »
Rory se retint de lui demander s'il savait piloter. Jû'reyn exigeait toujours un transport avec chauffeur pour chacun de ses déplacements hors de la ruche, mais cela pouvait tant dire qu'il ignorait comment le faire, qu'il jugeait la tâche indigne de son rang.
« Quand dois-je commencer ? » demanda-t-il plutôt.
« Tout de suite. Les jeunes guerriers de Silla ont commencé à apprendre. Tu vas les rejoindre. Ils sont dans la baie à Darts bâbord, niveau seize. »
Rory se dégonfla un peu. Il n'avait aucune envie de revoir ces brutes violentes. Même si cela signifiait revoir Zen !
« A vos ordres, mon commandant. » salua-t-il malgré tout.
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Zen'kan avait perdu le compte des jours. Les journées étaient plus longues sur Grinna que sur Terre. Combien de temps s'était-il écoulé depuis leur arrivée dans Pégase ? Depuis son déploiement sur Grinna ? Difficile à dire. Malgré les semaines et les mois, c'est à peine s'il avait fait plus que croiser les Grinnaldiens, découvrant subrepticement leur culture au détour d'une ronde.
En tout cas, il était resté là-bas tout l'automne, tout l'hiver, et une partie du printemps. Puis on les avait renvoyés sur la ruche, pour apprendre à piloter des chasseurs. Il y avait des Darts à l'avant-poste, mais pas assez pour qu'ils puissent tous s'asseoir simultanément dans un habitacle.
En revanche sur la ruche, il y en avait des centaines. Plus qu'assez pour tous. Comme les cockpits étaient opaques, il n'existait pas de simulateur de vol à proprement parler. Juste des simulations sur l'ordinateur de bord de chaque engin. Ils apprenaient donc les manœuvres et les interfaces directement sur les vaisseaux, solidement ancrés sur le pont.
Quand on voyait les pilotes sauter aux commandes de leur chasseur, tout avait l'air si simple. Mais ça ne l'était pas du tout ! Techniquement, en deux jours de cours, ils n'avaient pas dépassé le stade du décollage. Tellement de paramètres à gérer pour parvenir à faire sortir un des petits vaisseaux de son logement attitré !
Avec un grincement, il se laissa aller en arrière dans son siège, alors que sa dernière simulation s'achevait dans ce qu'il ne pouvait qu'interpréter comme une réaction en chaîne après qu'il ait encastré son Dart dans celui d'à-côté. De toute manière, difficile de dire ce qu'il se passait exactement. L'interface n'était pas visuelle. Il y avait bien du texte et des données qui défilaient sur la bulle de protection et, par contact télépathique, il avait accès aux perceptions du vaisseau. Mais celui-ci n'avait pas d'yeux – du moins pas comme les siens. Il avait des radars, et des capteurs, qui rendaient des informations bien différentes de tout ce qu'il connaissait.
Se passant une main dans les cheveux, il chercha du regard leurs instructeurs. Obalymn, un des quatre pilotes chargés de leur apprendre, s'approchait de lui.
Joie ! Il allait encore se faire enguirlander.
Heureusement, le pilote fut distrait par l'arrivée d'un assistant de pont, à en juger par sa veste rutilante et sa coiffure ornementée, qui, s'inclinant respectueusement, échangea avec ce dernier. Zen se détendit. Il avait le temps de recommencer une nouvelle simulation avant que quiconque réalise la bourde de la précédente.
Se redressant un peu, il réactiva la verrière énergétique.
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« Ah, le commandant Jû'reyn nous a prévenus de ton arrivée, larve. Que connais-tu du pilotage ? » s'enquit l'instructeur qui l'avait accueilli.
Rorkalym hésita un instant, puis décida d'être honnête.
« Je n'ai jamais piloté de vaisseau, mais j'ai appris à conduire des voitures. Ce sont des engins terrestres, sans assistance au pilotage, qui vont à environ un dixième de la vitesse de croisière d'un Dart. Et je sais calculer des trajectoires d'entrée et de sortie atmosphérique d'engins spatiaux rudimentaires à propulsion explosive. »
Le pilote le fixa un instant, la tête penchée de côté.
« En voilà des compétences... particulières. Ça ne te servira à rien ici, mais ça t'aidera peut-être à comprendre un peu plus vite. » nota-t-il. « Suis-moi, je vais te présenter un Dart. »
Rorkalym obéit, se laissant conduire auprès d'un vaisseau libre, écoutant avec attention alors que le pilote lui expliquait les parties principales du chasseur et les différentes commandes du cockpit.
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« Dernière simulation ! »
L'appel mental résonna haut et clair. Serrant les dents, Zen'kan se concentra. Il avait réussi, par il ne savait trop quel miracle, à décoller, une bonne heure auparavant. Il devait bien pouvoir répéter l'exploit !
Tâchant de surveiller à la fois la puissance des propulseurs, l'assiette, et les senseurs de proximité de son vaisseau, il poussa doucement ce dernier en avant. Le clignotement jaune de l'amarrage lui apprit qu'il avait réussi à s'extraire proprement de l'ancrage. Inspirant à fond, il mit un peu de gaz, très attentif à ne pas dévier. Il suffisait d'un peu de tangage, d'une toute petite dérive, et il allait ramasser le nez d'un des vaisseaux voisins. Doucement... doucement... Osant relâcher son souffle, il s'extirpa de la loge dans la baie, puis poussant un peu les propulseurs, s'avança vers la gigantesque porte du hangar. Il y était presque. Cinquante mètres, quarante, trente. Soudain, son tableau de bord et son esprit explosèrent en alarmes. Paniqué, il tenta de comprendre ce qu'il se passait, seulement pour se retrouver brusquement ébloui par la pourtant pâle lueur du pont, alors que sa verrière se rétractait.
« Chier ! Merde ! Y s'passe quoi, putain ?! » ragea-t-il, frappant avec colère les commandes du vaisseau.
Son éclat de voix attira un des pilotes, qui se pencha sur le rapport de simulation affiché par l'écran intégré aux commandes.
« Ta manœuvre était correcte, mais tu n'as pas demandé au poste de contrôle un créneau de sortie. » nota platement ce dernier.
« Queuâ ? » lâcha-t-il, perdu.
Le pilote soupira, désignant d'un geste élégant la baie vitrée surplombant les ponts.
« Rien que dans cette halle, il y a cinq-cent trente-six Darts, plus vingt-sept transports légers, et une trentaine d'autres vaisseaux. Sans compter les navettes invitées qui peuvent venir se poser ici, bien sûr. Le sas de sortie ne fait que vingt mètres de haut sur cinquante de large. Si chaque pilote décolle et atterrit comme bon lui semble, ce sera le chaos. C'est pourquoi nous devons toujours suivre les indications des officiers d'appontage. Et c'est ce que tu n'as pas fait lors de ta dernière simulation... »
Zen'kan soupira.
« Les instructions de décollage... bien sûr... suis con... »
Le pilote eut un sourire amusé.
« Il serait vexant que des guerriers comme vous maîtrisent déjà cet art millénaire. » nota-t-il avec légèreté avant de s'éloigner.
Était-ce censé être un encouragement, ou une moquerie ? Difficile à dire. Quoi qu'il en soit et faute de nouvelles instructions, Zen'kan attendit, observant autour de lui.
Trois vaisseaux plus loin, assisté par un des autres pilotes, l'officier qu'il avait remarqué plus tôt se familiarisait avec les commandes.
Se penchant un peu, plissant les yeux, Zen le détailla mieux. Pourquoi ce gratte-papier aux cheveux emperlés lui était-il familier ?
« Rory ?! »
L'intéressé ne releva le nez que le temps de lui adresser un petit sourire avant de se recentrer sur ses commandes.
Qu'est-ce qu'il foutait là ? Et c'était quoi, cet accoutrement ?
Il fallut que Sale-griffe, assis dans le Dart à côté de lui, lui mette une claque derrière le crâne pour qu'il réalise qu'on leur avait demandé d'éteindre et de descendre de leur vaisseau.
Il s'empressa d'obéir, priant avoir l'occasion de parler à son ami.
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« Pourquoi devrions nous changer notre manière de compter les jours ? » demanda une vieille femme, courbée dans son siège.
Ilinka se retint de soupirer.
« Comment faites-vous quand vous devez fixer un rendez-vous avec quelqu'un d'un autre monde ? » demanda-t-elle plutôt.
« On fixe une date, bien sûr ! » répondit le voisin de la vieille d'une grosse voix.
« Oui, certes. Mais comment êtes-vous sûrs que vous parlez de la même date ? Si par exemple vous lui dites « dans dix jours », les dix jours de son monde ne seront pas forcément ceux du vôtre. Comment éviter de rater le rendez-vous ? » poursuivit de son mieux la jeune wraith.
Face à elle, la moitié du conseil d'Estain semblait s'ennuyer ferme, un quart lui être ouvertement hostile, et un dernier quart seulement prêter attention à ses paroles.
« Il faut s'entendre. Peut-être que pour nous, ce sera dix jours et pour l'autre seulement six, ou vingt. » concéda une femme à la poitrine généreuse.
« Et il n'y a jamais de malentendu ou d'erreur, avec ce système ? »
« Bien sûr qu'il y en a. Il y en a toujours eu, et il y en aura toujours ! » tonna l'homme à la grosse voix.
« Peut-être, mais imaginez que fixer une date avec quelqu'un d'un autre monde, soit aussi facile qu'avec votre voisin ! Qu'il vous suffise de dire « on se voit à dix heures, dans douze jours », et tout le monde sait exactement quand sera le prochain rendez-vous. Ne serait-ce pas infiniment plus simple ? »
« Mais que fait-on de nos jours à nous ? » chevrota la vieille.
« Heu... vous les gardez... » bafouilla Ilinka, son élan lyrique coupé net.
« Va falloir m'expliquer en quoi c'est plus simple d'avoir deux calendriers complets à mémoriser plutôt que de s'arranger pour une rencontre... » siffla l'homme grincheux.
Ilinka soupira. Et c'était censé être les gens les plus simples à convaincre ?
« Oui, c'est vrai, au début, il faudra l'apprendre, mais ensuite, ce sera simple. »
« Notre système actuel nous convient très bien. Pas besoin de vos manigances bizarres de wraiths .» persifla un homme qui, malgré son air hostile, n'était pas intervenu jusque là.
Elle eut envie de lui feuler au visage, mais se retint. Ça n'avancerait en rien son affaire. Mais à bien y réfléchir, l'homme venait peut-être de lui donner un argument en or.
« Vous savez quoi, monsieur ? Vous avez tort. Ce calendrier n'est pas wraith. D'ailleurs, s'il l'était, la sécurité d'Oumana serait parfaite. Mais la vérité, c'est que là-haut (elle leva un bras au plafond), il y a des vaisseaux d'au moins cinq ruches différentes. Chaque ruche à son propre rythme artificiel de jour-nuit. Des jours plus ou moins longs selon les habitudes. Et vous savez ce que ça veut dire, pour vous, les habitants d'Oumana ? » demanda-t-elle, fixant chaque membre du conseil un à un.
Il y eut quelques timides dénégations dans un silence épais.
Elle n'était pas absolument sûre de ses informations, mais un peu de bluff ne devrait pas faire de mal.
« Ça veut dire que le cirque que vous devez faire pour organiser un rendez-vous avec un ami d'un autre monde, chaque vaisseau de la flotte doit le faire pour la moindre manœuvre. Même un simple regroupement. Est-ce que quelqu'un ici à déjà vécu une attaque de wraiths ou assisté à une sélection ? »
Le silence revint, plus lourd et douloureux que jamais. Quelques mains se levèrent à contrecœur. Ilinka eut un sourire triste. Les gens face à elle, aussi réticents soient-ils, étaient des survivants. Des victimes.
Elle se radoucit.
« Alors vous savez combien ça va vite. Vous savez que chaque seconde compte. Vous savez qu'il n'y a pas de temps à perdre à calibrer les horloges. S'il vous plaît, mesdames et messieurs, aidez-moi à gagner ces quelques précieuses secondes qui pourront sauver des vies ! » supplia-t-elle.
Le silence s'étira comme un fil de soie, puis la femme aux formes généreuse toussota.
« Si Estain adopte ce calendrier, les wraiths le feront aussi ? » demanda-t-elle.
« La ruche de Silla, oui. Et plus nous serons nombreux à l'adopter, plus il sera logique pour les autres de le faire aussi. » répondit-elle.
La femme opina, tout comme quelques autres.
« Merci de votre présentation, Mlle Lanthian-Gady. »
« Nous avons entendu vos arguments. Le conseil va débattre et vous transmettra ses conclusions. » conclut un homme élégant dans la fleur de l'âge, se levant et l'invitant d'une main à quitter la salle. Avec un ultime salut, Ilinka s'exécuta.
Sortie du bâtiment flambant neuf du grand conseil Oumanet, elle s'arrêta pour souffler un peu et profiter quelques instants du soleil sur sa peau avant de remontrer à bord du petit transport qui l'attendait pour rentrer sur la ruche.
Prochaine étape, Grinna. Avec un peu de chance, elle pourrait au moins parler un peu à Zen.
Ça faisait des mois qu'ils ne s'étaient vus ! (1)
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« Putain, je te hais ! » siffla Zen'kan dans l'esprit.
Rorkalym ne put s'empêcher de rire. Faire décoller un Dart n'était pas facile à proprement parler, mais ce n'était pas non plus bien sorcier. Il suffisait de suivre scrupuleusement les instructions une à une, et c'était bon.
Pourtant son ami, toujours un peu trop impulsif, un peu trop instinctif, n'y parvenait qu'une fois sur dix – et encore, par pure chance.
Bien qu'arrivé deux jours après les fils de Silla, il avait vite rattrapé son retard, et alors que Zen restait coincé avec une bonne moitié de ses frères au stade de la simulation de décollage, lui en était déjà passé aux simulations de vol.
Ils étaient encore à des années-lumière de situations de combat ou de vol acrobatique. Pour l'instant, même pour les plus avancés, ils en étaient à suivre des trajectoires simples, et à apprendre à gérer la poussée des réacteurs pour ne pas dévier du tracé prévu. Rien de plus. Et c'était déjà bien assez dur comme ça !
Rory termina son scénario de simulation puis, après un coup d'œil à son communicateur de poignet, décida que faute d'avoir le temps d'en faire un autre avant de devoir retourner à ses obligations auprès du commandant, il pouvait tenter de faire un diagnostic rapide de son appareil.
Bientôt, dans un concert strident des alarmes de bord, la verrière de Zen'kan disparut, laissant apparaître son ami, échevelé comme s'il venait de faire dix tonneaux, bien qu'aucun de leurs chasseurs n'ait encore seulement quitté son amarre.
« Tout va bien ? » s'enquit-il, alors que quelques regards autant curieux que moqueurs se tournaient vers le jeune guerrier.
Il n'eut le droit pour toute réponse qu'à un splendide doigt d'honneur.
Secouant la tête, il sauta hors de son Dart aux diagnostics terminés. Les fils de Silla allaient descendre suivre un entraînement quelque part dans les entrailles de la ruche. Lui avait rendez-vous avec les éternelles piles de dossiers de Jû'reyn.
Ce n'était pas parce qu'il passait quatre heures par jour à apprendre à piloter un vaisseau que le commandant allait alléger sa charge de travail. Ne soyons pas fous, voyons !
« A demain, mon pote ! » le salua télépathiquement Zen'kan alors qu'il s'éloignait au petit trot.
« A demain ! » lui répondit-il avec un salut du bras.
(1)Ilinka ne sais pas qu'il est déjà revenu sur la ruche à ce moment là. Comme je vois la télépathie, il faut « trouver » le destinataire dans l'Esprit pour pouvoir le contacter et Zen'kan n'a pas eu l'opportunité/le courage de se signaler à elle, qui le pensant sur Grinna, ne le cherche pas.
Quand à Rory, il considère que ce n'est pas à lui de signaler la présence de Zen à Ilinka...
