Corrin attendait d'être de retour dans ses appartements pour évacuer sa frustration auprès de sa dame de compagnie, mais en voyant la silhouette sur le pas de sa chambre, elle en oublia aussitôt sa colère.

— Silas ! s'écria-t-elle en avançant vers lui à grandes enjambées.

Le jeune chevalier se retourna vers elle, sa mine s'éclaircit aussitôt.

— Corrin, que le Dragon Obscur soit loué ! J'ai entendu toutes sortes de rumeurs à ton sujet… Que s'est-il passé ?

Corrin réalisa que Silas n'avait pas assisté à… son éveil. Il lui avait paru tellement naturel qu'il soit là, caché quelque part dans les gradins alors qu'il n'en avait été rien…

Sous le coup de la réalisation, elle pâlit à vue d'œil.

— Tout vas bien ? Est-ce que tu veux des sels ? On dirait que tu vas perdre connaissance d'une minute à l'autre !

— Non… ça va aller, lui assura-t-elle en se forçant à lui sourire. Oh, Silas ! J'ignore ce que tu as entendu exactement à ton sujet, mais la réalité dépasse tous les contes que j'ai pu lire enfant… Je t'en prie, entre.

Lilith leur ouvrit la porte. À l'intérieur, Jakob avait déjà préparé du thé mais il eut l'air surpris de voir le fiancé de sa maîtresse l'accompagner. Sans une demande de la part de cette dernière, il ajusta la table et installa deux chaises en face l'une de l'autre. La théière reposait sagement à côté du vase qui contenait aujourd'hui des roses noires, symbole de Nohr.

— Je suis toute ouïe. Raconte-moi tout, l'encouragea Silas dans un sourire si doux qu'il lui fit fondre son cœur.

Pour autant, elle eut des difficultés à trouver les mots pour narrer ce qu'elle avait vécu. Elle se rendit compte que jusqu'à présent, elle n'avait pas eu le besoin à le faire…

Lentement, petit à petit, la princesse parvint à lui délivrer son récit. Quand elle eut terminé, elle leva ses yeux rouges, timide et craintive de sa réaction.

Il paraissait abasourdi. Comment ne pas le comprendre ?

Silas reposa sa tasse d'un air songeur, gardant le silence.

— Je… Je ne sais pas quoi te dire. En temps normal je t'aurai demandé d'arrêter de me taquiner… Mais entre les rumeurs et ton sérieux, je suis forcé de te faire confiance…

Le silence rattrapa ses paroles. Corrin ignorait quels pouvaient être les mots les plus censés dans une telle situation.

D'impuissance, elle soupira.

— Tu dois être bouleversée par une telle nouvelle, je suppose…

— Bouleversée est un bel euphémisme, sourit tristement la princesse.

— Oui, oui, excuse la pauvreté de mon vocabulaire…

— Ce n'est rien. Ce qui m'incommode le plus, c'est que je crains mes nouveaux pouvoirs et Père refuse que je me fasse former à Sapienta.

— Sapienta ? Pourquoi ce lieu en particulier ?

— Eh bien…

Corrin leva les yeux en direction de Lilith qui secoua discrètement la tête.

— Selon mes recherches, je devrai pouvoir rentrer en contact avec des sources fiables concernant mon sang draconique. Ils devraient pouvoir m'aider à mieux le contrôler.

— C'est étonnant que Garon te refuse cette demande… La situation est tellement stable actuellement, qu'est-ce que quelques semaines de plus pourraient y changer ? releva Silas.

— Exactement ! C'est insensé ! Il vaudrait mieux que je sois préparée avant d'ouvrir le front ! Pffff…

Savoir que son fiancé partageait la même opinion qu'elle l'apaisa un peu dans sa colère.

Mais juste un peu.

— Qu'est-ce que tu comptes faire ?

— Pour l'instant, je -

Avant qu'elle ne puisse finir, des cloches stridentes retentir. Lilith et Jakob barricadèrent immédiatement la porte, Silas se leva d'un bond, sortit son épée en se plaçant devant Corrin pour prendre une posture protectrice. Le cœur de la princesse fit un bond, attendrie par son envie de la protéger avant tout, puis elle reprit ses esprits et se mise à son tour debout. Elle attrapa la dague qu'elle cachait dans son mollet.

Le temps se suspendit. Ne pas savoir la raison de cette alarme était presque plus angoissant que de se cacher comme des animaux dans une cage.

Brutalement, on frappa à la porte :

— Ouvrez ! Nous sommes les soldats du roi ! Nous recherchons l'Hoshidien du nom de Kaze ! C'est un homme de stature moyen, yeux mauve, cheveux vert mi-long.

— Un instant ! s'écria Jakob alors qu'il se chargeait d'enlever la table.

Il gardait tout de même son poignard à la main. Lilith se mit sur le côté pour ne pas gêner.

Trois soldats jaillirent dans la pièce et commencèrent à retourner tout sans dessus dessous. Les portes des placard claquèrent, les vêtements volèrent, le si joli vase éclata au sol à cause de la brusquerie des mouvements des soldats. Le matelas fut renversé, le secrétaire fouillé inutilement : même un enfant n'aurait pu s'y cacher.

Évidemment, ils ne trouvèrent pas l'intrus. Sans s'excuser, le groupe reparti aussi sec pour continuer leurs fouilles.

Corrin observa sa chambre devenue méconnaissable. Elle se baissa pour ramasser les morceaux du vase, peinée.

— Pour le peu de temps que je l'ai eu, je l'aimais bien…

— Ma Dame, laissez-moi faire, intervint son majordome. Je vais m'acquitter de la tâche de le remettre en état.

Il lui enleva des mains les débris et débuta de récupérer les restants de l'objet brisé.

Corrin soupira, abattue :

— Pardon pour ce désordre…

— Ne t'excuse pas, tu n'y es pour rien. Je vais aller aux devants des gardes pour mieux comprendre ce qui se passe et les encadrer. Je reviens vers toi le plus vite possible.

Silas lui embrassa tendrement le dos de la main avant de s'éclipser. Quand il ferma la porte derrière lui, Corrin chercha à retrouver son aplomb pour aider ses serviteurs à ranger, faisant fi de Jakob qui rouspétait tout le long. Pour sa défense, si elle écoutait celui-ci, elle serait aussi adroite qu'une poupée de verre ! Aucune tâche ne semblait suffisamment digne d'elle, d'après ses propos…

En remettant de l'ordre, les pensées de Corrin dérivèrent sur l'homme recherché. Elle n'avait pas eu le temps de s'appesantir dessus jusqu'à maintenant mais… Pourquoi lui avait-il paru si familier ? Pourquoi le nom de Kamui lui provoquait un pincement au cœur ? De ses connaissances dans la langue hoshidienne, ce nom pouvait aussi signifier « seigneur ». Alors… peut-être l'appelait-il « ma Dame » dans sa langue natale ? Curieux, car ce n'était normalement pas leur coutume d'utiliser le terme de « Kamui » pour parler d'un seigneur : ce terme portait une connotation divine importante…

Elle soupira une énième fois, soulevant les rideaux de dentelle. La cours centrale grouillait de soldats qui allaient et venaient dans un rythme effréné.

Cet homme…Kaze… Un Hoshidien comme lui, entraîné depuis l'enfance à devenir un assassin, ne pouvait être qu'une sérieuse menace pour la Cour — et tout particulièrement pour le roi. Qu'essayait-il de faire en s'enfuyant ? Sauver sa vie ou attenter à celle du roi de l'Ouest ? Ou peut-être la sienne ?

Il valait mieux qu'elle reste dans ses appartements jusqu'à ce qu'on lui annonce la fin de l'alerte…

Cela lui laissera le temps pour réfléchir à la suite des événements.


Kaze ne fut pas retrouvé. L'alerte restait maintenue, surtout que les ninjas hoshidiens étaient connus pour leur talent à se déguiser habilement pour se mêler dans les foules.

Les têtes couronnées se devaient de protéger la Cour et son roi : Corrin retrouva ainsi sa famille et menèrent les recherches. De plus, le chevalier Silas les accompagna et leur fit des rapports toutes les heures qui suivirent. Quel sentiment curieux que de se retrouver dans des positions de meneuse et subordonné auprès de celui qu'elle allait épouser ! Mais ainsi étaient leurs rôles et ils ne pouvaient pas être contournés, surtout dans une telle situation.

Le lendemain matin, Xander décida d'interrompre les recherches intensives. Le ninja s'était volatilisé, et pour l'instant, poursuivre les fouilles ne mèneraient à rien. Il suggéra une garde renforcée tant que l'on ne disposerait pas de davantage d'informations quant à ce que l'espion était devenu.

Garon en serait devenu vert de rage, de ce que leur raconta le dauphin. Les geôliers seraient sévèrement châtiés et leur chef exécuté pour leur négligence.

— C'est horrible ! s'exclama la princesse Corrin. Bien qu'il y ait peut-être eu négligence, en sommes-nous vraiment certains ? Il n'y a eu ni mort ni blessé…

— Cela me désole autant que toi, lui assura Xander, mais il n'y a rien que nous puissions faire : ce sont les ordres de notre Père.

— Mais…!

Corrin chercha du soutien parmi les autres membres de sa fratrie. Camilla et Léo se refusèrent d'affronter l'indignation dans ses yeux. Seule Elise lui adressa un regard peiné.

— Je vois… murmura la princesse avec déception. Est-ce un comportement habituel chez Père ?

— Non… Enfin, hésita Xander, je pense qu'il est un peu plus dur maintenant que tu es avec nous. Il veut sûrement montrer sa volonté te protéger…

— Pfff ! Baliverne, s'écria Léo, Père a toujours été ainsi. Il est intransigeant et l'échec extrêmement mal toléré été depuis aussi longtemps que je le connaisse.

Corrin ferma les yeux, à la fois dégoûtée et horrifiée d'entendre ça. Gunter n'aurait jamais accepter des actes aussi barbares…

— Léo, tu es trop dur avec lui.

— Lui ne se gêne pas pour l'être, releva-t-il d'un ton acerbe.

— C'est notre père ! C'est de son devoir que de nous former au monde qui nous attend ! explosa Xander.

Camilla mit une main sur l'épaule de son jeune frère. Son visage fermé trahissait qu'elle n'était pas en accord avec leur aîné, mais elle ne voulait pas que leurs échanges s'enveniment. Xander… avait toujours été très susceptibles aux critiques à l'encontre de leur géniteur.

— Nous sommes de sang royal ! continua le dauphin, Nous devons montrer l'exemple ! Nous ne devons pas nous laisser sans cesse attendrir par les fautes des autres, ou notre empire sera branlant !

— Mais ne l'est-il pas déjà ?

À la grande surprise de tous, c'était Elise qui venait de prendre la parole. Sa voix, tenue et faible, son comportement soumis malgré l'interrogation violente qu'elle venait de murmurer, coupa net le sermon de son frère aîné.

— As-tu vu les rues de Windmire ? Elles sont désertes et les allées sont de vraies coupe-gorges. Tout le monde reste chez soi… Xander, trouves-tu sincèrement que notre Père dirige bien l'empire ?

— …Père fait de son mieux.

Mais c'était amplement insuffisant, pensèrent-ils tous.