Ce chapitre a été écrit pour la 132e Nuit du FoF autour du thème "normale". Le FoF est un forum regroupant tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !
La zizanie
« Elle est pas normale, cette fille ! »
La salle commune bourdonnait autour de Tani, assise toute seule à une table où elle écrivait une lettre, au stylo-bic et sur du papier quadrillé. L'épisode de la boule à facettes, bien que n'ayant duré que quelques heures avant que la chevelure vaporeuse de Cunningham retrouve son aspect habituel, était encore sur toutes les lèvres. Depuis, Angus avait obtenu que Tani soit interdite de stade pendant les entraînements de l'équipe de Serpentard, car elle perturbait trop le nouveau batteur. Le directeur de leur maison avait été très clair : elle avait intérêt à se tenir à carreau, désormais. Hors de question que Serpentard perde encore un match parce qu'elle aurait harcelé Cunningham au-delà du supportable. Qu'elle garde donc sa verve pour les joueurs adverses !
« Non, elle est pas normale ! pestait Cunningham, assis près du feu avec quelques-uns de ses coéquipiers. Elle devrait même pas être à Poudlard !
-Maintenant qu'elle connaît la limite, elle devrait se calmer, assura Hugo, persuasif.
-Se calmer, mon cul ! C'est une cinglée ! s'obstina Cunningham.
-Une cinglée de génie ! rebondit Clint qui ne cachait pas la forte impression que lui avait laissée la boule à facettes.
-Clint, ne le provoque pas, avertit Angus d'un ton las.
-Quoi, c'est vrai ! se défendit Clint. Fallait y penser, à ce truc-là, et fallait le mettre en place ! Y avait de la recherche là-dedans, y avait de la qualité. Moi, je dis : chapeau !
-Tu voudrais pas que je la remercie, en plus ? répliqua vertement Cunningham, le rouge lui montant aux joues.
-Ben, peut-être que tu devrais, répondit Clint avant que les deux autres puissent l'en empêcher. Dans le genre persécution, elle te bichonne. »
Furieux, Cunningham bondit de son siège.
« Tu veux me frapper ? Tu voudrais pas plutôt apprendre à frapper les Cognards ? Ça pourrait te servir, suggéra Clint, ironique.
-Connard ! s'écria Cunningham en serrant les poings.
-Non, Cognards, j'ai dit », corrigea Clint.
Pendant un instant, Cunningham sembla prêt à se jeter sur lui, puis il fit volte-face et partit à grands pas rageurs en direction de l'escalier menant aux dortoirs.
« Tu es content de toi ? demanda Hugo en regardant Clint droit dans les yeux.
-Assez, répondit celui-ci. Je l'aime pas, ce type. En plus, Tani la Teigne a raison : c'est vrai qu'il est nul.
-Il le serait beaucoup moins si elle le laissait tranquille, et si sa propre équipe le soutenait au lieu de se moquer de lui », déclara Hugo avant de se lever pour quitter à son tour leur cercle de fauteuils, sans doute afin d'aller parler à Cunningham.
Avec Angus, c'était le seul à sembler se soucier de l'état d'esprit du nouveau batteur. Riley non plus ne rigolait pas bêtement ni ne montrait d'impatience toutes les fois où Cunningham manquait un Cognard à l'entraînement, mais il n'était pas tellement démonstratif.
« Franchement, Ang, reprit Clint en se penchant vers son capitaine, je crois que t'as fait une connerie en le prenant dans l'équipe.
-Tu aurais préféré qui ? La harpie ? répliqua sèchement Angus. Je n'ai pas le souvenir que tu l'aies beaucoup défendue, à l'époque. »
Clint haussa les épaules.
« Ouais, je me suis planté aussi, convint-il. Mais elle serait pas pire que lui, non ?
-T'as entendu ce qu'a dit Hugo ? J'ai rien à ajouter. Cunningham fait partie de l'équipe, donc on le soutient, c'est tout.
-S'il a pas les nerfs, il faut que tu le vires, s'entêta Clint. Et il a clairement pas les nerfs. À quoi ça ressemble, ça, d'être plus bon à rien après deux ou trois insultes ? Bordel, on est des Serpentard, oui ou merde ? On va pas se mettre à chouiner parce qu'une gamine nous balance des pizzas à la tronche ! »
Angus secoua la tête. Inutile d'attendre de Clint la moindre sympathie à l'égard de Cunningham. Il voulait gagner, comme eux tous, et si Cunningham était un obstacle sur le chemin de la victoire, Clint ne voyait aucun problème moral à l'en éjecter à coups de pied s'il le fallait.
La salle commune se vidait peu à peu. Ruminant de sombres pensées, Angus réagit à peine quand Clint lui souhaita une bonne nuit avant de s'en aller à son tour. Le gardien disait vrai : en plus d'un niveau de jeu satisfaisant, leur nouvelle recrue manquait de sang-froid. Un vrai joueur de Serpentard qui se respectait ne pouvait pas s'effondrer pour si peu. D'un autre côté, Hugo avait sûrement raison, lui aussi : si son équipe faisait bloc autour de lui, Cunningham se sentirait rassuré, et son jeu s'améliorerait. S'ils se serraient les coudes, Tani la Teigne n'oserait plus moufter.
Seulement, voilà : ils ne faisaient pas bloc. Cunningham, pour son malheur, n'était pas sympathique, on n'avait donc pas envie de le défendre. Et comme en plus il était loin d'être un atout pour l'équipe, on n'avait pas de raison de le défendre. Les choses auraient peut-être été différentes dans une autre maison mais, à Serpentard, les faibles et les fragiles, on n'aimait pas beaucoup ça.
Un son léger, mélodieux, le tira soudain de ses pensées, et il s'aperçut que la salle était quasiment vide. Dans l'âtre, le feu avait faibli. Il devait être tard. Tani Brewster était toujours assise à sa table. Elle écrivait l'adresse sur une enveloppe en papier tout en fredonnant doucement. Au bout d'un moment, elle leva la tête et croisa le regard d'Angus.
« Ça va comme tu veux, Angie ? » lui demanda-t-elle.
Le capitaine fronça les sourcils. Est-ce qu'elle était en train de le traiter de fille ?
Tani sourit et se mit à chantonner sur le même air qu'elle avait fredonné précédemment :
« Angie, Angie,
When will those dark clouds all disappear ? »*
« Les nuages sont sur ta tête, et c'est toi qui l'as voulu, ajouta-t-elle presque avec douceur. Va falloir que tu t'y fasses, Angie. »
Sur ces mots, elle s'en fut à son tour en emportant son courrier prêt à expédier.
Angus resta encore assis quelques instants au coin du feu moribond, retournant dans sa tête les paroles de Brewster et celles de la chanson qu'il ne connaissait pas. Le fait est qu'il y avait de sacrés nuages d'orage dans l'air autour de lui. Mais si elle pensait que faire exploser l'équipe était le bon moyen pour être recrutée, c'était qu'elle ne comprenait rien au concept de sport collectif.
Elle n'était vraiment pas normale, cette fille.
*Angie est une chanson des Rolling Stones.
