Ce chapitre a été écrit pour la 138e Nuit du FoF autour du thème "empathie". Le FoF est un forum ouvert à tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Narcisse

La saison de quidditch était terminée. Comme prévu, ils n'avaient pas remporté le championnat, ce que personne n'attendait d'eux de toute façon. Et, le résultat s'avérant finalement moins mauvais qu'ils l'avaient craint au début, il y avait même de quoi faire la fête ; c'était en tout cas l'opinion de Clint, pour lequel tous les prétextes étaient bons.

Encore vêtu de sa robe verte, Riley s'attarda un instant dans la salle commune, observant son coéquipier donner des ordres à des Serpentard plus jeunes qu'il avait enrôlés d'office dans le chantier de décoration des lieux : grands drapeaux ornés de serpents argentés et guirlandes de fanions s'entrecroisaient sur les murs et sous le plafond de pierre brute ; sur les tables, des piles d'assiettes en carton coloré et de grands seaux en plastique attendaient les chips et le pop-corn qu'une seconde équipe était chargée d'aller quémander auprès des elfes des cuisines, avec les boissons non alcoolisées. En jean troué et T-shirt émeraude, Clint dirigeait les opérations depuis le fauteuil où il s'était avachi.

« Stu, pas sur la cheminée, espèce de débile ! T'as vraiment envie que le pop-corn tombe dans la cendre ? C'est toi qui le boufferas après, je te préviens ! »

Assis un peu plus loin, Hugo observait ces préparatifs d'un air légèrement réprobateur. Lui ne pensait sans doute pas que l'heure était à la fête : non seulement ils n'avaient rien gagné, mais un membre de l'équipe était mort quelques mois plus tôt. Au-delà de ça, Hugo n'appréciait que modérément l'humour pas toujours très fin du gardien ainsi que ses manières franchement inélégantes. Le fait qu'il se soit trouvé chez Brewster une sorte de pendant féminin n'arrangeait rien. Il se demandait sans doute comment tourneraient les choses à la rentrée prochaine, et ensuite : ce serait la dernière année d'Angus et Riley à Poudlard, ce qui signifiait à terme de nouveaux recrutements pour une équipe pas encore complètement soudée. Oui, Hugo voyait loin. C'était ce qui lui donnait cette mine sérieuse qui faisait fondre certaines filles.

Le capitaine ne tarda pas à le rejoindre, douché et changé de frais comme son poursuiveur-vedette. Riley voyait que lui était plutôt satisfait de sa journée. Il avait craint sans doute que l'amitié contre-nature de Tani envers les Poufsouffle amollisse son jeu : il n'en avait rien été. Peut-être en raison de son mal de ventre, elle s'était montrée aussi teigneuse que d'ordinaire, balançant des Cognards féroces sur tous les joueurs jaunes qu'elle pouvait atteindre. Après cette saison mouvementée, Angus devait être soulagé que le championnat soit enfin fini, mais Riley savait qu'il ne songeait plus à démissionner comme au début de l'année scolaire. En sa compagnie, Hugo se dérida rapidement, affichant le sourire charmeur qui faisait fondre les autres filles.

« Hé, Ang ! lança Clint depuis son fauteuil. C'est bien ta famille qui a une distillerie en Écosse ? T'aurais pas une petite réserve planquée sous ton lit, histoire de pimenter un peu le jus de citrouille ? »

Pour toute réponse, Angus leva les yeux au ciel tandis que Hugo faisait la moue.

« Du whisky dans le jus de citrouille ? l'entendit marmonner Riley. Ce type n'a vraiment aucun goût. Tout le monde sait que le jus de citrouille ne se boit que frappé avec de la vodka. »

Tommy et Giv, les inséparables, arrivèrent bientôt à la tête de l'expédition rentrée victorieuse des cuisines, qui rapportait une quantité invraisemblable de nourriture et de boissons diverses. Ils avaient pris de l'assurance au cours de l'année, aussi bien dans leur jeu que de façon générale : être membre d'un collectif aidait souvent à s'affirmer face aux autres. Clint les accueillit avec chaleur et pilota aussitôt la répartition des stocks dans les récipients dispersés à travers la pièce. Plus encore que ses qualités de gardien, sa grande gueule lui valait l'admiration des nouveaux ; ils s'étaient habitués au silence de Riley, aux coups de sang d'Angus et au calme un peu froid de Hugo, mais restaient encore impressionnés par l'insolence parfois complètement stupide de Clint.

« Les gars, dites-moi que vous avez ramené de quoi faire une vraie fête et pas un goûter d'anniversaire pour gosses ! les supplia-t-il en joignant les mains de façon théâtrale.

– Les elfes n'ont rien voulu entendre, répondit Giv tandis que Tommy secouait la tête. Les vins et spiritueux sont pour le personnel, pas pour les élèves, dit-il en imitant la voix aiguë d'un elfe.

– Parce que les Serdaigle fêtent leur victoire au thé glacé, peut-être ? répliqua Clint. Sans déconner, ils comptent faire croire ça à qui ?

– Il paraît que Flitwick leur a filé quelques bouteilles de sa réserve personnelle d'hydromel, indiqua Tommy.

– C'est dégueulasse ! » décréta Clint d'un air écœuré par tant d'injustice.

« Pimenter le jus de citrouille » lui importait peu, en réalité, mais il connaissait par cœur les attendus de son rôle de boute-en-train un peu lourd, et réclamer de l'alcool en faisait partie, tout comme jurer à chaque phrase ou enchaîner les plaisanteries douteuses. Lui était parfaitement épanoui au sein de sa maison, et l'évolution de l'équipe lui convenait à merveille maintenant qu'ils étaient débarrassés de Cunningham – il ne l'avait pas pleuré, et ne s'en était pas caché. Mais Riley se doutait que même Clint s'était senti mal en apprenant son décès, quoiqu'il ait fait de son mieux pour le cacher.

Une main s'abattit soudain sur l'épaule du batteur.

« Alors, encore en train de scanner les gens ? »

Tani était apparue à son côté. Changée, elle aussi, et parfaitement remise de son indigestion de gâteau d'anniversaire.

« Ça s'appelle l'empathie, précisa Riley de sa voix douce si surprenante pour quelqu'un de sa carrure.

– Mais ouais, c'est ça. N'empêche que tu serais badass en legilimancie si tu t'y mettais », affirma-t-elle.

Sans répondre, Riley hocha la tête. Pas besoin de legilimancie pour deviner que Tani était tout aussi satisfaite de son année que Clint, voire davantage. Et Riley lui-même était satisfait de sa nouvelle partenaire de jeu : avec encore un peu de travail, ils seraient vraiment complémentaires.

« Qu'est-ce qu'il a encore, celui-là ? demanda Tani en voyant Clint qui faisait semblant de râler parce que personne n'avait d'alcool à mettre dans le jus de citrouille.

– Oh, rien », répondit Riley avec un léger sourire.

Il se rappelait encore le craquement d'os brisé quand Tani avait écrasé sa batte contre le nez de Clint, juste avant le match. Riley savait qu'elle aimait bien se chamailler avec le gardien, surtout quand ça se terminait par un coup de batte. La petite Brewster ne pouvait pas compter sur sa carrure pour imposer le respect, plutôt sur sa langue de vipère et sa brutalité. Cela dit, elle s'était toujours bien comportée envers Riley lui-même. Lui crier dessus ou l'insulter n'était pas nécessaire pour que le batteur la prenne au sérieux : il lui suffisait de faire ses preuves. Elle les avait faites. Et comme elle appréciait son attitude retenue autant que lui sa vivacité, une certaine complicité s'était développée entre eux. « La montagne et la crevette », les surnommait Clint dans leur dos.

« Je reviens, annonça Riley en prenant la direction du dortoir afin d'aller, lui aussi, prendre sa douche.

– Je te garde une assiette de chips », promit Tani.

Elle regarda le batteur glisser au milieu des élèves en évitant habilement les obstacles plutôt que de passer en force comme le lui aurait permis sa musculature. Ne pas tirer parti de son gabarit de poids lourd pour le quidditch aurait été stupide, et Riley était loin d'être stupide ; mais il n'était pas non plus du genre à foncer comme un bélier, même en contexte de jeu, sauf si, après réflexion, il déterminait que c'était la meilleure option. Il réfléchissait vite et beaucoup, raison pour laquelle il était si bon batteur. S'il n'avait décroché que quatre BUSE l'année dernière, ce n'était pas par manque de travail ou mauvaise compréhension de ses cours : la réussite aux examens reposait essentiellement sur du par cœur, et le par cœur ne l'intéressait pas. Tani pensait que Riley était le type le plus intelligent qu'elle connaissait. Personne ou presque ne le savait parce qu'il n'étalait pas cette intelligence, alors la plupart des gens le considéraient comme une grosse brute qu'il valait mieux ne pas contrarier, par exemple en l'appelant par son prénom qu'il utilisait d'ailleurs si peu que rares étaient ceux qui le connaissaient. Parmi ces quelques élus, personne ne se serait risqué à l'appeler Narcisse, sauf Tani qui le respectait trop pour se l'autoriser.