Cet OS a été écrit pour la 139e Nuit du FoF autour du thème «manger». Le FoF est un forum ouvert à tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Cicatrice

Ah, le banquet de début d'année ! Clint adorait ça, car c'était toujours un grand moment. D'abord, on prenait place autour de la grande table éclairée de chandelles magiques au bout de laquelle trônait le Baron Sanglant ; on échangeait les derniers potins, on comparait son bronzage ou le nombre de centimètres pris au cours de l'été. Ensuite, les première année faisaient leur entrée et défilaient sous le Choixpeau, tout tremblants avant d'être répartis dans les quatre maisons : on ricanait en douce, on applaudissait chaleureusement les nouvelles recrues et on se moquait de ceux qui étaient envoyés dans les maisons adverses. Enfin, après un bref discours de la directrice, on se remplissait la panse de nourriture roborative autant que savoureuse. De quoi clore les vacances en beauté !

Cette année, la sixième de sa scolarité à Poudlard, commença de façon aussi agréable que les précédentes. Les gars de l'équipe étaient tous présents et en forme, à commencer par Ang qui avait visiblement profité de ces deux mois loin des tracas de sa fonction de capitaine pour se ressourcer.

« Hé, te goinfre pas comme ça ! le taquina Clint en le voyant manger comme quatre. Sinon ton balai pourra plus décoller ! »

Angus haussa les épaules et continua d'engloutir le contenu de son assiette : la journée de voyage dans le Poudlard Express l'avait mis en appétit. Il prenait peut-être aussi des forces avant de se confronter aux nouveaux défis de cette rentrée : la reprise de la saison de quidditch avec la même équipe que l'année dernière – ça faisait un souci en moins, supposait Clint – et, surtout, la préparation des ASPIC et, au-delà, de son avenir personnel et professionnel. Autant dire qu'il y aurait de quoi faire…

Un peu plus loin le long de la table, Cunningham, le batteur mort, flottait entre Riley et Hugo ; tous trois bavardaient avec entrain, même Riley qui était pourtant du genre taiseux. Lui aussi était en dernière année et Clint se demandait ce qu'il ferait ensuite, surtout s'il réussissait aussi bien ses ASPIC que ses BUSE, c'est-à-dire plutôt mal. Ça n'avait pas l'air de l'inquiéter, mais rien n'avait jamais l'air d'inquiéter Rye ; il était peut-être trop costaud pour que les soucis osent s'approcher de lui. Le hâle subtil de Hugo et ses cheveux un peu longs le rendaient encore plus beau que d'habitude, si c'était possible, à tel point que plusieurs filles le dévoraient littéralement des yeux. Il ne s'en rendait pas compte, ou faisait bien semblant.

« Hé, Clint ! lança Tommy, assis face à lui de l'autre côté de la table chargée de victuailles. C'est vrai que tu t'es fait opérer de l'appendicite ? »

Giv, son éternel compère, se pencha aussitôt vers eux, les yeux brillants de curiosité. L'appendicite était l'une des très rares infections pouvant frapper indifféremment les Moldus et les sorciers, ces derniers préférant souvent être pris en charge par un chirurgien apte à retirer le tissu malade plutôt que par un médicomage qui n'était pas formé pour ça. Clint prit l'air modeste : oui, c'est vrai, mais bon, on va pas en faire tout un plat.

« On peut voir ? » insista Tommy.

Clint entrouvrit complaisamment sa robe de sorcier et releva son T-shirt afin de leur montrer la cicatrice qui ornait désormais le côté droit de son abdomen.

« Ouah ! s'exclama Giv, admiratif. Ça t'a fait mal ? »

Clint haussa les épaules.

« Boh, tu sais, faut ce qu'il faut, balaya-t-il d'un ton léger, et puis, quand on est un homme…

– Un homme, sans déc ? Ça y est, ta maman t'a offert un rasoir électrique ? »

Assise de l'autre côté de Tommy, Tani la Teigne venait de se tourner vers eux. La crevette avait un peu grandi et faisait moins maigrichonne, constata Clint. De ses yeux bleu glacier, elle jeta un bref regard à la cicatrice.

« Pas mal, convint-elle.

– T'es allé à l'hôpital moldu ? voulut savoir Giv. C'est comment ? »

Tommy et lui étaient suspendus aux lèvres du gardien ; celui-ci comprit que ni l'un ni l'autre n'avait sans doute jamais eu l'occasion de se rendre dans un tel établissement, pas même Tommy en dépit de son sang mêlé. Il fut tenté de leur en mettre plein la vue avec une description terrifiante des conditions sanitaires en milieu non magique, mais il ne pouvait pas tromper cette foutue Sang-de-Bourbe de Tani Brewster.

« C'est moche, ça pue les médocs et la bouffe est dégueu, répondit-il sobrement.

– Ben, t'y vas pas pour l'ambiance, observa Tani.

– Et l'opération ? s'inquiéta Giv. Ils t'ont ouvert le ventre pour sortir ce qui n'allait pas ? Tu les as vus recoudre ? »

La tentation se faisait plus forte. Aussi, si on lui tendait des perches pareilles… Clint croisa le regard de Tani pour lui adresser un imperceptible clin d'œil – espérant qu'elle comprendrait le message et ne gâcherait pas tous ses effets – avant de se jeter à l'eau.

« Normalement, on n'est pas censé voir, expliqua-t-il d'un air très sérieux. Ils vous endorment pour ça, vous savez, ils vous… injectent des produits avec de grosses aiguilles…

– Des seringues hypodermiques, précisa Tani, apportant une note de véracité inquiétante pour qui ignorait le sens du mot « hypodermique ».

– Mais ils se sont plantés dans le dosage, reprit Clint. Je me suis réveillé en plein milieu de l'opération. Je pouvais ni bouger ni parler, parce que les produits moldus vous paralysent pour vous empêcher de remuer pendant votre sommeil.

– Mais tu voyais tout ? s'écria Tommy, horrifié.

– Mais je voyais tout, confirma Clint avec un hochement de tête. Et je sentais, aussi. »

Il s'interrompit pour grimacer à ce pénible souvenir, puis reprit avec une désinvolture étudiée :

« En fait, ça fait pas aussi mal qu'on pourrait croire, mais c'est peut-être parce que j'étais déjà ouvert quand je me suis réveillé. Le plus douloureux, ça a été quand ils m'ont recousu. Ils ont pas de dictame pour vous refermer proprement, bien sûr, alors ils font ça au fil et à l'aiguille.

– Avec un genre de crochet en métal, glissa Tani. C'est plus facile de faire des sutures avec une aiguille courbe.

– Ouais, c'est vrai, confirma Clint qui n'y aurait jamais pensé et se demandait d'où elle sortait ça. Un grand crochet avec le fil attaché au bout. »

Giv et Tommy essayaient visiblement de se représenter la scène, et l'image semblait peu ragoûtante. Un fin sourire étira les lèvres de Tani.

« T'as eu de la chance, tu sais, déclara-t-elle à Clint. Je te dis pas le nombre de gens qu'on a enterrés cet été à cause d'une opération qui a mal tourné. Avec cette chaleur, des fois, les mains des chirurgiens glissent… »

Elle fit un petit signe de tête en direction de la cicatrice sur laquelle le gardien avait rabattu son T-shirt.

« D'ailleurs, je serais pas surprise que le tien se soit un peu loupé au départ : elle est super grande, comme cicatrice d'appendicite. Mais bon, ça aurait pu être pire si le scalpel avait tranché plus bas. Y en a qui ont été castrés comme ça. »

Giv blêmit. Clint commençait à se poser des questions. Il se souvenait des papiers bizarres que ses parents avaient dû signer lors de son entrée à l'hôpital : une « décharge de responsabilité », ça s'appelait.

« Je croyais que les chirurgiens portaient des gants ? » objecta soudain Tommy.

Tani ne se laissa pas démonter.

« Oh, ils en portent, répondit-elle. C'est pas la sueur qui fait glisser leurs mains, c'est l'alcool. La plupart des chirurgiens sont alcooliques, tout le monde le sait. C'est normal avec tous les trucs dégueus qu'ils voient et qu'ils font. L'hiver ils boivent surtout du vin chaud, l'été c'est des cocktails. C'est pour ça qu'ils vous font signer une décharge : pour prouver que vous connaissiez les risques si jamais ça tourne mal. »

Elle remplit son assiette d'une bonne portion de toad in the hole, l'arrosa généreusement de sauce et leur adressa à tous trois un sourire serein.

« Bon appétit, les garçons ! »


À menteur, menteur et demi :)