Ce chapitre a été écrit pour la 145e Nuit du FoF autour des thèmes «troll» et «chaleur». Le FoF est un forum ouvert à tous les francophones de ffnet où l'on peut discuter, demander de l'aide ou participer à des jeux. Le lien est dans mes favoris !


Drapeau rouge (2)

« C'est rien qu'un vieux troll qui pue ! »

Les rires avaient blessé Daisy plus encore que l'insulte. Tout un groupe de petites Serdaigle réconfortant leur amie que la méchante Serpentard venait de chahuter ; cette dernière, ayant déjà le dos tourné, ne les entendait plus, pensaient-elles. Daisy avait fait comme si. Ça l'arrangeait bien : elle n'aurait pas su quoi dire, et les filles étaient trop nombreuses pour qu'elle fonce dans le tas.

La tête basse et le pas lourd, elle regagna la salle commune pendant que toute l'école se rendait sur le terrain de quidditch. Gryffondor contre Serpentard, premier match de la saison ; elle s'en était fait une joie, mais elle n'avait plus le cœur à rejoindre les tribunes pour se mêler à la foule des supporters. Personne ne la trouverait de manque, de toute façon. Elle supposa que Tani Brewster brillerait à nouveau, petite étoile filante aussi dangereuse avec sa batte qu'un troll armé d'une massue. Plus, même, grâce à sa vitesse et à son habileté. Riley, par sa carrure, rappelait davantage le troll, mais lui aussi était trop agile et précis pour qu'on l'y compare. En fait, songea amèrement Daisy, elle seule était assez lourdaude pour mériter ce titre.

De temps à autre, le soir, elle s'éclipsait pour aller faire une promenade sur l'un des balais de l'école. Toujours pendant le dîner, quand personne ne pouvait la voir. Elle ne quittait jamais l'enceinte du parc, bien sûr, et ne se risquait pas à faire des acrobaties, mais la suggestion de Cunningham avait fait son chemin : voler, c'était tellement agréable. Se sentir légère enfin, le vent sifflant à ses oreilles, le balai obéissant au moindre de ses gestes, oublier son poids et sa maladresse… Elle mourait encore de peur que quelqu'un la découvre et se moque d'elle, même si elle ne prétendait à rien. Elle ne jouait pas à être Tani Brewster. Mais il lui semblait, à force d'entraînement, que sa technique s'affinait un peu, que son corps gagnait en souplesse. Est-ce que les trolls, eux aussi, rêvaient parfois de se changer en ballerines ?

Seule dans le dortoir, Daisy se blottit sur son lit, serrant ses bras autour d'elle pour se réconforter. Elle commençait à avoir mal au ventre. De ce point de vue-là, elle était bien une fille, sans le moindre doute. Elle n'aimait pas ça, avoir mal, avoir chaud, transpirer, devoir mettre des choses entre ses jambes pour absorber le sang, sentir l'odeur ferreuse quand elle se changeait. Elle avait l'impression que tout le monde savait, que les gens pouvaient sentir sur elle la sueur et le sang de ses règles de grosse fille moche qui n'avait hérité de la féminité que ses aspects les plus déplaisants. Dans ces périodes-là, elle se détestait encore plus que d'habitude. « Un vieux troll qui pue. » Est-ce que les femelles trolls avaient leurs règles, elles ?

Des larmes se mirent à lui picoter les yeux. Daisy n'aimait pas pleurer, ça lui congestionnait le visage, faisait couler son nez. Ça la rendait encore plus moche, encore plus détestable. Les trolls, eux, ne pleuraient pas.

Elle resta longtemps assise ainsi, appuyée contre ses oreillers. Elle pleura un peu, malgré elle, puis elle se calma suffisamment pour pouvoir lancer un sortilège. Calidamanus, le sort de la Main chaude, Mme Pomfresh l'avait appris à toutes les filles qui étaient un jour entrées dans l'infirmerie. Daisy le maîtrisait plutôt bien, à présent. Une main posée sur son ventre, elle sentit la chaleur irradiante apaiser lentement sa douleur. Ça lui rappelait son lapin, Monsieur Patapon, une boule de poils toute chaude lorsqu'il se blottissait contre elle. Il était mort quand elle avait sept ans. Y penser la rendit triste. Les règles la rendaient toujours triste. C'était idiot. Est-ce que les trolls avaient des lapins de compagnie ?

Une heure plus tard peut-être, une rumeur sourde se changeant peu à peu en torrent acoustique l'informa que le match était fini et, selon toute vraisemblance, que Serpentard avait gagné. Daisy se leva, essuya son visage et vérifia dans le miroir qu'aucune trace de larmes ne subsistait. Pas d'yeux rouges, pas de gonflement : elle était juste aussi moche que d'habitude. Parfait ; elle allait pouvoir descendre se mêler aux autres sans que personne ne remarque rien. Ce qu'elle fit.

En bas, dans la salle commune, on avait sorti des paquets de chips, des seaux de pop-corn et des assortiments de bonbons Honeydukes ; on débouchait jus de citrouille et bouteilles de Bièraubeurre. Angus McLaggen rayonnait, Clint Delamare triomphait et Titania Brewster avait un bras en écharpe.

« Ça fait vachement mal, les Cognards, dis donc, observa-t-elle d'un ton badin à l'adresse de Riley. Tu t'en es déjà mangé un, toi ?

– Considère ça comme ton baptême du feu, déclara cérémonieusement Clint, sacré héros du match pour avoir arrêté tous les tirs de l'équipe adverse.

– Attaquer une batteuse avec des Cognards : ces Gryffondor n'ont aucun honneur, la taquina Giv avec un clin d'œil car tout le monde savait bien que Tani elle-même ne répugnait pas à cette tactique.

– Ça ne leur aura pas servi à grand-chose, constata Tommy tandis que Hugo tapait sur l'épaule du capitaine, autre héros qui avait attrapé le Vif d'or au terme d'une poursuite haletante. Bien joué, Ang ! »

En écoutant les conversations d'une oreille apparemment distraite, Daisy comprit qu'elle avait manqué un beau spectacle. Tant pis pour elle, mais il y en aurait d'autres. Le pop-corn, la Bièraubeurre et la bonne humeur ambiante lui mirent un peu de chaleur dans le corps même si personne ne lui parlait. Devant un parterre de jeunes filles admiratives, Clint faisait du match un récit épique ponctué par les commentaires acerbes de Brewster ; à côté d'eux, Hugo Landis buvait sa bière en silence, ce qui ne lui valait pas moins d'admiration.

Daisy profita de l'inattention générale pour se faufiler hors de la salle commune. Les couloirs du sous-sol étaient déserts et sombres ; leur silence soudain la reposa. Elle monta l'escalier jusqu'au grand hall où résonnaient les bruits de la Grande Salle à l'heure du dîner. En catimini, Daisy sortit du château : elle avait encore un peu de temps avant le couvre-feu.

Dehors, la nuit était tombée, des étoiles piquetaient le ciel. Le froid la surprit après cette journée passée à l'intérieur.

« Calidamanus ! » murmura-t-elle en serrant le poing.

Une fleur de chaleur naquit dans sa main ; elle la passa sur ses joues, son cou, sa poitrine, son ventre, comme une petite bouillotte très efficace contre les basses températures.

Dans le hangar à balais, elle récupéra le Margotin 2013 sur lequel elle avait pris l'habitude de voler ; lorsqu'elle referma sa main sur le manche, elle crut le sentir frémir comme s'il la reconnaissait. Elle jeta ensuite un regard par-dessus son épaule pour s'assurer que personne ne l'avait suivie, mais qui s'intéresserait suffisamment à elle pour l'espionner ? Le château de Poudlard étincelait de mille lumières derrière ses vitres embuées. Grand bien lui fasse ; Daisy, elle, s'enfonça dans l'obscurité.

Elle se dissimula derrière un couple de saules qui poussaient sur la rive du lac, enfourcha son balai et décolla. Le vent de la nuit dans ses cheveux, elle fila vers les étoiles avec le désir fou de pousser un cri d'allégresse – mais elle se retint. Adieu la laideur, adieu la solitude, adieu la maladresse ! Elle n'était plus qu'une flèche rapide sous le clair de lune, la chaleur de sa main pressée contre son ventre.

Est-ce que les trolls savaient voler comme ça ?